‹ L'Égypte et la NubieChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Arrivée de trois canges. — La Contemporaine. — Peste d’Esné. — Le Rci des crocodiles. — Récoltes brûlées. — Conscription. — Épizootie. — Mariage de fellahs nubiles, par firman. — Esné. — Ibrahim-Aga. — Edfou. Ses Temples. — Djebel-Selséleh. — Carrières. — Kouin- Ornbou. — Assouan. — Ile d’Éléphantine.

Plus d’une semaine s’était écoulée, et nous avions à peine eu le temps de parcourir les ruines de Thèbes. Cependant la saison qui avançait, nous faisait une loi de nous hâter et de différer jusqu’à notre retour de Nubie le reste de nos explorations; en conséquence, nous nous occupions des préparatifs de notre départ, lorsque l’arrivée de trois nouvelles canges vint le retarder encore dequelques jours. Chose inouie dans les fastes thébains : quatre barques , avec des voyageurs de diverses nations s’y trouvaient réunies à la rois! l’une, sur laquelle flottait la bannière britannique, nous amenait deux amis, MM. G. Robinson et W. Mal ta ss; sur la seconde , qui naviguait sous

KGYPTK KT NUBIE.

pavillon américain, se trouvaient embarqués M. J. Bradford , vice-consul des États-Unis à Lyon, et le docteur W. HoltYates, médecin de Londres; enfin la dernière, portant l’étendard du prophète , avait à son bord madame Ida Saint-Elme, plus connue sous le nom de la ConletJipoT'aine , et son fils adoptif.

Déjà familiarisés avec les ruines de Thèbes, nous nous empressâmes d’en faire les honneurs aux nouveaux arrivans, et le lendemain, le tombeau de Ramsès-Maï-Amoun nous vit célébrer gaiement, par un festin aussi splendide que le permettait l’état de nos provisions, le plaisir de notre réunion sur cette terre étrangère. La Contemporaine seule ne jugea pas à propos de venir au rendez-vous; regardant en pitié tous ces amas de vieilles pierres qui, avouait-elle , ne disaient rien à son esprit ni à son cœur, et sur lesquelles elle trouverait dans les livres des renseignemens bien suffisans pour ce qu’elle voulait en dire , madame Saint-Elme trouvait fort inutile d’aller, pour les visiter, se fatiguer par de longues courses sous un soleil brillant; tout occupée de la prime supplémentaire de dix mille francs , qui, s'il faut l’en croire, lui avait été promise par son libraireéditeur, si elle remontait seulement jusqu’aux Pyramides, elle se flattait que son voyage de

Thèbes lui vaudrait au moins dix nulle francs de plus. Une contusion légère au-dessus du genou fut son excuse pour ne point se joindre à notre joyeuse caravane, et dans la crainte sans doute que nous pussions douter de la sincérité de ce motif, il nous fallut voir de nos yeux le bleu fatal, témoignage irrécusable du coup qu’elle s’était donné.

La nouvelle qui circulait depuis quelques jours, que la peste faisait d’affreux ravages à Esné, décida madame Saint-Elme à ne pas poursuivre plus loin son voyage et à retourner immédiatement au Caire, pendant que nous faisions voile pour les Cataractes.

Une brise légère qui nous avait fait passer rapidement devant Erment (l’antique Hermonthis ) , faiblit bientôt et nous força à prendre terre ; nous profitâmes de ce retard pour faire la chasse aux vols nombreux de tourterelles et de pigeons qui couvrent les palmiers tout le long des rives du Nil.

Depuis quelques instans nous apercevions au-devant de nous, gisant sur un banc de sable à fleur d’eau, une masse énorme que nous reconnûmes bientôt pour être un crocodile; sa longueur pouvait être de près de quarante pieds; quelques fellahs accoururent pour nous prévenir que c’était le redoutable Suit an- el-

Timsah ( le roi des crocodiles) , signalé depuis long- temps pour habiter ces parages, où il a fait de nombreuses victimes ; le sommeil dans lequel ce monstrueux animal était plongé , nous donna un instant l’espérance de pouvoir l’approcher à portée de fusil , mais éveillé par les cris des oiseaux qui l’entouraient, nous le vîmes bientôt se dresser sur ses pattes et plonger lourdement dans le fleuve, dont sa masse énorme fit au loin bouillonner les eaux.

Nous avancions lentement pendant que nos mariniers remorquaient nos canges au milieu des bancs de sable, lorsqu’un spectacle auquel ne nous avaient pas encore préparés toutes les misères dont nous avions déjà été témoins en Égypte , vint tout à coup frapper nos regards.

Sur une étendue de plusieurs lieues , les récoltes encore fumantes venaient d’être ravagées par le feu; pas un habitant ne paraissait dans la campagne, et les puits à bascule des bords du fleuve étaient abandonnés. Nous arrivâmes à l’entrée d’un village où nous entendions de loin retentir des clameurs confuses, et là , nous connûmes la cause de cette désolation. Le recrutement s’opérait dans ce district: les Arnaouts qui en étaient chargés occupaient déjà les hameaux voisins du désert , et rendaient la fuite impossible; quelques heures

encore, et ils allaient venir arracher à leurs foyers les malheureux habitans. Réduits au désespoir et décidés à se défendre, ceux-ci avaient incendié les moissons; puis, armés de lances, de bâtons, de pierres et de quelques mauvais fusils à mèche, ils s’étaient placés à l’entrée du village, résolus à périr plutôt que de se faire soldats; les femmes, poussant des cris de rage, s’arrachant les cheveux et souillant de boue leurs vêtemens et leur visage, ajoutaient encore à cette scène déchirante, et formaient un horrible contraste avec le calme affreux qu’affectaient leurs pères et leurs maris.

Jamais l’image d’un désespoir aussi profond ne s’était offerte à nous; et combien ne faut-il pas qu’il le soit, en effet , pour pousser ces malheureux à détruire jusqu’à l'espoir de leurs récoltes? Mais, comme nous l’avons déjà dit, quel intérêt pourrait avoir le fellah égyptien à la prospérité de la sienne? Si elle est belle, il doit payer, avec sa contribution , celles des villages de son district qui sont arriérés; ses champs sont-ils demeurés improductifs, ce sont ses voisins qu’on force à payer pour lui ; et l’on sait ce que signifie en Égypte le mot forcer, quand il s’agit des droits du gouvernement. Accablé sous le poids d’impôts qu’il ne pourra

jamais acquitter, le malheureux habitant des campagnes néglige une industrie dont il est certain de ne jamais conserver le fruit. Souvent il nous est arrivé de ne pouvoir acheter à aucun prix ni lait, ni œufs, ni poules, parce que le préposé du vice- roi était là pour s’emparer de l’argent que nous aurions donné en échange , et qu’à ce compte les habitans préféraient consommer eux-mêmes le peu de denrées qu’ils possédaient; que si, trompant l’avidité du fisc, ces infortunés parviennent à ramasser les moyens d’acheter même le plus indispensable vêtement, ils sont exposés à s’en voir dépouillés, ou au moins à recevoir des coups de bâton , pour avoir osé employer leur argent à autre chose qu’à l’acquittement du miry.

En 1829, une épizootie ayant détruit une grande quantité de volailles, un firman du viceroi défendit sous les peines les plus sévères de manger des œufs, etlesCheïkhs-ei-beled étaient chargés de venir chaque jour les recueillir pour les porter aux divers établissement , où on les fait éclore par incubation artificielle (i).

(r) Ces fabriques sont établies dans plusieurs villes de la Basse et de la Haute-Égypte. Ces établissemens consistent en une salle entourée intérieurement d’espèces de fours élevés audessusdusol; au-dessous de chacun d’eux est pratiquée une petite chambre qui communique avec eux par un trou autour

On croirait à peine à celte étrange manière d’entendre la propriété, si la liberté individuelle n’était elle-même aussi brutalement violée. Un firman prescrivit vers la meme époque à tout fellah en âge d’être marié de prendre femme; cinq cents coups de bâton devaient être la punition de chaque délinquant : remède bizarre aux répugnances que ces malheureux éprouvaient à faire partager à une compagne leur misérable destinée.

C’est par ce moyen nouveau que le gouvernement civilisé de Méhémed-Ali prétendait arrêter les progrès effrayans de la dépopulation ; déplorable civilisation , dont les tâtonnemens maladroits coûtent si cher à ceux aux dépens desquels se font chaque jour des essais ridicules ou barbares, et dont les plus heureux n’apporteront que dans un avenir incertain quelque soulagement à une misère qui augmente sans cesse.

On ne nous avait pas trompés; un typhus

duquel on allume un mélange de fiente de mouton et de nation. La combustion lente de ce mélange entretient dans la petite chambre inférieure, où sont déposés les œufs, une chaleur suffisante pour les faire éclore. Une ouverture qui communique avec la salle du milieu permet aux jeunes poulets de sortir de cette espèce d’étuve à mesure qu’ils sont éclos. Quelques-uns de ccs établissemens peuvent contenir plusieurs milliers d’œufs à la fois.

meurtrier, improprement nommé peste, moissonnait cruellement la population d’Esné ; suite delà famine qui, depuis plusieurs mois, ravageait la province , ce fléau enlevait par jour plus de cinquante habitans, et leur nombre, déjà réduit de plus d’un tiers , s’élevait à peine à six mille.

Ibrahim-Aga, Mémour de la province d’Esné, s’était reliré dans une grande barque, où nous le trouvâmes faisant quarantaine; mais la faisant à la turque , c’est-à-dire qu’il était défendu aux habitans, sous les peines les plus sévères, d’approcher de ia barque du gouverneur et de quelques tentes que ses gens avaient dressées près de là sur Je rivage; tandis que ceux-ci avaient l’autorisation d’aller à la ville , quand bon leur semblait, visiter leurs parens ou amis et renouveler les provisions.

Prévenu de notre arrivée , le Mémour nous envoya ses complimens et un présent de quelques moutons: nous nous empressâmes d’aller le remercier et de lui apporter une caisse de vin, dont nous avait chargés pour lui le docteur Massari de Syout. Voulant, malgré les habits turcs dont nous étions revêtus, nous traiter en Européens, Ibrahim-Aga ne nous permit pas de nous placer sur le divan qui occupait la moitié de son petit appartement ; de l’autre

coté étaient de mauvaises chaises sur lesquelles il nous fallut nous asseoir, tandis que lui-même prenait place sur un grand fauteuil à bras d’une forme toute gothique. Après avoir fait appeler son mâlem , qui reçut ordre de lui donner lecture de la lettre du docteur Massari , attendu qu’il ne savait, lui, ni lire ni écrire : — « Mes amis, nous dit-il , ne vous étonnez point que je ne vous fasse pas servir de pipe et de café : nous aussi, maintenant , nous sommes Francs et civilisés; pour vous en donner la preuve, je vais vous faire partager mon dineret essayer avec vous les couteaux et les fourchettes que vous m’apportez de la part de mon excellent ami , le médecin de Syout. La condition essentielle pour bien recevoir les mussafirs (hôtes) francs est, je le sais, de leur faire boire du vin : j’espère que vous serez contens du mien... il vient de France. »

Pendant que nous étions occupés à lui donner des nouvelles du Caire, ses gens avaient préparé le repas „ qui fut bientôt placé devant nous; chacun eut sa fourchette et son couteau , mais comme la civilisation d’Ibrahim-Aga n’allait pas jusqu’au luxe des assiettes, chaque convive prenait à son gré clans le plat , le morceau qui lui convenait le mieux.

Bien n’égalait l’embarras du Mémour qui

ne savait où mettre ses jambes, fatiguées de la posture incommode et inaccoutumée à laquelle l’obligeait son fauteuil; il n’osait cependant pas quitter son siège , emblème caractéristique , à ses yeux , de la véritable civilisation ; il faisait mille mouvemens, tournait et retournait son couteau, et ne manquait pas, après avoir saisi dans le plat quelque morceau de viande à l’aide de sa fourchette , de le prendre avec ses doigts pour l*e porter à sa bouche; un seul grand verre qu’on se passait à la ronde, renfermait le vin détestable que , sous le nom de bordeaux , notre amphitryon dégustait avec un admirable enthousiasme.

Le repas terminé, on nous apporta enfin des pipes et du café; ce fut pour notre hôte un véritable moment de bonheur : la cruelle privation qu’il s’imposait depuis quelques heures avait poussé à bout son amour pour la civilisation , et il nous demanda la permission de quitter son fauteuil, pour s’asseoir sur son divan.

Vers le soir, nous prîmes congé d’Ibrahim- Aga, qui voulait nous retenir pour une chasse aux crocodiles, qu’il comptait entreprendre sous peu de jours; lirais le vent était favorable et nous étions pressés par la saison; nous

Égypte et nlbie.

mîmes donc à la voile pour Edfou, sans nous arrêter aux ruines d’ Elithja (El-Kab).

Edfou (l’antique Hatfouh , X Jpollinopolis magna des Grecs), compte à peine deux mille habitans, dont Tunique industrie consiste à fabriquer quelques poteries et des toiles bleues. C’est la dernière ville où Ton trouve des Coptes, de ces vieux enfans de l’Egypte, devenus chrétiens dès les premiers jours de notre ère et restés fidèles à leurs croyances après tant de siècles de persécutions. Nous apercevions , long-temps avant d’arriver à Edfou , ses pylônes, les plus grands de l’Egypte; enfin , nous fîmes arrêter notre cange an point le plus voisin de la ville, éloignée du Nil d’un peu moins d’un quart d’heure de marche.

Bâti sur une partie des buttes énormes dont le grand temple est entouré, et sur la plateforme du temple lui-même, Edfou offre de loin le coup d’œil le plus pittoresque ; inférieur par ses dimensions aux édifices de Karnac et moins bien conservé que celui de Dendérah , le temple d’Edfou mérite cependant, malgré l’époque peu ancienne de sa construction, un rang distingué parmi les moimmens de l’Égypte.

Unelarge porte qui s’ouvreentre les pylônes,

donne entrée dans une cour qu’entourent des

murs couverts de sculptures- et des galeries

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presque intactes. Les colonnes de la première salle sont surmontées de chapiteaux de formes variées. Le sanctuaire, presque entièrement encombré de sable et de débris , est ceint d’un

mur fort élevé, destiné sans doute à le soustraire aux regards des profanes ; l’extérieur de l’édifice est, aussi bien que l’intérieur, couverl d’hiéroglyphes. Ici, c’est le lever du dieu Har-Hat (l’Aroëris ou iVpollon grec); là des prêtres faisant des sacrifices; partout des scarabées, des éperviers, des ibis et de longues processions de singes. La partie la plus soignée et la plu^ ancienne est due à Ptolémée IV, Philopator; ses successeurs Epiphane, Philométor etEvergète II Physçon , ont continué de travailler à

son embellissement; ce temple était consacré

à une triade, composée i° du dieu Har-Hat ,

la science et la lumière célestes personnifiées, et dont le soleil est l’image dans le monde ma-

tcriel; 2° de la déesse Hathôr , la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l’Horus soutien du monde , qui répond à l’amour Eros des mythologies grecque et romaine).

De beaux escaliers pratiqués dans l’intérieur des pylônes, conduisent sur leurs plates-formes ; à ces escaliers aboutissent plusieurs étages de

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