‹ L'Égypte et la NubieChapitre 13 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conseil-royal. — Division de l’Égypte en gouvernemens généraux, provinces, départemens et cantons. — Sa population. — Moudirs. — Mèmours. — Nazirs. — Kachefs. — Kaïmakams. — Cheïkhs-el-Beled. — Sarafs. — Massah. — Chahed. — Ministères. — Finances. — Assignations. — Ministre de la guerre. — Instructeurs européens. — Administration de l’armée. — Uniforme.

— Armement. — Cavalerie. — Haras. — Artillerie. — Conscription.- Considérations sur la levée des troupes.

— Avancement. — Conseil supérieur de la guo”re. — Solde. — Taaïin. — Écoles de Kasr-el-Aïas; — de médecine humaine et vétérinaire; — d’état - major. —

M. Kœnig. — École de cavalerie, — d’artillerie. — Manufactures. — La Malta. — Fabriques de draps. — Laines d’Égypte. — Fabriques de soieries, — de papiers,

— de produits chimiques. — Considérations sur les fabriques.

Pendant le séjour du vice-roi à Alexandrie, 1 autorité supérieure est confiée, au Caire, à un Conseil royal (J\Iachou 'era-el-melikië) qui exerce une haute surveillance sur toutes les administrations civiles et militaires. C’est à lui que sont soumises toutes les questions médicales et scien tifiques qui concernent les écoles; mais ce conseil composé de Turcs ignorans et intéressés , et qui n ont d’autre mérite, pour la plupart,

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que d’avoir accompagné le vice-roi en Égypte, offre peu d’avantages. Rien n’égale les entraves qu’éprouvent à chaque instant les améliorations proposées par les Européens sincèrement dévoués aux intérêts de Méhémed-Ali ; et l’on peut dire que cette institution dont on devait attendre de bons résultats, n’en produit le plus souvent que de nuisibles. Les attributions principales du Conseil royal sont relatives aux instructions qui doivent être transmises aux agens des provinces. Pour mieux en faire comprendre l’importance et l’étendue , il est indispensable de dire un mot de l’organisation nouvelle que Méhémed-Ali a établie en Egypte.

La vallée du Nil a été divisée en cinq gouvernemens généraux subdivisés en provinces , départemens et cantons, dont la population, d’après des calculs aussi exacts que possible , se compose de

Turcs i 5,ooo

Fellahs (Arabes cultivateurs ). 1,800,000

Coptes i45,ooo

Nubiens 7,000

Mamlouks 4>°°°

Mamlouks français i5

A reporter . . . 1,971,01$

Report. . . 1,971,015

Arabes bédouins :

— 16 tribus de pasteurs. 56, 000 i

— 34 tribus de nomades. i5o,ooo)

Grecs et Syriens

Arméniens

Juifs .

5,ooo

Nègres. .

Total. . . . 2,2i3,oi5

Les Moudirs , ou gouverneurs-généraux, reçoivent leurs ordres du vice-roi ou du Conseil royal. Ces Moudirs exercent un droit d’inspection directe et immédiate sur les Mèmours ou chefs des provinces de leur gouvernement , qu’ils visitent de temps en temps pour s’assurer si leurs instructions sont suivies avec exactitude.

Un petit corps de cavalerie et d’infanterie irrégulière, destiné à la police, est placé da is chaque gouvernement sous l’autorité des moudirs; et des aides-de-camp attachés à leur personne sont chargés d’aller porter leurs ordres aux chefs de ces milices, Enfin, des Djornaldji ,

commis turcs, parcourent les provinces et leur rendent compte jour par jour de ce qui se passe, et principalement des opérations agricoles.

Le Mémour exerce les mêmes fonctions que le Moudir , mais avec plus de détails dans ses rapports avec le Nazir, commandant de département. Il doit indiquer à chaque village la quantité de feddans destinés à telle ou telle culture, suivant la qualité du terrain; surveiller l’exacte perception du furdy et du miri; et faire réunir dans les magasins, après la récolte, les produits destinés au gouvernement. LeMèmour est encore chargé de propager la vaccine, et de faire exécuter avec rigueur les ordres qu’il reçoit du ministre de la guerre pour la conscription militaire.

Les attributions du Nazir dans le département qui lui est confié, sont les memes que celles du Mèmour dont il dépend. Il donne aux fellahs reçu des denrées qu’il leur prend. Le Nazir est spécialement chargé de surveiller l’arpentage des terres et la distribution des cultures. Il correspond avec le Conseil royal, auquel il envoie le journal de ses opérations ; il indique les changemens à faire et propose les améliorations. La décision du conseil sur toutes ces opérations est ensuite soumise au vice-roi, qui approuve, rejette ou modifie.

Des ingénieurs sont envoyés auprès de chaque Nazir pour s’occuper principalement du nivellement des terrains, et pour fixer l’époque et le lieu où l’on doit de préférence ouvrir les digues, lors de l’inondation.

Immédiatement après le Nazir, et dans les memes attributions, vient le Hakem-el-khot ou Kachef chef de canton, chargé de surveiller l’exécution détaillée des ordres de ce fonctionnaire.

Dans cette hiérarchie de pouvoirs , tous les emplois étaient naguère confiés exclusivement à des Turcs ; ils viennent d’être donnés à des Arabes, par une décision toute récente ( i834) qui n’a réservé aux Turcs que les seules fonctions de Moudir. Cette réforme, dont les bienfaits à venir sont incalculables, a eu pourtant pour premier résultat de rendre les pauvres fellahs encore plus malheureux que du temps des Turcs, et on voit les nouveaux chefs exercer sur leurs compatriotes une autorité plus despotique et plus vexatoire encore que celle des étrangers.

Le Kaïmakam (substitut) recevait du Nazir du département des ordres qui lui étaient transmis par le Kachef. Chaque village un peu important était soumis à l’inspection souvent arbitraire de cet employé, qui, choisi parmi les

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fellahs, avait pour mission de protéger les agens subalternes clans l’exercice de leurs fonctions. Il était en outre chargé de contraindre, par tous les moyens possibles, les habitans au paiement de leurs contributions.

Mais depuis les premiers mois de 1 834 ? ^es fonctions deKaïmakam ont été supprimées, et réunies à celles de Cheïkh-el-beled , titre que l’on pourrait traduire avec assez d’exactitude par celui de maire.C’est au Cheïkh-el-beled qu’on a recours pour les affaires de détail de chaque localité. Il est , en outre , chargé d’apaiser les querelles et de terminer à l’arniable les différends et les procès. Mais le plus souvent il met les plaideurs à contribution , et sert ainsi luimême d’instrument d’oppression aux malheureux fellahs, constamment avilis et dépouillés par les mille tyrans qui les gouvernent.

La comptabilité de chaque département était confiée, il y a quelques années, à un Copte choisi parmi les principaux de sa nation. Cet employé, placé sous la surveillance du Nazir, qu’il était lui-même ordinairement chargé de surveiller en secret , dirigeait tous les écrivains de canton, les changeait ou les révoquait à son gré. Aussi n’était-il pas rare qu’il trouvât parmi eux des dénonciateurs; et l’exercice de cette place, s’il était lucratif, n’était pas sans dan-

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gers. La nouvelle réforme vient de réduire le nombre trop considérable de ces employés , et la comptabilité a été réunie, dans le chef-lieu de chaque gouvernement , sous l’inspection et la responsabilité des Moudirs.

Un Saraf ( banquier ), copte ou arabe , est placé dans chaque village en qualité de percepteur. Il tient le rôle des impositions, et en reçoit le montant des fellahs. Il est aidé dans ses fonctions par le Cheïkh-el-beled etl eMassah (arpenteur). Si cet employé prévarique, le Nazir qui l’a nommé est responsable. A mesure de la rentrée des fonds, le percepteur les envoie à l’agent comptable, résidant au chef-lieu du gouvernement dont il dépend. Pour éviter des concussions qui se répétaient fréquemment , on exige aujourd’hui que tous ces employés, avant d’entrer en fonctions , fournissent un garant solvable.

Le Châhed est une espèce de délégué du Cadi. Chargé de rendre la justice dans les causes peu importantes, il exerce aussi les fonctions de notaire, et dresse les actes publics, comme transactions, contrats de mariage , etc. Les fellahs recourent à son tribunal, quand le Cheïkhel-beled n’a pu terminer leurs différends ; et quelquefois il juge et prononce ses arrêts sans qu’il soit besoin ni d’instance, ni même à peine

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de l’exposé des faits. Il va sans dire que dans ces diverses fonctions , le Chàhed est toujours chèrement rétribué. Le temps de la distribution gratuite des ilam (sentences) est passé ; et les greffes sont aujourd’hui tout aussi lucratifs en Égypte que dans notre Europe.

Les ministres sont de droit membres du Conseil royal, que l’un d’eux préside le plus souvent. On se ferait toutefois une bien fausse idée des ministères égyptiens. , si on les croyait organisés d’après le mode de ceux des gouvernemens d’Europe. Les ministres ne sont ici que de véritables chefs de bureau, dont les attributions ne sont pas meme déterminées d’une manière fixe , et qui ont à peine le libre arbitre pour la nomination des plus minces employés. Les opérations les moins importantes ont besoin de la sanction du vice-roi, sanction dont le Conseil royal ne peut lui-même se passer pour aucune de ses décisions.

Le ministère ou, pour parler plus exactement, l’administration des finances est confié à deux Khaznadars (trésoriers), le djèhadié ( militaire) et le mirié ( civil ). Ces deux officiers turcs sont responsables de tout le mouvement des fonds. Aucune pièce, aucun mandat n’est valable s’il n’est revêtu fie leur visa, qui cou-

siste dans l’apposition de leur cachet , ce qui , chez les orientaux, équivaut à la signature. Les paiemens se font au khazné (trésor) en numéraire, ou en assignations délivrées par un des khaznadars. Ces bons ou assignations sont soumis à un agio, qui varie suivant les circonstances politiques et commerciales. Pendant la guerre de Syrie ^ on les escomptait à a 5 ou 3o p. ioo : aujourd’hui , on en trouverait difficilement au-dessous de 7 p. 100. Leur remboursement est facultatif de la part du gouvernement, qui ne les admet en paiement des denrées qu’autant que la convention en a été faite préalablement avec l’acheteur.

Pour faciliter le travail compliqué de l’administration des finances, les attributions ont été partagées entre trois effendis turcs, placés à la tête de la division des assignations, et trois premiers commis coptes qui dirigent celle de la comptabilité. Tous les écrivains coptes et damasquins, employés sous leurs ordres, ont appris à tenir leurs livres en parties doubles à la manière européenne, non-seulement pour ce qui concerne le trésor public, mais encore pour la comptabilité des diverses administrations de l’Égypte. Malgré ces améliorations, il règne dans le département des finances, comme dans

tous les autres, un gaspillage effroyable, source de scandaleuses fortunes pour quelques-uns et de misères pour le peuple.

Le seul haut employé du Pacha, dont les fonctions aient réellement quelque valeur, est le ministre de la guerre. C’est à lui qu’est confiée l’administration de l’armée, et la surveillance supérieure de toutes les opérations militaires; et quoique rien ne se fasse sans l’autorisation préalable de Méhémed-Ali , il faut reconnaître que l’influence de ce ministre est immense : il est rare que toutes les réformes ou changemens qu’il propose n’obtiennent pas l’approbation de son maître. C’est du reste la partie de l’administration qui marche le mieux: et quoique susceptible elle-même de bien des améliorations , on peut dire qu’elle est en grande voie de progrès.

Nous avons déjà indiqué le chiffre de l’armée : nous allons maintenant entrer dans quelques détails qui nous paraissent nécessaires pour compléter ce que nous avons à dire sur ce sujet.

Un Taalimdji ( instructeur ) et un chirurgien européens sont attachés à chaque régiment; mais ils ne comptent pas dans les rangs de l’armée. La religion y a toujours été un obstacle insurmontable. On pourrait donc à la

rigueur les considérer comme de simples employés civils, dont l’avancement se réduit à une augmentation de paie lorsqu’on est content de leur service (i).

La fausse position dans laquelle sont placés des hommes qui, sans occuper un rang dans l’armée , se trouvent chaque jour dans la nécessité de surveiller l’instruction des officiers supérieurs , les expose à des tracasseries continuelles ; aussi , lassés par les entraves qu’on ne cesse de leur opposer , presque tous les instructeurs de quelque mérite ont quitté un pays où ds n’éprouvaient que des dégoûts. Il ne reste pour ainsi dire aujourd’hui, au service du vice-roi , que des Italiens bannis de leur pays pour opinions politiques, et qui, dépourvus de moyens d’existence, sont réduits à souffrir les avanies dont on les accable.

L’administration de l’armée est laissée aux chefs de corps. Ce sont eux qui font distribuer les rations et prennent les moyens nécessaires pour assurer les subsistances. Le ministre de la guerre est le centre commun avec lequel

(i) Le traitement des instructeurs varie de a,ooo à 4,000 fr. Ceux qu’on envoie au Kordofâl et au Sennaar reçoivent jusqu’à 6,000 fr.; et ce traitement est porté à 8,000 fr. pour ceux qui suivent l’année en Arabie. On accorde à tous une indemnité d’habillement de a5o fr. environ par an.

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tous les corps communiquent directement.

Son délégué, dans chaque régiment, est un major chargé de sa comptabilité, et chaque bataillon a ensuite un écrivain copte , qui tient les registres. Le plus affreux pillage règne dans cette administration. Le colonel, qui le plus souvent ne sait pas lire, appose son cachet sur toutes les pièces; son ignorance le force à tout admettre sans vérification. D’ailleurs , presque jamais les colonels des régimens éloignés ne manquent de profiter avec avidité d'un désordre qui laisse leurs actes administratifs sans contrôle possible. On n’a cherché qu 'imparfaitement jusqu’ici à remédier aux vices de cette comptabilité; et les moyens de répression se sont bornés à la destitution et à l’exil dans le fort d’Aboukir de quelques colonels convaincus des plus honteuses dilapidations.

L’uniforme de l’infanterie est le même pour tous les régimens sans distinction régimentaire. Il se compose, en hiver, d’un pantalon de serge rouge plissé à la ceinture et serré au genou , et d’une veste de même étoffe liée par une ceinture de cuir. Depuis la campagne de Syrie, chaque homme reçoit en outre un habit de drap brun ou noir. En été, l’habillement est de toile blanche.

Toute la cavalerie est vêtue de serge bleue.

Ces uniformes sont mal confectionnes et presque toujours en lambeaux. Des souliers le plus souvent traînés en pantoufle , suivant l’usage oriental, complètent ce misérable costume. Le tarbouch ou fess ( calotte rouge) est la seule coiffure pour tous les militaires et pour les Européens attachés au service.

Les soldats ont l’armement français, mais en assez mauvais état. Les armes ont été, dans l’origine, tirées presque en totalité des fabriques de Liège ou d’Allemagne; mais aujourd’hui la manufacture établie à la citadelle du Caire suffit aux besoins de l’armée. Les serges et les tarbouchs sortent aussi des fabriques du Pacha ; mais grâce à la mauvaise direction de ces éîablissemens , leurs produits coûtent à peu près le double du prix auquel ils reviendraient si la fourniture en était abandonnée au commerce.

Ce n’est qu’après son retour de Morée, qu’Ibrahim-Pacha a commencé à former sa cavalerie. Cette arme pouvant plus que les autres se passer d’ordre, et les orientaux préférant à un ensemble régulier la fougue et 1 élan individuel, on n’avait pas jusque-là songé à la mettre sur le pied européen. La création d’une cavalerie régulière offrait d’ailleurs en Egypte de grandes difficultés. Les

chevaux manquent dans la vallée du Nil, et l’on fut d’abord forcé de prendre aux officiers venus du Nedjd, les chevaux de race qu’ils avaient amenés. On en fit ensuite venir de Syrie, de Caramanie et de Romélie. Enfin , on acheta aux Bédouins une partie de leurs jtimens; cette mesure eut le double avantage de les rendre moins redoutables en les démontant, et de faciliter la formation des haras, dont on peut attendre les plus brillans résultats, si l’on s’occupe d’une manière sérieuse de ces utiles établisseinens (i).

L’artillerie avait été tellement négligée

(i) Une décision toute nouvelle de Méhémed-Ali vient d’autoriser M. Hamont, directeur de l’école vétérinaire, à former à Choubra un ha-ras qui pourra contenir Soo chevaux. Indépendamment des hangars, des écuries modèles, de deux manèges couverts, etc., cent feddans seront joints à l’établissement pour la culture des divers herbages nécessaires à la nourriture des animaux du haras. Cet établissement est d’autant plus utile, que les Turcs n’ont aucune connaissance des soins qu’exigent les chevaux, et que chez eux les appareillemens se font sans règles et sans principes. Aussi la belle race des chevaux des Mamlouks, produit d’un croisement d’étalons asiatiques et de jumens égyptiennes , a presque entièrement disparu. La race des chevaux indigènes ( masriê ), est elle-même devenue mauvaise, très faible, sans beauté, impropre à aucun service actif; et elle se détériore tous les jours. Quant aux bons chevaux secs et vigoureux qu’on remarquait dans la Haute-Egypte, l’expédition militaire deHedjaz a tout absorbé, et la race est perdue.

J’GVPTE ET KllBfE.

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pendant long-temps , qu’nprès la campagne dé Morée elle n’existait pour ainsi dire que de nom. C’est à ce corps qu’on empruntait les hommes nécessaires pour compléter les bataib Ions d’infanterie qui recevaient un ordre de départ; de telle sorte que le seul régiment de cette arme que possédât Méhémed-Ali , se trouvait journellement disloqué et avait constamment de nouvelles recrues à former. Dans une levée faite en 1828, on ne craignit pas d’y incorporer des enfans de douze ans. Ibrahim- Pacha, parfaitement secondé par un colonel espagnol , M. Seguera, a rendu à cette arme le privilège dont elle devait jouir, celui de choisir ses recrues parmi les plus beaux et les plus intelligens soldats de l’armée ; et le personnel en est aujourd’hui très satisfaisant. Le matériel est également nombreux et en bon état.

L’armée égyptienne, tant de terre que de mer, se recrute parmi les fellahs ou cultivateurs. Les Arabes du désert, avec leurs habitudes guerrières et leur existence endurcie aux fatigues, seraient bien propres à faire d’excellens soldats ; mais leur caractère indépendant et la vie libre à laquelle ils sont accoutumés, ne permettent pas de les enrôler sous les drapeaux de corps réguliers. Aussi le vice-roi 11e l’a jamais tenté. Les levées se font de la manière la plus

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expéditive. Le gouvernement envoie à tous les Moudirs et ceux-ci à tous les Cheïkhs-el-beled l’ordre de fournir un certain nombre de conscrits dans un délai déterminé. Aussitôt les Arnaouts, irréguliers, attachés au service de chaque gouverneur, fondent à Fimproviste sur les villages. A leur approche tous les habitans prennent la fuite. Les malheureux qui ne peuvent parvenir à s’échapper, sont saisis sans aucune distinction d’âge ou de condition et con-? duits au chef-lieu de la province. Là, ils sont visités par un chirurgien et renvoyés sur-lechamp comme impropres au service, ou dirigés, les mains liées derrière le dos, sur le Caire ou sur Alexandrie, suivant l’arme à laquelle ils sont destinés.

En Turquie, les hommes qui ont songé à introduire les innovations européennes, ont commis la faute de les substituer brusquement aux institutions du pays. Au lieu de donner à ces innovations une base solide, en les appuyant sur les coutumes anciennes qu’on eût peu-à-peu modifiées, on a heurté les mœurs de front; et, devenues hostiles au pays, les institutions nouvelles ont trouvé dans les préjugés des peuples une opposition que le despotisme le plus absolu a peine à comprimer.

C’est surtout dans l’organisation du système

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militaire que cette absence de profondeur dans les vues, que ce manque de patience dans l’exécution se font sentir d’une manière déplorable.

Méhémed-Ali voulait une armée et conséquemment des hommes; il les a fait saisir violemment comme on prend au lasso les chevaux sauvages des Pampas de l’Amérique; la force, rien que la force, tel a été l’unique élément appelé à organiser. Aujourd’hui encore on en est là, parce que la force a réussi et que le succès en a sanctionné l’emploi. Mais aussi par le seul fait du mode de recrutement, le métier des armes inspire encore aux fellahs la même horreur que le premier jour; et un seul revers de l’armée suffirait peut-être pour entraîner sa dissolution, et avec elle la ruine de la puissance du vice-roi.

Eri créant une armée, il fallait comprendre pour quelque chose dans son organisation les mœurs et les croyances nationales. Le dogme delà fatalité se présentait: pourquoi ne pas s’en servir? pourquoi ne point approprier le mode de recrutement aux idées religieuses des fellahs? En prenant, dans l’origine, un homme sur cent au moyen d’un tirage au sort dans chaque village, on eût évité l’antipathie secrète et les oppositions ouvertes. L’homme désigné par le sort eût baissé la tête et adoré la volonté

de Dieu; il serait arrivé sous les drapeaux, seul, sans gardiens, sans liens. Plus tard 011 eût pu augmenter le chiffre des demandes en suivant toujours le même mode de levées, et mettre ainsi à profit, avec un immense avantage pour la force morale du gouvernement, le fanatisme qui, blessé au vif, lutte avec opiniâtreté contre l’affreux moyen de la chasse aux hommes.

Les Turcs sont seuls admis aux grades audessus de celui de lieutenant; et c’est là, on peut le dire, le plus grand obstacle à la formation d’une bonne armée en Egypte. Quel zèle, quelle émulation peut-on attendre de soldats amenés par la force sous les drapeaux, dont le temps de service est illimité et dont la vie entière est invariablement fixée, sans aucune perspective de bien-être à venir? Pour les officiers, au contraire, dès que le titre de Turc suffit pour leur faire obtenir les grades, quel désir d’instruction peuvent-ils avoir? quelle influence peuvent-ils avoir sur des soldats qu’ils méprisent comme appartenant à une caste inférieure, et qui les haïssent à leur lourde toute la haine qu’on peut porter à des étrangers par lesquels on voit usurper tous ses droits.

Des Mamlouks , qui 11’avaient jamais quitté le sérail du vice- roi, ont été tout-à-coup improvisés colonels; et on les voit, chamarrés d’or et

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étincelans de diamans, venir commander à des soldats en guenilles, auxquels ils présentent, au sein de leur profonde misère, le contraste décourageant du luxe le plus effréné. Cependant la race de ces Turcs auxquels le pays est sacrifié, tend à diminuer rapidement en Égypte. Certes, si aucune secousse ne vient tirer de leur léthargie les populations arabes, elles pourront demeurer quelque temps encore dans cette situation passive de la brute, à laquelle on laisse l’air qu’elle respire et la nourriture indispensable pour ne pas mourir de faim; mais, à la moindre commotion , elles sauront retrouver leur énergie et reconquérir leur rang d’hommes.

La guerre de Syrie a sous ce rapport hâté rapidement le développement des idées. Ànnobliparla victoire, le soldat égyptien a compris qu’il était plus qu’une machine; il a osé se plaindre de ce qu’on ne récompensait que son général-en-ehef pour les victoires de Iloms et de Konieh; il a commencé à comprendre tout ce qu’il y a d’odieux dans l’ilotisme dont il est frappé, et pour la première fois il a su murmurer hautement.

Aucune ordonnance ne fixe le mode d’avançement, qui est tout entier à la faveur. Depuis quelque temps cependant, on n’a choisi les

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