‹ L'Égypte et la NubieChapitre 5 sur 41 · XL11I · texte numérisé non relu

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qu’une administration sage pouvait leur procurer, que le vice-roi devait songer à s’associer à leurs richesses.

Pressé de jouir, Méhémed-Ali a voulu exploiter la Syrie comme il avait exploité l’Égypte. La force, parce qu’elle lui a réussi une fois; voilà encore l’élément auquel il a eu recours, sans tenir compte ni des hommes ni des lieux.

Des tavernes publiques, l’apalte des vins, des lieux de prostitution, ont été sans pudeur établis dans Damas, la ville sainte par excellence. On a menacé les montagnards du Liban du monopole des soies; des impôts réglés, il est vrai, mais quadruples de ce qu’ils étaient sous l’autorité de la Porte (i), ont été établis partout, et chose inouie, ils ont indistinctement pesé sur les chrétiens et sur les musulmans. En récompense de sa popularité perdue, en récompense des secours efficaces qu’il a prêtés au conquérant, l’Emir Beschir, ce vieux chef de la montagne, à la voix duquel, avant l’invasion égyptienne, cinquante mille guerriers se levaient armés, a été brutalement dépouillé de son autorité etrelégué dans sa demeure royale de Beït-ed-din. Enfin la conscription, cette véritable presse qui ne res-

(i) Le pachalik d’Alep rendait à la Porte 4)OOo,ooo de piastres; Méhémed-Ali l’a imposé à 20,000,000.

lIVTRODUCTIOiV.

pecte personne et qui dévore les générations de l’Égypte, a été ordonnée en Syrie.

Des mesures aussi violentes envers des populations aussi irritables ne pouvaient tarder à produire une explosion. De nombreuses insurrections éclatèrentbientôt. En 1 834, elles avaient pris dans la Palestine un caractère tellement grave, que Méhémed-Ali sentit la nécessité de venir en personne à la tête de quinze mille hommes au secours de son fils repoussé sur plusieurs points, avec des pertes considérables.

Il fallut alors tout l’épuisement et toute l’impéritie de la Porte pour que des révoltes qui pouvaient aller jusqu’à compromettre l'existence du vice-roi en Égypte , aient pu être aussi promptement comprimées. Il est vrai de dire cependant que si le Sultan ne sut pas profiter des troubles de la Palestine, cette faute ne fut pas entièrement la sienne, et que toute l’influence de la Russie fut employée pour arrêter ses dispositions belliqueuses.

Le traité d’Unkiar Skelessi venait de fixer surles projets des Russes l’attention de l’Europe. L’alliance de la France et de l’Angleterre, alarmées de leurs progrès, pouvait enfin recourir à des mesures énergiques pour y mettre un terme s’ils tentaient de profiter, pour s’agrandir encore, d’une lutte nouvelle entre le Sultan et son

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vassal. Dans de pareilles conjonctures, la politique de la Russie devait être d’empêcher une collision qui ne pouvait que changer un état de choses tout à son avantage, et que la maladresse de ses rivaux, plus encore que son habileté, semble avoir créé tout exprès pour elle. Laisser l’Égypte et la Turquie s’épuiser en dissensions intestines, et n’allumer la guerre entre elles que lorsqu’elle sera sûre de pouvoir en profiter sans risque: tel est le but de la Russie. En conséquence elle se garda bien de laisser engager des hostilités dont le résultat ne pouvait être que de conduire Méhémed-Ali à Constantinople ou de faire rentrer la Syrie sous l’autorité du Sultan, et dans tous les cas de rendre à la Turquie l’unité qui peut le mieux la mettre en état de lui résister. Elle ne négligeaau contraire aucun moyen pour décider la Porte à attendre, et à ne pas se livrer à des espérances prématurées.

La position de la Russie ne fut pas comprise par les cabinets européens. On craignit de sa part une tentative immédiate , sans réfléchir que, sure de l’avenir, tant que nous lui laisserions en Orient l’attitude qu’elle a réussi à y prendre parle traité d’Unkiar-Skelessi, elle ne peut, en hâtant inconsidérément l’exécution de ses projets, que compromettre le succès d’une entreprise conduite depuis deux siècles avec une ad-

mirable prudence. Desforces navales imposantes envoyées dans l’Archipel pendant les troubles de Syrie, pour prévenir de la part des Russes une tentative à laquelle ils ne pensaient pas , sillonnèrent sans but les mers du Levant.

La présence des escadres anglaise et française, si singulièrement nommées alors escadres d’évolution, fut inutile aux Turcs. Mais comme si un génie fatal présidait, à Paris et à Londres, à toutes les combinaisons qui se rattachent à la question turque, la présence de ces mêmes escadres devint profitable à la Russie. Etonné d’un déploiement de forces auquel l’incurie habituelle de la France et de l’Angleterre pour ce qui regarde la Turquie, ne l’avait pas préparé, le Czar comprit qu’elles connaissaient son côté faible et que c’est par ses possessions de la mer Noire qu’il courait risque d’être attaqué. Dèslors il n’a plus regardé à aucun sacrifice pour être à même d’offrir de ce côté la plus vigoureuse résistance.

Aux cinquante-deux navires de haut bord, dont seize vaisseaux de ligne, que la Russie possède dans la mer Noire, elle travaille maintenant à ajouter vingt-neuf nouveaux bâtimens. En même temps elle construit des forteresses; elle établit de nouvelles lignes de défense sur des points qui ne lui ont jamais donné aucun

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sujet d’alarme. Dix mille ouvriers travaillent à Sévastopol à des fortifications formidables, et vingt mille hommes sans cesse exercés y tiennent garnison. Seize mille Russes gardent Silistrie, dont, au mépris des traités, ils augmentent aussi les fortifications. Tout a été prévu, calculé d’avance, pour le cas d’invasion de la Turquie; des Grecs, devenus sujets russes, ont fait avec l’argent de la Russie et sous le prétexte de spéculations particulières, desapprovisionnemens considérables en blé et en orge sur toute la ligne que les armées russes doivent parcourir. Leur marche même a été calculée; et en vingtdeux jours quarante mille hommes se trouveront campés sur le Bosphore et à l’embouchure des Dardanelles (i).

La Russie corrompt, elle intrigue, elle menace, elle fait approcher des troupes, couvre ses frontières; n’est-ce donc pas assez révéler ses pensées d’avenir ?

En présence de ces formidables préparatifs, qu’elles ne peuvent ignorer, que font la France et l’Angleterre? par quels moyens cherchentelles à se mettre en état d’arrêter dans ses envahissemens une puissance dont l'ambition ne connaît pas de limites ?

(i) La Porte s’cst procuré la note des étapes désignées pour l’armée russe en cas d’occupation.

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Satisfaites de n’ètre pas directement attaquées par la Russie, elles ont fait rentrer dans les ports de Malte et de Toulon leurs flottes dont toute la mission s’est bornée à sillonner inutilement les mers de la Grèce; puis, inactives à l’aspect du danger, elles semblent compter pour rien leurs intérêts compromis , l’avenir de l’Europe^ et l’imminence de la catastrophe qui doit changer le sort de l’Orient.

Lorsque en 1 4^3 l’Europe laissait dans son imprévoyance anéantir l’empire grec par les Ottomans, un seul trône lui semblait menacé par leur invasion. Pour la tirer de sa léthargie, pour lui faire enfin comprendre l’énormité de sa faute, il fallut que les Turcs, poursuivant leurs succès, vinssent l’attaquer au cœur et lui faire redouter un envahissement général. Un bras vigoureux sut, il est vrai, arrêter les musulmans aux portes devienne; mais qui pourrait aujourd’hui affirmer que la Russie, qui s’avance menaçante avec bien d’autres élémens de stabilitéet de succès, pourra de même être arrêtée?

En vain la diplomatie qui n’a pas su empêcher les progrès de la Russie, cherche-t-elle à se rassurer, en se persuadant que, plus cette puissance s’étend, moins on doit la craindre , parce que la faiblesse doit bientôt suivre ces déveioppemens hors de proportion avec les li-

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mites dans lesquelles un grand empire est naturellement forcé de se renfermer. Il en serait ainsi si cet état formant au loin des colonies séparées de la métropole par des possessions intermédiaires, était obligé d’épuiser le centre pour fournir aux extrémités et morcelait sa puissance en la divisant sur des portions de territoire sans liaison entre elles; mais la Russie ne commet pas cette faute, qui fut une des causes de la dissolution du grand empire romain. La chaîne qui part de la capitale n’est jamais interrompue. Elle enveloppe dans ses vastes anneaux le pays sur lequel on juge nécessaire de l’étendre, sans jamais rien laisser en arrière. Chaque progrès de la Russie est toujours proportionné à ses forces ; à chaque pas elle s’arrête, elle organise militairement, et ne songe à s’étendre plus loin que lorsque la conquête est devenue partie homogène de cette masse compacte qui s’avance tout d’une pièce tantôt sur l’Europe, tantôt sur l’Asie.

Loin d’affaiblir la Russie , ses possessions là fortifient, parce que chacune d’elles devient à son tour un nouveau rempart dont la population, exclusivement exercée aux armes, est le premier gardien.

Certes, comme tous les empires dont l’extension est excessive, l’empire des Czars périra par

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la division ; mais une pareille prédiction , que les siècles à venir verront sans aucun doute s’accomplir, n’est point une ressource pour un danger présent. D’ailleurs ce qu’on semble méconnaître dans les projets de la Russie, c’est qu’il ne s’agit pas aujourd’hui pour elle d’un accroissement de territoire, mais uniquement de l’occupation des Dardanelles ; ce que veut maintenent la Russie , ce sont les Dardanelles. C'est la clef de ma maison , disait Alexandre aux conférences d’Erfurth; en échange de la clef de sa

maison il offrait à Napoléon la moitié de l’Eu-

rope; Napoléon trouva le partage inégal, et il refusa. Qu’importe à Nicolas l’adjonction immédiatedela Turquie à ses états? qu’il soit maître des Dardanelles, que la mer Noire devienne pour lui un lac intérieur, qu’il n’ait à redouter en cas de guerre aucune entreprise contre les provinces asiatiques de son empire, prêtes encore aujourd’hui à tourner au premier signal leurs armes contre lui; et il attendra du temps que la Turquie tombe entre ses mains. Maîtresse des Dardanelles la Russie recueille tous les avantages de la possession delà Turquie, elle échappe à vos coups; de ce moment elle pèse sur l’Europe de tout le poids de sa masse. Partout présente, elle débouche à son gré dans la Méditerranée, tandis que par la Baltique elle entre

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dans la mer du Nord. Au nord et au sud ses bras gigantesques étreignent l’Europe destinée à périr dans cet embrassement. Quel sera alors le côté vulnérable de ce colosse qui pourra attaquer partout sans être attaquable nulle part? Les Dardanelles ? vous avez un défilé inexpugnable à franchir et une capitale à vaincre avant d’avoir seulement porté la guerre sur le sol ennemi; le nord? il vous faut après les risques des batailles courir ceux du climat , et de trop fameuses catastrophes vous ont appris ce que vous avez à en attendre.

Les Dardanelles, encore ouvertes à l’heure qu’il est, sont le seul point par lequel la Russie offre prise à l’ennemi; que la Turquie les lui livre, et c’en est fait, l’armure du colosse est tout d’une pièce , il n’y a plus de défaut où le fer puisse pénétrer. Du jour où le Czar occupera les Dardanelles , il aura pour acheminement au protectorat européen, l’immense avantage d’ètre toujours maître de choisir pour combattre, les temps et les lieux qui lui conviendront.

Le traité d’Unkiar-Skelessi a été pour les Russes le premier acheminement à la possession de ces Dardanelles, si ardemment convoitées et dont le temps seul suffit maintenant pour les rendre maîtres, si la France et l’An-

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gleterre négligent d’y mettre obstacle. Avant le traité, la Porte, maîtresse d’ouvrir ou de fermer les Dardanelles et le Bosphore, pouvait, en y admettant le pavillon des puissances amies, n’en écarter que les vaisseaux suspects ou ennemis. Aujourd’hui il ne lui est plus permis de choisir ; tous les ennemis que s’est faits l’ambition delà Russie, il faut quela Turquie les accepte pour tels. Si le pavillon français ou anglais veut pénétrer aujourd’hui dans la mer Noire, ne fûtce que pour y protéger des recherches scientifiques, ce n’est plus de Constantinople , c’est de Pétersbourg qu’il doit en attendre l’autorisation ; et s’il pouvait exister quelque doute sur l’intention que la Russie entend donner à ce traité , le refus opposé tout récemment et en pleine paix par la Porte au passage des bâtimens anglais et français , suffirait pour lui servir de commentaire.

Grâce à la netteté avec laquelle la question est aujourd’hui posée , espérons que nous touchons à l’époque où il faudra que des mesures énergiques mettent enfin un frein à l’ambition moscovite. Le masque dont une hypocrite diplomatie a si long-temps réussi à couvrir les projets de la Russie, est arraché, l’éveil est donné : ïl s agit pour l’Europe de préserver 1 empire ottoman du sort de la Pologne, et elle-

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