‹ L'Égypte et la NubieChapitre 3 sur 41 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

proprement parler, de Turcs et encore moins d’Arabes. Les croyances religieuses sont aujourd’hui le seul point de réunion qui existe entre les divers peuples habitans de l’empire des sultans, l’orgueil du nom musulman, la seule passion commune, au moyen de laquelle on puisse espérer d’en former, non pas une nation turque ou une nation arabe, mais une nation musulmane.

Peu importe, au surplus, à l’Europe quel soit le chef des musulmans; que Méhémed-Ali s’assoie sur le trône de son maître ou qu’il vienne lui apporter sa tête; ce qui importe à notre politique, c’est que l’empire musulman soit uni, c’est qu’il soit fort, c’est qu’il puisse contenir la Russie et servir à l’Europe de garantie contre les envahissernens d’une ambition qui ne connaît pas de limites.

Méhémed-Ali et Mahmoud, c’est entre ces deux hommes, qui représentent aujourd’hui l’Orient tout entier, qu'il fallait choisir. Gouverné par un soldat macédonien, ou par le descendant d’Othman, il fallait que l’Empire Ottoman fût uni , il fallait pousser le vice-roi à Constantinople ou le réduire, par la destruction de sa marine , au rang de vassal de l’empire. Donner un seul maître à la Turquie, voilà quel devait être le but de la France , et

INTRODUCTION

pour l’obtenir il suffisait de ne pas entraver la marche du conquérant, ou d’anéantir, par une démonstration devant Alexandrie , les espérances du sujet rebelle.

A cette attitude franche, décidée, on a substitué une marche incertaine; faute desavoir prendre un parti, on a pris le pire de tous. D’un empire qu’on pouvait recréer compact et fort de son unité, on en a fait deux d’égale force, prêts à s’entre déchirer au premier signal de la Russie.

Cete politique vacillante a produit ses fruits, elle a donné en Orient, à l’influence morale de la Russie toute l’extension que celîe-ci pouvait espérer. Encouragé, flatté par la France et par l’Angleterre au début de son entreprise, Méhémed-Àii s’est vu tout à coup abandonné par elles quand il s’est agi de fixer les limites des nouveaux États. On lui a disputé quelques provinces que, par un tardif intérêt, on a voulu conserver au Sultan; et c’est à l’insistance de la Russie, que le vice-roi a dû d’obtenir les pachaliks de Marasch et d’Adana : de telle sorte que les cabinets de Paris et de Londres ont inspiré, à la fois, de justes défiances aux deux partis ( i).

(i) Le tribut imposé au vice-roi pour l’Egypte, les provinces

Il est assez difficile de concevoir quel but se proposaient la France et l’Angleterre en prenant en Orient cette attitude d’hésitation et de faiblesse: on achetait, disait-on, à ce prix la retraite des Russes , comme si cette retraite eût été une concession , comme s’il y avait lieu de se féliciter d’avoir vu se retirer une expédition qu’une simple protection verbale, accordée aux Turcs, eût suffi pour empêcher, et que l’énergique résolution de l’amiral Roussin avait suffi pour ajourner.

Mais en supposant même que cette retraite fût une concession, il est curieux de voir à quelles conditions laFranceel l’Angleterre consentirent à l’obtenir, comment elles courbèrent le front devant la prépotence du général Orloff, qui exigea que, bien que venus les derniers, les vaisseaux français et anglais quittassent les premiers l’entrée des Dardanelles : « l’amour- « propre de l’empereur devant, disait-il, trop « souffrir si ses troupes abandonnaient les pre- « mières le territoire turc.»

Si 1 expédition russe a quitté les rives du

du sud, l’Arabie et la Syrie, a été fixé à trente-deux mille bourses, seize millions de piastres (4,000,000 fr.) ; somme qui , par la détérioration successive des monnaies turques, se trouve inférieure à celle que Méhémed-Ali payait en 1817, pour l’Égypte seule.

Bosphore, si le Czar a consenti à se retirer, c’est que son but était atteint. Dès avant le départ de sa flotte, Nicolas savait bien que le temps n’était pas venu de prendre possession de ces contrées convoitées si long-temps. Les escadres combinées de la France et de l’Angleterre étaient à Ténédos; d’ailleurs il fallait, avant tout, accoutumer sans danger, à la présence des soldats russes, les populations turques, trop unies encore pour que la Russie osât impunément les braver, et détruire, autant que possible, par l’étalage de belles troupes bien discipli nées , pleines de respect pour les coutumes et la religion des pays occupés , la haine invétérée des Musulmans contre les Moscovites.

Diviser, corrompre par l’or, réduire la Turquie à n’exister qu’à sa discrétion , en faire la conquête réelle, et n’avoir plus qu’à fixer lui-même le jour où il lui conviendra d’en prendre possession, tel était le but du Czar, tel est celui qu’il a atteint par la signature du traité d TJnkiar-Skelessi.

A la nouvelle de ce monstrueux traité, l’Europe n’eut quun cri d’indignation; on devait croire que la France et l’Angleterre ne regarderaient à aucun sacrifice pour l’anéantir : il n’en fut rien; comme pour donner 1 mesure de

INTRODUCTION

leur incurie, elles se bornèrent à des protestations; mais ainsi qu’il était facile de le prévoir, ces protestations demeurèrent sans résultat. Quelle confiance en effet le Sultan, abandonné quand il était si facile de le secourir, pouvait-il attacher à cette tardive démonstration d’intérêt; et quand bien même il eût pu prendre confiance, quel résultat pouvait-il attendre, en présence de la Russie et de ses nombreuses légions, d’une protestation que n’appuyait aucun déploiement de forces.

Un seul motif plausible, celui de gagner du temps et de satisfaire momentanément la Russie, a été allégué pour justifier ce système d’incertitude et de concessions. Certes, si la Turquie, ou plutôt si ce qui reste de la Turquie était demeuré libre, si le sort de la Syrie eût été fixé d’une manière stable , si une paix solide , en déterminant d’une manière irrévocable les rapports du Vizir d’Égypte avec le Sultan, eût donné à Mahmoud, par quelques années de repos, le temps de consolider ses institutions nouvelles , ce système eût au moins pu présenter un coté spécieux. Malheureusement, si notre diplomatie avait pu s’abuser au point de croire à la réalisation de cette utopie, les évènemens n’ont pas tardé à donner à ses prévisions le plus éclatant démenti.

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