‹ L'Égypte et la NubieChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Méhémed-Aii.

Nous venons de signaler les innovations dont le vice-roi a doté l’Egypte, et de faire connaître les principaux ressorts de son gouvernement; nous ne saurions aller plus loin, sans dire un mot de cet homme remarquable qui , sous le titre modeste de Pacha, est aujourd’hui maître indépendant et absolu d’un état non aussi étendu, mais relativement plus puissant que l’empire même de son légitime souverain.

Méhémed-Ali est né à la Cavale en Macédoine, l’an de l’Hégire 1182 (1769).

Il perdit, jeune encore, son père Ibrahim- Aga, chef de la garde préposée à la sûreté des routes. A-peu-près vers le même temps, son oncle Toussoun-Aga , mutessellim de la Cavale, fut décapité par ordre de la Porte. Le Tchorbadji de Praousta, vieil ami de ses pareils, se chargea de cet orphelin, qu’il fit élever avec son fils Ali- Aga. M. Lion, négociant français établi à la Cavale, lui donna également des preuves d’une bienveillance particulière, et peut-être est-ce

dans ces souvenirs d’enfance que l’on pourrait trouver le germe de cette sympathie qu’il a toujours conservée pour la nation française (i).

Quelques opérations heureuses que Méhémed-Ali fit sur les tabacs, la plus riche production du pays, lui donnèrent du goût pour le commerce; il acquit dès-lors sur ce point des connaissances qui formèrent plus tard la base de son système d’administration en Egypte.

En plusieurs occasions le jeune Méhémed- Ali avait , par une rare sagacité et une intrépidité remarquable, rendu d’importans services au Tchorbadji pour la perception des impôts, perception toujours difficile en Turquie, mais surtout au milieu des montagnes de la Macédoine, où elle devient souvent une véritable expédition militaire. Celui-ci ne crut pouvoir mieux en témoigner sa reconnaissance à son fils adoptif, qu’en lui faisant épouser une de ses parentes , assez riche , qui venait de divorcer. Méhémed-Ali , durant l’existence du pre-

(i) En r8ao, M. Lion se disposait à aller rejoindre Méhémed- Ali, qui l’avait appelé auprès de lui, quand il mourut à Marseille le jour même où il devait s’embarquer. Le prince en fit témoigner tous ses regrets à sa sœur, à laquelle il envoya une somme de 10,000 fr. Méhémed-Ali n’avait pas oublié que M. Lion s’était trouvé ruiné par la morL de Toussoun-Aga, sou oncle, auquel ce respectable négociant avait avancé une somme considérable qui ne lui fut jamais rendue.

ÊG Y PTE JET NUBIE.

mier mari (te su femme, eu eut trois enfans, Ibrahim, Toussoun (i) et Ismaïl (2), ce qui a sans doute donné lieu au bruit généralement répandu qu’ibrabim-Pacha n’était que son fils adoptif (3).

L’invasion des Français en Égypte obligeant la Porte à de nombreux arméniens, le Tchorbadji de Praousta reçut ordre de fournir un contingent, et forma un corps de trois cents hommes , dont il conlia le commandement à son fils Ali-Aga. Méhémed-Ali, comme plus expérimenté, fut chargé de Servir de mentor à son ami d’enfance, et accepta avec empressement une mission qui lui offrait des chances de fortune. Des idées values de domination se pressaient dans sa tête, surtout depuis que des Bohémiens, expliquant un songe que sa mère avait eu pendant qu’elle le portait dans son

(1) Toussoun-Pacha est mort de la peste à;Rosettc,’en i8ïSf pour n’avoir pas voulu abandonner une esclave grecque dont il était éperduenrent amoureux et qui avait été atteinte par ce fléau.

(a) Ismaïl fut brûlé vif à Chendy.

(3) Méhémed-Ali a eu depuis quatre enlans mà.le>

Saïd-Bey, âgé de 14 ans.

Hassan-Bey , âgé de to ans.

Ali-Bey , âgé de 6 ans.

Iskrnder-Bey , âgé de 3 ans

sein, avaient prédit qu’il arriverait au comble de la puissance, comme si des traditions extraordinaires devaient toujours se rattacher à l’enfance des hommes supérieurs qui ont paru sur la scène du monde.

Les commencemens de l’expédition furent difficiles; et c’est à grande peine que les volontaires macédoniens parvinrent à rallier l’escadre du Capitan-Pacha, dans la rade de Marmarizza. Débarqués ensuite avec lui sur la presqu’île d’Aboukir, ils ne tardèrent pas à essuyer une attaque de la part des Français , qui les mirent complètement en déroute. Ali- Aga, dégoûté de son nouveau métier, quitta bientôt Farinée pour retourner auprès de son père, en laissant le commandement de sa petite troupe à Méhémecî-Ali. Celui-ci , après s’ètre fait remarquer, pendant la campagne, par son intrépidité et son caractère entreprenant, demeura en Égypte, quand les Français eurent évacué le pays. Parvenu successivement aux grades de Bin-bachi (chef de mille hommes) et de Capi-boulouk-bachi ( chef de la police du palais), son activité et les ressources de son esprit lui méritèrent la confiance des gouverneurs, qui l’enrichirent parleurs largesses et commencèrent à le faire connaître du Divan.

Méhémed-Ali se vit bientôt a la tète d’un

corps assez nombreux d’ Albanais, aventuriers turbulens et pillards , toujours prêts à se vendre au premier audacieux qui leur promet de l’argent. Sa réputation de bravoure et d’habileté éleva, en peu de temps, jusqu’à sept ou huit mille le nombre des soldats réunis sous son drapeau. Déjà son regard avait entrevu l’avenir que lui ouvrait la position qu’il venait de se créer; aussi, dès ce moment, commença-t-il à jouer un rôle dans les affaires publiques, et à acquérir l’influence toujours croissante qui l’éleva dans la suite jusqu’à la puissance souveraine.

L’Égypte était alors divisée entre deux pouvoirs rivaux, qui, en attendant le moment d’engager la lutte, s’observaient et semblaient mesurer leurs forces. S’il y avait eu un instant, entre les Beys des Mamlouks et les Paclias délégués du Sultan, communauté d’efforts et harmonie de vues pour l’expulsion de l’étranger, la question de possession était venue rompre cette alliance formée en présence de l’ennemi; et il était facile de prévoir que la paix ne pouvait être ramenée que par l’anéantissement de l’un des deux partis.

Les Mamlouks n’étaient plus, il est vrai, cette milice nombreuse et redoutable, qui avait disputé à l’armée française l’empire de la

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vallée du Nil. Décimés par trois ans de combats atteints au cœur par une habile mesure de la Porte, ( elle avait défendu l’importation en Egypte des esclaves géorgiens et circassiens, source principale et presque seul moyen de renouvellement deleur corps depuis son origine), ces Mamlouks comptaient à peine six mille cavaliers; mais habituée à leur joug, la population éprouvait pour leur cause la plus vive sympathie; et pour continuer de se la rendre favorable, il leur suffisait de conserver une ombre de discipline : les brigandages des troupes turques faisaient le reste.

La présence de ces troupes , composées en grande partie d’ Albanais conduits en Égypte pour repousser l’invasion française, avait permis aux Pachas de ressaisir momentanément l’autorité, qui, depuis plus d’un siècle, résidait presque exclusivement entre les mains des Beys. Mais ces nouveaux auxiliaires ne tardèrent pas à devenir, par leurs exigences et leur indiscipline, presque aussi dangereux que les Mamlouks eux-mêmes. Comprenant aisément le besoin que chacun des partis avait de leur secours, et trouvant dans leur solde, toujours arriérée, un prétexte constant de révolte, ces Albanais secondaient tour-à-tour celui qui tolérait le plus patiemment leurs excès, et pro-

longeaient entre les Pachas et les Devs la durée

d’une lutte dont il était impossible de prévoir l’issue. Entre des adversaires combattant avec des forces presque égales, on conçoit de quelle importance devait être un corps qui, bien que peu considérable par lui-même, faisait aussitôt pencher la balance du coté auquel il prêtait son appui.

Ne donnant jamais rien au hasard, pesant avec sagesse toutes les chances de son nouveau rôle, et préparant en silence l’exécution de ses desseins, Méhémed-Àli sut adroitement profiter de cette position. Habile à entretenir la rivalité des partis, à semer la division entre les principaux chefs, à nouer des intrigues avec quelques-uns, à flatter l’ambition ou à provoquer le ressentiment des autres , il sut gagner les faibles par ses caresses, et imposer, par l’autorité de son caractère, à ceux que ses promesses n’avaient pu séduire. Comprenant de bonne heure que dans un pays où les idées religieuses existent dans toute leur force, la puissance morale appartient au clergé, il chercha surtout à s’attacher les Cheikhs et les Ulémas, en se montrant observateur scrupuleux des préceptes de rislamisme *, et chaque révolution vit augmenter à la fois son influencé et le nombre de ses partisans.

Des secousses sans cesse renaissantes firent successivement passer le pouvoir dans diverses mains, jusqu’au moment où Méhémed-Ali se sentit assez fort pour s’asseoir sur les débris des gouvernemens qui l’avaient précédé. Après avoir persuadé aux Cheikhs du Caire, fatigués aussi bien que le peuple, de commotions et d’incertitudes, qu’il pouvait seul ramener la tranquillité, il suscita en secret une sédition; et quelques jours suffirent pour le rendre maître delaCitadelle. Bientôt la Porte, qui avait d’abord refusé de sanctionner son usurpation, dut ellemême subir la loi de la nécessité, et après avoir vainement nommé à sa place des pachas qui ne purent pas parvenir à faire reconnaître leur autorité, elle fut obligée de le confirmer dans son poste.

Méhémed-Ali reçut le ferman d’investiture le i4 mai i8o5; pourtant il ne commanda, pendant sept années consécu tives, que dans la Basse- Egypte. Alexandrie n’a même commencé à faire partie de son pachalick qu’à la fin de 1807. Jusqu’à cette époque , cette ville était demeurée soumise à l’autorité d’un officier délégué par le Capitan-Pacha; la Haute-Egypte, y compris la province de Gizèh, formait l’apanage des Beys.

L’anéantissement des Mamlouks avait été, dès le principe, l’arrière-pensée de Méhémed

liGYPTfi ET NUBIE.

Ali; mais ils étaient nombreux encore, et maîtres de tout le Said et des principales positions voisines du Caire; ils avaient d’ailleurs conservé une puissance morale irop redoutable pour qu’il pût les attaquer de front. Il fallait, pour cela, que décimés par leurs rivalités incessantes, et abandonnés par la population, ils n’offrissent plus à ses coups qu’un corps fractionné et sans appui; ces résultats, il se décida à les attendre du temps.

C’est après son avènement au pouvoir, que Méhémed-Ali, déjà âgé de quarante-cinq ans, eut le courage d’apprendre à lire et àécrire; il reçut les premières leçons d’une esclave de son Harem.

Déjà sa puissance commençait à s’affermir , lorsque, le 17 mars 1807, les Anglais débarquèrent pour la seconde fois en Egypte. Ils n’y firent pas un long séjour, et leur expulsion est certainement une des entreprises dans lesquelles Méhémed-Ali a déployé le plus d’adresse et de génie. Cependant la présence de ces alliés des Beys avait relevé leur courage et ranimé leurs espérances; leurs intrigues 11e tardèrent pas à faire éclater de nouveaux troubles; et une insurrection excitée par eux, dans l’armée même du Pacha , fut assez sérieuse pour lui faire craindre de voir s’éva-

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nouir en un instant le fruit de ses habiles combinaisons.

Parvenu , à force de sacrifices, à conjurer l’orage , mais entouré de tous les élémens d’une guerre civile, sans cesse prête à se rallumer, Méhémed-Ali comprit qu’il ne pouvait plus exister de trêve entre les Mamlouks et lui. Dès ce moment toute sa politique n’eut plus pour but que leur destruction, et l’on sait par quelle heureuse perfidie il parvint, le 1 1 mars 1811, à se défaire presque d’un seul coup de ses adversaires, et à demeurer enfin maître, sans obstacles et sans concurrens, du gouvernement de l’Egypte.

Avant d’entrer dans le récit des innovations , qui ont signalé le règne de Méhémed-Ali, il ne sera pas inutile d’exposer quelle était alors la situation générale du pays.

Depuis long-temps la vallée du Nil, ne reconnaissait plus que pour la forme l’autorité de la Porte ottomane. Établis en Égypte par Sultan-Sélim 1", les janissaires et les autres corps de troupes nationales qui leur étaient . affiliées, n’existaient plus que de nom. Disposant à leur gré de toute la force militaire, les Beys gouvernaient en maîtres absolus, et le Pacha envoyé par le Sultan, n’était à leurs yeux qu’un instrument pour légaliser leur

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oppression. Sous l’empire de ces vingt-quatre chefs militaires, dont la constitution était écrite sur le sabre, et qui ne connaissaient d’autre loi que la force des armes, le peuple se trouvait livré à une administration qui, ne reposant sur aucun principe de droit public et d’équité, n’avait pour but que l’avantage des gouvernails. Cette oligarchie militaire à laquelle les Ulémas et les Odjaklis ajoutaient encore leur oppression particulière, pesait d’autant plus durement sur les fellahs , que les Bédouins, par leurs incursions incessantes, ne leur permettaient pas de se livrer avec sécurité aux travaux de l’agriculture.

Toute la richesse du commerce d’alors consistait dans les marchandises d’entrepôt , provenant de l’intérieur de l’Afrique et de l’Arabie. Ce commerce avait commencé à diminuer dès que les Anglais et les Américains, qui naviguaient dans les Indes, eurent pénétré dans la Mer Rouge et fréquenté les marchés de Masouah et de Moka; mais il en restait • encore la portion la plus riche, la poudre d’or, les ivoires , les gommes , le café, etc, dont le passage entretenait un mouvement continuel , également profitable au trésor des Beys et à la population des villes.

L’exportation, consistant surtout en grains ,

en chanvre et en riz , n’excédait pas annuellement cent mille ardebs. Le coton était de mauvaise qualité, et ne suffisait pas le plus souvent à la consommation du pays, qui était obligé d’en faire venir de Chypre.

L’importation , au contraire , était considérable: elle se composait principalement des objets manufacturés d’Europe; et en 1797, la France seule y trouva le débouché de plus de sept cents ballots de drap.

Le revenu total de l’Egypte ne s’élevait pas alors à plus de trente millions de francs.

La bataille des Pyramides anéantit le pouvoir des Mamlouks; mais les généraux français qui leur succédèrent , forcés de combattre chaque jour des ennemis sans cesse renaissans, n’eurent pas le temps de travailler avec efficacité à la prospérité du pays. Au milieu des discordes qui, depuis cette époque, firent, comme nous l’avons déjà vu , passer successivement l’autorité entre les mains de plusieurs pachas envoyés par la Porte , les fellahs subirent tourà-tour le joug de ces tyrans nouveaux, qui, après les avoir dépouillés, ne leur laissaient d’autre rôle que celui de la souffrance et de la résignation.

Étrange spectacle que celui de l’Egypte, de cette terre qui semble ne devoir nourrir que

ÉGYPTE ET JUIB1E.

des oppresseurs et des opprimés, et dont la population n’est plus aujourd’hui que le déplo rable assemblage de pauvres esclaves, tristes représentans des peuples qui successivement y ont exercé la puissance et révélé leur génie.

Les révolutions continuelles , jointes à l’ineptie et au despotisme des différens gouvernemens qui se succédèrent en Egypte , avaient réduit le nombre des habitans des campagnes , et fait refluer la population dans les villes, où elle trouvait un refuge moins précaire contre les dangers et les exactions. Aussi la plus grande partie des terres cultivables avait-elle été peu-à-peu abandonnée et s’était enfin confondue avec le désert. C’est toutau plus si, en 18112, on pouvait évaluer à deux milllions cinq cent mille feddans les terres propres à la culture, tandis que le cadastre, fait par ordre deSultan-Sélim 1er, en 1 5 1 7 , donnait dix millions de feddans, susceptibles d’être périodiquement inondés par le Nil.

Lorsqu’après de violentes commotions politiques, au milieu d’un peuple long-temps fatigué de querelles sanglantes , apparaît tout-à-coup un homme assez fort pour mettre un terme à la lutte des partis, assez habile pour créer un pouvoir énergique qui réponde au besoin

Égypte et indbik.

d'ordre et d'unité que l’on ressent de toutes parts, cet homme est sur de réussir; et à toutes les époques analogues de l’histoire des nations, nous voyons s’élever une autorité despotique sur les ruines de l’anarchie.

Telle était la situation de l’Egypte , lorsque Méhémed-Àli parvint à se faire investir du pouvoir. Les partis se hâtèrent de se rallier à son autorité. Le peuple, qui, après tant de révolutions, appelait de tous ses vœux une tranquillité durable, salua son avènement avec enthousiasme. Vaincus par son infatigable activité, les Bédouins se virent obligés de laisser au Caire leurs cheikhs en otage; et loin d’être, comme auparavant, la terreur et la ruine de l’agriculture , ils contribuèrent à augmenter la vigueur de l’administration nouvelle. L’aristocratie des Odjaklis fut abattue; un ordre politique et civil fut établi; on commença à mettre un frein aux malversations des écrivains coptes ; le canal d’Alexandrie et quatre-vingts lieues de canaux furent creusés; l’agriculture s’enrichit d’un grand nombre de productions jusques-là inconnues : tout enfin sembla présager à la terre des Pharaons une ère nouvelle de gloire et de prospérité.

L’Egypte n’eut en aucun temps assez de numéraire pour sa circulation intérieure. Le

commerce de 1 Hedjaz et de l’Yémen, qui ne s’alimente que d’or et d’argent, lui a toujours enlevé les espèces qui venaient d’Europe. Ce manque d’argent, joint à l’avarice naturelle du peuple égyptien , rendit toujours difficile la perception des tributs qu’on lui impose. Au lieu d’exiger de l’or, Méhémed-Ali s’arrêta à un mode plus certain de recouvrement, celui de la perception en nature. L’essai de cette antique méthode de l’Orient qui, sous l’administration des Romains , des Grecs du Bas-Empire et même des Arabes, n’avait cependant été appliquée qu’à la Haute-Egypte, fut couronné d’un succès complet. Mille barques construites aux frais du viceroi sillonnèrent bientôt les eaux du Nil, apportant les blés, les fèves, le lin, l’indigo , etc., depuis les Cataractes jusqu’à Rosette, où d’immenses magasins s’élevèrent pour les recevoir.

En même temps, l’Egypte était divisée en provinces et en départemens; près de quatre millions de feddans étaient de nouveau mis en culture; un Français, M. Jumel, introduisait le coton à longue soie , auquel il donnait son nom ; des filatures de coton , des fabriques de drap , d’autres de toiles peintes et de tarbouch, s’établissaient de toutes parts ; une raffinerie de sucre se formait à Rararnoun , et des salpé-

trières, par évaporation à l’air libre, étaient installées à Hermopolis , à Bedrechin et au Vieux-Caire. L’exportation, qui s’éleva bientôt par an jusqu’à sept cent mille ardebs de comestibles, et à plus de soixante mille balles de coton , fournit de l’emploi à plus de quinze cents bâtimens européens. En échange des produits de ce sol fécond, les millions de l’Europe vinrent remplir les coffres du vice-roi; et, dès 1816, les revenus de l’Égypte avaient augmenté d’une manière considérable.

Cependant la politique ombrageuse de la Porte n’avait pu rester indifférente à l’aspect de la prospérité de l’Egypte, et de la puissance toujours croissante de son vizir. Suivant sa tactique ordinaire de détruire ses ennemis l’un par l’autre, elle songea à opposer au vice-roi un adversaire redoutable ; et c’est dans ce but qu’en i8i5, elle lui confia la mission difficile d’aller soumettre les Wehabites (i). Ces sectaires, dont l’origine remonte à 1745, et dont le but est de ramener l’Islamisme à sa pureté primi-

(1) C’est pendant la campagne du Hedjaz, que Lathif-Pacha, muni d’un firman de la Porte pour le Pachalik d’Égypte, vint cherchera se faire un parti au Caire. Méhémed-Bey, ministre dévoué à Méhémed-Ali, feignit d’entrer dans les vues de l’envoyé du Divan ; et quand il lui eut fait déclarer publiquement ses projets, il le fit décapiter.

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tive (1), avaient leur établissement principal a Derr-ïè, clans la partie orientale de l’Arabie. Animés par le fanatisme ordinaire aux sectes nouvelles, ils s’étaient répandus en peu d’années de Bassora jusqu’à Djedda, sur la mer Rouge; ils avaient aussi pénétré en Yrak, où ils avaient ravagé les tombeaux d’Imam-Ali etd’Iinam-Husseïn ; enfin ils s’étaient emparés de la Mecque et de Médine ; et tout aussi peu respectueux envers le Prophète lui-même, qu’à l’égard de son gendre et de son petit-fils, ils avaient

(1) Il n’est pas sans intérêt de faire connaître les dogmes prescrits par leCheïkh-Mohammed-ibn-Abdul-Wahhab, fondateur de la secte des Wehabites:

Prier cinq fois le jour; jeûner pendant le mois du Ramadan.

Ne point faire usage de boissons spiritueuses.

Ne point tolérer les prostituées.

Prohiber les jeux de hasard et la magie.

Donner en aumônes la centième partie de son bien.

Punir sévèrement les pédérastes et les faux témoins.

Empêcher l’usure.

Faire au moins une fois le pélérinage de la Mecque.

Ne point fumer de tabac et de tumbeki, cet usage étant une chose futile et de pure vanité.

Ne point permettre que les hommes se vêtissent d’étoffes de soie, parce qu’ils doivent se tenir dans la modestie ; l’or et la parure n’appartiennent qu’aux femmes, dont ils relèvent la beauté.

Ne point élever de dûmes et de mausolées, et abattre ceux qui existent, cette pompe favorisant l’idolâtrie.

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ouvert son tombeau et enlevé les trésors qu’il renfermait.

La politique du Divan eut en cette occasion un résultat contraire à celui qu’elle s’était promis. Sans se méprendre sur la pensée secrète qui dirigeait la Sublime Porte, Méhémed-Ali s’empressa d’obéir aux ordres qui lui étaient donnés; et cette mission dangereuse lui servit de prétexte pour augmenter le nombre de ses troupes, et pour mettre à exécution le grand projet d’organisation militaire qu’il méditait depuis long-temps , et qui forme en quelque sorte toute l’histoire de son règne.

Ses premières tentatives inspirèrent d’abord quelque défiance au Sultan ; mais bientôt, décidé qu’il était lui-mème à introduire dans son armée de semblables réformes , dès que se présenterait l’occasion de sacrifier les Janissaires à son ressentiment, il encouragea les projets de son vizir, satisfait de préparer ainsi l’opinion publique en Turquie sur ces innovations redoutées. Dès ce moment , les idées de Méhémed-Ali se tournèrent vers ce but unique, auquel tout fut subordonné. Sans apprécier ici les motifs probables de cette détermination, non plus que ses conséquences pour la prospérité du pays, on doit reconnaître avant tout que cette pensée fut fortement

ÉGYPTE ET ITU1JIK.

conçue, quelle fut développée avec talent et poursuivie avec une rare persévérance.

Le plan adopté pour la nouvelle organisation fut celui que l’infortuné Sultan-Sélim III avait commencé d’exécuter à Constantinople, quelques années auparavant. Le peu d’avantages que Méhémed-Ali venait d’obtenir contre les Wehabites avec ses troupes irrégulières , et le traité de paix ou pour mieux dire la trêve que son fils, Toussoun-Pacha, avait eu peine à conclure avec le chef de ces Arabes, Abdallah-ibn- Sè’oud, l’engagèrent à presser l’établissement de son nouveau système. Le Nizam-Djèdid ( nouvel ordre de choses fut donc proclamé en juillet i8i5, et toutes les troupes reçurent l’ordre de s’organiser selon les réglemens français.

Entreprise sur une trop grande échelle , l’exécution de ce projet ne put d’abord réussir : il choquait en effet tout à la fois et les préjugés du peuple, et les incurables habitudes d’indiscipline et de brigandage des soldats, et les intérêts des chefs militaires, qui allaient, pour la première fois , se trouver soumis à un contrôle ; aussi la plus violente opposition ne tarda-t-elle pas à se manifester. Les mesures énergiques auxquelles le Pacha eut l’imprudence de recourir, achevèrent de porter l’exaspération à son comble. Il fut traité à haute voix d 'infi-

dèle-, l’insurrection la plus terrible éclata, et les chefs des nouvelles milices se mirent eux* mêmes à la tête de la révolte. Il ne fut bientôt plus question que de se défaire du tyran, et les troupes furieuses marchèrent sur le Caire. Averti du danger qui le menaçait, Méhémed- Ali eut à peine le temps de se réfugier à la Citadelle : son palais fut assiégé et pillé, le plus grand désordre régna pendant quelques jours dans la capitale , et ce ne fut qu’en feignant de renoncer à ses desseins qu’il réussit à ressaisir l’autorité.

Sans abandonner son plan de régénération militaire, le vice-roi sq décida prudemment à en ajourner l’exécution à un temps plus opportun. Les soldats étrangers, élément de l’ancienne armée irrégulière, se refusant à ses combinaisons, il ne songea plus qu’à les détruire pour les remplacer par des fellahs. C’est dans ce but qu’une seconde expédition fut préparée contre les Wehabites, sous la conduite d’Ibrahim-Pacha , et que les corps les plus turbulens furent désignés pour en faire partie. Cette guerre ne fut long-temps qu’une suite de pertes d’hommes et de matériel ; cependant, en 1818, Ibrahim parvint à se rendre maître de leur chef Abdallah-ibn-Sè’oud , qui rapporta au vice-roi une partie des trésors dont le

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temple de la Mecque avait été dépouillé. Cet infortuné alla ensuite porter sa tête à Constantinople. Ibrahim revint au Caire en 1819, après avoir dispersé , plutôt que vaincu , les Puritains musulmans, et après avoir perdu de nouveau une partie de ses conquêtes. Les résultats de cette expédition étaient la destruction de Derr-ïè, capitale du Nedjd, et roccupation deDjedda, de la Mecque et de Médine ; en récompense de ses services , Ibrahim fut nommé par la Porte pacha du Hedjaz.

Cependant il restait encore en Egypte quelques bandes d’Arnaoutes, contre lesquels s’élevaient chaque jour de nouvelles plaintes. Méhémed-Ali résolut de les éloigner, en les employant à réaliser un de ses projets favoris. Séduit par le grand nombre d’esclaves et surtout par la poudre d’or que les caravanes apportaient chaque année deDongolah et du Sennâr, et dont il espérait découvrir les mines, il s’occupa avec activité d’étendre ses conquêtes vers le sud. L’intention de rétablir dans ses droits la dynastie légitime d'Oualed-Adlân que des usurpateurs avaient chassé de Sennâr, fut le prétexte de cette expédition dont Méhémed- Ali confia le commandement à son fils Ismaïl- Pacha. Le Defterdar-Bey , gendre du vice-roi,

fut un peu plus tard ( 1820) chargé de conquérir le Kordofal.

Ces diverses entreprises , dont nous aurons plus tard à faire connaître les résultats, ayant purgé l’Egypte de la soldatesque factieuse qui la menaçait chaque jour de révolutions nouvelles, Méhémed-Ali ne vit plus d’obstacle sérieux à ses projets de réformes militaires. Toutefois il eût été imprudent de s’occuper de la création des troupes régulières près de la capitale, où l’opinion s’était déjà si fortement prononcée; ontravailla doncàles établir comme en secret, pour ne les produire au grand jour que lorsqu’elles seraient entièrement organisées. Esné, dans le Saïd , fut d’abord choisi pour le siège de cette importante opération, mais on abandonna bientôt cette ville, qui n’offrait pas tous les avantages désirables, et on lui préféra Assouan sur les limites de l’Egypte et de la Nubie. Des casernes furent élevées à une heure d’Àssouan, sur la lisière du désert; un hôpital fut établi dans file d’Éléphantine, et les jeunes Mamlouks du Pacha et des grands furent appelés à former le noyau des nouveaux corps (1).

(1) Mamlouk, homme acheté à prix d’argent. Les grands, en Égypte, donnent aujourd’hui ce nom à leurs jeunes serviteurs qu’ils destinent à l’état militaire.

JiGYPTE ET NUBIE.

Il fallut toute la persévérance et l’inébranlable fermeté de l’homme remarquable auquel cette entreprise difficile fut confiée , pour qu’elle pût réaliser les résultats qu’en attendait le vice-roi. Un officier français, M. Sève, devenu depuis Soliman-Pacha, ne se laissa rebuter par aucun des obstacles de tout genre qu’il eut à vaincre. Privations, fatigues, dangers (j), il sut tout braver, et le plus brillant succès couronna ses efforts. Des fellahs et des nègres pris dans le Kordofal et dans le Sennâr, furent successivement incorporés dans les nouvelles troupes, dont il avait formé les cadres; et le vice-roi eut bientôt plusieurs régimens manœuvrant à l’européenne avec une étonnante précision.

Vers cette époque ( 1822 ), Abdallah Pacha de Saint-Jean d’Acre venait de se révolter contre la Porte pour la troisième fois. Pressé vivement dans sa capitale, par les Pachas de Damas, d’Alep et de Césarée, et craignant de ne pouvoir résister long-temps aux attaques des assiégeans, il eut recours à la médiation de Méhémed-Ali. Celui-ci saisit avec avidité cette occa-

(1) Un jour, au moment où un peloton faisait feu, une balle siffla aux oreilles de M. Sève. Sans s’émouvoir, sans quitter le front de la ligne, il commanda de nouveau la charge : « Vous êtes des maladroits, leur dit-il: apprêtez vos armes.... feu! » Us firent feu, mais M. Sève n’entendit plus siffler de balle.

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sion d’acquérir quelque influence en Syrie, et sollicita vivement le pardon du rebelle. Déjà assez occupé des embarras intérieurs de l’empire et de l’insurrection des Grecs, le Sultan entendit avec plaisir des paroles de paix et accorda la grâce d’Abdallah.

Pendant que la nouvelle organisation militaire se poursuivait avec activité , une marine imposante se formait à Alexandrie ; un Français créait à la citadelle du Caire une manufacture de fusils, une fonderie et une machine à forer et à tourner les canons; Abou-Zabel voyait s’élever sur ses sables un hôpital et des écoles de médecine humaine et vétérinaire ; le corps d’état-major naissait avec de nombreux élémens de succès, et l’école militaire de Kasr-el-Aïn, promettait de fournir à l’armée des officiers instruits et éclairés.

Toutes ces innovations , qui , dès le principe , avaient excité chez les fellahs plus d’étonnement que de sympathie, leur devinrent bientôt insupportables, par les avanies que le vice-roi fut obligé de faire peser sur eux pour subvenir à ses énormes dépenses ; frappés par des mesures fiscales inouies jusqu’alors, traqués de village en village, arrachés à leurs champs et à leurs familles par les agens du recrutement, pour être soumis à un régime militaire abhorré ,

ils se laissèrent facilement aller à la révolte.

Dans les premiers mois de 1824 , une insurrection, excitée par un cheikh qui se disait prophète, éclata dans le Saïd. Plusieurs bataillons des nouvelles troupes qu’on expédiait du Caire, pour remplacer au Sennâr les restes des milices irrégulières qui en avaient fait la conquête, se réunirent aux insurgés, dont le nombre s’éleva en peu de jours à plus de trente mille. Des barques chargées de provisions furent incendiées; il y eut plusieurs engagemens sérieux ; et la tranquillité de la Basse-Egypte était elle-même menacée, lorsque quelques sommes d’argent adroitement distribuées aux principaux meneurs, semèrent la division parmi les révoltés; la disparition du prétendu prophète acheva de jeter le désordre dans leurs rangs, et ils se dispersèrent après avoir perdu près de dix mille des leurs. Ainsi se termina, après un mois d’hostilités, une insurrection conduite par des paysans sans expérience et presque sans armes , mais à laquelle le fanatisme avait imprimé un caractère de gravité, qui pouvait entraîner les conséquences les plus funestes.

Cependant la révolution grecque faisait chaque jour des progrès plus inquiet ans. Alarmée par les succès maritimes des Hellènes, et surtout par l’inexplicable destruction des

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1 roupes nombreuses que Khourchid-Pacba avait conduites dans la Grèce après la défaite du satrape de Yanina, la Porte voyait avec effroi les cabinets les plus influens entraînés malgré eux, par la sympathie que cette révolution avait excitée en Europe; elle sentit la nécessité de frapper un coup décisif, et toujours fidèle à sa politique, que commençait à inquiéter sérieusement la puissance de Méhémed-Ali, elle lui donna ordre de marcher contre les rebelles.

Trop faible encore pour braver les ordres de la métropole , trop habile d’ailleurs pour se refuser à la défense d’une cause qui semblait celle de sa religion menacée, le vice-roi obéit aux ordres du Sultan, qui l’appelait aux armes, au nom de l’Islamisme en danger. Les préparatifs de l’expédition furent poussés avec assez d’activité; et le 16 juillet 1824 dix-sept mille hommes, huit cents chevaux et soixante-trois bâtimens de guerre, escortant plus de cent transports de diverses nations, partirent d’Alexandrie. Bientôt l’île de Candie fut pacifiée, et Ibrahim-Pacha promena ses armes victorieuses dans toute la Morée, où , quoi qu’on en ait pu dire à cette époque , il donna plus d’une preuve de générosité.

Des résultats si facilement obtenus durent

faire comprendre àMéhémed-Ali ce qu’il pouvait attendre des troupes qu’il venait de créer; et peut-être, dès ce moment, se serait-il décidé à proclamer ses prétentions sur la Syrie, si la bataille de Navarin 11’était venue l’obliger, par l’anéantissement de la plus grande partie de sa marine, à ajourner l’exécution de ses projets.

La journée de Navarin causa un vif chagrin à Méhémed-Ali ; mais il sut le dissimuler, et fut assez politique pour songer d’abord à protéger les Européens. Par ses ordres, des mesures immédiates furent prises pour prévenir le mouvement que cette funeste nouvelle pouvait faire naître parmi la populace , d’autant plus irritée contre les Francs , que par une circonstance singulière, une éclipse de lune, toujours de mauvais augure chez les Orientaux, eut lieu le jour même de l’arrivée des bâtiinens qui avaient pu échapper au désastre.

Malgré la destruction de sa flotte, le vice-roi ne varia pas un seul instant dans ses desseins. Il ne songea qu’à réparer ses pertes et à reprendre l’attitude militaire qui lui avait valu ses premiers succès, et qui devait encore lui en faire obtenir de plus signalés. Aucun moyen, aucun sacrifice nefurentnégligéspour atteindre ce but . et nous avons vu quel développement incroyable ont acquis ses forces de terre et de

mer, relativement à l’étendue du pays auquel il commande et au nombre de ses habitans.

Tel est le tableau fidèle de l’organisation, des réformes nombreuses, des institutions nouvelles que l’Egypte doit aux vingt années de règne de Méhémed-Ali. Hâtons-nous maintenant de faire connaître quelles charges écrasantes il a dû imposer à ses sujets pour atteindre ce but ; disons à quel prix il a obtenu , avec le titre de régénérateur de l’Égypte , de voir décorer du beau nom de civilisation son déplorable système de monopole commercial , et la ruine du pays soumis à sa domination,

Sans cesse occupé des moyens d’accroître une puissance militaire qui seule pouvait le conduire à l’indépendance, Méhémed-Ali chercha toujours et avant tout à se procurer des ressources; une pensée unique domina toutes ses réformes administratives, celle de faire rendre à l’Egypte le plus possible et le plus promptement possible; et jamais il ne parut songer qu’en épuisant ainsi le pays, il dévorait non pas seulement son revenu annuel , mais encore , avec lui, toutes les espérances de l’avenir.

L’établissement du monopole commercial suivit de peu d’années son avènement au pouvoir. Tous les produits de l’Egypte furent versés dans les magasins du gouvernement,

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qui se réserva le droit exclusif de les vendre. L’espoir de les réaliser plus facilement engagea le vice-roi à s’adresser aux Européens établis à Alexandrie. Marchands, courtiers, commis, médecins même , tous ceux qui se présentèrent, offrant des prix avantageux, reçurent bientôt des denrées délivrées à crédit et sans aucune garantie. Il était facile de prévoir que cette étrange manière d’encourager le commerce ne tarderait pas à avoir des résultats différens de ceux que l’on semblait se promettre. La plupart de ces négocians improvisés et sans bonne foi , étalant un luxe effréné, furent ruinés d’autant plus promptement, que, pressés de se faire des ressources pour satisfaire à leurs engagemens et peur obtenir de nouvelles denrées , ils achetaient et réalisaient à tous prix; quelques-uns même quittèrent l’Egypte emportant des sommes considérables.

Séduit par les brillans avantages qu’on lui promettait d’un commerce avec l’Inde, le viceroi s’y livra avec ardeur; quelques spéculations mal combinées lui enlevèrent en peu de temps vingt millions de francs, et son trésor éprouva ainsi des pertes énormes.

En même temps, dans l’espoir de s’affranchir du tribut qu’il était obligé de payer à l’Europe pour les tissus qu’elle lui envoyait , Méhémed-

Ali éleva à grands frais de nombreuses fabriques, comme s’il pouvait y avoir avantage à rendre manufacturière une nation dont tous les intérêts sont dans l’agriculture, et à enlever à la terre des bras qui produisent dix fois plus en la remuant, qu’ils ne peuvent jamais le faire en tournant la roue d’une machine? Voulant, avec les avantages qu’il espérait retirer de ces fabrications nouvelles , s’assurer ceux de tous les autres genresd’industrie(i), ilforçales ouvriers à ne plus travailler que pour son compte, et soumit tout à des apaltes ; de là le découragement et la détérioration des produits, tandis que , par une taxe, ou un droit de timbre sur les ouvrages sortant des ateliers, il aurait pu participer d’une manière plus juste et plus avantageuse aux bénéfices des fabricans.

Cependant les dépenses s’accroissaient dans une proportion effrayante. Il fallait fournir à l’entretien des forces de terre et de mer ; il fallait suffire à l’achat de bois de construction, de machines pour les fabriques , de munitions de toute sorte pour l’arsenal; il

(1) L’industrie indigène consistait principalement en toiles de fil de lin de diverses qualités, en tissus de laine gris pour l'habillement des fellahs, en soieries connues sous le nom de Sélaouy, d’Oîmié et d’Alaghy, et enfin cri natt es de jonc fabriquées à Menouf, dans le Fayoum, à Assouan et à Wadi Halfah.

fallait enfin satisfaire à l’avidité d’une nuée d’Européens, que les circonstances rendaient tous les jours plus nécessaires, et qu’il était urgent de retenir au service de l’Egypte.

D’un autre côté, la Porte réclamait impérieusement des subsides. Pour faire face à cette dépense, aussi bien qu’à celles qu’entraînait l’expédition de Morée( r ), le Pacha imposa une contribution extraordinaire de huit piastres par feddan, mais elle fut insuffisante. Hors d’état de pourvoir, à l’aide de cette faible ressource , aux exigences du Divan , Méhémed-Ali frappa sur les maisons de chaque province une contribution nouvelle, dont le produit s’éleva à plus de 45,ooo bourses (6,750,000 fr.). Déjà les moyens du peuple étaient épuisés ; mais les agens du pouvoir furent sourds aux murmures, il fallut payer, ou mourir sous le bâton ; les fellahs réalisèrent les bijoux de leurs femmes; d’autres furent forcés d’exposer leurs bestiaux en vente dans les marchés , pour faire face aux demandes du fisc ; enfin ceux auxquels les précédentes réquisitions n’avaient rien laissé, abandonnèrent leurs foyers et se sauvèrent en Syrie.

(0 Cette expédition a coulé au vice-roi i56,4a8 bourses, soit 78,214,000 piastres (près de 23 millions 1/2 de francs-'.

Effrayés par le monopole, les marchands du Darfour, du Hedjaz et de l’Yémen, renonçant à leurs antiques habitudes , abandonnèrent la route de l’Égypte pour échapper à leur ruine. Le café moka devint si rare lui-même et si cher, que Méhémed-Ali fut forcé d’autoriser pour quelque temps l’introduction du café d’Amérique, et de demander au dehors l’approvisionnement de l’Égypte en un café bien inférieur à celui qui, depuis tant d’années, était devenu en quelque sorte sa propriété. Cette circonstance eut du moins ce côté utile , qu’elle vint créer momentanément une nouvelle branche d’importation , et raviver un peu le commerce, que l’épuisement du pays avait fait déchoir d’une manière si effrayante, que la consommation des objets manufacturés d’Europe avait déjà diminué de plus des deux tiers.

La nécessité de soutenir à tout prix des finances qui s’obéraient chaque jour davantage, força bientôt Méhémed-Ali à se jeter dans les voies de l’arbitraire le plus révoltant; car ces ressources indispensables , il lui était désormais impossible de se les procurer autrement que par la violence. Qui ignore en effet que le mot Crédit public est aussi peu connu en Orient, que les ressources qui en découlent? Chacun vit au jour le jour, et se garderait bien

de faire la moindre avance au trésor. Pour faire de l’argent, dans les circonstances urgentes, le seul moyen que le gouvernement puisse employer est l’avanie; et cette source était elleméme tarie, car il n’existait plus en Egypte de propriétaires fonciers. Les négocians du pays, n’ayant aucune branche de commerce libre , étaient eux-mêmes presque tous ruinés. Il n’y avait de riches que les premiers employés du Pacha, qui devaient leur fortune à sa générosité, et qu’il eût été imprudent de mécontenter, en diminuant leurs énormes appointemens. Le poids des charges publiques tomba tout entier sur les cultivateurs ; le joug qui pesait sur eux devint de jour en jour plus despotique. Ce ne fut plus le despotisme turc, c’est-à-dire inégal , capricieux , fantasque , et laissant , par ses fantaisies mêmes, quelque relâche; mais un despotisme réduit en charte, pour ainsi dire, et qui ne dort pas un instant.

Forcé , comme tant d’autres gouvernemens, de donner toute son attention aux expédiens du moment, sans s’occuper de ceux du lendemain , Méhémed-Ali ne tarda pas à fouler aux pieds les règles qu’il s’était imposées. La perception des contributions en nature devint entre ses mains un enlèvement général, un envahissement de tous les produits. Réduit au rôle d’in-

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strument passif, le fellah ne conserva plus aucun droit sur la récolte du champ qu’il cultivait; elle appartint tout entière au vice-roi, qui seul put en disposer et l’acheter au prix qu’il lui convint de fixer. Dès ce moment enfin , Méhémed-Ali se déclara possesseur absolu et sans réserve du sol et des productions de l’Egypte, et la vie entière de ce pays fut concentrée dans sa personne.

Cependant les produits diminuèrent rapidement. La loi de solidarité, établie pour remédier au mal , acheva d’y mettre le comble.

L’émigration des habitans des provinces voisines de la Syrie , qui s’enfuyaient par troupes , malgré les dangers (i), pour échapper à tant de tyrannie, vint à l’aide de la misère , pour hâter la dépopulation, dont les progrès furent tels, que de près de trois millions de fellahs que l’Egypte renfermait lors de l’invasion française , il en reste à peine aujourd’hui deux millions : race faible et chétive, sur laquelle on a prélevé plus de deux cent mille soldats.

La désolation générale dont le pays était frappé, n’empêcha pas Méhémed-Ali de persé-

(i) Plusieurs postes établis au désert dans les environs d’EI- Arich, pour s’opposer à ces émigrations, avaient ordre de faire leu sur les fuyards, et de les massacrer plutôt que de leur laisser forcer le passage.

vérer dans l’exécution de ses plans , et de poursuivre avec la même ardeur son système de monopole commercial. S’apercevant , mais trop tard , que les négociais auxquels il avait vendu ses denrées , étaient par leurs pertes ou leurs folles dépenses , hors d’état de s’acquitter, il résolut d’expédier désormais ses produits en Europe pour son propre compte, ou de ne plus les vendre sur place qu’au comptant; mais, cette fois encore , le résultat ne répondit pas à son attente.

Les acheteurs furent rares en Egypte : comment, en effet, un négociant pouvait-il, quelles que fussent ses ressources, lutter, avec le moindre espoir desuccès, contreun gouvernement dont il dépendait, pour ces mêmes affaires qu’il entreprenait concurremment avec lui ? La crainte de le voir intervenir dans l’exportation de tel ou tel produit, arrêtait toute entreprise un peu importante. Force fut donc au vice-roi de faire entièrement des expéditions pour son compte; mais l’inconvénient n’était pas moindre, et il ne tarda pas à reconnaître que ses affaires commerciales en Europe étaient traitées comme celles d’un prince qu’on sait pouvoir perdre, et que, tout en écrasant, par ses immenses envois, les opérations des commerçans établis en Egypte, il ne pouvait cependant jamais

espérer de voir prospérer les siennes , comme elles l’eussent fait si la meme masse de produits eût été divisée entre les mains d’un certain nombre de particuliers, qui auraient eu à faire fructifier leurs propres intérêts.

Le retour d’ibrahim , après sa campagne de Morée, fit espérer un instant que des améliorations importantes allaient enfin être apportées au sort du peuple. On se flattait que l’expérience acquise par ce prince dans son contact avec les Européens , aurait une heureuse influence sur la prospérité du pays. Une réunion extraordinaire de tous les membres du gouvernement eut lieu au Caire pour délibérer sur les réformes dont le besoin se faisait sentir chaque j our davantage ; mais ces réformes furen t sans importance; on se borna à faire quelques changemens dans l’administration , à assurer d’une manière plus exacte la perception des produits , à introduire un peu plus d’ordre dans les finances, à construire et armer des vaisseaux avec un peu plus d’économie , et à établir plus de discipline parmi les équipages. Toutes ces choses avaient sans aucun doute leur utilité, et il en put résulter quelque bien; mais des modifications de cette nature n’étaient que secondaires et presque insignifiantes.C’était à améliorer le sort de la population arabe ,

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qu’il fallait songer, c’était à en faciliter l’accroissement, à encourager l’agriculture, à affranchir le commerce; et c’est ce dont à peine on daigna s’occuper.

Cependant le besoin d’argent devenait plus pressant chaque jour, et les moyens de s’en procurerplus difficiles. Convaincu par les essais précédens, que le système d’expédition pour son compte paralysait en Egypte toute espèce d’émulation, et rapportait beaucoup moins au trésor que le débit sur place, Méhémed-AJi décida que le gouvernement réexpédierait plus rien, et que l’exportation des denrées serait abandonnée aux spéculations particulières.

Cette sage mais tardive mesure est venu imprimer une nouvelle direction au commerce européen, et lui rendre une activité depuis long-temps inaccoutumée. De nombreux établissemens se sont formés à Alexandrie ; ils achètent au vice-roi les produits du pays, pour lesquels ils obtiennent des fermans de sortie, à l’époque de la récolte, et la loyauté avec laquelle Méhé med-Ali a toujours rempli les engagemens qu’il avait contractés, a puissamment contribué au succès de cette nouvelle combinaison commerciale.

L’adoption de ce nouveau système , en fournissant au vice-roi le moyen d’anticiper ses

revenus, avait momentanément apporté quelque amélioration à sa situation financière. Cependant les choses ne pouvaient pas demeurer longtemps dans le même état; une crise était imminente, et le moment était venu de tenter enfin le coup décisif pour lequel il avait fait tant de sacrifices. Ses différends avec le Pacha de Saint- Jean-d’Acre vinrent lui en fournir le prétexte.

L’intervention de Méhémed-Ali auprès du Divan , en faveur d’ Abdallah-Pacha , n’avait pu suffire pour lui en faire un allié. Celui-ci avait facilement compris que seconder le vice-roi, c'était se donner un maître plus dur que le premier, dont l’éloignement rendait d’ailleurs la puissance moins à craindre. Aussi s’était-il rapproché de la Porte, et n’avait-il pas manqué, à chaque occasion , de traverser les plans de son redoutable voisin. Les griefs principaux reprochés par Méhémed-Ali au Pacha de Saint-Jean d’Acre, furent une dette de onze millions de piastres, qu’Abdallah se refusait à lui rembourser, et surtout la permission accordée aux fellahs fugitifs d’Egypte de s’établir en Syrie. Aux injonctions réitérées qui lui étaient faites, de fermer l’entrée de son gouvernement aux émigrés égyptiens, et de rendre ceux qui déjà s’y étaient établis, Abdallah-Pacha se contentait de répondre :

« Vizir, comme vous, de notre glorieux maître « Sultan-Mahmoud, sur qui soit la protection « victorieuse de Dieu , je n’ai pas plus que vous « le droit de m’opposer à ce que ses fidèles sujets « quittent l’Egypte pour venir en Syrie , ou la « Syrie pour aller en Égypte. Obtenez de la « Sublime Porte que je vous rende vos fellahs, « et je m’empresserai d’obéir à son ordre. »

Le Divan, auprès duquel Méhémed-Ali porta ses plaintes, ne les accueillit pas plus favorablement : « Lespaysans arabes sont les sujets de l’ern- « pire et non les esclaves de mon Vizir, répondit « le Sultan, au mois d’août 1 83 1 ; il leur est loi- « sible de se transporter où bon leur semble.... »

A la fin d’octobre delà meme année, l’armée égyptienne se mettait en marche pour la Syrie, la flotte, avec des troupes de débarquement, faisait voile pour Jaffa ; et le 22 décembre 1 832 , la victoire de Konieh ouvrait à Ibrahim les portes de Constantinople.

Nous venons de voir l'Égypte, tirée de l’anarchie par la main vigoureuse de Méhémed-Ali , grandir sous l’autorité de cet homme, l’un des plus énergiques réformateurs des temps modernes. Nous l’avons vu, de simple volontaire albanais , s’élever en peu de temps sur les débris des partis qui se disputaient le pays , exterminer

les Mamlouks; puis, maître chez lui , se répandre au dehors, ajouter l’Arabie à l’Égypte, participer aux guerres de la Grèce, occuper Candie ; enfin dans ces derniers temps, s’avancer dans l’Asie mineure, et faire trembler le Sultan sur son trône , défendu seulement par l’intervention protectrice des puissances européennes. Nous l’avons vu créer une marine comme il avait créé une armée; imprimer à l’administration une unité despotique sans doute, mais temporairement nécessaire peut-être, dans un pays aussi délabré; appeler à lui les militaires, les ingénieurs, les savans de tous les pays; et son activité a suffi à tant de travaux , son esprit à tant de préoccupations. Mais qu’ont gagné à tout ce mouvement l’Égypte et ses malheureuses populations ? sans doute il est juste de reconnaître qu’avant de songer aux améliorations intérieures, il était indispensable que Méhémed-Ali travaillât, avant tout et sans relâche, à se mettre en mesure de résister aux agressions du dehors. L’Égypte, couverte de moissons, percée de canaux, ne l’aurait pas défendu contre les attaques du Sultan, s’il n’avait eu ni vaisseaux, ni soldats. Mais aujourd’hui rien ne l’empèche de déposer la coignée avec laquelle il a abattu les Beys, les Ulémas, les Multézims , la résistance des Bédouins, enfin la

suprématie de la Porte. Libre et indépendant de tous les cotés, le voilà maître de choisir sa route, et d’aller s’asseoir parmi les inflexibles despotes qui ont été l’exécration des malheureux jetés par la colère de Dieu dans leurs bras de fer, ou parmi les bienfaiteurs de l’humanité et les régénérateurs d’une race oubliée d’elle-même et des autres.

Le moment est venu de juger si des vues d’avenir ont, plus qu’une soif insatiable de pouvoir, présidé aux réformes de Méliémed- Ali. Aujourd’hui que l’esprit de création durable lui est aussi facile que le despotisme perpétuel dans sa rigueur présente , c’est la route qu’il va adopter qui déterminera sa place dans l’avenir.

EGYPTE ET N Pli SE.

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