CHAPITRE V
Méhémed-AIi.
Nous venons rie signaler les innovations dont le vice-roi a doté l'Egypte, et de faire connaître les principaux ressorts de son gouvernement ; nous ne saurions aller plus loin, sans dire un mot de cet homme remarquable qui, sous le titre modeste de Pacha, est aujourd'hui maître indépendant et absolu d'un état non aussi étendu, mais relativement plus puissant que l'empire même de son légitime souverain.
Méhémed-Ali esX, né à la Cavale en Macé*^ doine, l'an de l'Hégire 1 182 (1769).
Il perdit, jeune encore, son père Ibrahim- Aga , chef de la garde préposée à la sûreté des routes. A-peu-près vers le même temps, son oncle Toussoun-Aga, mutessellira de la Cavale, fut décapité par ordre de la Porte. Le Tchorbadji de Praousta, vieil ami de ses parens, se chargea de cet orphelin, qu'il fit élever avec son fils Ali- Aga. M. Lion, négociant français établi à la Cavale , lui donna également des preuves d'une bienveillance particulière, et peut-être est-ce
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dans ces souvenirs d'enfance que Ton pourrait trouver le germe de cette sympathie qu'il a tou* jours conservée pour la nation française (i).
Quelques opérations heureuses que Méhémed-Ali fit sur les tabacs, la plus riche production du pays, lui donnèrent du goût pour le commerce; il acquit dès-lors sur ce point des conuaissances qui formèrent plus tard la base de son système d'administration en Egypte.
En plusieurs occasions le jeune Méhémed- Ali avait , par une rare sagacité et une intrépidité remarquable , rendu d'importans services au Tchorbadji pour la perception des impôts, perception toujours difficile en Turquie, mais surtout au milieu des montagnes de la Macédoine, où elle devient souvent une véritable expédition niilitaire. Celui-ci ne crut pouvoir mieux en témoigner sa reconnaissance à son fils adoptif , qu'en lui faisant épouser une de ses parentes , assez riche , qui venait de divorcer. Méhémed-Ali , durant l'existence du pre-
(i) £d iBso, m. LioD se disposait à aller rejoindre Méhémed- Ali, qui l'avait appelé auprès de lui, quand il mourut à Marseille le jour même où il devait s'embarquer. Le prince en fit témoigner tous ses regrets à sa sœur, à laquelle il envoya une somme de 10,000 fr. Mébémed-Àli n'avait pas oublié que M. Lion s'était trouvé ruiné par la mort de Toussoun-Aga , son OQcle, auquel ce respectable négociant avait avancé une somme considérable qui ne lui fut jamais rendue
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miei' mari de sa femme, en eut trois eolans, Ibrabim, Toussoun (i) et Ismail (a), ce qui a sans doute donné lieu au bruit généralement répandu qu'Ibrahim-Pacha n'était que son fils adoptif(3).
L'invasion des F la Porte à de nom badji de Praousta contingent, et foi hommes, dont il son Sis Âli-Aga. 1 expérimenté, fut c son ami d'enfance ment une mission < fortune. Des idée; pressaient dans sa Bohémiens, expliq avait eu pendant
(i) TouMOUD -Pacha e pour D'avoir pas voula al
il était éperduemenl ani .. ,„ ,
ce Beau.
(a) Ismail f ji b> ûlé vil à Clieii Jy.
(3) Mébémed-Ali a eu depuis quatre eoliiDs màle^: Sald'Bey , âgé de 1 4 ans, Hassan-Bp^ , âg« tir lo ans.
Ali-Buy, âf;éd[' li ans.
Jsk.'nrler-llry.iis'' '!'■ '' 'TI'
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sein , avaient prédit qu'il arriverait au comble de la puissance, comme si des traditions extraordinaires devaient toujours se rattacher à l'enfance des hommes supérieurs qui ont paru sur la scène du monde.
Les commencemens de l'expédition furent difficiles ; et c'est à grande peine que les volontaires macédoniens parvinrent à rallier l'escadre du Capitan-Pacha, dans la rade de Marmarizza. Débarqués ensuite avec lui sur la presqu'île d'Aboukir, ils ne tardèrent pas à essuyer une attaque de la part des Français , qui les mirent complètement en déroute. Ali- Aga, dégoûté de son nouveau métier, quitta bientôt l'armée pour retourner auprès de son père, en laissant le commandement de sa petite troupe à Méhémed-Ali. Celui-ci , après s'être fait remarquer, pendant la campagne, par son intrépidité et son caractère entreprenant, demeura en Egypte, quand les Français eurent évacué le pays. Parvenu successivement aux grades de Bin-bachi (chef de mille hommes) et de Capi'boulouk'bachi ( chef de la police du palais), son activité et les ressources de son esprit lui méritèrent la confiance des gouverneurs, qui l'enrichirent parleurs largesses et commencèrent à le faire connaître du Divan.
Méhémed-Alî se vit bientôt à la tête d'un
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corps assez nombreux d'Albanais, aventuriers turbulens et pillards , toujours prêts à se vendre au premier audacieux qui leur promet de l'argent. Sa réputation de bravoure et d'habileté éleva, en peu de temps, jusqu'à sept ou huit mille le nombre des soldats réunis sous son drapeau. Déjàson i que lui ouvrait la créer ; aussi , dès c< jouer un rôle dans acquérir l'influenc réleva dans la suit veraine.
L'Egypte était a! voirs rivaux, qui d'engager la lutte, mesurer leurs fore entre les Beys des léguésdu Sultan, c monie de vues po la question de po:
cette alliance form et il était facile de vait être ramenée l'un des deux partis.
Les Mamiouks n'étaient plus, il est vrai, cette milice nombreuse et redoutable, qui avait disputé à l'armée française l'empire de la
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vallée du Nil. Décimés par trois ans de combats atteints au cœur par une habile mesure de la Porte, ( elle avait défendu l'importation en Egypte des esclaves géorgiens et circassiens, source principale et presque seul moyen de renouvellement de leur corps depuis son origine), ces Mamlouks comptaient à peine six mille cavaliers; mais habituée à leur joug, la population éprouvait pour leur cause la plus vive sympathie; et pour continuer de se la rendre favorable, il leur suffisait de conserver une ombre de discipline : les brigandages des troupes turques faisaient le reste.
La présence de ces troupes , composées en grande partie d'Albanais conduits en Egypte pour repousser l'invasion française, avait permis aux Pachas de ressaisir momentanément l'autorité, qui, depuis plus d'un siècle, résidait presque exclusivement entre les mains des Beys. Mais ces nouveaux auxiliaires ne tardèrent pas à devenir, par. leurs exigences et leur indiscipline, presque aussi dangereux que les Mamlouks eux-mêmes. Comprenant aisément le besoin que chacun des partis avait de leur secours, et trouvant dans leur solde, toujours arriérée, un prétexte constant de révolte , ces Albanais secondaient tour-à-tour celui qui tolérait le plus patiemment leurs excès, et pror
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longeaient entre les Pachas et les Baya la tliirée d'une lutte dont il était impossible de prévoir l'issue. Entre des adversaires combattant avec des forces presque égales , on conçoit de quelle importance devait être un corps qui , bien que peu considérable par lui-même, faisait aussitôt pencher li appui.
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rôle, et f desseins,:
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montrant observateur scrupuleux des préceptes de l'Islamisme ; et chaque révolution vit augmenter à la fois son influence et le nombre de ses partisans.
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De6 secousses sans cesse renaissantes firent successivement passer le pouvoir dans diverses mains, jusqu'au moment où Méhémed*Âli se sentit assez fort pour s'asseoir sur les débris des gouvernemens qui l'avaient précédé. Après avoir persuadé aux Cheikhs du Caire , fatigués aussi bien que le peuple, de commotions et d'incertitudes, qu'il pouvait seul ramener la tranquillité, il suscita en secret une sédition; et quelques jours suffirent pour le rendre maître delaCitadelle.Bientôt la Porte, qui avait d'abord refusé de sanctionner son usurpation, dut ellemême subir ia loi de la nécessité^et après avoir vainement nommé à sa place des pachas qui ne purent pas parvenir à faire reconnaître leur autorité , elle fut obligée de le confirmer dans son poste.
Méhémed-Ali reçut le ferman d'investiture le 1 4 mai 1 8o5 ; pourtant il ne commanda, pendant sept années consécutives, que dans la Basse- Egypte. Alexandrie n'a même commencé à faire partie de son pachalick qu'à la fin de 1807.
Jusqu'à cette époque , cette ville était demeurée soumise à Tautorité d'un officier délégué par le Capitan-Pacha; la Haute-Egypte , y compris la province deGizèh, formait l'apanage des Beys.
L'anéantissement des Mamlouks avait été, dès le principe , Tarrière-pensée de Méhémed • I. 10
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Ali; mais ils étaient nombreux encore, et maîtres de tout le Saïd et des principales positions voisines du Caire; ils avaient d'ailleurs conservé une puissance morale trop redoutable pour qu'il pût les attaquer de front. Il fallait, pour cela, que décimés par leurs rivalités incessantes, et abandonnés par la population, ils n'offrissent plus à ses coups qu'un corps fractionné et sans appui; ces résultats, il se décida à les attendre du temps.
C'est après son avènement au pouvoir , que Méhémed-Ali, déjà âgé de quarante-cinq ans, eut le courage d'apprendreàlireetàécrire; il reçut les premières leçons d'une esclave de son Harem.
Déjà sa puissance commençait à s'affermir , lorsque, le 17 mars 1807, les Anglais débar.
quèrent pour la seconde fois en Egypte. Us n'y firent pas un long séjour, et leur expulsion est certainement une des entreprises dans lesquelles Méhéroed-Ali a déployé le plus d'adresse et de génie. Cependant la présence de ces alliés des Beys avait relevé leur courage et ranimé leurs espérances; leurs intrigues ne tardèrent pas à faire éclater de nouveaux troubles; et une insurrection excitée par eux, dans l'armée même du Pacha , fut assez sérieuse pour lui faire craindre de voir s'éva-
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nouir en un instant le frai t de ses habiles combinaisons.
Parvenu , à force de sacrifices , à conjurer l'orage , mais entouré de tous les élémens d'une guerre civile ^ sans cesse prête à se rallumer , Méhémed-Ali comprit qu'il ne pouvait plus exister de trêve entre les Mamlouks et lui.
Dès ce moment toute sa politique n^eut plus pour but que leur destruction , et Ton sait par quelle heureuse perfidie il parvint ^ le 1 1 mars 1811, à se défaire presque d'un seul coup de ses adversaires y et à demeurer enfin tnaitre , sans obstacles et sans concurrent , du gouvernement de l'Egypte.
Avant d'entrer dans le récit des innovations , qui ont signalé le règne de Méhëmed-Ali) il ne sera pas inutile d'exposer quelle était alors la situation générale du paySé
Depuis long-temps la Vallée du Nil, ne reconnaissait plus que pour la fprme l'autorité de la Porte ottomane. Établis en Egypte par Sultan-Sélim P' , les janissaires et les autres corps de troupes nationales qui leur étaient affiliées y n'existaient plus que de nom. Disposant à leur gré de toute. la force militaire, les Beys gouvernaient en maîtres absolus, et le Pacha envoyé par le Sultan, n'était à leurs yeux qu'un instrument pour légaliser leur
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Oppression. Sous l'empire de ces vingt-quatre chefs militaires, dont la constitution était écrite sur le sabre , et qui ne connaissaient d'autre loi que la force des armes , le peuple se trouvait livré à une administration qui , ne reposant sur aucun principe de droit public et d'équité , n'avait pour but que l'avantage des gouvernans. Cette oligarchie militaire à laquelle les Ulérûas et les Odjaklis ajoutaient encore leur oppression particulière , pesait d'autant plus durement sur les fellahs - que les Bédouins, par leurs incursions incessantes, ne leur permettaient pas de se livrer avec sécurité aux travaux de l'agriculture.
Toute la richesse du commerce d'alors consistait dans les marchandises d'entrepôt , provenant de l'intérieur de l'Afrique et de l'Arabie. Ce commerce avait commencé à diminuer dès que les Anglais et les Américains, qui naviguaient dans les Indes , eurent pénétré dans la Mer Rouge et fréquenté les marchés de Masouah et de Moka; mais il en restait encore la portion la plus riche, la poudre d'or, les ivoires , les gommes , le café , etc, dont le passage entretenait un mouvement continuel , également profitable au trésor des Beys et à la population des villes.
L'exportation, consistant surtout en grains ,
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en chanvre et en riz , n'excédait pas aonueUe* ment cent mille ardebs. Le coton était de mauvaise qualité, et ne suffisait pas le plus souvent à la consommation du pays , qui était obligé d*en faire venir de Chypre.
L'importation , au contraire » était considérable: elle se composait principalement des objets manufacturés d'Europe; et en 1797, la France seule y trouva le débouché de plus de sept cents ballots de drap.
Le revenu total de FEgjrpte ne s'élevait pas alors à plus de trente millions de francs.
La bataille des Pyramides anéantit le pouvoir des Mamlouks; mais les générauxirançais qui leur succédèrent, forcés de combattre chaque jour des ennemis sans cesse renaissans, n'eurent pas le temps de travailler avec efficacité à la prospérité du pays. Au milieu des discordes qui, depuis cette époque, firent, comme nous l'avons déjà vu , passer successivement l'autorité entre les mains de plusieurs pachas envoyés par la Porte , les fellahs subirent tourà*tour le joug de ces tyrans nouveaux , qui , après les avoir dépouillés , ne leur laissaient d'autre rôle que celui de la souffrance et de la résignation.
Étrange spectacle que celui de l'Egypte, de cette terre qui semble ne devoir nourrir que
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des oppresseurs et des opprimés, et dont la population n'est plus aujourd'hui que le déplo rable assemblage de pauvres esclaves, tristes représentans des peuples qui successivement y ont exercé la puissance et révélé leur génie.
Les révolutions continuelles , jointes à Tineptie et au despotisme des différens gouvememens qui se succédèrent en Egypte, avaient réduit le nombre des habitans des campagnes , et fait refluer la population dans les villes, où elle trouvait un refuge moins précaire contre les dangers et les exactions. Aussi la plus grande partie des terres cultivables avait-elle été peu-à-peu abandonnée et s'était enfin confondue avec le déserL C'est toutau plus si, en 1812, on pouvait évaluer à deux milllions cinq cent mille feddans les terres propres à la culture, tandis que le cadastre , fait par ordre de Sultan-Sélim V , en 1 517 , donnait dix millions de feddans, susceptibles d'être périodiquement inondés par le Nil.
Lorsqu'après de violentes commotions politiques, au milieu d'un peuple long-tempsfatigué de querelles sanglantes , apparaît tout-à-coup un homme assez fort pour mettre un terme à la lutte des partis , assez habile pour créer un pouvoir énergique qui réponde au besoin
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d'ordre et d unité que l'on ressent de toutes parts, cet homme est sur de réussir^ et à toutes les époques analogues de Thistoiredes nations y nous voyons s'élever une autorité despotique sur les ruines de l'anarchie.
Telle était la situation de l'Egypte ^ lorsque Méhémed-Ali parvint à se faire investir du pouvoir. Les partis se hâtèrent de se rallier à son autorité. Le peuple, qui, après tant de révolutions, appelait de tous ses vœux une tranquillité durable, salua son avènement avec enthousiasme. Vaincus ^âr son infatigable activité , les Bédouins se virent obligés de laisser au Caire leurs cheikhs en otage; et loin d'être, comme auparavant , la terreur et la ruine de l'agriculture , ils contribuèrent à augmenter ia vigueur de l'administration nouvelle. L'aristocratie des Odjaklis fut abattue ; un ordre politique et civil fut établi; on commença à mettre un frein aux malversations des écrivains coptes ; le canal d'Alexandrie et quatre-^vingts lieues de canaux furent creusés ; l'agriculture s'enrichit d'un grand nombre de productions jusques-là inconnues : tout enfin sembla présager à la terre des Pharaons une ère nouvelle de gloire et de prospérité.
L'Egypte n'eut en aucun temps assez de numéraire pour sa circulation intérieure. Le
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commerce de l'Hedjaz et de l'Yémen, qui ne s'alimente que d or et d'argent , lui a toujours enlevé les espèces qui venaient d'Europe, Ce manque d'argent, joint à l'avarice naturelle du peuple égyptien , rendit toujours difficile la perception des tributs qu'on lui impose. Au lieu d'exiger de l'or , Méhémed- Ali s'arrêta à un mode plus certain de recouvrement, celui de la perception en nature. L'essai de cette antique méthode de l'Orient qui, sous Tadministration des Romains , des Grecs du Bas-Empire et même des Arabes, n'avait cependant^té appliquée qu'à la Haute-Egypte, futcouronïié d'un succès complet. Mille barques construites aux frais du viceroi sillonnèrent bientôt les eaux du Nil, apportant les blés, les fèves , le lin, l'indigo , etc., depuis les Cataractes jusqu'à Rosette , où d'immenses magasins s'élevèrent pour les recevoir.
En même temps, TEgypte était divisée en provinces et en départemens ; près de quatre millions de feddans étaient de nouveau mis en culture; un Français, M. Jumel, introduisait le coton à longue soie , auquel il donnait son nom ; des filatures de coton , des fabriques de drap , d'autres de toiles peintes et de tarbouch, s'établissaient de toutes parts ; une raffinerie de sucre se formait à Raramoun , et des salpé-
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trières, par évaporation à l'air libre, étaient installées à Hermopolis , à Bedrechin et au Vieux-Caire. L'exportation, qui s'éleva bientôt par an jusqu'à sept cent mille ardebs de comestibles, et à plus de soixante mille balles de coton , fournit de l'emploi à plus de quinze cents bâtimens européens. En échange des produits de ce sol fécond, les millions de l'Europe vinrent remplir les coffres du vice-roi; et, dès i8ï6, les revenus de l'Egypte avaient augmenté d'une manière considérable.
Cependant la politique ombrageuse de la Porte n'avait pu rester indifférente à l'aspect de la prospérité de l'Egypte, et de la puissance toujours croissante de son .vizir. Suivant sa tactique ordinaire de détruire ses ennemis l'un par l'autre, elle songea à opposer au vice-roi un adversaire redoutable ; et c est dans ce but qu'en 1 8 1 5 , elle lui confia la mission difficile d'aller soumettre les Wehabites (i). Ces sectaires, dont l'origine remonte à 1745, et dont le but est de ramener l'Islamisme à sa pureté primi-
(x) C'est pendant la campagne du Hedjaz, que Latbif-Pacha, mani d'un firnian de ia Porte pour le Pachalik d'Egypte, vint cherchera se faire un parti au Caire. Méhémed-Bey , ministre dévoué à Méhémed-Ali, feignit d'entrer dans les vues de I'en< voyé du Divau ; et quand il lui eut fait déclarer publiquement ses projets, il le fit décapiter.
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tive (i), avaient leur établissement principal à Derr-ïè , dans la partie orientale de l'Ai^ie. Animés par le fanatisme ordinaire aux sectes nouvelles, ils s'étaient répandus en peu d'années de Bassora jusqu'à Djedda, sur la mer Rouge; ils avaient aussi pénétré en Yrak, où ils avaient ravagé les tombeaux d'Imam-Ali et d'Imam-Hus* seïn ; enfin ils s'étaient emparés de la Mecque et de Médine ; et tout aussi peu respectueux envers le Prophète lui-même^ qu'à l'égard de son gendre et de son petit-fils, ils avaient
(i) n n'est pas sans intérêt de (aire connaître les dogmes prescrits parleCheîkh-Mohammed-ibn-Abdul-Wahhab) fondatear de la secte des Wehabites:
Prier cinq fois le jour ; jeûner pendant le mois du Ramadan.
Ne point faire usage de boissons spiritueuses>
Ne point tolérer les prostituées.
Prohiber les jeux de hasard et la magie.
Donner en aumônes la centième partie de son bien.
Punir sévèrement les pédérastes et les faux témoins.
Empêcher Fusure.
Faire au moins une fois le pèlerinage de la Mecque.
Ne point fumer de tabac et de tumbeki, cet usage étant une chose futile et de pure vanité.
Ne point permettre que les hommes se vêtissent d'étoffes de soie, parce qu'ils doivent se tenir dans la modestie ; l'or et la parure n'appartiennent qu'aux femmes, dont ils relèvent la beauté.
Ne point élever de dômes et de mausolées, et abattre ceux qui existent, cette pompe fiivorisant Tidolàtrie. *
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ouvert son tombeau et enlevé les trésors qu'il renfermait.
La politique du Divan eut en cette occasion un résultat contraire à celui qu'elle s'était promis. Sans se méprendre sur la pensée secrète qui dirigeait la Sublime Porte , Méhémed-AU s^empressa d'obéir aux ordres qui lui étaient donnés; et cette mission dangereuse lui servit de prétexte pour augmenter le nombre de ses troupes, et pour mettre à exécution le grand projet d'organisation militaire qu'il méditait depuis long-temps , et qui forme en quelque sorte toute l'histoire de son règne.
Ses premières tentatives inspirèrent d'abord quelque défiance au Sultan; mais bientôt, décidé qu'il était lui»même à introduire dans son armée de semblables réformes , dès que se présenterait l'occasion de sacrifier les Janissaires à son ressentiment, il encouragea les projets de son vizir, satisfait de préparer ainsi l'opinion publique en Turquie sur ces innovations redoutées. Dès ce moment , les idées de Mébéroed-Âli se tournèrent vers ce but unique, auquel tout fut subordonné. Sans apprécier ici les motifs probables de cette détermination, non plus que ses conséquences pour la prospérité du pays, on doit reconnaître avant tout que cette pensée fut fortement
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conçue, qu'elle fut développe'e avec talent et poursuivie avec une rare persévérance.
Le plan adopté pour la nouvelle organisation fut celui que l'infortuné Sultan-Sélim III avait commencé d'exécuter à Goii^tautinople, quelques années auparavant. Le peu d'avantages que Méhémed-Ali venait d'obtenir contre les Wehabites avec ses troupes irrégulières , et le traité de paix ou pour mieux dire la trêve que son fils y Toussoun-Pacha, avait eu peine à conclure avec le chef de ces Arabes, Abdallah-ibn- Sè'oud, l'engagèrent à presser l'établissement de son nouveau système. Le Nizam-Djéàid ( nouvel ordre de choses) fut donc proclamé en juillet 1 81 5, et toutes les troupes reçurent l'ordre de s'organiser selon les réglemens français.
Entreprise sur une trop grande échelle, l'exécution de ce projet ne put d'abord réussir: il choquait en effet tout à la fois et les préjugés du peuple, et les incurables habitudes d'indiscipline et de brigandage des soldats, et les intérêts des chefs militaires, qui allaient, pour la première fois , se trouver soumis à un contrôle ; aussi la plus violente opposition ne tarda-t-elle pas à se manifester. Les mesuresénergiques auxquelles le Pacha eut l'imprudence de recourir, achevèrent de porter l'exaspération à son comble. Il fut traité à haute voix à'inji
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dèle; Finsurrection la plus terrible éclata, et les chefs des nouvelles milices se mirent euxmêmes à la tête de la révolte. Il, ne fut bientôt plus question que de se défaire du tyran y et les troupes furieuses marchèrent sur le Caire. Averti du danger qui le menaçait, Méhémed- Ali eut à peine le temps de se réfugier à la Citadelle: son palais fut assiégé et pillé, le plus grand désordre régna pendant quelques jours dans la capitale , et ce ne fut qu'en feignant de renoncer à ses desseins qu'il réussit à ressaisir Tautorilé.
Sans abandonner son plan de régénération militaire, le vice-roi se décida prudemment à en ajourner l'exécution à un temps plus opportun. Les soldats étrangers, élément de l'ancienne armée irrégulière , se refusant à ses combinaisons, il ne songea plus qu'à les détruire pour les remplacer par des fellahs. C'est dans ce but qu'une seconde expédition fut préparée contre les Wehabites, sous la conduite d'Ibrahim-Pacha, et que les corps les plus turbulens furent désignés pour en faire partie. Cette guerre ne fut long-temps qu'une suite de pertes d'hommes et de matériel ; cependant, en 1818, Ibrahim parvint à se rendre maître de leur chef Abdallah-ibn-iSè'oud , qui rapporta au vice-roi une partie des trésors dont le
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temple de ia Mecque avait été dépouillé. Cet infortuné alla ensuite porter sa tête à Constantinople. Ibrahim revint au Caire en 1819, après avoir dispersé , plutôt que vaincu, les Puritains musulmans , et après avoir perdu de nouveau une partie de ses conquêtes. Les résultats de cette expédition étaient la destruction de Derr-ïè, capitale du Nedjd, et l'occupation de Djedda ^ de la Mecque et de Médine ; en récompense de ses services , Ibrahim fut nommé par la Porte pacha du Hedjaz.
Cependant il restait encore en Egypte quelques bandes d'Arnaoutes, contre lesquels s*élevaient chaque jour de nouvelles plaintes. Méhémed-Aii résolut de les éloigner , en les employant à réaliser un de ses projets favoris. Séduit par le grand nombre d'esclaves et surtout par la poudre d'or que les caravanes apportaient chaque année deDongolah et du Sennâr, et dont il espérait découvrir les mines, il s'occupa avec activité d'étendre ses conquêtes vers le sud. L'intention de rétablir dans ses droits la dynastie légitime d'Oualed-Âdlân que des usurpateurs avaient chassé de Sennâr, fut le prétexte de cette expédition dont Méhémed- Ali confia le commandement à soti fils Ismaîl- Pacha. Le Defterdar-Bey , gendre du vice-roi,
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fut un peu plus tard ( 1820) chargé de conquérir le Kordofal.
Ces diverses entreprises y dont nous aurons plus tard à faire connaître les résultats , ayant purgé FEgypte de la soldatesque factieuse qui la menaçait chaque jour de révolutions nouvelles, Méhémed-Âli ne vit plus d'obstacle sérieux à ses projets de réformes militaires. Toutefois il eût été imprudent de s'occuper de la création des troupes régulières près de la capitale, où l'opinion s'était déjà si fortement prononcée; on travailla doncàles ëlablir comme en seci^t, pour ne les produire au grand jour que lorsqu'elles seraient entièrement organisées. £sné , dans le Saïd , fut d'abord choisi pour le siège de cette importante opération, mais on abandonna bientôt cette ville, qui n'ofiràit pas tous les avantages désirables, et on lui préféra Âssouan sur les limites de l'Egypte et de la Nubie. Des casernes furent élevées à une heure d' Assouan , sur la lisière du désert ; un hôpital fut établi dans l'île d'Éléphantine, et les jeunes Mamlouks du Pacha et des grands furent appelés à former le noyau des nouveaux corps (i).
(x) Mamlouk , homme acheté à prix d'argent. Les grands, eoÉgyple, donnent aujourd'hui ce nom à leurs jeunes serviteurs qu'ils destinent à Tétat militaire.
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Il fallut toute la persévérance et l'inébranlable fermeté de l'homme remarquable auquel cette entreprise difficile fut confiée, pour qu'elle pût réaliser les résultats qu^en attendait le vice-roi. Un officier français, M. Sève, devenu depuis Soliman-Pacha, ne se laissa rebuter par aucun des obstacles de tout genre qu'il eut à vaincre. Privations, fatigues, dangers (i), il sut tout braver, et le plus brillant succès couronna ses eâbrts. Des fellahs et des nègres pris dans le Kordofal et dans le Sennâr, furent successivement incorporés dans les nouvelles troupes, dont il avait formé les cadres; et le vice-roi eut bientôt plusieurs régimens manoeuvrant à Feuropéenne avec une étonnante précision.
Vers cette époque ( 182a ), Abdallah Pacha de Saint-Jean d'Acre venait de se révolter contre la Porte pour la troisième fois. Pressé vivement dans sa capitale, par les Pachas de Damas, d'Alep et de Césarée, et craignant de ne pouvoir résister long-temps aux attaques des assiégeans, il eut recours à la médiation de Méhémed-Ali, Celui-^ci saisit avec avidité cette occa-
(i) Un jonr, au moment où ud peloton faisait feu, une balle siffla aux oreilles de M. Sève. Sans s'émouvoir, sans quitter le Iront de la ligne, il commanda de nouveau la charge : «Vous êtes des maladroits, leurdU-îl: apprêtez vos armes.... feu! » Ils firent feu, mais M. Sève n'entendit plus siffler de balle.
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sion d'acquérir quelque influence en Syrie , et sollicita vivement le pardon du rebelle. Déjà assez occupé des embarras intérieurs de l'empire et de l'insurrection des Grecs , le Sultan entendit avec plaisir des paroles de paix et accorda la grâce d'Abdallah.
Pendant que la nouvelle organisation militaire se poursuivait avec activité , une marine imposante se formait à Alexandrie ; un Français créait à la citadelle du Caire une manufacture de fusils ^ une fonderie et une machine à forer et à tourner les canons; x\bou-Zabel voyait s'élever sur ses sables un hôpital et des écoles de médecine humaine et vétérinaire ; le corps d'état-major naissait avec de nombreux élémens die succès , et l'école militaire de Kasrrel-Aïn, promettait de fournir à l'armée des oifHciers instruits et éclairés.
Toutes ces innovations , qui , dès le principe , avaient excité chez les fellahs plus d'étonnement que de sympathie, leur devinrent bientôt insupportables^ par les avanies que le vice-roi fiit obligé de faire peser sur eux pour subvenir à ses énormes dépenses ; frappés par des mesures fiscales inouies jusqu'alors , traqués de village en village, arrachés à leurs champs et à leurs familles par les agens du recrutement, pour être soumis à un régime militaire abhorré,