‹ L'Égypte et la NubieChapitre 6 sur 41 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

même delà domination que cette nouvelle conquête assurerait à l’autocrate. Que l’on cesse surtout de faire intervenir la fatalité dans une question si importante ! où en sommes-nous donc s’il faut croire qu’un empire va périr, parce que le destin a décrété sa chute , sans qu’il soit possible de trouver dans les ressources humaines de quoi le sauver?

Parmi les grandes puissances, la France et l’Angleterre sont surtout intéressées à refouler la puissance russe loin du Bosphore:

La France, qui ne peut ignorer quelle haine la Russie porte à ses institutions libérales, sentant bien que ces institutions sont les ennemis les plus redoutables qu’elle ait à craindre , et que partout où la liberté a pénétré la domination moscovite est impossible; la France dont le commmerce au Levant serait anéanti, dont les possessions seraient en danger du jour où la Russie aurait sa frontière sur la Méditerranée.

L’Angleterre dont les intérêts sont menacés à la fois dans la navigation de la mer Noire, dans ses immenses débouchés en Orient et dans ses possessions de l’Inde.

La nécessité de la conservation de la Turquie ne saurait être une question. Reste maintenant à décider quels moyens peuvent plus aisé-

INTRODUCTION

ment et plus sûrement conduire à ce but. Rien n’empêcherait d’abord de tenter la voie des négociations. L’annulation du traité d’Unkiar-Skelessi, dont les stipulations clandestines sont sans autorité contre des traités païens, la délimitation fixe des frontières, l’évacuation de Silistrie, l’exclusion delà Russie de toutes les questions d’administration intérieure de la Turquie: telles devraient être les bases de ces négociations. La Russie a obtenu du Sultan qu’il nous fermât l’entrée de la mer Noire : exigeons que la Méditerranée soit fermée aux vaisseaux de Sévastopol et d'Odessa ; si la Turquie s’y refuse, pourquoi ne pas bloquer l’Hellespont? ce ne seraient là que de légitimes représailles, et il est à croire que la menace suffirait pour rendre le cabinet de Pétersbourg moins intraitable. Si cette voie est reconnue impuissante, si la Russie s’obstine à garder sa position offensive en Orient, il faut sans hésiter recourir aux armés. Dans notre opinion, il suffirait d’une démonstration vigoureuse sur les flottes et les ports russes de la mer Noire. Un succès décisif dans ces parages donnerait à la Porte le temps de se prémunir contre les attaques ultérieures de la Russie, attaques dont les préparatifs seraient longs, et qu’elle saurait braver si nos flottes maîtresses de la mer continuaient à protéger sa résistance:

introduction.

nous disons sa résistance, car on ne pourrait parler sérieusement delà soumission volontaire de Mahmoud à l’autocrate. Le Sultan résisterait s’il avait la force de résister; il ne se ferait pas le vassal d’un prince étranger, s’il pouvait être le maître chez lui: seulement l’expérience des guerres précédentes et de l’abandon dans lequel on l’a laissé l’a rendu prudent; que la France et l’Angleterre se déclarent franchement en sa faveur contre la Russie, que des forces maritimes imposantes pénètrent dans la mer Noire, que le Divan puisse enfin compter sur nos secours efficaces, et il n’hésitera pas à reprendre ses avantages sur son ennemi, dès qu’il pourra le faire avec quelque chance de succès. Ce qui paralyse aujourd’hui les forces du Sultan, ce qui le déconsidère aux yeux de ses peuples ennemis instinctifs des Russes, c’est la nécessité ou il s’est trouvé de se jeter dans les bras de la Russie. Changez les alliances de Mahmoud, vous lui rendrez le coeur et le bras de tous ses sujets.

En attaquant la Russie sur-le-champ, si elle refusait de borner ses prétentions ( et c’est perdre la partie que d’attendre ) , la France et l’Angleterre soulèveraient contre elle la masse irritée des populations ottomanes. Elles appelleraient à l’indépendance les provinces

INTRODUCTION

conquises depuis 1774, et cent mille soldats parmi ceux que la Russie compte aujourd’hui au nombre de ses sujets, tourneraient à l’instant leurs armes contre elle.

La souveraineté de l’autocrate, sur tousles districts des mon tagnes, n’est encore pour ainsi dire que nominale en Asie; déjà les quarante mille hommes que Nicolas avait dirigés sur le Caucase pendant l’hiver de 1 834 , ont été battus et repoussés sur tous les points, et ses troupes, qui 11e gardent plus qu’une ligne de forts et de camps retranchés, en sont réduites à cerner un pays qu’elles ne peuvent soumettre. La Géorgie, la Circassie, l’Abasie, sont en révolte ouverte ou n’attendent que le signal de l’insurrection.

Assurer à jamais la domination de la Russie sur les populations asiatiques et renoncer à toute chance de pouvoir jamais l’attaquer, en lalaissant devenir maîtresse des Dardanelles ; ou bien la menacer au cœur, en maintenant la liberté des passes de la mer Noire, voilà quelle alternative nous est offerte. Il est vrai que si on voulait en croire les rapports de la presse du nord vendue aux intérêts russes, une entreprise dirigée contre les prétentions du colosse moscovite présenterait d’immenses difficultés. Heureusement la tactique trop connue du cabinet de Saint-Pétersbourg commence à s’user, et

INTRODUCTION

UV1I

malgré toute son habileté , sa jactance n’en impose plus à personne. A force de faire sans cesse parade de forces colossales pour cacher son côté faible, à force de parler de conscience, d’humanité, dejustice, de religion, à forcede prostituer dans ses notes diplomatiques les objets les plus sacrés de la vénération des hommes, au moment même où elle exerçait contre la

malheureuse Pologne les actes d’une barbarie révoltante et d’une insigne déloyauté, la Russie a discrédité elle-même sa forfanterie et ses protestations; elle afait tomber elle-même le masque hypocrite dont elle cherchait à se couvrir, et divulgué à l’Europe le secret de sa faiblesse actuelle et celui de ses projets de domination à venir.

La portée des plans du Czar est aujourd’hui si évidente, que l’Autriche elle-même, prudente conservatrice du vieil équilibre européen, commence à prendre ombrage des empiètemens russes , et que son aversion contre nos institutions libérales a cessé de l’emporter sur les craintes qu’ils lui inspirent. La lutte une fois engagée entre l’Angleterre et la France d’un côté et la Russie de l’autre, le cabinet de Vienne y serait inévitablement entraîné comme partie active, et un simple instinct de conservation suffirait pour en faire notre auxiliaire.

Lvm

INTRODUCTION

Uni à la Russie par la sympathie de ses principes politiques, mais menacé par elle dans ses intérêts matériels, le gouvernement autrichien cherche à éloigner les chances d’une collision en Orient, pour concentrer toute sa force d’action sur l'Italie et sur les états de la confédération germanique où fermentent de toutes parts des idées de liberté. Mais que cette collision éclate malgré lui , et son intérêt, qui, dans les affaires turques, est le même que celui de la France et de l’Angleterre, le forcera de se réunir à elles, dans une guerre toute d’intérêt matériel et entièrement étrangère aux questions de principes qui divisent l’Europe. Nous ajouterons, ce qui n’est pas sans importance, qu’une guerre entreprise pour la conservation de l’empire ottoman, est la seule dans laquelle la France et l’Angleterre puissent espérer d’avoir l’Autriche pour alliée, parce qu’elle est, dans l’état actuel de la politique européenne, la seule dans laquelle l’intérêt territorial puisse ne pas être dominé par l’intérêt de principes, le seul qui puisse aujourd’hui amener entre les grandes puissances une lutte sérieuse.

Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de réfuter l’opinion émise par quelques publicistes, et insinuée parla Russie elle-même, sur la possibilité de maintenir l’équilibre européen en

INTRODUCTION. L1X

laissant périr la Turquie, et en lui substituant, pour arrêter les empiètémens moscovites, une confédération de petits états formés des débris de l’empire turc, et dans le partage desquels il serait facile de faire la part de chacun. Ce moyen de confédération , outre l’inconvénient qu’il présenterait toujours, d’offrir à l’habile cabinet de Saint-Pétersbourg un vaste champ d’intrigues et l’occasion d’étendre son influence, aurait celui plus grave de ne pas résoudre la difficulté qui préoccupe aujourd’hui les hommes d’état. Il ne s’agit pas en effet pour l’Europe de savoir à qui appartiendra le territoire turc, au partage duquel on songe, mais à qui appartiendront les Dardanelles et le Bosphore qu’on ne peut partager et dont on ne saurait confier la garde à une confédération sans cesse sujette à être désunie, sans compromettre pour l’avenir la sécurité de l’Europe. Pour résister à un empire puissant et dont les vues, tendant vers un seul but, ont une direction constante, il faut un empire dont l’intérêt unique et constant , soit directement opposé au sien, et non une confédération à laquelle la division des intérêts partiels ne permet pas de résister sans cesse avec la même énergie.

Cette considération décisive en faveur de la conservation de l’empire ottoman , jointe au

INTRODUCTION

souvenir des victoires de Méhémed-Ali, a conduit quelques hommes graves à penser que le moyen le plus sûr de régénérer la Turquie et de lui rendre enfin le poids qu’il faut qu’elle ait dans la balance européenne , serait de pousser le vice-roi à Constantinople, et de donner à Mahmoud un successeur dans son vassal.

Après la bataille de Konieh , quand le sort des armes mettait le Sultan à la discrétion du vainqueur égyptien, cette combinaison eût sans doute pu avoir des chances de succès , et Méhémed-Ali succédant à son maître et profitant de ses réformes, sans encourir les ressentimens qu’elles avaient soulevés contre lui, eût pu peut-être rendre à l’empire l’unité et la force.

Maisil nesauraitenètredemème aujourd’hui.

Méhémed-Ali regardé comme un libérateur lors de la campagne de Syrie, est maintenant apprécié à sa juste valeur, et sa tyrannie lui a aliéné tous les cœurs. Profitant des fautes de son adversaire, Mahmoud a réparé ses pertes, regagné la confiance de ses sujets, créé des moyens de résistance et même d’agression qu’il n’avait pas alors.

D’un autre côté les révolutions incessantes de la Syrie, la peste et le choléra morbus qui ont décimé l’Égypte , la destruction de ses troupes

INTRODUCTION

Page 1