‹ L'Égypte et la NubieChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Départ du Caire. — Douane du Vieux-Caire. ■ — Manière de voyager en Égypte. — Pyramide d’el Keddab. — Changemens annuels de l’Égypte. — Aspect du pays.

— Sakies. — Beny-Souef. — Favoum. — Oliviers. — Arbre de Fidimin. — Rosiers. — Chasse. — Perdrix du désert. — El-Djarabia. — Cheïkh-Seïd-Abou-Omar.

— Ramadan. — Khamsin. — Fabrique de sucre à Beït- Méhémed-el-Koufour. — Couvent de la Poulie. — Minyeh. — Chevaux turcs. — Beny-Hassan. — Raramoun. — Raffinerie de sucre. — Melaouy. — Achmouneyn. — Fabriques de salpêtre. — Catacombes de Touneh-el-Djebel. — Nasli-Beny-Hemrad. — Manfalout. — Recrutement.

Après de longs retards, inconvénient toujours inséparable d’un voyage en Orient, nous pûmes enfin , le 28 février, quitter le port de Boulak. Bientôt nous passâmes rapidement devant le Vieux-Caire, où nous nous arrêtâmes seulement le temps nécessaire pour déposer à la douane le tezkerè dont nous étions porteurs , et qui devait nous exempter de visites. Les choses se passèrent au mieux avec les chefs de la douane, mais un des gardes, dont cette

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exemption gratuite ne faisait pas le compte , essaya de nous la faire acheter. Nous quittions à peine le rivage lorsqu'il nous fit signe d’arrêter de nouveau; furieux de voir que ses signaux ne nous empêchaient pas d’appareiller, il se jeta dans une petite barque et se mit à notre poursuite en proférant d’horribles menaces. Le sang-froid avec lequel nous accueillions toutes ses imprécations, avait porté sa rage au comble , et long-temps, malgré la brise qui fraîchissait et qui l’exposait à voir chavirer sa frêle embarcation , nous pûmes nous amuser des démonstrations furibondes de cet homme, dont la marche supérieure de notre cange finit par nous délivrer.

Nous commençâmes alors à examiner, avec plus de soin que nous n’avions encore eu le temps de le faire, le matériel et le personnel de notre expédition.

Notre cange longue, étroite, effilée , gréée, ou plutôt chargée de deux énormes voiles latines, venait de nous donner une preuve de la vitesse de sa marche. Sur l’arrière était construite une chambre assez grande pour que deux matelas y trouvassent place, assez élevée pour qu’on pût y demeurer commodément assis. C’était dans cette chambre qu’entourés de nos livres, de nos armes, de nos effets

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les plus précieux , nous passions la nuit et la plus grande partie de la journée.

Devant la chambre, une tente faite de nattes, et de branches de palmier, servait tour-à-tour de salle à manger pour nous , et de chambre à coucher à Mahmoud et à deux domestiques Barabrahs que nous lui avions donnés pour aides; enfin la cuisine, installée en plein venl au pied du grand mât, servait de ligne de démarcation entre notre habitation et celle de nos dix matelots qui occupaient l’avant.

Nous avions eu le soin de faire au Caire des provisions de biscuit, de riz, de sucre, etc., et nous trouvions presque toujours moyen de nous procurer la viande, le laitage et les divers objets de consommation dont nous avions besoin chaque jour.

Tant que le soleil était élevé à l’horizon , nous naviguions soit à la voile, quand le vent était favorable, soit en nous faisant remorquer par nos gens, qui tiraient la corde le long du rivage. Le soir venu, nous nous arrêtions près dt quelque village, et la cange demeurait jusqu’ai matin, amarrée à un pieu fixé en terre.

Tels étaient à peu près notre équipage et notre manière de voyager; tels sont le plus souvent ceux des voyageurs qui remontent le Nil.

Le lendemain de notre départ , nous avions laissé derrière nous les pyramides de Gizeli et celles de Sakkara. Celles de Dachour achevaient de disparaître à l’horizon , quand nous arrivâmes au village d’El-Gouttoury , à une lieue à l’ouest duquel s’élève la singulière pyramide d 'El Keddab ( la fausse ) que sa forme plus aigue et sa fabrique particulière distinguent entièrement de toutes les autres. Cette pyramide ne présente pas une masse de pierres recouvertes d’un seul revêtement; elle a d’abord été construite sur de petites dimensions, puis a reçu des enveloppes successives, dont chacune, à mesure qu’on détruit celle qui lui était superposée, présente une construction parfaite. Les pierres qui forment la masse de ces enveloppes sont taillées grossièrement, et jointes seulement avec de la terre , tandis que les revêtemens maçonnés à la chaux offrent une surface dressée

avec le plus grand soin. Quatre des enveloppes de la pyramide d’El Keddab sont aujourd’hui rasées au niveau du sol , et chaque jour on travaille à la destruction des autres, en les exploitant , pour en enlever les matériaux. La partie supérieure du monument n’existe plus , mais sa grandeur , dans son parfait état de conservation , devait être su-

périeure à celle des pyramides de Sakkarali.

Les variations périodiques qu’éprouve l’aspect de l’Égypte, suffisent pour expliquer la différence qu’on remarque dans les descriptions qu'en ont données les voyageurs, et il est vrai de dire que, pour bien connaître ce pays , il faut avoir assisté aux diverses métamorphoses qu’il subit, suivant l’influence des saisons. Durant les mois de notre hiver, quand la nature semble avoir réservé pour ces climats toute la vigueur de sa végétation, l’Égypte tout entière ne forme, depuis Rosette jusqu’à Assouan, qu’une prairie délicieuse, semée de bouquets de palmiers. Quelques mois après, le paysage change; aux vertes prairies succèdent les moissons dorées; aux moissons, un sol nu, aride, desséché , sillonné de crevasses profondes. Tout dépérit brûlé par l’ardeur du soleil, sur cette terre naguère si riante , où quelques troupeaux de buffles et de chameaux , conduits par de misérables fellahs, ont maintenant peine à trouver une nourriture insuffisante; quelques jours encore, et les dernières traces de la végétation disparaîtraient d’un sol converti en poussière. Mais le génie du Nil veille sur

l’Egypte, et bientôt le vieux fleuve, sortant de son lit, couvre de ses ondes vivifiantes toute la surface du pays. L’Egypte n’est plus une

plaine poudreuse; c’est un lac immense à la surface duquel apparaissent des milliers d’îles liées entre elles par un réseau de chaussées à fleur d’eau. Enfin, quelques semaines après, le lac 11’ est plus qu’un marécage qui cède à son tour sa place aux champs cultivés.

Au milieu des changemens que l’Egypte éprouve chaque année, un trait constant demeure seul comme pour caractériser sa physionomie; c’est la gracieuse végétation des dattiers, dont les élégans éventails offrent toujours leur ombre au voyageur , soit qu’il vienne de parcourir de fraîches plaines de verdure, soit qu'il ait traversé sous un soleil brûlant , des campagnes arides et desséchées.

L’aspect des rives du Nil en Egypte est toujours riant , mais fatigue bientôt par une désespérante uniformité. Ce sont partout des plaines unies, au bout desquelles les montagnes et le désert ; çà et là quelques groupes de palmiers qui indiquent des villages , comme en Grèce les lauriers-roses annoncent les ruissaux; enfin, de loin en loin, la chaîne du désert libyque, ou celle des montagnes de la Mer Rouge qui viennent dominer le cours du fleuve, de leurs roches perpendiculaires. Encore n’est-ce le plus souvent qu’en se promenant sur le rivage, qu’on peut jouir de ce spectacle, car, pendant les

Lasses eaux, les rives du fleuve, élevées à pic de douze à quinze pieds , interceptent entièrement la vue quand on navigue. Il arrive alors souvent que le terrain sablonneux des bords du Nil, crevassé par l’action du soleil et miné par les eaux , s’éboule tout à coup , quelquefois par masses considérables. Ces éboulemens,fréquens surtout aux approches de la crue, rendent la navigation très dangereuse, et il n’est pas rare de voir des bateaux périr , engloutis sous ces avalanches de terre.

Les roues creuses employées dans le Delta pour élever l'eau du Nil, et dont l’exhaussement des bords ne permet plus l’usage au-dessus du Caire, sont remplacées par des tambours supportant une longue chaîne garnie de jarres et mis en mouvement par des boeufs. Ces espèces de puits, appelés Sakies , servent souvent à arroser des terrains très éloignés.

Déplacé en place on voit aussi, disposées sur l’escarpement du rivage et au-dessus l’une de l’autre, trois ou quatre machines à bascules, mues chacune par un fellah, et servant à élever d’étage en étage l’eau du fleuve, distribuée ensuite par des rigoles dans les champs voisins.

Malheureusement ceprocédéassez ingénieux pèche, en général , tellement sous le rapport de

l’exécution qu’une grande partie de 1 eau ainsi élevée est perdue pour l’agriculture. On peut calculer que l’emploi de ces machines, tout imparfaites qu’elles sont, a fait augmenter d’un cinquième l’étendue des terres cultivées (i); et cependant qu’est-ce qu’un moyen aussi borné auprès du système d’irrigation qu’il serait facile d’établir en Egypte? Sur cette terre infatigable, on voit se renouveler , pour ainsi dire chaque mois, les semailles et les moissons; le blé succède à l’indigo , les fèves au doura , l’orge au coton. Le cultivateur n’a à redouter pour ses récoltes ni le froid, ni les orages , ni le manque ou la trop grande abondance des pluies. Le Nil, rien que le Nil, excite tout son intérêt. De la hauteur du fleuve dépend le sort du pays , la disette ou la richesse de l’année, car de lui seul dépend l’arrosement des terres , et en Egypte, cultiver c’est arroser (2).

(1) Les terres cultivées ont été portées, par l’emploi des salues, de 1,186,000 hectares à 2,400,000.

(2) Dans les terres complètement inondées, on se dispense presejue toujours de labour. Toute la culture consiste à semer sur la terre humide, dès que les eaux l’abandonnent. Dans celles qu’on veut préparer hors de la saison de l’inondation, on bouche les crevasses occasionées par le dessèchement , et on donne un seul labour. Dans les rares occasions où on se sert d’engrais, on emploie pour cet usage la iiente des pigeons, ou la terre imprégnée de nitre qu’on retire des. huttes de décombres.

Égypte et nljcie.

Lorsque le gouvernement égyptien voudra s’occuper sérieusement d’améliorations agricoles , il devra d’abord réparer et agrandir les canaux existans , et ensuite en augmenter le nombre. Nul doute qu’on ne puisse ainsi conserver des inondations, une quantité d’eau suffisante pour arroser les terres , sans avoir recours à aucun procédé mécanique. La seule dépense importante à faire pour cet objet serait la construction des écluses, car il n’y a pas de pays où le terrassement se fasse à aussi bas prix qu’en Egypte.

Le 5 mars, nous atteignîmes Beny-Souef, dont les élégans minarets se détachent d’une manière pittoresque, sur les massifs de verdure qui l’entourent.

Un khan fort remarquable, mais presque ruiné , s’élève à quelques pas du fleuve, auprès d’une filature de coton du vice-roi. Ce dernier édifice a fort belle apparence et les ateliers y sont bien disposés. Un manège de huit bœufs fait mouvoir quantité de machines venues d’Europe, mais dont on ne tire guère meilleur parti à Beny-Souef que dans les autres fabriques. En Egypte , ce ne sont point les moyens d’exécution qui manquent , mais l’instinct d’ordre et de conservation. Les machines, en partie dérangées ou réparées sans intelligence, menacent

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de se trouver bientôt tout-à-fait hors de service.

Le coton est mal préparé, le brin est cassant, il faut le rajuster sans cesse , et le fil noueux et rempli d’aspérités qui en résulte, ne pourrait servir pour les ouvrages un peu fins. C’est à peine s’il suffit au tissage des toiles grossières et de peu de valeur, à la fabrication desquelles il est destiné.

Chef-lieu du district qui porte son nom , Beny-Souef ( Ptolemaidon ) , est encore assez important aujourd’hui , mais son commerce est presque entièrement ruiné. Sa population , qu’on peut évaluer à six mille âmes , végète misérable , et ses fabriques de tapis de laine et de couvertures, qui jouissaient d’une grande réputation , sont anéanties.

Beny-Souef est, comme toutes les villes égyptiennes , entouré et comme englouti au milieu d’énormes buttes de terre et de décombres. Cette ville, aussi bien que Behnése, a pris son nom , au dire des habitans , d’un combat à l’arme blanche qui eut lieu dans les environs (i). Lors de l’expédition française, elle dut , à sa position importante à l’embouchure d’une

(i) Beny-Souef, les enfans des sabres. Behnése ou Beni-Neïzc, les enfans de la lance.

des branches du Bahr-Yousef (canal de Joseph), de devenir la place d’armes de Desaix, pendant sa campagne dans la Haute-Égypte.

C’est aussi à cette position, qui en fait le lieu de passage obligé de toutes les marchandises du Fayoum, que Beny-Souef doit le reste d’activité commerciale qu’il a conservé. De tous les canaux de l’Égypte, le Bahr-Yousef est le seul qu’une impérieuse nécessité ait obligé le gouvernement d’entretenir avec soin, puisque c’est par lui que la province du Fayoum lire du Nil l’eau nécessaire à sa consommation.

Le Fayoum, oasis entièrement séparée de la plaine de l’Égypte, ne communique avec elle que par une étroite vallée, et sa position est tellement isolée, que son existence demeura ignorée des musulmans un an après l’entière occupation du pays.

Conquête de l’industrie humaine, le Fayoum doit aux eaux du fleuve amenées par la main de l’homme, d’avoir vu ses sables changés en champs fertiles. Les somptueux monumens élevés par le roi Mœris, en mémoire de son triomphe sur le désert, ont disparu; mais le plus grand de ses bienfaits existe encore, et sous le nom de Birket-Kéroun , le lac Mœris reçoit encore chaque année l’approvisionne-

ment d’eau du Nil qu’il répand ensuite dans toute la province pour la fertiliser.

Le Fayoum est la partie de l’Égypte où les oliviers sont depuis long-temps cultivés avec le plus de soin; et leurs produits forment une des principales branches du revenu de la province.

Les habitans du village de Fidimin montrent avec vénération un olivier antique, père, disent-ils, de tous ceux de l’Égypte, et auquel ils ne donnent pas moins de dix siècles d’existence. Cet arbre, qui produit, année commune, trois cent quatre-vingt-quatre oques d’olives (quatre cent quatre-vingts kilog. ), est devenu pour les habitans une sorte de dieu fétiche ; ils le croient animé par un génie, et ce serait à leurs yeux un sacrilège que d’en couper une branche ou mêmedele frapper. Onles voitvenirde temps en temps y attacher des cheveux, des morceaux d’étoffe ou quelques amulettes sur lesquels sont tracés des caractères ou des paroles magiques; et selon les cérémonies dont cette action est accompagnée, elle doit disposer le sort en leur faveur, ou déterminer quelque maléfice contre leurs ennemis. Au surplus, l’olivier de Fidimin est loin d’être en Égypte le seul arbre objet d'un culte superstitieux, et nous pourrions citer , parmi ceux qui jouis-

sent du même honneur, un antique sycomore, objet (l’une vénération spéciale pour les chrétiens coptes du Vieux-Caire, qui le couvrent d’offrandes du même genre.

Pour hâter en Egypte la propagation des oliviers, le vice-roi a promis d’abandonner aux principaux agens du gouvernement de vastes terrains exempts d’impôts, à condition que les deux tiers en seraient cultivés en oliviers; et cet encouragement, qui a déjà déterminé de grandes plantations , ne peut tarder d’avoir pour le pays des résultats avantageux.

Grâce à la fécondité du sol, l’arbre donne des fruits dès sa troisième année , et est en plein rapport après la septième. On peut calculer qu’il existe aujourd’hui en Égypte trois cent vingt mille pieds d’oliviers, dont quatrevingt mille environ en production au-dessus de la moyenne.

C’est dans le Fayoum que sont cultivés les rosiers destinés à la distillation de l’eau de rose. Dès la mi-février on cueille chaque matin les roses avant le lever du soleil , pendant qu’elles sont encore humides de rosée, et on les met immédiatement dans l’alambic pour empêcher qu’elles se sèchent ou s’échauffent en restant trop long-temps sans passer à la distillation. On peut évaluer annuellement ce produit à

quatre cents quintaux de feuilles qui donnent quarante mille rôties d’eau de rose de différentes qualités. Cette branche lucrative d’industrie n’a pas échappé au monopole: personne ne peut aujourd’hui distiller les roses; et ceux qui les cultivent sont obligés de les vendre à bas prix au gouvernement (i).

Les vents du sud, qui soufflent ordinairement pendant les mois d’hiver, et les bancs d« sables multipliés contre lesquels notre cange venait échouer, ralentissaient beaucoup notre marche. Pour en tromper l’ennui, nous nous faisions descendre à terre et passions chaque jour plusieurs heures à la chasse, fort abondante dans ces parages; nous rencontrions en très grande quantité des pigeons, des tourte-

(i) Un feddan planté en rosiers coûte soixante piastres pour impôt et frais de culture. Il produit après le déchet trois quintaux de roses qui donnent trois cents bouteilles ou rôties d’eau de rose. Le prix du rôtie (a) est

La première qualité . . 7 piastres. J On ne fabrique

La deuxième id 5 id. /pas d’essence de

La troisième id. . . . 3 id. ) rose en Egypte.

Le revenu annuel duFayoum,en céréales, peut être évalué à

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