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détails assez peu connus pour valoir la peine d’être rapportés.
Le principal acteur de cette tragédie fut l’ancien ministre de la guerre , Méhémed-Bey, ami du vice-roi, et partisan déclaré des Français.
« Lorsque le coup de canon eut donné le signal convenu, et que les Mamlouks se trouvèrent par la fermeture des portes emprisonnés dans la citadelle, le Pacha, environné d’officiers dévoués, resta d’abord dans son divan; mais au plus fort de la fusillade, Méhémed-Bey, craignant pour son maître, l’invita à aller se reposer dans son Harem et à s’en rapporter à lui.
« Bientôt les cadavres des Mamlouks encombrèrent Fétroit passage par lequel ils avaient tenté de se précipiter hors de l’enceinte fatale. Tous cependant n’avaient pas succombé: alors au massacre général succédèrent les exécutions particulières. Établi dans le divan du Pacha, pendant, que ses Khawass fouillaient les réduits les plus cachés delà citadelle, Méhémed-Bey faisait conduire un à un devant lui les Mamlouks qui avaient, dans la première confusion, réussi à s’échapper du champ de carnage. Un bourreau placé près de lui interrogeait ses mouvemens; et s'il ne touchait pas sa barbe, la tète du Mainlouk tombait à l’instant.
« L’amitié de Méhémed-Bey pour les Fran-
çaîs (t), qui avait pris naissance dans ses relayons avec eux pendant la campagne d’Égypte, et surtout dans le constant dévouement du corps des Mamlouks français, fut cause du salut de ceux-ci. Au moment où les Beys se levaient pour se retirer, le Rachef français se disposait à les suivre, lorsque Méhémed-Bey le retenant par sa pelisse , lui donna l’ordre de demeurer. Les Mamlouks français suivirent
l’exemple de leur chef, et la fusillade, qui ne tarda pas à se faire entendre, leur apprit bienlot combien ils devaient de reconnaissance à leur protecteur.
« Pendant que, sur l’invitation de Méhémed- Bey , le Pacha se retirait pour aller attendre dans son Harem la fin de l’exécution, Ibrahim, l’un des Beys les plus influens, qui avait réuss comme par miracle à échapper aux coups des Arnaoutes emportés par l’ardeur du pillage, aperçut Méhémed-Ali. Aussitôt, s’élançant de la retraite où il s’était réfugié, le Bev vint em-
(t) Lors du passage en Egypte de sir Hudson-Lowe qui allait prendre le gouvernement de File de Ceylan, Méhémed-Bey s’étonnait que les Français rendissent visite à celui qui avait, disait-il, empoisonné le célèbre Bonaparte, et surtout qu’il ne s'en trouvât pas quelqu’un qui lui donnât un coup de poignard- « Si cela pouvait arriver, disait-il, que le brave qui aurait eu « ce courage ne craigne rien; il rra qu’à venir près de moi, et « personne ne le touchera. »
brasser ses pieds et lui demander grâce: « qu’ou « ôte ce chien de devant moi » , dit le Pacha, sans s’arrêter; et la tête du malheureux Ibrahim roula sous le fer des khawass.
«Un fait assez accrédite et qu’on ignore généralement, c’est que les Beys avaient de leur côté formé le projet de se débarrasser de Méhémed-Ali et de sa famille, et que le complot devait être mis à exécution le lendemain au moment où, suivant l’usage , le Pacha devait se rendre sous les tentes, dressées à la Koubbeh , pour accompagner son fils qui se rendait à la Mecque.
« Méhémed-Ali n’a donc eu, à proprement parler, que le mérite de l’initiative; la même nécessité politique qui lui faisait une loi de l’anéantissement de ses ennemis , avait été sentie par eux. L’un des deux* partis devait succomber, et la lutte dès long-temps engagée était une lutte d’extermination dans laquelle la palme devait , avec l’empire , demeurer à celui qui saurait prendre les devans. » —
Le lendemain, avant que le jour commençât à poindre, nous étions au pied de la grande pyramide, et nous franchissions, sans trop de difficulté, les deux cent trois degrés inégaux que l’on compte de la base au sommet, autrefois
plus élevé de quelques pieds (i). Arrivés avant l’aurore sur le plateau formé par l’enlèvement des assises supérieures, nous pûmes jouir à notre aise du magnifique spectacle qu’offre, au lever du soleil l’immense panorama que l’œil embrasse de toutes parts.
Placés sur la limite des champs cultivés, nous voyions d’un côté l’Égypte se développer devant nous, brillante de verdure et de végétation, tandis que du côté opposé se déroulaient à perte de vue les plaines de sable du désert, bornées à l’occident par les cimes inégales de la chaîne libyque.
Sur la rive droite du fleuve, le Mokattam dessinait sur l’azur du ciel ses roches calcaires, tandis que les mille flèches des minarets du Caire se coloraient pue-à-peu des premières lueurs du jour. Vers le nord s’étendaient dans un lointain immense les campagnes du Delta, au milieu desquelles le Nil déroulait majestueusement ses eaux étincelantes de tous les feux du soleil. A nos pieds, autour des masses énormes des pyramides, gisaient confondus pêle-mêle les débris des temples et des sépultures de l’antique Égypte, bornés vers le sud
(1) La hauteur verticale de la pyramide est aujourd'hui de 428 pieds, elle a dû être autrefois de 449-
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par les immenses catacombes et par les pyramides lointaines de Sakkara.
Du sommet du plus gigantesque des monutnens qu’ait élevés la main des hommes, nous embrassions d’un même coup d’œil les vastes solitudes du désert et cette fertile vallée de l’Egypte si justement nommée le rendez-vous de toutes les gloires du monde.
INous planions sur la métropole des Arabes et sur les débris de celle des Pharaons; sur les champs de bataille illustrés par César et par Bonaparte; sur le fleuve ou se sont désaltérés tour à tour les soldats de Sésostris et d’Alexandre, de Cambvse et de Saladin.
Captivés par la magie de cet admirable tableau, et par les grands souvenirs qui se rattachenten foule à ces lieux célèbres à tant de titres, nous demeurâmes long-temps dans une contemplation silencieuse, et ce ne fut pas sans un véritable regret que nous pûmes nous décider à quitter, après plusieurs heures, le sommet de la grande pyramide.
Presque entièrement dépourvue de son revêtement, la grande pyramide est accessible de toutes parts, et les gradins que forment ses assises offrent une espece d’escalier, sinon commode, du moins suffisant pour permettre de la gravir sans danger. La descente, sans être très
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périlleuse, exige cependant des prévaut ions dont quelques accidens récens sont encore venus prouver la nécessité (1).
Des monticules, mélange des débris du revêtement et de sables accumulés parles siècles, occupent le pied de chacune des faces de la pyramide. C’est au sommet de celui du nord qu’est située l’entrée du monument, à quarante pieds environ au-dessus de sa base.
Une vingtaine d’Arabes nous y attendaient : ils avaient allumé des torchesà notre approche, et nous avions à peine posé le pied sur l’étroite plate-forme qui précède l’entrée, que, considérés comme une espèce de proie, nous fûmes saisis chacun par deux ou trois guides, et entraînés en glissant au milieu d’une poussière suffocante dans l’étroit et rapide passage qui conduit au centre de la pyramide. L’intérieur de ce monument a été décrit si souvent, que nous n’entrerons pas dans le détail de ses galeries et de ses chambres placées au-dessus l’une de l’autre, et dont la plus élevée est d’un si difficile accès. D’immenses pierres de granit rose, qui revêtent la chambre principale et une part ie des couloirs, attestent le soin apporté
(i) Eri i83a, un voyageur anglais fui brisé en roulant du haut de la pyramide.
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ÉGYPTE ET JVUBtE.
jusque dans les parties de cette fameuse construction qui devaient à jamais rester cachées à tous les yeux.
Parmi les nombreuses pyramides élevées sur le plateau qui domine la plaine de Gizeh, les trois principales, séparées l’une de l’autre par un espace d’environ cinq cents pas, méritent seules de fixer l’attention par leurs dimensions colossales. La seconde, presque aussi grande que la première, n’offre au dehors aucune différence avec elle ; et bien que sa disposition intérieure ne soit pas entièrement la même, on reconnaît qu’un même but a présidé à sa distribution, celui de soustraire à jamais aux recherches les salles que renferme le monument. Ce sont, comme dans la grande pyramide, des couloirs rapides et étroits, des rampes raides et ascendantes, enfin des galeries horizontales construites pour la plupart en larges blocs de granit poli (i), qui conduisent à une grande salle dite la chambre du roi où se trouve un sarcophage de granit sans ornemens et dont le couvercle a été brisé.
(i) On remarque dans l’intérieur des pyramides un phénomène assez singulier, c’est que presque partout où les revêtemens des galeries nesont pas de granjt, la pierre calcaire qui lesforme est revêtue d’une couche dore et polie de sel marin, qui a acquis dans bien des endroits une épaisseur de plusieurs centimètres.
Égypte et nume.
L’entrée de la deuxième pyramide était demeurée inconnue, quand, en 1818, Belzoni réussit à la découvrir, après des fouilles dirigées avec la sagacité qui caractérise les travaux de cet homme remarquable.
Cependant, lorsque l’infatigable voyageur pénétra pour la première fois dans ces sombres demeures, il y trouva une inscription arabe qui lui apprit que cet asile de la mort avait déjà été violé du temps des Khalifes (i), comme l’indiquaient assez d’ailleurs les spoliations exercées dans l’intérieur et l’état de mutilation du sarcophage dans lequel il ne trouva que quelques ossemens de bœuf. Le revêtement de l’édifice est encore aujourd’hui presque intact dans sa partie supérieure et y forme un glacis inaccessible; cependant un soldat eut le courage de la gravir sous les yeux du général Bonaparte, à l’aide de sa baïonnette, et fut assez heureux pour redescendre sans accident.
La troisième pyramide, semblable aux précédentes par sa forme, leur est inférieure de beaucoup sous le rapport des dimensions; mais elle a sur elles l’avantage d’un revêtement de granit rose. Une large tranchée verticale a 'été pra-
(r) « Maître Mohammed-Ahmed , carrier, les a ouvertes, et d’abord Maître Osman a assisté à ceci, et le roi Ali-Mohammed , dès le commencement jusqu’à la clôture. »
tiquée sur Je milieu de la face nord par ordre d’un Bey des Mamlouks , qui voulut tenter d’y pénétrer; mais ses travaux sont demeurés infructueux, et les sépultures de la troisième pyramide sont encore intactes suivant toute apparence.
Non loin de là s’élève, du milieu des sables qui l’ont peu-à-peu enseveli jusqu’aux épaules, un Sphynx gigantesque taillé dans le roc même delà montagne libyque. Malgré son état de mutilation et ses proportions colossales, il conserve encore, grâce à leur admirable précision, une expression douce et gracieuse.
Le nez est entièrement écrasé; la bouche et les yeux, qui ont moins souffert, rappellent, comme toute la figure, le caractère de physionomie des races nègres.
Des fouilles assez considérables ont été exécutées, il y a quelques années, autour de la base du grand Sphynx, par le Génois Cavigliaqui les fit combler presque aussitôt, afin , dit-on, que personne ne pût jouir du fruit de ses recherches. Ces fouilles avaient mis à découvert la partie antérieure du colosse et ses pattes de devant près desquelles est un petit temple d’Osiris enterré maintenant à quarante pieds de profondeur, ainsi que plusieurs autels dont l’un remonte au temps des Ptolémées, et di-
verses inscriptions qui font mention d’Antonin et de Septime-Sévère. Une autre inscription en vers grecs, tracée sur ie second doigt de la patte gauche, porte la signature d’Arrien (1). .
Autour des grandes pyramides, une centaine d’autres de moindres dimensions, achèvent de s’écrouler. La construction de celles-ci, dont quelques-unes seraient remarquables partout ailleurs qu’au pied des masses énormes qui semblent les écraser , paraît remonter à des époques très différentes et offre tous les genres de travail, depuis le plus grossier jusqu’à la coupe de pierres la plus finie. Deux ou trois d’entre elles contiennent des salles décorées d’hiéroglyphes d’une exécution remarquable.
Les débris d’un grand temple situé à l’orient et au pied de la seconde pyramide , plusieurs chaussées, et enfin nombre de grottes et de puits creusés dans le roc, et d’où l’on a, à diverses époques, tiré de précieux restes d’antiquité, complètent le groupe des monumens de Gizeh, plus semblables à des montagnes qu’à
des édifices élevés par la main des hommes.
Quand nous revînmes au Caire, la cange que nous avions louée pour notre voyage de Nubie
(i) La hauteur totale du grand Spliynx, de la base au sommet de la tête, est de S5 pieds, et sa longueur, donnée par Pline, de i /J 3 .
était prête; et dès le lendemain nous nous empressâmes de l’essayer en lui faisant remonter le Nil pendant quelques heures pour aller visiter les carrières du Mokattam.
Cette petite course avait pour nous un double intérêt. Un chasseur, qui nous avait vendu des peaux de hyènes , nous avait assuré qu’il nous en ferait rencontrer; mais comme il arrive le plus souvent en pareil cas , lorsque nous fûmes suries lieux, nous n’en trouvâmes pas trace, et il nous fallut nous borner à une exploration de carrières.
De vastes excavations dans les flancs de la montagne, des rochers énormes rasés au niveau du sol, des salles immenses, de profonds souterrains qui s’ouvrent à le limite des terres cultivées sur un développement de plus de vingt-cinq lieues, et s’enfoncent au loin dans le désert, en suivant les flancs escarpés de chaque vallée, tels sont les immenses travaux exécutés pour élever des tombeaux; car c’est sans aucun doute de la chaîne du Mokattam qu’ont été tirés la plus grande partie des matériaux dont sont formées les pyramides , et le témoignage des auteurs anciens se trouve sur ce point d’accord avec les plus récens observateurs.
M. Champojlion a trouvé dans les carrières du Mokattam des inscriptions qui attestent
qu’elles ont été exploitées par les Pharaons, les Perses, les Lapides et les Romains, comme elles le sont encore aujourd’hui par les Arabes.
Le Pacha, qu’une assez longue tournée dans le Delta tenait depuis quelque temps éloigné du Caire , y arriva au moment où nous nous disposions à partir. M. Mimaut, consul de France, qui nous avait accueillis avec la bienveillance la plus aimable , voulut bien nous offrir de nous présenter à lui, et la visite fut décidée pour le lendemain. Homme d’esprit et plein de savoir, M. Mimaut venait d’être nommé consul-général, et il était facile de voir à la satisfaction avec laquelle cette nouvelle avait été reçue par les Français établis en Egypte, qu’ils avaient su apprécier l’homme distingué chargé de défendre leurs intérêts.
Le lendemain, vers le soir, nous nous rendîmes à la Citadelle. Après avoir traversé plusieurs cours occupées par des soldats, des mendians et des marchands de comestibles , et où rien ne rappelle ni l’intérieur d’une forteresse, ni les approches de l’habitation d’un souverain, nous arrivâmes au palais.
Un grand escalier de marbre conduit à une vaste salle disposée en forme de croix , où se trouvaient réunis, quand nous arrivâmes, plus
de cent musulmans faisant la prière. Là point de distinction , chacun a le droit d’être admis sans justifier de sa qualité, de son rang, de sa richesse. Un titre suffit, celui de vrai croyant. L’Imam placé sur une espèce d’estrade, récitait le tekbir , tantôt en inclinant la tète et le corps, tantôt en touchant la terre de son front, et chacun des assistans répétait la prière à voix basse, en suivant chacun de ses mouvemens avec une scrupuleuse fidélité.
Un factionnaire était placé à la porte d’un des salons qui occupaient les quatre coins de cette grande salle; c’est là que se trouvait Méhémed-AÜ. Il était, quand nous entrâmes, occupé à se promener à grands pas , en causant avec son ministre Boghos-Bey , debout devant lui dans l’attitude la plus respectueuse. Il nous fit aussitôt signe de nous asseoir, et prit place lui-même à l’angle de son divan ( i ).
Trois énormes cierges placés dans des chandeliers d’argent de près de trois pieds de hauteur, répandaient leur clarté douteuse dans ce salon dont les murs blanchis à la chaux n’avaient pour ornemens que quelques peintures grossières et deux cadres renfermant les dessins des deux premiers vaisseaux construits en
(i) Mesned , c’est la place d'honneur du divan ou sopha sur lequel on s’assied.
Egypte. Un divan de couleur écarlate formait, avec une grande table ronde surmontée d’un candélabre, le reste de l’ameublement.
Méhémed-Ali est un vieillard de petite taille; ses yeux vifs et perçans et la barbe blanche qui couvre sa poitrine rachètent un peu l’expression assez commune de sa physionomie habituellement gaie et ouverte. Par une singularité assez remarquable , le Pacha , en imposant à ses troupes le costume nouveau adopté dans tout l’Empire, 11’a lui-mème apporté au sien presque aucune modification. Le soir il porte le plus souvent les vètemens longs des Mamlouks , et sa tète est toujours couverte des plis d’un large turban blanc mis à l’albanaise. Doué de beaucoup d’esprit naturel, joignant les manières les plus prévenantes à un grand enthousiasme pour les innovations européennes, le Pacha possède au plus haut degré l’art de captiver ses auditeurs et d’imposer sa manière de voir à ceux qui l’entourent. On 11e saurait dès-lors s’étonner de la réputation que lui ont faite en Europe les personnes qui ont eu l’occasion de l’approcher.
Nous étions impatiens de commencer une conversation où nous espérions que le régénérateur de l’Egypte allait se révéler à nous; mais elle ne roula guère que sur des questions