CHAPITRE IX
Arrivée à Thèbes. — Palais de Gournah. — Sépultures antiques. — Habitans de Gournah. — El-Assassif. — Panorama de Thèbes. — Vallée des tombeaux des rois.
— Tombeaux de Ramsès Maï-Amoun et d’Ousiréï 1er.
— Ramséiori. — Statue de Memnon. — Médinet-Abou. — Karnac. — Le Kachef. — Luxor.
Nous profitâmes d’une brise favorable pour arriver promptement à Thèbes , réservant pour notre retour l’excursion que nous projetions de faire aux ruines de Kous ( Apollinopolis-Parva ). Malgré quelques bancs de sable, qui de temps en temps arrêtaient la marche de notre cange, elle avançait rapidement au milieu des deux nappes de verdure qui bordent le fleuve béni. Tout-à-coup nous vîmes se dessiner, au-dessus des groupes de palmiers , les masses énormes des monumens de Karnac. Un quart d’heure après, nous avions pris terre près d’un grand sycomore , dont l’ombre séculaire prête son abri aux voyageurs, sur la rive de Gournah. Devant nous se déroulait la plaine immense que 1 antique métropole de l’Égypte couvrit de ses
Egypte et nubie.
édifices sans nombre. Cà et là s’élevaient sur
les deux rives du Nil ces gigantesques débris devant lesquels nos phalanges républicaines battirent des mains ou présentèrent les armes, par un mouvement spontané, comme si ces ruines communiquaient un enthousiasme involontaire , comme si elles avaient un langage intelligible pour tous.
Nous avions à peine mis pied à terre, que des Arabes de Gournah nous amenèrent des ânes pour nous conduire dans leur village. Bientôt après avoir traversé des bouquets de palmiers, de doums et de sycomores, nous atteignîmes la limite des champs cultivés. Là s’élève, entouré de masures de boue abandonnées, un petit édifice, dont la construction élégante ne rappelle en rien celle des temples consacrés au culte égyptien. Ce fut visiblement autrefois un palais , dont les débris épars portent des noms royaux appartenant aux derniers Pharaons de la xvmc dynastie , ou aux premiers de la xixe. Une colonnade en forme la façade et donne entrée, par trois portes, dans plusieurs salles, dont une seule, assez vaste , est soutenue par des colonnes d’un joli style. Des ruines informes qui précèdent ce monument , et où l’on remarque des pierres d’une très grande dimension, autorisent à croire qu’il se rat*
tachait autrefois à d’autres constructions.
Au-delà de ce palais commence le désert; la plaine, qui s’élève peu à peu au-dessus du niveau des inondations, est, ainsi que les flancs de la montagne voisine, occupée tout entière par des sépultures antiques.
Rien ne peut donner une idée de l’aspect bizarre de ce terrain bouleversé, dont toute la surface fut percée de puits. Tantôt vous les voyez ouverts sous vos pas, tantôt cachés ou comblés par des monceaux de terre et de décombres. Partout gisent confusément, entassés sur le sol, des cercueils brisés, des membres épars, des corps mutilés , arrachés au sommeil de la tombe par l’avarice ou la curiosité. Ces antiques sépultures ont été remuées tant de fois et avec tant de désordre, tant de fois creusées et recomblées, qu’il est aujourd’hui impossible de reconnaître si la fouille d’un puits offre quelques chances de succès, autrement qu’à l’entassement plus ou moins pressé et à la nature delà terre qui le remplit. A ces puits aboutissent un ou plusieurs étages de galeries ou de chambres latérales; c’est là que se rencontrent le plus souvent les antiquités. Il est extrêmement rare, parmi ces tombeaux, d’en découvrir d’intacts; mais comme les premiers spoliateurs y cherchaient uniquement les métaux précieux,
on peut encore espérer de trouver après eux des objets intéressans. Le calcaire, dans lequel ces abîmes sont creusés, a éclaté inégalement sous le ciseau; c’est au moyen des aspérités qu’offrent leurs parois que les Arabes y descendent aujourd’hui pour enlever la terre qui les obstrue ou les monumens qu’ils découvrent, et tout cela sans cordes , et sans autre moyen que les couffes qu’ils se passent de main en main.
Les plus importantes de ces sépultures étaient pratiquées dans le flanc de la montagne , qu’on prendrait de loin pour un édifice pe rcé de fenêtres régulières. Une ou plusieurs salles précédaient les puits qui donnaient entrée dans de vastes galeries et dans des chambres souterraines, souvent d’une étendue immense, et dans lesquelles les momies reposent par milliers. La plupart de ces tombes ont été ouvertes lors de l’invasion de Cambyse, que l’histoire accuse d’avoir profané la demeure des morts , en même temps qu’il incendiait celle des vivans; la brutale colère de ce conquérant a été plus funeste aux monumens de l’Egypte que n’avait pu l’être une durée de vingt siècles. Ces tombes sont aujourd’hui presque toutes délabrées, et dépouillées du stuc et des peintures dont elles furent revêtues. On retrouve encore cependant cà et là dans quel-
ques-unes des traces d’hiéroglyphes peints et non gravés en relief, privilège qui semble avoir été réservé exclusivement à celles des rois et des prêtres ; car si l'embaumement conserva pour le peuple sa simplicité première, on le vit se prêter à toutes les distinctions sociales et rassembler autour de simulacres inanimés les ornemens dont les chargeait à l’envi la tendresse ou la vanité. Obliges de se borner aux hiéroglyphes peints, les riches particuliers surent s’en dédommager par la perfection du travail, et leurs tombeaux offrent souvent des tableaux dont l’exécution ne le cède en rien , dans son genre, aux plus beaux hiéroglyphes gravés.
Le rouge, le jaune, le vert, le noir et deux nuances debleu, sont presque les seules couleurs employées par les Égyptiens dans ces tombeaux comme dans la plupart de leurs monuinens. Cependant quelques rares exemples prouvent qu’ils en connaissaient d’autres, ainsique l’art de les mélanger entre elles, et que l’usage d’un aussi petit nombre de teintes ^était chez eux le résultat d’un système, et non de l’ignorance.
Deux maisons s’élèvent seules aujourd’hui parmi les sépulcres de Gournah, construites toutes deux par les Européens qui ont séjourné à Thèbes pour en explorer les ruines ; l’une était, lors de notre passage, habitée par un
Grec, marchand d’antiquités; l’autre par le khawass turc chargé de faire exécuter des fouilles pour le compte d’Ibrahim-Pacha.
C’est dans les sépulcres antiques que les modernes habitans de ces lieux ont fixé leur séjour. La profondeur de ees cavernes leur sert souvent de refuge contre les vexations de l’autorité, ou de magasin pour cacher quelque portion de blé soustrait à l’avidité du fisc , comme elles servaient à leurs ancêtres à recéler le produit de leurs rapines. Depuis long-temps les habitans de ce district sont cités pour les plus voleurs et les plus turbulens de l’Egypte. Aussi ont-ils eu de fréquens assauts à soutenir, et leur nombre, qui s’élevait à plus de quatre mille au milieu du xvme siècle , est réduit maintenant à quatre cents. Ces nouveaux Troglodytes se vantent d’avoir été, lors de notre campagne d’Égypte , les derniers à se soumettre aux Français, qui n’étaient parvenus à les réduire qu’en portant le feu dans leurs repaires, où plusieurs demeurèrent étouffés. Dernièrement encore, en 18:24, excités par un cheikh fanatique, ils se soulevèrent contre l’autorité de Méhémed-Ali, qui cependant parvint bientôt à soumettre les révoltés; et pour dénouement de cette tragédie, cinquante têtes des chefs roulèrent sous le 1er du bourreau en présence
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d’Ibrahim-Pacha, venu du Caire pour réprimer l’insurrection.
L’unique industrie des habitans de Gournah était, pendant ces dernières années, la recherche des antiques qu’ils vendaient aux voyageurs. Ce petit commerce avait contribué, plus que la force, à adoucir, sinon à changer entièrement leur caractère primitif; mais cette faible ressource vient de leur être enlevée par Ibrahim-Pacha , qui s’est réservé le monopole des fouilles de toute l’Egypte.
Près des ruines d’une vaste enceinte de briques crues, précédée d’un propylone (porte) de même matière, élevé par un des Lagides, on rencontre les débris d’un temple consacré a Ammon- Ra, la grande divinité de Thèbes, par le Pharaon de la xvnie dynastie, Aménenthé, régent pendant la minorité de Thotmosis 111. Non loin de là s’ouvre le plus vaste comme le plus beau des tombeaux de Gournah, El-Assassif, la grande Syringe des anciens, destinée à la sépulture des prêtres et creusée par l’hiérogrammate et prophète Pétaménoph, l’un des plus hauts dignitaires de l’ordre sacerdota.b Cette immense excavation, dont les larges galeries pénètrent au loin dans la montagne, appartient à la plus belle époque de l’art égyptien. Rien n’égale le fini admirable des hiéroglyphes qui, sculptés en relie!
1 Xi Y PTE ET NUBIE.
sur un fond rose d’une fraîcheur dont le temps n’a pas terni l’éclat , ornent cet asile de la mort.
Des myriades de chauve-souris ont, depuis des siècles, pris possession de ces lieux souterrains, qu elles disputent aux hyènes et aux chakals. Les parvis sacrés et les statues des dieux sont souillés de leurs ordures , dont les fétides exhalaisons ont rendu rare et méphitique l’air qu’on respire sous ces voûtes funèbres. De temps en temps le voyageur est assailli par d’immenses nuées de ces animaux, qui se précipitent sur les torches et les éteignent, en produisant parle mouvement de leurs ailes un bruit semblable à celui du tonnerre dans le lointain.
De Gournah, c’est vers la vallée des tombeaux des rois que nous dirigeâmes nos pas. Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent pas de chercher les tombes royales ailleurs que dans la vallée de Biban-eî- Molouk. Deux chemins y conduisent : l’un va par un long détour, vers le nord, gagner l’entrée de la vallée; l’autre , beaucoup plus court, mais très escarpé, traverse directement l’étroite arete de la montagne qui la sépare de la plaine de Gournah. C’est du point culminant de ce sentier qu’on jouit de la vue la plus complète des monumens de Thèbes. Sur la rive libyque, à vos pieds, est El-Assassif, avec son enceinte
ÉGÏPTE FT NUBIK.
sacrée; un peu plus loin, Gournah , avec ses innombrables hypogées, avec les restes cîe son palais, avec son sol qui présente l’image du chaos; puis vient le Rainséion, avec les merveilles de son architecture et les débris de son gigantesque colosse. Au pied de la montagne, le petit temple de la déesse Hathor (i) se révèle à peine au milieu des débris qui l’environnent. Plus loin, et seules au milieu de la plaine, s’élèvent, comme des tours, les statues de Memnon, derrière lesquelles Médinet-Abou dessine, sur un fond de rochers escarpés, ses propylones, ses temples et ses royales demeures; enfin à l’horizon s’étend ce vaste hippodrome autrefois entouré de constructions triomphales, où les anciens Egyptiens se livraient aux exercices gymnastiques et aux courses de chevaux et de chars (2). L’enceinte de ce cirque immense offre aujourd’hui, dans sa destruction, l’aspect d’une chaîne de collines régulières livrées maintenant à l’agriculture.
(1) Le temple fut consacré à la déesse Hathôr (Vénus), identifiée avec la déesse Tlimeï ( Thémis), par Ptolémée V Épiphane, vers l’an 200 avant Jésus-Christ , et embelli par Ptolémée Evergèle et ses deux femmes Cléopâtre.
(2) L’hippodrome de Thcbes offrait une superficie sept fois plus considérable que celle du Champ-de-Mars de Paris; il avait 2,700 mètres de long sur 988 de large, soit 248,000 mètres de superficie.
Vers le sud , sur la rive arabique, Luxor élaie avec orgueil, au bord du fleuve, ses larges propylones, ses élégans obélisques et ses colonnades gracieuses qui s’élèvent superbes au-dessus des misérables huttes de boue des fellahs. A l’ouest, en face de vous, Karnac apparaît immense avec ses avenues de sphinx, ses forets de colonnes et ses montagnes de ruines, au-delà desquelles on aperçoit, à l’horizon, les restes de Med- Amoud , dont les maisons de terre sont en partie cachées par une forêt de palmiers. Ajoutez les montagnes lointaines de la Thébaïde, et le désert encadrant de toutes parts cet admirable tableau , au milieu duquel le Nil roule ses ondes majestueuses , et vous aurez une idée de l’aspect de Thèbes, de ce spectacle unique au monde, et qui exerce sur l’imagination captivée une indéfinissable puissance d’enchantement.
La grande avenue de sphinx qui, des pylônes du palais de Karnac, se dirige vers le Nil , semble avoir été prolongée jusque sur la rive libyque. On 11e retrouve, il est vrai, aujourd’hui sur cette rive aucune trace de ces statues; mais on remarque encore une ligne de terrain nivelée et bordée de petits monticules égaux également espacés et d’une autre couleur que le sol qui les environne; comme si la pierre dont les sphinx étaient fabriqués s’était entièrement dé-
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Jitée- Cette ligne, à l’extrémité de laquelle Belzoni découvrit les débris d’un petit temple et quelques autres ruines, vient précisément aboutir au point où la montagne, resserrée entre la plaine et la vallée des tombeaux des rois, n’offre qu’une épaisseur peu considérable ; peut-être serait-il permis dépenser qu’un passage souterrain la traversait dans cet endroit et servait à conduire à leur demeure dernière les dépouilles mortelles des souverains de l’E-
gypte-
Bientôt nous vîmes se dérouler sous nos pas l’étroite vallée des tombes royales formée par deux chaînes de rochers blanchâtres, presque à pic dans leur partie supérieure, et dont la base est encombrée par des éboulemens sous lesquels l’entrée deces funèbres demeures était pendant des siècles restée ensevelie.
Sur quarante tombeaux que cite Hérodote, on n’en a encore découvert que seize qui, d’après Champollion, appartiennent aux Pharaons des xvme, xixe et xxe dynasties diospolitaines ou thébaines, sous lesquelles cette métropole fleurit pendant cinq siècles (depuis l’an 1822 jusqu’en l’an i3oo avant J. -C.); mais peut-être n’est-il pas bien démontré que ce soit seulement dans cetle vallée qu’il faudrait rechercher le reste de ces tombeaux; et de même
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que, contre l’opinion jusqu’alors admise, les travaux de Belzoni ont fait découvrir à Bibanel-Molouk quelques sépultures particulières, on pourrait espérer de rencontrer aussi ailleurs quelques tombeaux de rois.
Ni l’ordre des dynasties ni celui de succession n’ont été observés dans le choix de l’emplacement de ces excavations funéraires. Chaque prince a fait creuser la sienne sur le point qu’il a cru le plus convenable; il est même arrivé que des travaux mal dirigés, au lieu de s’enfoncer dans la montagne, ont été aboutir à d’autres sépulturesplus anciennes, ou que, poulies éviter, Içs ouvriers se sont trouvés obligés de se détourner de la direction qu’ils avaient d’abord choisie.
Le plan , la grandeur et le nombre des chambres de ces demeures sépulcrales sont différens pour chacune d’elles. Une porte d’assez grande dimension, ouverte sur le flanc du rocher, donne le plus souvent entrée dans une longue galerie qui se dirige vers l’intérieur de la montagne, à travers des salles plus ou moins nombreuses, soutenues par des piliers enrichis de sculptures. On arrive ensuite à la salle principale, plus vaste que les autres, à laquelle les Égyptiens avaient donné le nom de dorée , et où : reposait la momie du roi dans un énorme sareo-
phage de granit. Il n’est pas un pilier, pas une paroi, pas un seul plafond des tombes royales qui ne soit couvert de figures hiéroglyphiques, conservant presque toutes l éclat des plus vi\( couleurs. Toutes se ressemblent par le luxe incroyable qu’on y a déploy é. Les sommes qu’ont dû coûter ces tombeaux sont incalculables, et leur grandeur et leur magnificence n avaient de limites que celles de la puissance et de la durée du règne du prince quelles devaient recevoir. Commencées à son avènement au trône, elles ne cessaient de s’orner et de s’agrandir qu’à sa mort. C’est au moins ce qu’il est permis dépenser en visitant ces demeures funéraires, dont quelques-unes ne se composent que de deux ou trois salles, tandis que d autres en offrent un grand nombre , mais cependant avec ce caractère commun que les sculptures des dernières sont presque toujours inachevées, comme si quelque cause imprévue avait obligé, de cesser tout à coup les travaux. Il est du reste facile de reconnaître dans la décoration de ces asiles de la mort up grand nombre de sujets semblables, et qui, à peu d’exceptions près, se trouvent reproduits dans tous.
Ainsi personne n’ignore que, lorsque mourait un roi d’Égypte, on interrogeait sa vie, et qu’avant de lui accorder les honneurs funèbres,
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chacun avait le droit d’accuser sa dépouille mortelle devant des juges sévères. Ce tribunal était l’image de celui qui était établi dans le ciel, et où quarante-deux juges divins, présidés par Osiris, décidaient du sort de lame du monarque; aussi à l’entrée de chaque tombeau et à côté du roi, figuré debout, le sceptre à la main , se présentant devant le dieu Phré assis qui lui offre le signe de l’immortalité, on voit gravée, au-dessus de la tète du Pharaon, une litanie en son honneur et sa confession négative. Cette confession consiste dans la longue énumération des fautes et des crimes qu’il a su éviter, se rendant ainsi digne de la félicité éternelle.
Le tombeau de Ramsès-Maï-Amoun , successeur de Rhamerri , et le même dont on voit, à Médinet-Abou l’immense palais , a été longtemps regardé comme le plus grand et le plus magnifique de ceux de la vallée de Riban-el- Molouk. Ce sépulcre est surtout intéressant par une suite de cabinets sur les parois desquels sont représentés avec le plus grand soin les meubles , les instrumens de musique, les vêtemens , les ustensiles de ménage, ceux destinés à l’agriculture , les armes, les enseignes militaires, et généralement tous les objets à f 11snge des anciens Égyptiens. On y voit aussi re-
présentés, dans un tableau symbolique, l’année égyptienne divisée en ses trois saisons, celle de l’inondation, celle des semailles, et celle des récoltes (i), et mille autres sujets relatifs aux sciences, aux arts, à la religion, ou enfin aux coutumes de ce peuple qui semble avoir voulu immortaliser, jusque dans les détails les plus minutieux, tout ce qui était relatif à son existence.
Cependant cette tombe doit aujourd’hui céder le premier rang à celle du roi Ousireï 1er, qui ne peut reconnaître de rivale ni pour la fraîcheur des peintures ni pour la finesse du travail. Cette admirable sépulture fut de nouveau découverte en 1819 par l’infatigable Belzoni qui, là comme dans la seconde pyramide de Gizeh, put reconnaître que d’autres y avaient pénétré avant lui. C’est à Cambyse qu’on attribue la violation de la plupart de ces tombeaux , et entre autres de celui d’Ousireï Ier. Ptolémée Pliilométor, qui dévasta Thèbes pour la seconde fois, et Cornélius Gallus, premier préfet de l’Égypte,
(1) Champollion a prouvé que l’année égyptienne s’écrivait depuis la plus haute antiquité par des signes qui la partagent en trois saisons coïncidentes avec les phases que les débordemens périodiques du Nil assignent aux cultures annuelles; à chacun des douze mois était attaché un personnage divin , et parmi eux, Champollion a fait reconnaître les emblèmes des solstices et de l’équinoxe vernal.
qui la ruina de fond en comble (9.8 ans avant J.-C. ), ont achevé leur destruction.
A l’extrémité de la galerie et des escaliers , revêtus de toute part de peintures d’une magnificence royale, qui donnaient entrée dans le sépulcre d’Ousireï Ier, était creusé un puits large et profond, destiné à la fois à dissimuler l’entrée des salles qui suivaient et à recevoir les eaux qui, venant du dehors, auraient pu pénétrer dans l’intérieur et l’endommager. La porte qui s’ouvrait au-delà de ce puits était murée, et le mur recouvert des mêmes peintures que le rocher voisin; mais l’avidité des soldats de Cambyse ne fut pas dupe d’un pareil stratagème, et lorsque Belzoni y pénétra, il retrouva les bois et les cordes de palmier dont les Perses s’étaient servis pour franchir le puits et pour pénétrer plus avant au travers de la cloison qu’ils avaient percée. Bien que l’entrée de plusieurs des salles suivantes offrît des difficultés analogues, partout les retraites les plus secrètes avaient été découvertes et les richess s enlevées.
Jaloux de faire passer leurs noms à la postérité, la plupart des voyageurs les ont inscrits sur les parois des caveaux de Biban-el-Molouk , devenues ainsi aujourd’hui un vaste recueil d’inscriptions dans toutes les langues et de
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toutes les époques, dont plusieurs ne sont pas sans intérêt sous le rapport paléographique. C’est ainsi que se retrouvent bizarrement accolés le nom d’un officier anglais se rendant à son poste aux Indes , et celui d’un centurion romain qui allait occuper le sien à Éléphantine; celui d’un saint évêque chrétien visitant les fidèles de Syèneoude Latopolis, à côté de celui d’un cheïkh persan ou mogrebin , accompagné de quelques surates du Coran ou à demi recouvert du nom charbonné de quelqu’un de nos vieux soldats républicains.
LeRamséion (palais de Ramsès), appelé d’a* bord Meinnonium,puis tombeau d’Osymandias, mérite peut-être, par la pureté de son style, le premier rang parmi les monumens de Thèbes. Les pylônes qui le précèdent et sur lesquels on distingue encore plusieurs tableaux militaires relatifs aux conquêtes de Ramsès- le - Grand (le Sésostris des Grecs) , sont presque écroulés aujourd’hui, et les eaux du fleuve qui en minent la base chaque année, lors de l’inondation, finiront par les ruiner bientôt entièrement. La partie antérieure de l’édifice est la moins bien conservée. Parmi ses débris on remarque les restes du colosse de Ramsès , l’oeuvre la plus prodigieuse qu’ait peut-être jamais produite la statuaire. Les légendes royales, gravées vers le
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haut du bras de cet énorme monolithe, ne permettent plus aujourd’hui de doute sur le véritable nom du prince qu’il représentait. Le monarque, assis, était taillé, ainsi que son siège, dans un seul bloc de granit rose d’une admirable beauté, et si dur qu’on en porte aujourd’hui au Caire des fragmens que les Arabes emploient en guise de diamant pour couper le verre. Les proportions de la statue sont tellement gigantesquespqu’il faut se placer à une assez grande distance pour pouvoir se rendre compte de ses formes (i) ; elle est maintenant rompue en plusieurs morceaux, sur lesquels on distingue encore la trace des coins qui servirent à la mutiler, et dont l’action lente et pénible atteste l’incroyable persévérance apportée dans cette œuvre de destruction.
Une vaste salle hypostyle, la mieux conservée de celles du Ramséion, offre l’un des modèles les plus parfaits qui nous restent de l’architecture égyptienne. Le plafond en est soutenu par deux rangs de colonnes, dont les chapiteaux, en forme de fleurs de lotus et encore intacts, sont d’une pureté admirable. Une porte
(i) Ce colosse, quoique assis, n’avait pas moins de trente cinq pieds de hauteur, non compris la base, second bloc d’environ trente-trois pieds de long sur si\ de haut ; la distance d’une épaule à l’autre est de plus de vingt-un pieds.
kgypte et rvnnir.
qui fut couverte d'or conduisait à mie dernière salle, presque entièrement détruite aujourd’hui. C’est là qu’étaient renfermés le fameux cercle d’or astronomique et. la bibliothèque à jamais perdue, où se lisait cette éloquente inscription : Remèdes de lame.
On découvre de loin , dans la plaine , les deux statues colossales de grès brèche , appelées parles naturels Tamah et Chamah. La première, située au nord, est la plus dégradée; la partie supérieure de cette figure, rompue par un tremblement de terre ( l’an 27 de J.-C.), a été, sous le règne de Septime-Sévère, réédifiée en cinq assises de pierres énormes. La partie inférieure est d’un seul bloc et assez bien conservée. C’est là , on n’en saurait douter, la statue de Memnon qui rendait, aux premiers rayons du soleil, des sons faibles d’abord , mais qui bientôt, à mesure que le soleil paraissait à l'horizon , devenaient aussi bruyans que ceux d’une trompette. Cette tradition a traversé les âges, et les Arabes donnent encore indifféremment à ce colosse le nom d El-Sehunat, ou qui souhaite le bonjour, quoiqu’il soit aujourd’hui muet (1).
(1) Un mémoire tort curieux de M. Letronne vient de taire déchoir cruellement le divin Memnon. La satue ne sera plus ni dieu ni héros, mais bloc fie pierre doué d’une vibration sonore a tel état donné, à certaines conditions géologiques et atmosphé-
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Une foule d’inscriptions attestent que de nombreux témoins ont entendu la voix de Memnon , que Memnon leur a parlé d’une manière distincte. La plupart datent du règne d’Adrien; et Sabine, femme de cet empereur, ainsi que les dames qui l’accompagnaient, figurent au nombre des visiteurs dont les noms se trouvent gravés sur ce monolithe.
Les deux statues monumentales ont seules survécu à la ruine complète de FAménophion , un des plus vastes palais de Thèbes, dont les immenses débris gisent enfouis sous le limon du Nil. Elles sont tournées vers l’orient, et à peu près de meme dimension. Les traitsde leur visage sont aujourd’hui presque entièrement méconnaissables; le bloc qui leur sert de siège est couvert d’hiéroglyphes. Sur la face anté-
riques. D’après M. Letronne il faut ranger la statue vocale parmi les matines de la Maledetla, que sonnent, selon M. de Rozièrc, les carrières des Pyrénées ; parmi les sons d’orgue ({lie rendent le matin les roches granitiques des bords de l'Orénoquc et qu’a entendus M. de Humboldt ; parmi les harpes éoliennes qui soupirent dans les pierres énormes de l’appartement de granit de Karnac, bruits naturels qu’ont entendus plusieurs voyageurs. Tel était Memnon mutilé sur son piédestal; mais Scptimc- Sévère, en dérangeant son état physique et le réédiiiant au moyen de cinq assises de grès superposées l’une sur l’autre, a supprimé le phénomène en supprimant la cause. C’était une sourdine qui arrêtait la vibration; d voulait rendre la voix à Memnon et il l’a étouffée pour toujours.
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rieurede ce siège, de chaque côté des jambes des colosses et dans l’intervalle qui les sépare, sont des figures dequinze pieds, que leurs cartouches ont permis de reconnaître pour la mère, et la reine épouse d’Aménotph 111, huitième Pharaon de la xvme dynastie , appelé par les Grecs Aménophis-Memnon , et qui régna vers l’an 1680 avant J. -G. (1).
Une suite non interrompue de débris de colonnes , de statues mutilées et de fragmens de touteespèce, conduit aux ruines de Médinet- Abou, village aujourd’hui abandonné, bâti à peu de distance de la chaîne libyque, sur les débris de la ville de Pappa, construite ellemême sur l’emplacement de trois des édifices de l’ancienne Thèbes. Les masures de boue accumulées dans les cours, sous les portiques et jusque sur la plate-forme des monumens, ont formé, par leurs ruines successives, d’énormes buttes de décombres dans lesquelles ils sont en partie enfouis; aujourd’hui elles achèvent chaque jour de s’écrouler, et ce ne sont plus que des ruines qui annoncent et recouvrent des ruines.
Après avoir franchi les propylées d’Antonin,
(i) La figure de gauche représente lu reine-mère Tmau-IIcrn- Va , et celle de droite la reine épouse du même Pharaou Taîa.
ÉGYPTE ET N U LUE
d’Adrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l’éthiopien Taharaka , enfin un petit monument de Thotmosis III, on arrive à l’immense palais de Ramsès-Maï-Àmoun, l’un des plus remarquables monumens de l’Egypte; deux pylônes donnent entrée dans une vaste cour presque entièrement remplie de décombres, aussi bien que les terrasses de ses galeries latérales, supportées par des pilastres cariatides. Là se révèle l’art égyptien primitif dans toute sa majesté. Une grande porte de granit rose s’ouvre au fond de cette cour et conduit dans une autre qui la surpasse encore en grandeur et en magnificence. Sur les quatre côtés règne une galerie soutenue par des piliers carrés; celle du fond est double, et décorée de deux rangs de colonnes énormes. Le mur, le plafond, les pilastres, les colonnes, tout est couvert d’hiéroglyphes peints dont les siècles n’ont presque pas altéré la fraîcheur. On y voit des représentations de batailles, des ennemis vaincus et immolés, le triomphe du monarque égyptien , et non loin du char de victoire sur lequel il est monté, des monceaux de pieds, de mains, de phallus. Le chiffre 2,535, gravé près de ces témoignages de la victoire, indique sans doute le nombre des victimes.
On retrouve sur les murs de ce palais des
ï races de tous les cultes qui ont dominé en Égypte. Choqués de l’indécence de quelquesuns des sujets représentés, les religieux qui succédèrent dans ces lieux aux prêtres d’Amrnon, en firent voiler les nudités, et un misérable barbouilleur vint affubler ces pauvres divinités d’ignobles draperies. Les héros et les dieux de l’antique Égypte, défigurés et travestis, se trouvèrent métamorphosés en martyrs et en saints du christianisme, et plusieurs pilastres furent renversés pour faire place au chœur d’une église construite dans cette en-
ceinte. Les musulmans, venus ensuite, ont encore changé sa destination, et l’église, devenue mosquée, a été décorée des versets du Coran, tracés sur ces emblèmes égyptiens et chrétiens.
Nous quittions les ruines de Médinet-Abou lorsque nos guides nous firent retourner en arrière pour voir une pierre bien plus admirable, à les entendre, que tout ce que nous avions remarqué jusque-là. C’était un des longs blocs qui soutiennent, en guise de poutres, les plafonds des galeries; celui-ci rompu vers l’une de ses extrémités, était demeuré engagé dans le mur opposé, et avait presque conservé sa position horizontale. Nos Arabes ne pouvaient se lasser d’admirer eette pierre, et nous
assuraient gravement qu’elle ne tenait à rien et restait suspendue en l’air par un miracle con tinuel. «Il y a bien des siècles, nous disaientils, qu’un santon se trouvait là en prières pendant un tremblement de terre qui, brisant cette masse énorme, allait la précipiter sur sa tète; mais le saint homme avait un tel pouvoir sur toutes choses, qu’il lui ordonna de rester à sa place; et depuis ce temps la pierre y est demeurée comme une marque éternelle de l’accomplissement de ses ordres. »
Nous venons de décrire les principaux débris que la grandeur égyptienne a laissés sur la rive gauche du Nil. D’autres merveilles attendent le voyageur sur le bord opposé.
A un quart d’heure du fleuve, et près d’un village d’une centaine de cabanes, qui leur a donné son nom, sont les gigantesques ruines de Karnac, amas confus de portiques, de palais , de temples de toutes les époques, de toutes les grandeurs, irrégulièrement groupés; les uns mariant encore avec élégance les lignes gracieuses de leur architecture aux bouquets de palmiers qui les entourent, les autres menaçant ruine ou achevant de s’écrouler. De toutes parts les matériaux les plus précieux, brisés et désunis, s’offrent à vos regards, tantôt s’élevant comme des montagnes, tantôt cou-
vrant le sol d’obélisques rompus, de colosses défigurés, de colonnes et d’autels mutilés et à demi ensevelis sous le sable, ou sous les huttes de boue des Arabes. Aux traces d’une destruction violente, qu’on trouve partout à Karnac, il est facile de reconnaître que le temps a moins contribué que les hommes à la ruine de tant de chefs-d’œuvre, et l’esprit, attristé du spectacle de tant de dévastation, hésite incertain entre l ’abattement et l’admiration , entre l’indignation et l’enthousiasme.
Une enceinte carrée de briques crues, de près d’une demi-lieue de côté, et dont il reste encore quelques traces, entourait ces monumens. Le plus remarquable regarde le fleuve; ce palais, car c’en est un , le plus colossal peutêtre que la main des hommes ait jamais élevé, est précédé de deux énormes pylônes qui décorent l’entrée d’une vaste cour entourée de riches portiques (1).
(1) Les savans de notre expédition ont consigné, sur la face intérieure d’un de ces pylônes, le résultat de leurs calculs astronomiques. On y lit encore l’inscription suivante :