‹ L'Égypte et la NubieChapitre 19 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Malarieh. — Héliopolis. — Obélisque. — Arbre et fontaine de la Vierge. — La Koubbeh. — Kanka. — Abou-Zabel. — École de médecine. — Lé Vieax-Gàfue. — V^ de Roudah. — Nilomèti*e* — •' Mosquée d'Amrou. -* Qvartler copte du Vieux-Caire. — Restes d'un établissement romain. — Voyage aux Pyramides. — Massacre des Mamlouks. — Les Pyramides — Promenade aux carrières dtt Mokattam. — M. Mimaot — Vlsice à Méhémed-Aii.

M. Glot, fondateur de l'hôpital militaire et de Técole de médecine d'Abou-Zabet, avait fixé le jour des examens publics après lesquels les premiers élèves égyptiens devaient recevoir le titre de docteurs. Le graod-Pacha (i) et plusieurs autorités supérieures du Caire devaient assister à ces examens auxquels nous fumes également priés en notre qualité de voyageurs.

Au jour fixé nous partîmes pour Abou-2iabel avec plusieurs des invités. Après avoir laissé de côté la Koubbeh, lieu de rassemblement pour

(i) Nom que Ton donne généralement m l^pte à Méhé^ med-Ali {Pacha-el^kebir,)

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Iç8 caravanes de la Mecque , notre petite caravane traversa le village de Matarieh dont une moitié a été détruite, il v a quelques années. Ce quartier était entièrement habité par des filles publiques qui y avaient établi leur domicile, à cause du voisinage du camp où les maladies ne tardèrent pas à faire d'affreux ravages. Pour arrêter les progrès du mal , le Pacha ordonna que le quartier fût rasé et ses habitantes exilées dans la Haute-Egypte. Vainement le chef de cette singulière colonie offrit-il de payer cinq cents bourses ( 2 5o,ooo piastres, ou 75,000 fr.) pour conserver ses privilèges. On commença par accepter l'argent; mais Tordre du viceroi n'en reçut pas moins sa pleine exécution.

Bientôt nous pûmes saluer Tobélisque qui, debout depuis trente siècles, marque seul la place qu'occupa l'antique Héliopolis (i); caries vestiges mêmes de la ville ont disparu et la charrue sillonne aujourd'hui le sol sur lequel s'éleva le fameux temple du soleil décrit, par

(i) Cet obélisque fut élevé 800 ans avant Jésus-Christ, par le Pharaon Osortsen I^'-'Quatre autres obélisques ortiaient jadis la ville d'Héliopolis. Deux d'entre eux ont été transportés, l'an à Rome, l'autre à Constantinople. Les deux autres qu'on veit encore à Alexandrie , y sont connus Sous le nom à^aigmiies de Cléopdtre.

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Hérodote comme te type des monumens égyptiens.

Nous foulions ces champs où lé destin de l'Egypte fut tant de fois décidé par la fortune des armes 9 et où chaque conquérant nouveau dut toujours sanctionner son occupation par une victoire; champs ilhistpés par tant d'exploi ts et où les noms de Kléber et de Saladin se confondent dans la même auréole de gloire.

Les souvenirs militaires sont loin d^étre les seuls qui se rattachent à cette plaine fameuse qui emprunte aux traditions mythologiques et religieuses une partie de son illustration; C'est à Héliopolis que le phénix ressuscité venait déposer sur l'autel, du soleil les restes de son père. C'est dans le temple de. On (la ville du Soleil , Héliopolis ) , que Putiphar exerçait le sacerdoce du soleil ; dans les mêmes lieux on voit encore, au milieu d'un jardin , un antique sycomore, rejeton de celui sous lequel la Vierge vint , dit-on , se reposer lorsqu'elle réussit, en fuyant, à dérober le Sau* veur du monde au massacre commandé par Hérode. Une fontaine où . elle lava les langes du divin enfant, est consacrée près de quelques maisons du village , par une petite mosquée objet de vénération pour les chrétiens et pour les musulmans.

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Un joli bois de palmiers s'élevait à droite de la route qui nous conduisait à Kanka, où était établi en i8a8 le camp du vice-roi. De jolies maisons de terre avaient remplacé les tentes qui , pour la première fois ^ reçurent des habitans sur ce sol auparavant couvert de sable et où croissent aujourd'hui de belles plantations. Enfin nous arrivâmes à Abou*Zabel , petit vil* lage auquel l'établissement du docteur Gtot a donné aujourd'hui quelque importance.

Les examens se trouvèrent ajournés par ordre du vice-roi, qui ne pouvait y assister; mais nous profitâmes de cette occasion pour visiter l'hôpital et l'école que nous firent parcourir en détail de jeunes étudians.

T^'hôpital d'Abou-Zabel est un vaste bâtiment à quatre faces, séparé du logement des professeurs par une belle esplanade plantée d'arbres. Chacune des quatre ailes forme ui| double rang de jsalles séparées par un corridor.

Trois des quatre ailes sont divisées en huit de ces salles qui contiennent chacune cinquante lits. La dernière est consacrée aux officiers malades et à uaie salie d'étude assez spacieuse pour eontenii* plus de deux cents élèves , ain^ qu'à une imprimerie lithographique où de jeunes Arabes sont constamment occupés à imprimer des traductions des meilleurs ouvrages de mé-

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decine et des planches anatomiqucs qu'ils re-^ produisent en général avec une grande exacte tude.

Au centre d'un jardin de botanique qui oc*cupe l'intéiieur de l'hôpital , s'élève un édifice carré qui renferme un musée^ des salies de dis^ section, un amphithéâtre, un laboratoire, des bains, une pharmacie et luie bibliothèque.

r^es malades sont en général , lorsqu'ils le ♦veulent^ assez bien traités à Abou-Zabel ; mais les préjugés des fellafas contre la médecine européenne sont tels, qu'on est trop souvent forcé d'employer les moyens coërcitifs pour les empêcher de fuir. On a donc été obligé d'entourer l'hôpital d'une ^iceinte de murs fort élevés, et cependant ses salles of&ent à chaque pas le révoltant spectacle de malades endataînés à leur lit.

On n'avait d'abord songé à fonder à Àbou- Zabel qu'un hôpital: le docteur Got sentit bientôt la nécessité d^y adjoindre une école d^enseignement médical , pour former des médecins arabes , et le vice-roi applaudit à cette innovation à laquelle il promit sa protection spéciale.

Le pretaier obstacle à vaincre pour cet établissement était celui du langage. Il s'agissait non seulement de fournir à des professeurs

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étrangers à la connaissance de la langue du pays, les moyens de communiquer avec des élèves qui n'en connaissaient pointd'autre, mais de créer dans cette langue un langage technique qui n'y existait pas. M. Clôt triompha de cette difficulté, au moyen de traducteurs qui furent eux-mêmes les premiers, élèves auxquels on enseigna l'art de guérir. Mais elle n'était pas la seule; une autre plus grave se présentait, c'était l'introduction des études anatomiquesà laquelle s'opposaient formellement les principes de l'Islamisme.

Le docteur Clot , eut à ce sujet , de longues conférences avec les chefs du culte, dont il obtint enfin une autorisation tacite avec injonc* tion d'en user nvodérément ; et la répugnance des élèves fut vaincue peu-à-peu.

On a joint depuis quelque temps aux études un cours d'accouchemens suivi par douze femmes de l'Âbyssinie et du Sennâr.

A notre retour d'Abou-Zabel , nous nous arrêtâmes quelques instans au petit village de Djihâd'Abâd ( lieu de guerre) construit depuis quatre ou cinq ans pour rétablissement de l'école d'état-majorsur l'emplacement qu'occupait le grand-Vizir, pendant la bataille d'Héliopolis.

Cette école dont la fondation a coûté des sommes considérables , nous offrit le plus dé-

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plorable spectacle. Une centaine d'officiers de vingt à vingt-cinq ans que la crainte du bâton décide seule à assister exactement aux leçons j s'y dédommageaient de cette contrainte, en causant et en fumant, le dos tourné au professeur qui faisait tant bien que mal, et comme pour l'acquit de sa conscience, un cours de fortification que personne n'écout ait.

Nos préparatifs de départ pour la Haute- Egypte avançaient, et bien qu'une demi-heure de chemin seulement nous séparât du Yieux- Caire, nous n'avions p^s encore visité cette première capitale musulmane de l'Egypte.

La route qui y conduit traversait encore alors, en sortant du Caire, d'énormes buttes de décombres qu'Ibrahim-Pacha fait aujourd'hui niveler peu à peu^ pour établir de magnifiques plantations (i). On rencontre au-delà le beau palais nouvellement bâti ponr ce prince sur

(i) Ces coltines Êictices, prodaites par les décombres des maisons de boue da Caire , s*amoncelaient depuis des siècles autour de la ville, et servaient de réceptacle à toutes les immondices. Déjà une somme annuelle de 63a,89i médina avait été assignée par Sultan>Soliman II, pour que ces décombres fussent portés aux embouchures du Nil et jetés à la mer ; mais ces fonds avaient été détournés peu-à-peu de leur destination primitive ; et la Porte avait fini par ordonner qu'ils fussent versés dans son trésor. Les buttes ont maintenant fait place à de belles plantations d^oliviers et de mûriers.

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Femplacemen t de la ferme dlbrahim-Bey, un des derniers chefs des tnamlouks ; et l'école de Kasrel-Aïn où les chrétiens et même les Européens ont le droit de mettre leurs enfans , auxquels on apprend k lire et à écrire l'arabe.

Cette école fut la première créationdu Pacha dans ce genre, et la répugnance quil trouva dans les indigènes à profiter de ce bienfait fut telle qu'il ne put^dans le commencement, y rassembler quelques élèves qu'en entretenant gra« tuitement, non seulement eux, mais leum^ fa* milles. Aujourd'hui encore le vice-rm maintient à ses frais les élèves de Kasr-el-Aïn , et alloue même à chacun d'eux une solde mensuelle de vingt piastres. Quand les études sf^nl terminées , les enfans d'une constitution satisfaisante sont repartis dans les écoles ^péciales^ sans qu'il soit tenu compte de leur goût ou de leurs dispositions. Les autres sont renvoyés à leurs parens.

La bibliothèque de l'école de Kasr-el-Aïn contient, au lieu de manuscrits orientaux, quelques centaines de livres français et italiens richement reliés. On y remarque les Crimes des empereurs ottomans, plusieurs éditions de la Bible, l'Anti coran ou le Mahométisme dévoilé, et bon nombre d'autres ouvrages propres à donner une idée dïi tact et de l'esprit judicieux

qui ont présidé au choix des livres qui la composent.

Npfî loio de Técole de Kasr-el-Aïii , on passe sur un pont 9 près de son embouchure dans le fleuve, le KaUdj (canal) qui traverse le Caire, et après avoir dépassé un aqueduc destiné à port^ à là citadelle du Caire leau du Nil élevée au moyen d'un manège, on arrive aux pre* mières maisons du Masr-Fostat, ordinairement ^pelé par les Européens le Vieux-Caire.

Cette ville dont la situation pittoresque sur les rives du Nil est, sous tous les rapports, préférable à celle du Caire, doit sa fondation à un de ces faits qu'on aime à retrouver au milieu des sanglantes annales des premières années de l'Islamijsioe.

Pendant qu'Âmrou faisait le siège de la forteresse de Babylone, une colombe avait établi son aid sur sa tente. Le conquérant partant ppur aller s'emparer d'Alexandrie, ne voulut pas déranger la colombe. Il laissa sa tente dressée , et à son retour fonda , autour de cette teate (Fostat)^ la capitale du pays conquis.

Masr - Fostat acquit bientôt un haut degré ^e prospérité. Elle couvrit de ses édifices un espace considérable et s'étendit j usqu'aux limites du Caire actuel, dont un quartier (celui de Toloun) fut un des faubourgs de Fostat^

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Masr-Fostat, dit Âboulfeda, a été la capitsde de l'Egypte , jusqu'au moment où Ibn-Toloun construisit au nord de ses murs le faubourg de Kata'iah; il s'y retira avec son armée et y fonda le célèbre temple qui porte son nom.

La construction du Caire, fondé l'an 359 de l'hégire par le khalife Moëz , le premier d^s princes Fathimites, avait déjà beaucoup di-« minué l'importance de Fostat , lorsqu'en 564^ elle fiit livrée aux flammes par le vizir Cliaouar^ qui voulait Pempécher de tomber au pouvoir des Croisés. I^a ville brûla pendant cinquantequatre jours, et perdit depuis ce moment tous les avantages que semblaient lui assurer sur sa rivale sa situation et son commerce.

Les habitans se réfugièrent au Caire dont elle n'est plus maintenant considérée que comme un de ses faubourgs. La population de Fôstat est aujourd'hui d'environ trois mille âmes.

I^ mosquée d'Amrou est le seul monument arabe de quelque importance qu'on trouve au Vieux-Caire. Le plan de ce temple est un vaste carré long entouré de galeries. On a employé dans sa construction les matériaux les plus riches, mais sans goût et sans symétrie. De magnifiques colonnes antiques supportent les galeries; mais elles sont de diverses grandeurs, et leurs chapiteaux, pris au hasard ou placés à

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rebours, ne sont pas le plus souvent ceux qui leur étaient destinés ; cependant l'ensemble de l'édifice ne manque pas d'une certaine majesté. La mosquée d'Amrou tombe aujourd'hui en ruine, et on n'y fait plus la prière que le vendredi. Elle est presque abandonnée par les musulmans eux-mêmes , et le serait bientôt entièrement sans les traditions qui s'y rattachent.

Le Pacha vient encore chaque année prier en grande cérémonie, le jour de la fête du prophète et la veille du Baîram , dans cette mosquée, la première que les Musulmans, vainqueurs des Grecs , aient consacrée en Egypte.

Le. quartier copte du vieux Caire forme à l'extrémité de la ville une enceinte séparée^ en-> tourée de hautes murailles et fermée de portes.

Ces murailles , restaurées à diverses époques , sont les restes d'une forteresse antique , peutêtre le château de Babylone, ou celui des Lumières, auprès duquel fut, aurapport d'ÂbouIfeda , fondée la ville de Fostat. Dans la partie sud de cette enceinte , on remarque une porte d'ordre dorique, et de construction évidemment romaine. Cette porte, flanquée de deux tours rondes, est murée et enterrée jusqu'au cintre; elle était surmontée d'un fronton au-dessous duquel on aperçoit les traces d'une inscription malheureusement indéchiffrable.

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Dans Téglise copte est une petite chapelle souterraine, où la tradition mpporte que la Vierge Marie se retira pendant quelques jours , lors de la fuite en Égjrpte, et qui n'offre d'autre intérêt que celui des souvenirs qui s'y ratta-^ chent.

En face du Vieux-Caire est l'île de Roudab ; elle n'en est séparée que par un bras du fleuve qui tarit entièrement, chaque année, pendant plusieurs mois.

C'est dans cette île que Makaukas, gouver* neur de l'Egypte pour Héraclius , s'était réfugié après avoir abandonné la forteresse de Babylone^ et c'est de là qu'il envoya , pour entamer des négociations, des députés au camp d'Amtx>u.

Le conquérant musulman établit ensuite à Roudah des chantiers de construction; enfin le Sultan Nedjm-eddin , le même qui mourut à Mansourah pendant la croisade de saint Louis , donna à Tîle une nouvelle importance, en élevant à sa pointe sud , pour dominer le court du Nil , une forteresse qui existe encore aujour-c d'hui en partie.

Dans les restes de la forteresse de Nedjm<eddin est le Mékias, ou Nilomètre, autrefois si célèbre, aujourd'hui presque abandonné, et dans l'état de délabrement le plus complet. La coupole qui le surmontait s'est écroulée, et il ne

reste plus debout que la colonne isolée au milieu d'un bassin carré y dans lequel l'eau du Nil est amenée par des canaux souterrains.' Nous essayâmes en vain de distinguer quelques divisions régulières au milieu des mille mesures confuses dont cette colonne est couverte, et l'habitude seule peut donner les moyens de s'y reconnaître aux crieurs chargés de proclamer chaque jour les progrès de la crue du fleuve. Au surplus, la mauvaise foi apportée par le gouvernement dans ces proclamations, rend à-peu-près inutile l'usage du Mékias , dont on ne constate exactement les indications que dans les années où la crue s'élève au niveau le plus favorable à la production (i).

La garde et le soin du Nilomètre sont un privilège héréditaire, et appartiennent à un cheikh , descendant de celui qui en fut c^hdrgé par Sultan-Sélim. Le Mékias est aujourd'hui compris dans l'enceinte de la fabrique de poudre du Pacha , construite sur les débris de celle que les Français avaient établie à Roudaln Cette fabrique confectionne de la poudre de guerre d'assez bonne qualité, et un peu de

(x) L'année est bonne quand le fleuve monte au Caire à vingtquatre pieds au-dessus du niveau des plus basses eaux ; elle est mauvaise s'il reste au-dessous de vingt-un ou s'il s'élève audessus de vingt -sept.

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poudre de chasse qui , bien que très inférieure à celle qu'on tire des fabriques d'Europe, est cependant d'un usage passable. On peut évaluer à quarante mille quintaux environ le produit annuel de cette poudrière et de celle de Tourah.

La plus grande partie de File de Roudah offrait 9 il y a quelques années , sous l'ombre des grands sycomores , une des promenades les plus agréables des environs du Caire. Ibrahim-^ Pacha s'en est emparé pour y former ses jardins sur le modèle européen.

Nous profitâmes, pour aller visiter les pyra^mides, de notre séjour au Vieux-Caire et de là compagnie de quelques autres voyageurs. Nous traversâmes le fleuve vers le soir, et , montés sur des ânes, nous quittâmes Gizeh pour aller passer la nuit au pied de la grande pyramide.

A deux heures du Nil , nous traversâmes avec assez de peine un canal marécageux où quelques-uns de nos ânes faillirent demeurer embourbés. Une demi'-heure après nous avions atteint la limite des champs cultivés, et le pied de la chaîne de rochers calcaires sur laquelle les pyramides sont assises. Plusieiirs excavations sépulcrales sont creusées dans le flanc de ces rochers, et forment des salles dans l'une desquelles nous nous établîmes pour passer la nuit. Des Arabes d'un hameau voisin

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nous apportèrent du laitage et des œufs, et bientôt y oubliant dans les causeries d'un repas du soir la lugubre destination de notre domicile temporaire, nous bûmes gaiement à la mémoire des Pharaons, et à la santé du Pacha, à l'excellente police duquel nous devions de pouvoir venir admirer leurs tombeaux san^ courir le moindre risque de la part des Bédouins.

Un mamiouk français qui nous avait accompagné , était le seul qui regrettât vivement le temps des incursions des Bédouins; il l'appelait le bon temps; et, au risque de ne jamais revenir aux pyramides, il eûtvoulu voir rétablir le régime des Mamlouks.

Réduit, après avoir joui d'une condition assez brillante, à la petite pension de deux cent cinquante piastres par mois , que le Pacha fait aux anciens mamlouks français, et obligé pour vivre de servir de guide aux voyageurs , le pauvre homme ne pouvait se résoudre à comprendre que la destruction des Mamlouks eût été pour Méhémed-Ali une nécessité , et pour l'Egypte une chose avantageuse. Nous lui dûmes , sur la catastrophe qui anéantit , en un seul jour, cette milice redoutable , et dont il avait lui-même été téipoia oculaire, quelques r. 1*3

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détails assez peu connus pour valoir la peine d'être rapportés.

Le principal acteur de cette tragédie fut l'ancien ministre de la guerre , Méhémed-Bey , ami du vice-roi, et partisan déclaré des Français.

a Lorsque le coup de canon eut donné le signal convenu . et que les Mamlouks se trouvèrent par la fermeture des portes emprisonnés dans la citadelle, le Pacha, environné d'officiers dévoués, resta d'abord dans son divan; mais au plus fort de la fusillade, Méhémed-Qey , craignant pour son maître, l'invita à aller se reposer dans son Harem et à s'en rapporter à lui.

fi Bientôt les cadavres des Mamlouks encombrèrent rétroit passage par lequel ils avaient tenté de se précipiter hors de l'enceinte fatale. Tous cependant n'avaient pas succombé: alors au massacre général succédèrent les exécutions particulières. Établi dans le divan du Pacha, pendant que ses Khawass fouillaient les réduits les plus cachés delà citadelle, Méhémed-Bey faisait conduire un à un devant lui les Mamlouks qui avaient, dans la première confusion, réussi à s'échapper du champ de carnage. Un bourreau placé près de lui interrogeait ses mouvemens ; et s'il ne touchait pas sa barbe, la tête du Mamlouk tombait à l'instant.

« L'amitié de Méhémed-Bey pour les Fran-

çaîs (i), qtii avait pria naissance dans ses rdat lions ayec eux pendani la campagne d'Egypte, et surtout dans le constant dévonetnefit du corps des Mamlouks français, fut cause du salut de ceux-ci. Au moment où les Heys se levaient pour se retirer, le Kacbef français «e dis^ poaait à les suivre , lor3qiie MéhémedrQey ]e reteQAQt par sa pelisse 9 lui donna Tordis de demeurer. Les Mamlouks français suivirent Pexemple de leur chef 9 et la fusillade, qui ne tarda pas à se faire entendre, leur apprit bien^ tôt combien ils devaient de recpqnAissançi^ à leur protecteur.

« Pédant que, pur Tinvit^tion de MéUéiped- Bey , le Paçb^ se retirait pour aller attendre dan^ son Harem ]£( fin de l'exécution, Ibrahim» l'un d^p 6eys les plus inQuens, qui avait réqs3 cofnme par mirAcle k échapper aux coups d^ Ârnuoutes emportés par l'ardeur du ptilagey aperçut Méhémed^AH. Aussitôt, a'élançanl de la retraile où il s'était réfugié, }e Bey vipt içm-

(i) Lors du passage en Egypte de sir Hadson-Lowe qui allait prendre le gouvernement de Tile de Ceyian, Méhémed-Bey s'étonnait que les Français rendissent visite à celui qui. avait, disait-il» empoisonné 1^ célèbre Bonaparte, et surtout qii*4 n^ s^en trouvât pas quelqu'un qui lui donnât un copp de ppipn^rd. « Si cela pouvait arriver, disait-il , que le brave qui aurait eu «> ce courage ne craigne rien ; il n'a qu'à venir près de moi , et ~ personne ne le toudiera. »

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brasser ses pieds et lui demander grâce: « qu'où « ôte ce chien de devant moi » , dit le Pacha, sans s'arrêter; et la tête du inalheureux Ibrahim roula sous le fer des khawass.

«Un fait assez accrédité et qu'on ignore généralement, c'est que les Beys avaient de leur côté formé le projet de se débarrasser de Méhémed-Ali et de sa famille , et que lé complot devait être mis à exécution le lendemain au moment où , suivant l'usage , le Pacha devait se rendre sous les tentes, dressées à la Koubbeh, pour accompagner son fils qui se rendait à la

Mecque.

« Méhéraed-Ali n'a donc eu , à proprement parler, que le mérite de l'initiative; la même nécessité politique qui lui faisait une loi de l'anéantissement de ses ennemis, avait été sentie par eux. L'un des deux partis devait succomber, et la lutte dès long-temps engagée était une lutte d'extermination dans laquelle la palme devait, avec l'empire, demeurer à celui qui sajirait prendre les devans. » —

Le lendemain, avant que le jour commençât à poindre, nous étions au pied de la grande pyramide, et nous franchissions, sans trop de difficulté , les deux cent trois degrés inégaux que Ton compte de la base au sommet, autrefois

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plus élevé de quelques pieds (i). Arrivés avant l'aurore sur le plateau formé par l'enlèveaienl des assises supérieures^ nous pûmes jouir à notre aise du magnifique spectacle qu'offre^ au lever du soleil Timmônse panorama que Toeil embrasse de toutes parts.

Placés sur la limite des champs cultivés, nous voyions d'un côté l'Egypte se développer de-» vant nous, brillante de verdure et de végétation, tandis que du coté opposé se déroulaient k, perte de vue les plaines de sable du désert, bornées à l'occident par les cimes inégales de la chaîne libyque.

Sur la rive droite du fleuve, le Mokattam dessinait sur l'azur du ciel ses roches calcaires, tandis que les mille flèches des minarets du Caire se coloraient pue-à-peu des premières lueurs du jour. Vers leiiord s'étendaient dans un lointain immense les campagnes du Delta, au milieu desquelles le Nil déroulait majestueusement ses eaux étincelantes de tous les feux du soleil. A nos pieds, autour des masses énormes des pyramides, gisaient confondus péle-méle les débris des temples et des sépul-. tares de l'antique Egypte, bornés vers Iç sud

(i) La hauleur verticale de la pyramide est aujourd'hui de 418 pieds, elle a dû être autrefois de 449.

pàt ks immenses catacombes «t par les pyra*»

Ihitekes lointaines de Sakkara.

Du sommet du plus gigantesque des monuweuÈ qu'ait élevés la main des hommes , nouti embrassions d'ufi même coup d'œil les vastes solitudes du désert et cette fertile vallée de TÉgyptfe si justement nommée le rendez^votts de toutes les gloires du monde.

Nous planions sur la métropole des Arabes et sur leÀ débriâ de celle des Pharaons; sur les champs de bataille illustrés par César et par Bonaparte ; sur lefleirve où se sont désaltérés tour à tour les soldats de Sésostris et d^Aleiandre, de Cambyse et de Saladin.

Captivés par la magie de cet admirable ta^ bleauy et par les grands souvenirs^quiae rattachent en foute à ces lieux célèbres à tant de titres, nous demeurâmes long-temps dans 'une contemplation silencieuse, et ce ne fut pas sans un véritable regret que nous 'pûmes nous décider à quitter, après plusieurs heures, le sommet dé la grande pyramide.

Presque entièrement dépourvue de son revêtement , la grande pyramide est acceasibie de toutes parts, et les gradins que forment ses assises offrent une espèce d'escalier, sinon commode, du moins suffisant pour permettre de la gravir sans danger. La descente, sans être très

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périlleuse, exige cependant des précautionsdont quelques accidens récens sont encore venus prouver la nécessité (i).

Des monticules , mélange des débris du revêtement et de sables accumulés par les siècles, occupent le pied de chacune des faces de la pyramide. Cest au sommet de celui du nord qu'est située l'entrée du monument, à quarante pieds environ au-dessus de sa base.

Une vingtaine d'Arabes nous y attendaient :

ils avaient allumé des torches à notre approche, et nous avions à peine posé le pied sur l'étroite plate-forme qui précède l'entrée, que, considérés comme une espèce de proie, nous fumes saisis chacun par deux ou trois guides , et entraînés en glissamt au milieu d'une poussière suffocante dans l'étroit et rapide passage qui conduit au centre de la pyramide. L'intérieur de ce monument a été décrit si souvent, que nous n'entrerons pas dans le détail de ses galeries et de ses chambres placées au-dessus Tune de l'antre, et dont la plus élevée est d'un si diffîciie accès. D'immenses pierres de granit rose, qui revêtent la chambre principale et une partie des couloirs , attestent le soin apporté

(i) En r83i , uu voyageur anglais fut briâé en roulant dû haut de la pyramide^

OXFORD

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jusque dans les parties de cette fameuse construction qui devaient à jamais rester cachées à tous les yeux.

Parmi les. nombreuses pyramides élevées sur le plateau qui domine la plaine de Gizehy les trois principales, séparées l'une de l'autre par un espace d'environ cinq cents pas, méritent seules de fixer l'attention par leurs dimensions colossales. La seconde, presque aussi grande que la première, n'offre au dehors aucune différence avec elle ; et bien que sa disposition intérieure ne soit pas entièrement la même, on reconnaît qu'un même but a présidé à sa distribution, celui de soustraire à jamais aux re* cherches les salies que renferme le. monument. Ce sont, comme dans la grande pyramide, des couloirs rapides et étroits, des rampes raideset ascendantes, enfin des galènes horizontales construites pour la plupart en larges blocs de granit poli (i), qui conduisent à une grande salle dite la chambre du roi où se trouve un sarcophage de granit sans ornemens et dont le couvercle a été brisé.

(i) On remarque dans Tintérieur des pyramides un phéiio« mène assez singulier, c'eist que presque partout où les revétemens des galeries ne sont pas de granit, la pierre calcaire qui les forme est revêtue d*une couche dure et polie de sel marin, qui a acquis dans l)if>n des endroits une épaisseur de plusieurs centîmètrest

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L'entrée de la deuxième pyramide était demeurée inconnue y quand, en 1818, Beizoni réussit à la découvrir, après des fouilles dirigées avec la ^gacité qui caractérise les travaux de cet homme remarquable.

Cependant, lorsque l'infatigable voyageur pénétra pour la première fois dans ces sombres demeures, il y trouvs^ une inscription arabe qui lui apprit que cet asile de la mort avait déjà été violé du temps des Khalifes (1), comme rindiquaient assez d'ailleurs les spoliations exercées dans l'intérieur et l'état de mutilation du sarcophage dans lequel il ne trouva que quelques osseqpens de bœuf. Le revêtement de l'édifice est encore aujourd'hui presque intact dans sa partie supérieure et y forme un glacis inaccessible ; cependant un soldat eut le courage de la gravir sous les yeux du général Bonaparte, à l'aide de sa baïonnette, et fut assez heureux pour redescendre sans accident.

La troisième pyramide, semblable aux précé* dentés par sa forme, leur est inférieure de beaucoup sous le rapport des dimensions; mais elle a sur elles l'avantage d'un revêtement de granit rose. Une large trancliée verticale a été pra-

(i) « Maître Mohammed •Ahmed , carrier, les a ouvorles, et d'abord Maître Osman a assisté à ceci, et le roi Ali-Mohammed , dès ]e commencement jusqu'à là clôture. »

tiquée sur le milieu de la face nord par ordre d'im Bey des Mamlouks , qui voulut tenter d'y pénétrer; mais ses travaux sont demeurés infructueuxy et les sépultures de la troisième pyramide sont encore intactes suivant toute apparence.

Non loin de là s'élève , du milieu des sables qui font peo-à-peu enseveli jusqu'aux épaules, un Sphynx gigantesque taillé dans le roc même de la montagne libyque. Malgré son état de mutilation et ses proportions colossales , il conserve encore, grâce à leur admirable précision, une expression douce et gracieuse.

Le nez est entièrement écrasé^ la bouche et les yeux, qui ont moins souffert, rappellent, comme toute la figure, le caractère de, physionomie des races nègres.

Des fouilles assez considérables ont été exécutées, il y a quelques années, autour de la base du grand Sphynx, par le Génois CavigUaqui les fit combler presque aussitôt, afin , dit-on, que personne ne pût jouir du fruit de ses^ recherches. Ces fouilles avaient mis à découvert la partie antérieure du colosse et ses pattes de devant près desquelles est un petit temple d'Osiris enterré maintenant à quarante pieds de profondeur , ainsi que plusieurs autels dont l'un remonte au temps des Plolémées, et di-

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vefrsè6 in^riptions ^ui font tnentioû d'Antonhi et de Septitse-Sévère. UAe ^utre inscription en vers gt^i^f tfficééstit* le seciond dbigt de la patte gauche, porte là digtititure â' Arrien ( i ).

Aut<dUt d^ prahdes pyramide^, une centaine d'^utréb de moindres dimensions, achèvent de s'é6rouler. Là (jonstruction de t^eiles^ci, dont quek{uèfà^uiieâ seriri^nt remarquables partout ailleurs qu'au pied des masses énormes qui semblent les ëcraser, paraît remonter à des époques très <liffiirentes et offre tous les genres de travail, depuis le plus grossier jusqu'à la coupe de pierres la plus finie. Deux ou trois d'entre elfes 'contiennent des salles décorées d 'hiéroglyphes d'une exécution remarquable.

Les débris d'un grand temple situé à l'orient et ait pied de la seiconde pyramide , plusieurs chaussées, et enfin nombre de grottes et de piiits creusés dans le toc, et d'où l'on â, à diverses époques , tiré de prédeux restes d'antiquité, tîomplètent ' le groupe des m on u mens de Gizehf plus semblables à des montagnesqu'à des édifices élevés par la main des hommes.

Quand nous revînmes au Caire, la carige que ritjus avions louée pour notre voyage de Nubie

(i) La hauteur totale du graud Spbyox, de la base au-sosnnet de la tête, est de 65 pieds, et sa longueur, donnée par Pline^ de 143.

était prête ; et dès le lendemain nous nous empressâmes de l'essayer en lui faisant remonter le Nil pendant quelques heures pour aller visiter les carrières du Mokattam.

Cette petite course avait pour nous un double intérêt. Un chasseur, qui nous avait vendu des peaux de hyènes , nous avait assuré qu'il nous en ferait rencontrer; mais comme il arrive le plus souvent en pareil cas , lorsque nous fûmes sur les lieux, nous n'en trouvâmes pas trace, et il nous fallut nous borner à une exploration de carrières.

De vastes excavations dans les flancs de la montagne, des rochers énormes rasés au niveau du sol, des salles immenses, de profonds souterrains qui s'ouvrent à le limite des terres cultivées sur un développement de plus de vingt-cinq lieues, et s'enfoncent au loin dans le. désert, en suivant les flancs escarpés de chaque vallée, tels sont les immenses travaux exécutés pour élever des tombeaux; car c'est sans aucun doute de la chaîne du Mokattam qu'ont été tirés ]a plus grande partie des matériaux dont sont formées les pyramides , et le témoignage 4^s auteurs anciens se trouve sur ce point d'accord, avec les plus récens observateurs.

M. Champollion a trouvé dans les carrières du Mokattam des inscriptions qui attestent

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qu elles ont été exploitées par les Pharaons, les Perses, les Lagides et les Romains, comme elles le sont encore aujourd'hui par les Arabes.

Le Pacha, qu'une assez longue tournée dans le Delta tenait depuis quelque temps éloigné du Caire, y arriva au moment où nous nous disposions à partir. M. Mimaut, consul de France, qui nous avait accueillis avec la bienveillance la plus aimable, voulut bien nous offrir de nous présenter à lui, et la visite fut décidée pour le lendemain. Homme d'esprit et plein de savoir, M. Mimaut venait d'être nommé' consul-général, et il était facile de voir à la satisfaction avec laquelle cette nouvelle avait été reçue par les Français établis en Egypte, qu'ils avaient su apprécier l'homme distingué chargé de défendre leurs intérêts.

Le lendemain, vei's le soir, nous nous rendîmes à la Citadelle. Après avoir traversé plusieurs cours occiipées par des soldats, des mendians et des marchands de comestibles , et où rien ne rappelle ni l'intérieur d'une forteresse, ni les approches de l'habitation d'un souverain, nous arrivâmes au palais.

Un grand escalier de marbre conduit à une vaste salle disposée en forme de croix , où se trouvaient réunis, quand nous arrivâmes, plus

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de cent musulmans faisant la prière. I^à poÎQt clè distinction , chacun a le droit d'être admf s sans justifier de sa qualité, de son raug, de sa richesse. Un titre suffit, celui de vrai croyant. L'Imam placé sur une espèce d'estrade, récitait le tekbir^ tantôt en inclinant la tête et le corps, tantôt en touchant la terre de $on front, et chacun des assistans répétait la prière à voix basse , en suivant chacun de ses mouyemens avec une scrupuleuse fidélité.

Un factionnaire était placé à la porte d'un des salons qui occupaient les quatre coins de cette grande salle ; c'est là que so trouvait Mé* hémed^^Âli. 11 était, quand nous entrâmes, occupé à se promener à grands pas , en causant avec son ministre Boghos-Bey , debout devant lui dans l'attitude la plus respectueuse. Il nous fit aussitôt signe de nous asseoir, et prit place lui-mâme à l'angle de son divan (i).

Trois énormes cierges placés dans des chandeliers d'argent de près de trois pieds de bau* teur, répandaient leur clarté douteuse dans ce salon dont les murs blanchis \ la chaux n'avaient pour ornèmens que quelques peintures grossières et deux cadres renfermant les dessins des deux premiers vaisseaux construits en

(x) Mesned, c'est la place d'honneur dq divan ou sopha sur lequel on s^assied.

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Egypte. Un divan de couleur écarlate formait, avec une grande table ronde sunnontée d'un candélabre, le reste de l'ameublement.

Méhémed-Âli est un vieillard de petite taille; ses yeux vifs et perçans et la barbe blanche qui couvre sa poitriue rachètent un peu l'expression assez commune de sa physionomie habituellement gaie et ouverte. Par une singularité assez remarquable , le Pacha , en imposant à ses troupes le costume nouveau adopté dans tout l'Empire ^ n'a lui-même apporté au sien presque aucune modification.

Le soir il porte le plus souvent les vétemens longs des Mamlouks , et sa tête est toujours couverte des plis d'un large turban blanc mis à l'albanaise. Doué de beaucoup d'esprit naturel, joignant les manières les plus prévenantes à un grand enthousiasme pour les innovations européennes, le Pacha possède au plus haut degré l'art de captiver ses auditeurs et d'imposer sa manière de voir à ceux qui l'en* tourent. On ne saurait dès-lors s'étonner de kl réputation que lui ont faite en Europe les personnes qui ont eu l'occasion de l'approcher.

Nous étions impatiens de commencer une conversation où nous espérions que le régénérateur de l'Egypte allait se révéler à nous; mais elle ne roula guère que sur des questions

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de commerce, et nous ne pûmes nous défendre d'une sorte de désappointement, en ne découvrant que le spéculateur et le marchand là où nous avions pensé trouver le conquérant et le législateur.

Après nous avoir questionnés avec intérêt sur notre voyage en Grèce, et principalement SU!' Boudroum ( i ) , et sur les ressources que ce port pourrait offrir à rétablissement d'un arsenal, le vice-roi nous parla de rEg3rpte dont il n'estime pas la population à moins de quatre millions d'habitans fellahs , basant son calcul sur le nombre d'individus inscrits aux rôles pour le paiement de l'impôt personnel, rôles qui présentent, selon lui, un effectif de huit cent soixante-dix mille hommes en état de porter les armes. Il nous entretint ensuite longuement de ses cotons. C'est de ce riche produit , nous dit-il , que je veux désormais m'occuper particulièrement; et si Dieu le permet , je ne désespère pas d'avoir dans deux ou trois ans une récolte d'un million de quintaux. Qui sait même si je ne parviendrai pas à écraser l'Amérique sur laquelle la proximité des lieux de consommation me donne tant d'avantages.

(i) L'antique Halycar nasse sur la côte de l'Asie mineure en face de VWe de Cos; on y construit des vaisseaux pour le Sultan.

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Cette prétention, quelque exagérée qu'elle puisse paraître au premier abord, n'est cepen^ dant pas une bravade dans la bouche du maître de l'Egypte. Nul doute que si les dix millions de feddans^qui étaient cultivés lors delà conquête de Sélim I, étaient encore aujourd'hui remués par les bras de l'homme, et que cet immense mouvement agricole eût lieu sous l'impulsion d'une énergie aussi soutenue que celle de Méhémed-Ali, nul doute, disons-nous, que cette terre promise ne pût porter un coup mortel aux cotons de l'Amérique. Que faudrait-il pour cela? Un système d'irrigation bien entendu qui pût rendre Tespérance du cultivateur indépendante des caprices du Nil , et une réforme administrative qui, tout en forçant au travail le fellah naturellement paresseux , l'affranchit de l'arbitraire du fisc et de la rapacité de ses agens. Ce ne sont pas là des obstacles invincibles, et Méhémed-Ali en a surmonté de plus sérieux; mais cette volonté si puissante pour l'exécution , est sans force contre le désir d'une gloire hâtive, et d'un pouvoir sans bornes, pour lesquels le Pacha dévore l'avenir et sacrifie toutes les ressources de l'Egypte.

Alexandre-le-Grand est le héros favori du vice-roi. Ayant appris qu'il existait un résumé des historiens de ce conquérant, il ordonna 1. i4

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qu'on lui fît venir cet ouvrage de France. Nous étions présens quand on le lui apporta; des arabesques d'or ajoutaient à l'élégance de ce beau volume, sur lequel Thouvenln semblait avoir épuisé les ressources de son art.

— Dans combien de temps pouvez-vous me donner ce livre-lk traduit ? demanda-t-il à un de ses interprètes.

— Dans six mois.

—C'est trop long, reprit le Pacha avec vivacité ; et saisissant aussitôt le yataghan d'un de ses khawass , il a bientôt partagé le riche volume

en trois.

— De cette manière vous pourrez vous mettre trois au travail: il me faut la traduction dans deux mois.

Et moi aussi, nous dit Méhémed- Ali, je

veux que les évènemens qui ont rempli ma vie soient racontés aux hommes. Chaque jour je dicte à mon A:ia^/è (secrétaire) une partie démon histoire , et c'est merveille comme un fait en appelle un autre et comme une foule de circonstances que j'avais oubliées , viennent ^e retracer à mon souvenir.

Admirez, ajouta-il après un instant de silence, combien Celui qui sait tout est impénétrable dans ses desseins. On m'a raconté qu'Alexandre et Ptolémée étaient Macédoniens , et

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moi aussi je suis de la Macédoine. Notre pays devait donc donner trois fois des maîtres à l'Egypte; mais ma puissance s'étend beaucoup plus loin que la leur dans cette contrée, et j'espère, avecl'aidedu ciel, reconnaître un jour si, comme le croit votre Charapollion, les Pharaons sont arrivés jusqu'aux sources de ce Nil béni de Dieu.

Notre conversation dura plus d'une heure; la physionomie du Pacha s'était animée, et nous éprouvions un charme inexprimable à écouter cet homme extraordinaire s'abandonnant à son naturel causeur et curieux, et mêlant plus d'une fois les traits d'une ignorance naïve aux observations d'un esprit fin et pénétrant. Après qu'on nous eut servi le café d^ns des zarfs ornés de diamans, le vice-roi se leva, et nous prîmes congé de lui, en lui annonçant notre départ pour la Nubie.

— Allez, dit-il, parcourez sans crainte toutes les parties de mon gouvernement; partout tous trouverez aide et protection.

EOTPTE KT KUBII.

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