‹ L'Égypte et la NubieChapitre 20 sur 41 · EGY.PT F. ET NJJBIE · texte numérisé non relu

EGY.PT F. ET NJJBIE

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de commerce, et nous ne pûmes nous défendre d’une sorte de désappointement, en ne découvrant que le spéculateur et le marchand là où nous avions pensé trouver le conquérant et le législateur.

Après nous avoir questionnés avec intérêt sur notre voyage en Grèce, et principalement sur Boudroum (1), et sur les ressources que ce port pourrait offrir à l’établissement d’un arsenal, le vice-roi nous parla de l’Egypte dont il n’estime pas la population à moins de quatre millions d’habitans fellahs, basant son calcul sur le nombre d’individus inscrits aux rôles pour le paiement de l’impôt personnel, rôles qui présentent, selon lui, un effectif dehuitcent soixante-dix mille hommes en état de porter les armes. Il nous entretint ensuite longuement de ses cotons. C’est de ce riche produit , nous dit-il, que je veux désormais m’occuper particulièrement; et si Dieu le permet , je ne désespère pas d’avoir dans deux ou trois ans une récolte d’un million de quintaux. Qui sait meme si je ne parviendrai pas à écraser l’Amérique sur laquelle la proximité des lieux de consommation me donne tant d’ avantages.

(i) L’antique Halycarnasse sur la côte de l’Asie mineure en face de l’ile de Cos; on y construit des vaisseaux pour le Sultan.

EGYPTE ET INUBIE. 1 Ü()

Cette prétention, quelque exagérée qu’elle puisse paraître au premier abord, n’est cependant pas une bravade dans la bouche du maître de l’Égypte. Nul doute que si les dix millions de feddans,qui étaient cultivés lors delà conquête de Sélim I, étaient encore aujourd’hui remués par les bras de l’homme, et que cet immense mouvement agricole eût lieu sous l’impulsion d’une énergie aussi soutenue que celle de Méhémed-Ali, nul doute, disons-nous, que cette terre promise ne pût porter un coup mortel aux cotons de l’Amérique. Que faudrait-il pour cela? Un système d’irrigation bien entendu qui pût rendre l’espérance du cultivateur indépendante des caprices du Nil, et une réforme administrative qui, tout en forçant au travail le fellah naturellement paresseux, l’affranchit de l’arbitraire du fisc et de la rapacité de ses agens. Ce ne sont pas là des obstacles invincibles, et Méhémed-Ali en a surmonté de plus sérieux; mais cette volonté si puissante pour l’exécution , est sans force contre le désir d'une gloire hâtive, et d’un pouvoir sans bornes, pour lesquels le Pacha dévore l’avenir et sacrifie toutes les ressources de l’Égypte.

Alexandre-le-Grand est le héros favori du vice-roi. Ayant appris qu’il existait un résumé des historiens de ce conquérant, il ordonna

qu’on lui fît venir cet ouvrage de France. Nous étions présens quand on le lui apporta; des arabesques d’or ajoutaient à l’élégance de ce beau volume, sur lequel Thouvenin semblait avoir épuisé les ressources de son art.

— Dans combien de temps pouvez-vous me donner ce livre-là traduit ? demanda-t-il à un de ses interprètes.

— Dans six mois.

—•C’est trop long, reprit le Pacha avec vivacité ; et saisissant aussitôt le yataghan d’un de ses khawass, il a bientôt partagé le riche volume en trois.

— De cette manière vous pourrez vous mettre trois au travail: il me faut la traduction dans deux mois.

— Et moi aussi, nous dit Méhémed-Ali, je veux que les évènemens qui ont rempli ma vie soient racontés aux hommes. Chaque jour je dicte à mon /««^(secrétaire) une partie de mon histoire, et c’est merveille comme un fait en appelle un autre et comme une foule de circonstances que j’avais oubliées, viennent se retracer à mon souvenir.

Admirez, njouta-il après un instant de silence, combien Celui qui sait tout est impénétrable dans ses desseins. On m’a raconté qu’Alexandre et Ptolémée étaient Macédoniens, et

moi aussi je suis de la Macédoine. Notre pays devait donc donner trois fois des maîtres à l’Égypte; mais ma puissance s’étend beaucoup plus loin que la leur dans cette contrée, et j’espère, avec l’aidedu ciel, reconnaître un jour si, comme le croit votre Champollion, les Pharaons sont arrivés jusqu’aux sources de ce Nil béni de Dieu.

Notre conversation dura plus d’une heure; la physionomie du Pacha s’était animée, et nous éprouvions un charme inexprimable à écouter :et homme extraordinaire s’abandonnant à son naturel causeur et curieux, et mêlant plus d’une fois les traits d’une ignorance naïve aux observations d’un esprit fin et pénétrant. Après qu’on nous eut servi le café dans des zarfs ornés de diamans, le vice-roi se leva, et nous primes congé de lui, en lui annonçant notre départ pour la Nubie.

— Allez, dit-il, parcourez sans crainte toutes les parties de mon gouvernement; partout vous trouverez aide et protection.

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