‹ L'Égypte et la NubieChapitre 20 sur 25 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Mp«rt da Ciîrei -^ Douane du Vieuz-Cûre. — Haoiir*

de »oy»ger en Egypte. — Pyramide d'el Keddab. — ChaDgemens aDDuels de l'Egypte. — Aepect du pay*.

— Sakie». — Beny-Souef. — Fayoum. — OlivicA. — Arbre de Fidimin. — Rosiers. — Chasse. — PerUris du désOTl. — EI-Djarabia. — Cheikh- S eId<Abau-Oiatr.

— Ramadaii. — Ehamsîo. — Fabrique de sucre à Beît* Hébémcd-el-Eouloar. — Couvent de la Poulie. -^ Hioyeb. — Chevaux turcs. — Beny-Hassau. — Ranmonn. — RafBaerie de sucre, — Uehiouy. — Acbmanneya. — Fabriques desalpflre.— CaUcombea deTonneb-ei'Djebel. — Nasii-Beny-Remrad. ~- Hanhiout. -• Recrutement.

Après de longs retards, jours inséparable d'un voyj pûmes enûn , le ad févri de Boulak, Bientôt nous pf devant le Vieux-Caire, où n seidement le temps nécessa la douane le tezkerè dont teurs , et qui devait nous e l^s choses se passèrent au t de la douane, mais un des gardes, dont cette

^xeioption gratuite ne faisait pas le compte , essaya de nous la faire acheter. Nous quittions à peine le rivage lorsqu'il nous ûï signe d'arrêter de nouveau; furieux de voir que ses signaux ne nous empêchaient pas d'appareiller, il se jçta dans une petite barque et se mit à notre poursuite en proférant d'horribles menaces. Le sang-froid avec lequel nous accueillions toutes ses imprécations, avait porté sa rage au comble , et long-temps , malgré la brise qui fraîchissait et qui l'exposait à voir chavirer sa frêle embarcation, nous pûmes nous amuser des démonstrations furibondes de cet homme, dont 1^ marche supérieure de notre cange finit par nous délivrer.

Nous commençâmes alors à examiner, avec plus de soin que nous n'avions encore eu le temps de le faire, le matériel et le personnel de notre expédition.

Notre cange longue , étroite, effilée , gréée , ou plutôt chargée de deux énormes voiles latines , venait de nous donner une preuve de la vitesse de sa marche. Sur l'arrière était construite une chambre assez grande pour que deux matelas y trouvassent place , assez élevée pour qu'on pût y demeurer commodément assis. C'était dans^cette chambre qu'endurés de nos livres , de nos armes , de nos effets^

Îàl4 EGYPTE ET HUBIE.

les plus précieux , nous passions la nuit et la plus grande partie de la journée.

Devant la chambre, une tente faite de nattes^ et de branches de palmier, servait tour-à-tour de salle à manger pour nous , et de chambre à coucher à Mahmoud et à deux domestiques Barabrahs que nous lui avions donnés pour aides ^ enfin la cuisine , installée en plein vent au pied du grand mât , servait de ligne de démarcation entre notre habitation et celle de nos dix matelots qui occupaient l'avant.

Nous avions eu le soin de faire au Caire des provisions de biscuit, de riz , de sucre, etc., et nous trouvions presque toujours moyen de nous procurer la viande, le laitage et les divers objets de consommation dont nous avions besoin chaque jour.

Tant que le soleil était élevé à l'horizon , nous naviguions soit à la voile, quand le vent était favorable, soit en nous faisant remorquer par nos gens, qui tiraient la corde le long du rivage. Lesoirvenu,nousnous arrêtions près de quelque village, et la cange demeurait jusqu'at matin, amarrée à un pieu fixé en terre.

Tels étaient à peu près notre équipage et notre manière de voyager; tels sont le plus souvent ceux des voyageurs qui remontent; le Nil.

EGYPTE ET NUBIE. a l 5.

Le lendemain de notre départ , nous avions, laissé, derrière nous les pyramides de Gizeh et celles de Sakkara. Celles de Dachour achevaient de disparaître a l'horizon , quand nous arrivâmes au village d'El-Gouttoury , à une lieue à l'ouest duquel, s'élève la singulière pyramide diEl Keddab ( la fausse ) que sa forme plus aiguë et sa fabrique particulière distinguent entièrement de toutes les autres. Cette pyramide ne présente pas une masse de piçrres recouvertes d'un seul revêtement; elle a d'abord été construite sur de petites dimensions , puis a reçu des enveloppes successives y dont chacune, à mesure qu'on détruit celle qui lui était superposée, présente une construction parfaite. Les pierres qui forment la masse de ces enveloppes sont taillées grossièrement, et jointes seulement avec de la terre, tandis que les revêtemens maçonnés à la chaux offrent une surface dressée avec le plus grand soin. Quatre des enveloppes de la pyramide d'El Keddab sont aujourd'hui rasées au niveau au sol, et chaque jour on travaille à la destruction des autres , en les exploitant , pour en enlever les matériaux. La partie supérieure du monument n'existe plus , mais sa grandeur , dans son parfait état de conservation , devait être su-

2l6 lÉGTPrB ET NUBIE,

p^rieurç à celle des pyramides de Sakkarah.

lies variations périodiques qu'éprouve l'aspect de rÉgypte, suffisent pour expliquer la différence qu'on remarque dans les descriptions qu'en ont données les voyageurs, et il est vrai de dire que , pour bien connaître ce pays , il faut avoir assisté aux diverses métamorphoses qu'il subit, suivant l'influence des saisons. Durant \es mois de notre hiver, quand la nature semble avoir réservé pour ces climats toute la vigueur de sa végétation, l'Egypte tout entière ne forme, depuis Rosette jusqu'à Assouan, qu'une prairie délicieuse, semée de bouquets de palmiers. Quelques mois après ^ le paysage change; aux vertes prairies succèdent les moissons dorées; aux moissons, un sol nu, aride ,^ desséché , sillonné de crevasses profondes. Tout dépérit brûlé par l'ardeur du soleil, sur cette terre naguère si riante , où quelques troupeaux de buffles et de chameaux , conduits par de misérable^ fellahs, ont maintenant peine à trouver une nourriture insuffisante; quelques jours encore, et les dernières traces de la végétation disparaîtraient d'un sol converti en poussière. Mais le génie du Nil veille sur l'Egypte y et bientôt le vieux fleuve, sortant de son lit, couvre de ses ondes vivifiantes toute la surface du pays. L'Egypte n'est plus une

JÉGYmS ET NUBIE. ^l']

plaine poudreuse; c'est un lac immense à la surface duquel apparaissent des milliers d'iles liées entre elles par un réseau de chaussées à fleur d'eau. Enfin, quelques semaines après, le lac n'est plus qu'un marécage qui cède à son tour sa place aux champs cultivés.

Au milieu des changemens que l'Egypte éprouve chaque année , un trait constant demeure seul comme pour caractériser sa physionomie ; c'est la gracieuse végétation des dattiers, dont les élégans éventails offrent toujours leur ombré au voyageur, soit qu'il vienne de parcourir de fraîches plaines de verdure , soit qu'il ait traversé sous un soleil brûlant , des campagnes arides et desséchées.

L'aspect des rives du Nil en Egypte est toujours riant , mais fatigue bientôt par une désespérante uniformité. Ce sont partout des plaines unies, au bout desquelles les montagnes et le désert ; çà et là quelques groupes de palmiers qui indiquent des villages , comme en Grèce les lauriers-roses annoncent les ruissaux ; enfin , de loin en loin, la chaîne du désert libyque, ou celle des montagnes de la Mer Rouge qui viennent dominer le cours du fleuve, de leurs roches perpendiculaires. Encore n'est-ce le plus souvent qu'en se promenant sur le rivage, qu'on peut jouir de ce spectacle, car, pendant les

ai8 EGYPTE ET NUBIE.

basses eaux, les rives du fleuve, élevées à pic de douze à quinze pieds , interceptent entièrement la vue quand on navigue. Il arrive alors souvent que le terrain sablonneux des bords du Nil , crevassé par l'action du soleil et miné par les eaux , s'éboule tout à coup y quelquefois par masses considérables. Ces éboulemens, fréquens surtout aux approches de la crue, rendent la navigation très dangereuse , et il n'est pas rare de voir des bateaux périr , engloutis sous ces avalanches de terre.

Les roues creuses employées dans le Delta pour élever leau du Nil, et dont l'exhaussement des bords ne permet plus l'usage au-dessus du Caire, sont remplacées par des tambours supportai! tune longue chaîne garnie de jarres et mis en mouvement par des bœufs. Ces espèces de puits, appelés Sakies^ servent souvent à arroser des terrains très éloignés.

Déplace en place on voit aussi, disposées sur> l'escarpement du rivage et au-dessus Tune de l'autre, trois ou quatre machines à bascules, mues chacune par un fellah, et servant à élever d'étage en étage l'eau du fleuve, distribuée ensuite par des rigoles dans les champs^ voisins.

Malheureusement ce procédé assez ingénieux, pèche, en général, tellement sous le rapport de.

ÉGYPTH ET NUBIE. aig

Texécution j qu'une grande partie de leau aiosî élevée est perdue pour Fagriculture. On peut calculer que Temploi de ces machines, tout imparfaites qu'elles sont, a fait augmenter d'un cinquième l'étendue des terres cultivées (ï); et cependant qu'est-ce qu'un moyen aussi borné auprès du système d'irrigation qu'il serait facile d'établir en Egypte ? Sur cette terre infatigable, on voit se renouveler , pour ainsî^ dire chaque mois, les semailles et les moissons; le blé succède à l'indigo , les fèves au doura , Torge au coton. Le cultivateur n'a à redouter pour ses récoltes ni le froid, ni les orages , ni le manque ou la trop grande abondance des pluies. Le Nil, rien que le Nil, excité tout son intérêt. De la hauteur du fleuve dépend le sort du pays , la disette ou la richesse de l'année , ùHv de lui seul dépend l'arrosement des terres, et en Egypte, cultiver c'est arroser (2).

(x) Les terres cultivées ont été portées, par Temploi des sa> kies, de x,t 86,000 hectares à à, 400,000.

(a) Dans les terres complètement inondées , on se dispense presque -toujours de labour. Toute la culture consiste à semer sur la terre humide, dès que les eaux l'abandonnent. Dans celles qu'on veut préparer hors de la saison de l'inondation, on bouché lés crevasses occasionées par le dessèchement , ci on donne un >eul labour. Dans les rares occasions ou 00 se sert d'engrais , on emploie pour cet usage la fiente des pigeons, ou la terre imprégnée de nilre qu'on retire des. buttes de décombres.

220 EGYPTE ET rfVQI£>

Lorsque le gouvernement égyptien voudrs^ s'occuper sérieusement d'améliorations agricoles y il devra d'abord réparer et agrandir les canaux existans, et ensuite en augmenter le nombre. Nul doute qu on ne ppisse ainsi conserver des inondations^ une quantité d'eau sufiSsante pour arroser les terres ^ sans avoir recours à aucun procédé mécanique. La seule dépense importante à faire ppur cet objet serait la construction des écluses , car il n'y a pas de pays, où le terrassement se fasse à aussi bas prix qu'en Egypte.

Le 5 mars, nous atteignîmes Bpny-Souef, dont les élégans minarets se détachent d'une manière pittoresque, sur les massifs de verdiirç qui l'entourent.

Un khan fort remarquable, mais presque, ruiné , s'élève à quelques pas du fleuve, auprès, d'une filature de coton du vice-roi. Ce dernier. édifice a fort belle apparence et les ateliers y sont bien disposés. Un manège de huit bœu£s fait mouvoir quantité de machines venues d'Europe , mais dont on ne tire guère meilleur parti à Beny-rSouef que dans les autres fabriques. En Egypte 4 ce ne sont point les moyens d'exécution qui manquent , mais l'instinct d'ordre et de conservation. Les machines, en partie déran* gées ou réparées sans intelligence, menacent

EGYPTE ET KUBIE. 122 1

de se trouver bientôt tout*à-&it hors de service.

Le coton est mal préparé, le brin est cassant, il faut le rajuster sans cesse , et le fil noueux et rempli d'aspérités qui en résulte , ne pourrait servir pour les ouvrages un peu fins. Cest à peine s'il suffit au lissage des toiles grossières et de peu de valeur, à la fabrication desquelles il est destiné.

Chef-lieu du district qui porte son nom, Beny-Souef (^Ptolemaidon) ^ est encore assez important aujourd'hui, mais son commerce est presque entièrement ruiné. Sa population , qu'on peut évaluer à six mille âmes , végète misérable , et ses fabriques de tapis de laine et de couvertures, qui jouissaient d'une grande réputation , sont anéanties.

Beny-Souef est, comme toutes les villes égyptiennes , entouré et comme englouti au milieu d'énormes buttes de terre et de décombres. Cette ville, aussi bien que Behnése, a pris son nom , au dire des habitans , d'un combat à l'arme blanche qui eut lieu dans les environs (i). Lors de l'expédition française, elle dut, à sa position importante à l'embouchure d'une

(i) Benr-Souef, les enfans des sabres. Behnése ou Bem-Neitè, l€fl enFans de la lance.

aaa EGYPTE ET IfUBIE.

des branches du Bahr-Yousef (qsjisA de Joseph), de devenir la place d'armes de Desaix, pendant sa campagne dans la Haute-Egypte.

C'est aussi à cette position, qui en fait le lieu de passage obligé de toutes les marchandises du Fayoum, que Beny-Souef doit le reste d'activité commerciale qu'il a conservé. De tous les canaux de l'Egypte , le Bahr-Yousef est le seul qu'une impérieuse nécessité ait obligé le gouvernement d'entretenir avec soin , puisque c'est par lui que la province du Fayoum tire du Nil l'eau nécessaire à sa consommation.

Le Fayoum, oasis entièrement séparée de la plaine de l'Egypte , ne communique avec elle que par une étroite vallée , et sa position est tellement isolée, que son existence demeura ignorée des musulmans un an après l'entière occupation du pays.

Conquête de l'industrie humaine , le Fayoum doit aux eaux du fleuve amenées par la main de l'homme, d'avoir vu ses sables changés en champs fertiles. Les somptueux monumens élevés par le roi Mœris, en mémoire de son triomphe sur le désert, ont disparu; niais le plus grand de ses bienfaits existe encore, et sous le nom de Birket-Kéroun , le lac Mœris reçoit encore chaque année l'approvisionne-

ment d'eau du Nil qu'il répand ensuite dans toute la province pour la fertiliser.

Le Fayoum est la partie de l'Egypte où les oliviers sont depuis long-temps cultivés avec le plus de soin; et leurs produits forment une des principales branches du revenu de la province.

Les habitans du village de Fidimin montrent avec vénération un olivier antique , père, disent-ils, de tous ceux de l'Egypte, et auquel ils ne donnent pas moins de dix siècles d'existence. Cet arbre, qui produit, année commune, trois cent quatre-vingt-quatre oques d'olives (quatre cent quatre-vingts kilog.), est devenu pour les habitans une sorte de dieu fétiche ; ils le croient animé par un génie, et ce serait à leurs yeux un sacrilège que d'en couper une branche oumêmedele frapper. On les voit venir de temps en temps y attacher des cheveux, des morceaux d'étoffe ou quelques amulettes sur les^ quels sont tracés des caractères ou des paroles magiques; et selon les cérémonies dont cette action est accompagnée , elle doit disposer le sort en leur faveur, ou déterminer quelque maléfice contre leurs ennemis. Au surplus, Folivier de Fidimin est loin d'être en Egypte le seul arbre objet d'un culte superstitieux, et nous pourrions citer , parmi ceux qui jouis-

a24 EGYPTE ET NDBIE.

sentda même honneur, un antique sjcomore, objet d'une vénération spéciale pour les chrétiens coptes du Vieux-Caire, qui le couvrent d'offrandes du même genre.

Pour hâter en Egypte la propagation des oliviers y le vice-roi a promis d'abandonner aux principaux agens du gouvernement de vastes terrains exempts d'impôts, à condition que les deux tiers en seraient cultivés en oliviers; et cet encouragement, qui a déjà déterminé de grandes plantations , ne peut tarder d'avoir pour le pays des résultats avantageux.

Grâce à la fécondité du sol , l'arbre donne des fruits dès sa troisième année, et est en plein rapport après la septième. On peut calculer qu'il existe aujourd'hui en Egypte trois cent vingt mille pieds d'oliviers, dont quatrevingt mille environ en production au-dessus de Ja moyenne.

C'est dans le Fayoum que sont cultivés les rosiers destinés à la distillation de l'eau de rose. Dès la mi-février on cueille chaque matin les roses avant le lever du soleil , pendant qu'elles sont encore humides de rosée, et on les met immédiatement dans l'alambic pour empêcher qu'elles se sèchent ou s'échauffent en restant trop long-temps sans passer à la distillation. On peut évaluer annuellement ce produit à

EGYPTE ET NtJBIE. la 5

quatre cents quintaux de feuilles qui donnent quarante mille rôties d'eau de rose de diffé^ rentes qualités. Cette branche lucrative d'industrie n'a pas échappé au monopole: personne ne peut aujourd'hui distiller les roses ; et ceux qui les cultivent sont obligés de les vendre à bas prix au gouvernement (i).

Les vents du sud, qui soufflent ordinaire-r ment pendant les mois d'hiver, et les bancs du sables multipliés contre lesquels notre cange venait échouer, ralentissaient beaucoup notre marche. Pour en tromper l'ennui , nous nous faisions descendre à terre et passions chaque jour plusietirs heures à la chasse, fort abondante dans ces parages; nous rencontrions en très grande quantité des pigeons, des tourte-

(i) Un feddan planté en rosiers coûte soixante piastres pour impôt et frais de culture. Il produit après le déchet trois quin* taux de roses qui donnent trois cents bouteilles ou rôties d*eau de rose. Le prix du rotle (a) est ,

La première qualité . . 7 piastres, j On ne fabrique

La deuxième id 5 id. > pas dVssence de

La troisième id. . . . 3 id. | rose en Egypte. Le revenu annuel daFayoum^en céréales, peuiêtreéraloéà 75,000 ardebs de blé,

go,ooo id. d*orge auxquels il faut ajouter :

1 5,000 ardebs que lesfellahs détournent pour leur nourriture ou pour être Tendus en cachette.

(i) Le rotle cquivautà 144 drachme*.

ai6 iCTPTB ET HUBIfi.

relies, des oies, des canards, une espèce de van« neau (i) et une quantiré d*oiseaux aquatiques. Nous eûmes aussi plusieurs fois occasion de tuer iles perdrix du désert, plus petites que celles d'Europe et appelées dans le pays^€</a(*i)« Mais malgré la précaution que nous prenions de leur arracher la peau, leur chair était si dure, que nous dûmes renoncera ce gibier.

Nous parcourions alors la partie de TÉgypte la plus pauvre en tnonumens,et tien ne variait pour nous la monotonie du pays;ige , si ceu'eat de temps en temps la configuration des rochers de la chaîne arabique sinudant , dans leur forme bizarre, des débris de quai ou de tour; ou bien quelques tombeaux de santon, qui s'élevaient de temps en temps sur le sommet de la montagne et devant lesquels notre équipage ne manquait pas de réciter des prières.

Forcés de nousarréter à £I-Djarabia pour renouveler nos provisions, nous reçûmes à bord> la visite du cheikh Seîd-Abou-Ou]ar,Nazir de ce canton « dont il faisait la tournée pour percevoir les impots. Serrariah, près du monastère de la Poulie, était la résidence ordinaire du cheïkh; mais un ordre pressant, venu du

(i) Le vanQeaii arm4.

(a) Le tctiao ûlkata de LiDiBée.

fGTPTE KT WUBIE. «7

Caire, l'avait obligé de vcMiir lui-même, et saus sa responsabilité, hâter les renli*éesqiiK nialgffé tous ses soins, allaient encore bien lentement. Ce nVst pas atix individus que fe' gouverne* ment égyptien s'adresse potir racquifiement des taxes, mais aux Nazirs, vis-à-^vis desq'uetf il emploie la forcebrutalc jitôqu'àcequ ils aient versé dans la caisse du receveur de la province la cote entière des villages qu'ils commamient* Les Nazirs ne manquent pastie reporter sttries Cheikhs* el-beled les mauvais traitemens qu'on leur fait éprouver, et cetix-cî les reportent à leur tour sur les malheureux fellahs. Le goa** vernement ne s'enquiert ni comment, ni sur qui l'impôt a été perçu; il faut que le Nazir paie, peu importe comment il a réussi à se procurer de largeut. On sent à combien de vexations odieuses doit donner lieu ce mode violent de perception , dont le moindre incon^ vénient est de forcer celui qui a, à p»yet« pour <^uxqui n'ont pas. Déjà accablés sous le poids des impôts, les fellahs sont placés sans con* tr Ole, sans a^ncuii moyen de recours, sous le bâton de chefs subalternes qui, pressés de sa* tisfaire le gouvernement, ont pour eux moins de pitié que n'en aurait le gouvernement lui* même s'il se rendait compte, par ses propres yeux, de la misère de chaque individu.

aa8 EGYPTE ETirtfBiE:

ce J'ai vainement essayé^ nous dit Cheïkh-Seîd^ <c de me défaire de ma charge de Nazir ; le Pacha, « qui me croit riche, exige que je la conserve, et (c je me vois forcé d'exercer envers les fellahs de « mon district des actes de violence qui repu- « gnent à mes principes ; mais je ne puis faire <c autrement sans courir risque d'être dépouillé « et bâtonné moi-même. Combien , ajoutait^l , ce la conduite de Méhémed-AIi est différente de « celle des anciens Sultans ! Ceux-là suivaient « là voie de Dieu ; ils supprimaient les brance ches de revenu qui sont une honte et une c( abomination ; ils ne laissaient pas leurs sujets (c mourir de faim, et ils donnaient, par leurs mé^ (K nagemens envers les malheureux, une preuve a deleur profonde sagesse et de la sincérité de c< leur religion. Je voudrais bien savoir si la (( coutume qui sert de prétexte aux taxes qui <c nous écrasent doit son origine au Coran ou « à la Sunna ; ou si des musulmans doivent a obéir à une autre loi qu'à celle de notre saint « Prophète? Dieu est grand! ajoutait Cheïkh- « Seïd ; sa providence a voulu que cette diversité « de conduite servît à distinguer les hommes « sages des insensés. » Sur la demande de notre visiteur, nous nous empressâmes de lui donner une petite provision de poudre et de tabac; mais il refusa la pipe et le café. Nous

lÉGTPTE KT WUBIE. sdg

étions dans le mois de ramadan j et le soleil était encore élevé à l'horizon. « Si quelques-uns « des nôtres oublient de se conformer à leurs « devoirs religieux, nous dit-il, il faut au moins <c que les chefs leur donnent le bon exemple; « et avec l'aide de Dieu et de son Prophète , ils « rentreront dans la voie de la vérité, Inch' « j4llah(phise à Dieu)! »

En général , le ramadan s'observe avec beau- " coup moins de rigueur en Egypte que dans les autres parties de l'empire ottoman ; et sur les douze personnes qui composaient l'équipage de notre cange, il n'y en avait que trois qui se conformassent scrupuleusement au précepte de la loi.

La vue de nos fusils à piston avait particulièrement excité l'étonnement du Cheïkh : il les examinait avec l'attention la plus curieuse , et les louait avecune exagération dont nous eûmes l'air de ne pas comprendre le motif; puis il se prenait gravement la barbe, et la détonation de chaque capsule provoquait de sa part d'interminables Mach' Allah (i). Un de ses gens vint le prévenir que le soleil allait se coucher, et il se hâta de nous quitter pour aller joindre

(i) Expression de la plasTive admiration.

a3o egtfts et nubib.

son diner, mais non sans nous avoir fait pro« mettre d'aller passer chez lui une journée, k notre retour, juloux qu'il était, oit-il, de faire voir nos fusils à toute sa famille; ce quA faut toujours traduire en pareil cas, par, j;duux de s>u approprier un s'il en trouvait honnêtement l'occasion.

Le 9 mars, le soleil, qui s'était levé brillant, cessa, «'iprès quelques heures, de répandre sur la vallée du Nil sa lumière accoutumée. Une lueur blafarde éclaira bientôt seule Tatmosphère obscurcie et comme chargée d'un épais brouillard. L'air embrasé semblait se refuser à la respiration; une poussière subtile et suffocante pénétrait partout; noire peau était aride, nos poumons desséchés. Tantôt de brusques rafales courbaient, pour ainsi dire jusqu^à terrey la cime touffue des palmiers, en faisant voltiger dans l'espace des tourbillons de sable; tantôt le vent tombait tout à coup et pas un souffle d^air ne se faisait sentir; momens cruels pendant lesquels la chaleur était vraiment insupportable. Bientôt l'agitation du fleuve, dont les vagues soulevées rejaillissaient jusque dans n«>tre cange, nous obligea de gagner le rivage et de nous y amarrer fortement. C'est de là que nous pûmes contempler sans dangers réels, mais non sans en être accablés, le redoutable

iSgtptb et MUBie. a3i

khamsin (i) dnns tonte la grandeur et Teffrayanle siibliiinté «le son spectacle. Environnés dVpais nuages de poussière , ^nous demeurions souvent pendant plusieurs heures comme plongés dans Tobscurité jusqii*à ce qu^m nouveau tourbillon 9 déchirant tout à coup le voile, vînt rendre, pour quelques iustans, à ralmôsphère une transparence rougeâtre et sinistre* alors nous voyions se former à riiorizon d^é* normes trombes de sable qui sVIevaient en tournoyant jusqu^au ciel, tantôt demeurant immobiles, tantôt glissant avec ia rapidité de la flèche sur les plaines rases du désert, pour venir de nouveau fondre sur nous et nous replonger dans les ténèbres.

La tourmente dura deux jours entiers, après lesquels le ciel reprit cet azur éclatant, cette parfaite sérénité qui distinguent l'admirable climat de TÉgypte.

Nous profitâmes dti retour du beau temps pour gitgner le hameau voisin de Beît-Mébémed* «1-Koufuur , afin d*y réparer nos avaries et de reconstruire notre tente qui avait été enlevée

(i) Ce vent est appelé hhamnn (cinqonnte), parce qu'il ae •oufBe presque jamais que pendant les cinquante jours qoi ai oisineni l'équinose du printemps.

La durée de chaque ouragan esl le plus ordinairement de trois }onrs.

23a £GTPT£ £T NUBIB.

par la tempête. Nous visitâmes dans ce village une fabrique de sucre à laquelle on apportait, de plusieurs lieues à la ronde, les cannes destinées à être converties en cassonade et à alimenter ensuite la raffinjerie de Raramoun. Il est difficile de rien imaginer au-dessous du triste état de ce misérable établissement; deux cylindres de bois déformés , mis en mouvement par un bufjQe , y écrasaient à demi les cannes dont le suc était reçu dans les restes d'une barrique enfoncée en terre. Il passait de là dans deux ou trois chaudières de cuivre, établies , comme tout le mécanisme, dans une hutte en feuilles de palmier, où nous avions peine à nous tenir debout , et dont nous nous hâtâmes de sortir, à demi suffoqués par la fumée.

Le 1 1 , nous découvrîmes la montagne des Oiseaux {Djebel -el-Teir), ainsi nommée à cause 'des nuées d'oiseaux qui ont choisi pour demeures les crevasses de ses flancs escarpés. Au sommet de cette montagne , qui s'élève à pic sur la rive orientale , est construit le couvent de la Vonlie (Deïr-el'Bakkarah). Quelques religieux, ayant aperçu de loin notre cange, descendirent au bord du fleuve pour faire un appel à notre charité. Jadis opulent, le monastère de la Poulie n'est plus occupé que par quelques pauvres moines coptes qui ne se soutiennent

EGYPTE ET NUBIE. ûSJ

quô par les aumônes des passans. La misère a réduit; depuis peu d années, leur nombre de vingt-deux à huit, presque tous borgnes ou aveugles* Une chapelle sur les murs de laquelle sont peintes des figures de saints de la plus grossière exécution, et où se trouvent à peine les accessoires nécessaires aux cérémonies du culte; une cellule étroite et n'ayant pour meu^ blés qu'une natte, pour ustensiles qu'une jarre et un goulé ; voilà la triste retraite où ces moines concentrent leur vie, trouvant peutêtre dans le désert qui les entoure et dans les campagnes riantes que leur offre l'autre rive du Nil, un contraste allégorique entre leur existence dans ce monde et celle qu'ils attendent dans l'autre.

Cependant, quelque affreux que soit ce séjour, il ne paraissait pas encore aux premiers solitaires chrétiens digne des rigueurs de leur vie ascétique, et le seigneur d'Anglure, pèlerin champenois, qui visita ce couvent vers la fin du quatorzième siècle , nous apprend que «c'est « là qu'avait d'abord habité saint Antoine quand « il fut premièrement ermite; mais que ce lieu (c était trop délectable pour faire pénitence ; qu'il « était trop près dû fleuve et des lieux fréquen- « tés , et que Dieu manda par un ange à son

^54 icTivK n irimai.

c s«'mleur d'aller^ habiter un antre lîêu dans « le désert, k Xro\^ journées dti Nil. »

Un tombeau de santon el des plaines couverlen de riches moissons nous annoncèrent rapproche de Minyeh, une des principales villesde la provinceqni porteson nonî.Bâti avec quelque élégance, Mînyeh(/ft/am) offre des rues bien conpées, plusieurs mosquées assez belles et des bazai^où règne encore quelque aciivilë. Une filature de coton, constniite sur le mé|ne plan que celle de Beny-Souef, y a été nouvellement établie. I^s colonnes de granit et de porphyre qu'on voir dans une des mosquées de Minyeh ont fait supposer à quelques voyageurs que cette ville était lantique Cjjuypolis; mais Topinion générale admet Cherri, comme répondant d'une manière plus précise à remplacement de celle-ci.

Au moment de notre arrivée , le Mèmour, entouré de ses Mamionks richement vêtus/ venait de faire dresser un divan sur les bords du fleuve; il arrivait d'une tournée dans sa pro* vince, et, conformément à fusage universel* lement adopté en Orient, il faisait promener ses chevaux à petits pas, précaution sans laquelle on assure qu*ils seraient infailliblement attaqués de tranchées, alors même qu'ils ne sont pas échauffés par leur course. Tous ces

lâGTFTR ET VVVIM. a35

chev)»iix avaient les quatre pietk blancj;, ce qui rehaussait singulièieiii^il leur valeur aux yeux de lenrniaitre.

, Ou sait eu effet toute Timportance que iea musulmans attarhent aux pieds de leurs cbe* vaux. SHis ont seulemeut du Biéme côté un pied de derrière et un pied de devant blancsy ils sont très }>eu estimés, car, dans et' cas, i\% ne doutent pas que ce suit un vice de nature qui indique de mauvais jarrets. Du re&te toutes les variétés de couleur dans le manteau de tdî auiuj»l,8ont pour les Orientaux Tobjet d'une étude particulière d'autant plus importante ^ qu'ils croient y trouver le pronostic des évè« nemens que le ^ort réserve au cheval et à son maître.

Impatiens d'arriver aux premiers monumena Pharaoniques, si rares depuis le Caire, nous nous hâtâmes de quitter Minyeh^ et le lendemain nous vîmes enfin se développer sur les flancs dé la chaîne arabique la ligne des hypo» g/kes de Beny-Hassan.

Ce bourgi qui dut être autrefois une ville con* sidérable, comptait, au temps desMamlouka; une population de trois mille âmes environ ; il fut détruit par Ibrahim, qui se vengea du pil«* lage dexquelques*unes de ses barqvieS par lea habitans, en faisant maMacrtf les hMMMi

Îi36 EGYPTE RT NUBIE.

et en dispersant le reste de la population. La place de Beny-Hassan est aujourd'hui marquée par une trentaine de tombeaux antiques taillés dans le roc à mi-côte de la montagne qui, en cet endroit, arrive jusqu'au fleuve. Des portiques élégans , puis des portes chargées d'inscriptions hiéroglyphiques , enfin des «ailes soutenues par plusieurs rangs de colonnes et qui donnent entrée , tantôt par des ipuits, tantôt par des galeries inclinées, dans les salles inférieures où reposaient les corps embaumés: voilà de quoi se composent la plupart de ces demeures funéraires. Au fond de quelques-unes soïit, dans une niche, trois statues assises , taillées dans le roc. Toutes sont ornées de peintures représentant divers sujets et dont les couleurs ont en quelques endroits conservé une admirable fraîcheur. Deux de ces salles sont remarquables par des colonnes qui offrent le véritable type du vieux dorique grec, et appartiennent au règne d'Osortesen II, Pharaon de la xxiii« dynastie (Tanite), et remontent dès lors au neuvième siècle avant Jésus-Christ. Malheureusement la main de la barbarie a épargné un bien petit nombre de ces monumens , et à peine en est-il deux ou trois qui n'aient à reprocher qu'au temps les dégradations qu'ils on^éprouvées.

EGtPffi BT IIUBIE. 1237

On distingue parmi eux, à Télégance du portique qui le précède, l'hypogée d'un chef administrateur des terres orientales de THeptanomide , nommé Néotph ; sur les tableaux du plus haut intérêt qui le décorent, on remarque plusieurs captifs pris par un des fils de ce Néotph, et qui offrent tous les caractères des Grecs ioniens. On les voit présentés à ce chef par un scribe royal qui tient en même temps une feuille de papyrus sur laquelle est relatéer la date de la prise et le nombre des captifs, qui était de trente-sept.

Des escaliers construits de pierres noires et compactes , qu'on trouve fréquemment englo- Jbées par d'assez grosses masses sphériques dans les rochers calcaires de Beny-Hassan , condui* saient du fleuve aux principaux de ces hypo-gées, mais ils sont aujourd'hui presque entiè* rement détruits.

Au-dessus et vers le milieu de la ligne des hypogées, est une caverne dont l'entrée seule est travaillée de main d'homme. Après s'étré glissé quelque temps à plat ventre , on arrive, à travers des couloirs étroits, à une salle asseas. vaste dont les parois'sont formées de stalactites fort dures* Le sol est dans cet endroit couvert, à une grande épaisseur, de substances momifiées réduites- en poussière, qui semblent prot

^SB iCTPTE ET miBIB.

Tenir âe salles supérieures d où elles se semient échappc^esà truvers l(\s tissures dti rocher. Miuis là le passage se rélix^cil an point de rendre impossible une exploration plus lointaine. U existe aussi dans krgrolte et à quelques p^is de Fenltée un autre passage étroit à demi obsliué par des ossemens de bœufs et de chameaux f blanchis et dépouillés.

11 est probable que Inexistence de cette grotte se raitac be à la découverte faite près de là par Cliampolliiin, dans la montagne Arabique, d'un petit temple creusé dans le roc, commencé sousTotfamosis IV el continué par Mandoue!, Pharaons de la xviii® dynastie. Ce temple, dédië^ à la décikse Pascht (la Bubastis ou Artemis de» tirées et la Diane des Romains), rst entouré de plusieurs sépiUtures de chats sacrés (i).

Devant le temple, aussi bien que dana la plaine entre la montagne et le Nil, sont d'im-^ menses dépôts de momies de chats, pliées dans 4es nattes, entremêlées de quelques chiens, et è peine recouvertes de quelques pieds de sable. Ainsi, à côté des temples, à côté des cadavres 4essécbés du prince, du prêtre, du guerrier, riPposent les restes des animaux qu^ib ont chéris ou adorés; et des ibis, des chiens, des*

(i) Oa isil i|«t 1« chat éitil csmacri à mwtf

iGTPTB BT NBBIS. aSg

chats 9 partagent avec les roonuroens et avec rhomme, ce simulacre d'immortalité que les»

anciens Égyptiens savaient donner à tout ce qui se rattachait à leur vie ou à U^urs croyances. .

Les cris de joie de notre Mahmoud noua ap* prirent que nous approchions de Raramoun, sa patrie. Il nous demanda la permission de tirer, en signe de réjouissance, nos fusils et ces pistcdetSt et une décharge de mou>queterie> ac* conipagnée cl s liouras de tout Téquipage, an* nonça auxhahitansde ce bourg qu'il leur arri*» vaitun compatriote.

Pendant que les, nonibreux amis de notre interprète s'occupaient à le fêter, nous, allâmes visiter la rafiSnerie de sucre qui, depuis quelques années, est établie à Raramoun. Un Maltais, M. Antonini , auquel la direction en était confiée, nous la fit examiner dans tous ses détails*

Cet établissement , le seul de ce genre qui existe en Egypte, est bien disposé, et cependant Tinfériorité de ses produits est telle, que le com* merce du Caire préière aux sucres de Rara<-.

moun, les dernières qualités des raffineries dlLurope.

La défense expresse^ faite parle Pacba» d'em* ployer pour le raffîn^ÇCt 1^ sang et les matières animalesi comme impuires et proscrites par 1«^

a4o iôYPTE ET irUBIfii

Prophète, est la cause de cette infériorité. La raffinerie de Raramoun avait, dans l'origine , donné de beaux produits; mais le fanatisme se souleva contre la méthode par laquelle ils étaient obtenus, et arrêta pour toujours Tessor de cette branche d'industrie.

Nul doute que sans cette ridicule opposition les raffineries se fussent multipliées, et que Tap-^ provisionnement de sucre de tout le Levant n'eût été dévolu à l'Egypte, par le fait seul du voisinage du lieu de production.

On doit s'étonner que , tourmenté comme il Test par la manie des fabriques , Mëhémed-Ali , qui a osé heurter de front les préjugés religieux pour la fondation d'une foule d'établissemens , et principalement pour celui de l'école d'anatomie d'Abou-Zabel , n'ait pas eu le courage de <léfendre contre eux les raffineries , Tune de ses plus utiles introductions. Cette condescendance est d'autant plus singulière, que, tout en cédant sur un point aux exigences du fanatisme , le Pacha n'a pas craint de leur résister en attachant à la raffinerie de Raramoun une distillerie derhum. Cette fabrication, à laquelle on n'a pas apporté d'entraves, donne de meilleurs résultats que celle du sucre; seulement on est très souvent forcé de changer les ouvriers qui y ^ont einployés ; l'usage imoiodéré qulls font du

rhum anéantit en peu de temps toutes leurs facultés.

A une demi •lieue environ de Raramoun est Mélaouy, Tantique Hermopolitica-Philace^ qui a , pendant long-temps, succédé pour l'imporfance à Achmouneyn ( Hermopolis Magna ).

Mélaouy se trouve maintensfnt isolé dans les terres, par suite d'un changement de direction dans le cours du Nil , et cette position peu favorable lui a fait préférer Minyeh pour cheflieu de la province.

On chercherait vainement à Achmouneyn quelques vestiges des monumens qui décoraient ■ la ville superbe, sur les ruines de laquelle a été élevé ce bourg, ruiné lui-même aujourd'hui.

Ce que le temps et le fanatisme avaient respecté, rignorance et la cupidité l'ont détruit , et les magnifiques débris d'Hermopolis Magna ont servi à construire une fabrique de salpêtre.

FueM. Sait, consul-général d'Angleterre, apprenant qu'on allait porter le marteau sur les ruines de la ville d'Hermès, demanda grâce pour elles au vice-roi , qui, par considération pour le représentant britannique , promit que des ordres allaient être expédiés pour arrêter sa destruction. Mais, vain espoir! tout fut abattu; et il ne reste plus rien maintenant du portique admirable regardé comme le plus beau modèle 1. i6

24^ £CTPT£ £T SUBIK.

de Tarchitecture égyptienne. A peine peut-on distinguer, au milieu des buttes de décombres qui signalent la place de l'antique cité , quelques-uns des soubassemeus de ces colonnes ra-^ sées au piveau du sol , autour desquels gisent çà et là des débris de style grec d'un riche travail , échappés par hasard au gouffre dévorant du four à chaux. Si le despotisme brutal des Mamloucks interdisait à la science la connaîssaiice des monumens que le temps avait épargnés, il les respectait du moins, et les conservait pour la postérité. Mais qui pourrait dire le nombre de ceux qu'ont vus disparaître à jamais les courtes années du règne de Mébémed-Âli?

Singulière manie que celle d'un homme qui fait faire t pour son compte, des recherches d'antiquités, qui entasse des momies dans un magasin, et ne trouve d'autre moyen de soulager les malheureux fellahs, du redoublement de charges donjt il les accable , que de leur doBOer à exploiter comme carrières, les raonumensy au lieu de montagnes^ seulement parce que cela est pli|s commode! Achmouneyn, Cheîkh-Abadé, Koft, Syout, Eléphantine, et tant d'autres cités, sont aujourd'hui veuves des monumens que l'armée française y admira encore, il y a moins d'un demi-siècle. Honneur au moins k la France, à cette patrie des arts^qu^: peut se glorifiser d'en

JÉi&YFTÈ ET WUPIE. a 43

avoir conservé les modèles! Et si l'ioipéritie ou la fatalité ont fait évanoui r pour nous, en Egypte^ le» espérances de la politique, la science au moins a conservé son trophée, et la DescriptUm de V Egypte j pour étrç la seule conquête qui soit restée à noti^ patrie, n'en est pas moins immortelle.

NouveHement établie , la febricatipn du sal* pétre par évapdration à Taiir libre y est devenue pour le Pacha une branche importante de re** venu. M. Baffi f chimiste romain , introduisit en 1 8^4 cette industrie , possible seulement sous le oiel toujours serein de l'Egypte, et à laquelle les buttes de idéccmibres^ dont le pays est coxxr veFÈ^ oSktAt un idiment inépuisable. En quelques annfées, des salpétrîères furent établies d'après sa méthode,» à Hermopolis, au Vieux-Kaire, à Bedreehin , près de SaUarah , et dans plusieurs autres endroits.

Ces salpétrîères consistent eli plùeieurs rangs de bassins de maçonnerie disposés sur un terrara iiicliné ; les terres sur lesquelles on veut opérer, sont déposées dans le rang supérieur , puis agitées avec de l'eau qui , diargée de salpêtre , passe finsceessivement dans chaque rang de bassins en s'éporant peu à peu-, et finit par donner en s'évaporant, sans autre secours que

^44 iCTPTE £T irUBlE.

celui des rayons du soleil , des cristaux déjà I un assez grand état de pureté.

On compte aujourd'hui en Egypte six grands établi ssemens destinés à cette exploitation; ils produisent annuellement plus de vingt mille quintaux île salpêtre , dont il se fait en Europe d'importantes expéditions (f).

C'est à Hermopolis que, suivant Hérodote, se trouvaient réunis les ibis embaumés. Cepen^ dant, on n'a encore rien découvert jusqu'ici qui vienne confirmer cette assertion . Mais à quelques lieues de là, près du village de Tou« neh-el-Djebel ( Tanis) , existent des sépultures telles que les décrit cet historien.

Pendant la journée que nous avions passée à visiter les ruines d'Achmouneyn , M. Antonini avait eu la complaisance d'envoyer prévenir des Arabes deTouneh-el-Djebel,et lelendemain^ en arrivant au pied de la montagne, nous trouvâmes l'entrée, des catacombes déblayée. Une belle et grande table hiéroglyphique, taillée dans le rocher, et devant laquelle étaient quatre colosses récemment mutilés , servait de portique à cette nécropole, que le sable du désert envahit chaque jour davantage, et qui finira bientôt par y disparaître ensevelie.

(i) La seule sa Ipétrière de Bcdrecbln a fourni, ea iSîi^ 8,Soo quintaux.

* ^ ' EGYPTB ET I9UBIB. a45

Des galeries spacieuses , élevées, régulières et d'une longueur de plusieurs lieues , au dire des habîtans, s'étendent sous la montagne; leurs parois sont creusées de niches de diverses grandeurs, dans lesquelles sont des tpmbeaux de pierre, scellés en plâtre, où gisent des momies de singes. En d'autres endroits, des portes larges et élégaDGiment taillées au ciseau, donnent entrée dans des chambres de toutes les grandeurs, remplies de jarres de terre cuite , également scellées en plâtre. Chacune de ces jarres contient quatre ou cinq ibis , ou une trentaine d'œufs, et leur nombre est incalculable. Elles encombrent , soit entières, soit par fragmens , le sol des galeries à une hautetir considérable* Nous passâmes plusieurs heures à parcourir les routes souterraines de Tounehel-Djebel ; enfin lassés du monotone spectacle de ces chambres remplies de jarres , nous nous décidâmes à revenir sur nos pas^ sans en avoir atteint l'extrémité.

Quelques heures d'une navigation favorable nous conduisirent de Raramoun à Nasli-Beny- Hemrad, où nous, ne pûmes, à notre grand regret, trouver 4 faire des provisions. Le cheïkhel-beled , chargé par le gouvernement de percevoir les impôts arriérés , s'emparait du montant des< moindres objets réalisés par les fellahs qui

cachaient tout ce qu'ils pouvai^it avoir. Ce percepteur éCait d'autant plus rigoureux dans l'exercice de ses fon étions , qu'un de ses confrères venait de recevoir cent coups de bâton pour aiioir osé écrire au Mèmour que son village avait été trop fortement imposé. Aussi les fellahs avaient beau user de ruses et de protestations pour se soustraire à ses exécutions , il ne leur laissait de repos que lorsqu'il leur avait tout enlevé. Du reste, il faut le dire, la mauvaise volonté des cultivateurs force souvent les chefs de village, de recourir à la violence poiiir obtenir le miri, même de ceux qui sont en état de l'acquitter, et ce qu'il n'est pas sans intérêt de remarquer, c'est que le caractère de ces peuples était le même dès les temps les plus anciens. — a Un Egyptien rougirait , dit Ammien M arceUin , s'il ne pouvait montrer sur son corps de nombreuses marques qui témoignent de ses tentatives pour frauder les droits». Lçs Français » qui s'étaient également aperçus de cette répugnance, avaient pris le parti d'emmener les cheîkhs ou de camper devant le village et à ses dépens, jusqu'à ce qu'il eut payé Fimpôt; et l'un de ces deux moyens ne manquait jamais son effet

Il se fait à Naslî-Beny^Hemrad un grand comcnerc^ de ghilèéj sortes de galettea composées

de mattè^eâ fécales y pétries et séchées au soleil ; la rareté de bois en Egypte fait employer ce combustible pour le feu de l'âtre ou du four. Cette pauvre industrie n'a pas été négligée par le fisc , à qui n'échappe rien de ce qui peut rapporter de l'argent ; il i/est si petits profits y si minces avantages , qu'il n'ait enviés et ravis aux malheureux fellahs, et la fabrication dès gfaillé a elle-même été. érigée en monopole.

C'est partout un * temps heureux pour tes matelots, que celui où souffle un vent favorable , mais pour \eÈ matelots du Nil , c'eist le signal d'une joie particulière. Les manœuvres nécessaires pouf profiter de la brise sont à peine terminées, qù'e le bouffon en titre de la cange, coiffé d'un botmet en poîl de chakal avec plusieurs queues pendantes, s'arme, en guise de tambourin, d un grand vase de terre cuite, sans fond, recouvert d'un seul coté par une peau fortement tendue, sur laquelle il frappe avec les mains eo chantant un air monotone. Un autre musicien l'accompagne avec une double flûte , faite de deux roseaux réunis , et remarquable par des sons aigres et criards. Cette discordante harMohie captivé pendant de longues heures l'atfetrtion de l'auditoire , qui témoigne sa satisfaction en hiêSLtït sajféf c'est*^à*dire en frappant dei mains en cadence.

a48 EGYPTE ET IfUBIE.

Les sons de cette musique nationale attiraient souvent leshabitans de quelques villages, qui venaient le soir danser au clair de lune sur le rivage , auprès de la cange, et nous rappelaient par leurs groupes pittoresques, les scènes

antiques de la vie pastorale.

Le sommet deDjébel-Abou-Feddah, qui domine la rive droite du Nil , signale de loin Manfalout, dont il n^est éloigné que de quelques lieues. Notre navigation avait été heureuse jusque là; mais en arrivant sous la montagne, une rafale subite fit tout à coup pencher notre cange qu'elle emplit d'eau à moitié. Nos matelots se bâtaient de serrer les voiles quand une seconde rafale, fondant sur nous pendant cette manœuvre, nous enleva un homme qui travaillait au haut de la grande vergue : nous le crûmes perdu; heureusement il eut la présence d'esprit de serrer fortement un cordage qu'il tenait à la main , et après avoir été quelques instans balotté au-dessus de l'abîme , il réussit à saisir de nouveau la vergue et à regagner le bord sans accident.

Quant à nous, heureux d'être échappés sains et saufs à un danger qui occasionne chaque année^ au même endroit, la perte de nombreux bateaux, nous nous^mpre;ssâmes,de gagner à la rame, la rive opposée, où nous eûmes tout le

temps de vider l'eau de la cange, et de faire sécher nos provisions au soleiL

Des aimés saluèrent notre arrivée à Manfalout; elles accoururent au rivage dès qu'elles aperçurent notre barque , et nous donnèrent , au bruit d'une musique bien peu supérieure à celle de nos gens, le spectacle de leurs danses licencieuses. L'institution des aimés, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, a traversé toutes les révolution&de l'Orient; elle a résisté aux rigueurs de l'islamisme envers les femmes, et une fête ne serait pas complète en Egypte, chez les chrétiens comme chez les musulmans , si les aimés n'y étaient appelées. Elles sont divisées en chanteuses et en danseuses. Les premières apprennent, avec les règles du chant, celles de la poésie , et improvisent des chansons quelquefois fort remarquables. Les plus distinguées des aimés fréquentent les harems où on les paie chèrement; les autres sont appelées chez les particuliers, dansent dans les rues, ou enfin parcourent les villages , et il est rare que les voyageurs ne soient pas accueillis par les chants et les danses de ces artistes nomades.

Manfalout {Manbaloi) forme vers le sud la limite de l'Egypte moyenne {El Ouestanjr\ connue des anciens sous le nom d'Heptanomide , et composée, comme l'indique son nom, de sept

%^0 EGYPTE ET irOBIE.

nomes ou préfectures. Les rues de cette ville sont étroites et tortueuses , ^es maisons mal construites et ses bazars misérables; sa population peut être évaluée à cinq mille âmes, parmi lesquelles on compte deux cents familles coptes, etunévéque de cette religion; on distingue la maison des habitans qui ont fait le pèlerinage de la Mecque , à quelques sentences du Coran qjui entourent Timage de la sainte Kiabë y peinte en vert ou en rouge au-dessus de ta porte.

Manfalout, située sur la rive gauche du fleuve , perd chaque année de son importance. Le Nil, en changeant de lit, a miné le sol élelré et friable sur lequel reposaient ses maisons de terre, dont plus d'un tiers a été emporté par l'inondation de 1829. Les crues suivantes, moins élevées, ont occasioné de moindres ravages, mais les fondeniens d'un grand nombre de maisons sont mis à nu à trente pieds ail-dessûa du fleuve , et elles ne devront pas tarder à être entraînées à leur tour. Il est facile de reconnaître que, vis4-vîs Manfalout, le Nil baignait autrefois le pied de la chaîne arabique (Djebel* Abou- Feddah ), et que les terrains cultivables , larges de plus d'une demi-lieue , qui s'étrendent maintenant sur cette rive, ont été abandonnés par lui, dans sa marche progressive vers foùest. Ces

EGYPTE ET IfDfilE. %5l

tertaiiii^) d'alluvion nouvelle, sont faciles à distinguer en Egypte, à leur peu d*élévatiou audessus du niveau des basses eaux, et ne devront,, par la suite des siècles, leur exhaussem^tit qu'aux couches successives du limon que le Nil dépose à chaque crue.

C'est à Manfalout que nous nous décidâmes pour la première fois à endoi»$er le costume musulman, à la grande satisfaction de nos gens, et surtout de Mahmoud, dont Tamour-propre souffrait infiniment de notre mise étriquée et sou vent plus que négligée. Nous n'eûmes qu'à nous applaudir de cette détermination ; car notre nouveau costume produisit encone plus d'effet que n'attendait notre intei^rète. Partout, dans nos promenades, dans les villes, les fellahs se hâtaient de descendre de leurs montures, et s'éoartaient pour laisser passer Sélim-Effendi et is«MÛLl-££Pendi ,. noms qui nous avaient été donn es par nos matelots en échange des nôtres qu'ils avaient trop de difficulté à prononcer. A la ouriosité fatigante et indkci^ète qui poursuivait notre habit européen, avait succédé le respect le f^us humble, la plm parCsiite soumission. Il n'é-^ tait pas jusqu'aux chiens, hôtes aulssi nombreux; qu'incommodes des moindres bourgades de^ l'Oi^ienty qui, au lieu de poursuivre de leum

5a BGYPTB ET NUBIE.

aboiemens notre costume étranger, ne semblassent joindre leur hommageàrhommage général.

Notre reïs vint nous prévenir qu'il y avait chez le Nazir un médecin français, et nous nous hâtâmes de nous y rendre. Il faut avoir été long-temps absent de son pays ; il faut avoir senti combien est triste l'isolement du voyageur depuis long-temps séparé de ses compatriotes, pour comprendre le plaisir que nous causa la rencontre de M. Chédufaut.

Attaché à l'armée de Méhémed-Ali en qualité de médecin. M. Chéâ"faut était venu à Manfalout pour les opérations de la conscription, et il composait à lui seul tout le conseil de révision. Les hommes, enlevés pour le service militaire, étaient dans l'origine conduits au Caire, et c'est !à seulement qu'avaient lieu la révision et les réformes. M. Chédufaut aurait , s'il faut l'en croire, fait comprendre le premier au Pacha, la nécessité d'envoyer dans chaque département un médecin européen chargé de congédier immédiatement les hommes incapables de servir, afin d'éviter aux malheureux fellahs un voyage long et pénible, et au gouvernement des frais considérables.

Malgré cette amélioration réelle, le mode de ^ conscription est encore en Egypte à peu prè$

ÉGYPTBBT irOBIE. a 53

aussi défectueux que possible: une superstition jusqu'ici invincible s'est y dit-on , opposée à ce qu'il soit établi des registres de naissance , seul moyen d'établir pour le recrutement un contrôle fixe. Il est inconcevable que^éhémed^Ali n'ait pas cherché à détruire ce funeste préjugé, qui ne tient du reste en rien aux principes de l'islamisme, et à rétablir une institution aussi , utile, et qui a déjà existé dans le pays. Makrizy nous apprend en effet que le khalife Moawia, fils d'Abou-Sofyan, avait établi près de chacune des tribus arabes domiciliées en Egypte, un homme chargé de prendre note de la naissance de tous les en fans de l'un et de l'autre sexe et des divers hôtes qui venaient s'établir avec leur famille dans chaque tribu. Cet employé cpmmuniquait jour par jour ses renseignemens au divan ou bureau militaire, et l'on inscrivait dans le bureau le nom des nouveau-nés et des nouveaux hôtes. Faute de registres dé naissance,toutestaujourd'hui, pour la conscription, laissé au hasard et à l'arbitraire. Une levée est-elle ordonnée, les gouverneurs s'occupent de répartir à peu près entre les villages la quantité de conscrits à fournir ; puis , pour rendre la mesure exécutoire , ils envoient le plus secrètement possible lès Albanais irréguliers atta-chés à leur service , pour enlever le nombre

!1^4 À6TPTE ET NUIII^.

d'hommes exigé. Dès que ia présence de ces agens est signalée sur quelque point , les cuU tivateurs prennent la fuite, et les soklats les poursuivent au travers des champs cultivés qui sont foulés aux pieds des ch^evaux, et ruinés dans toutes les directions. Enfin f après une ou plusieurs battues, les Albanais obtiennent le nombre de prisonniers déterminé par l'autorité. Mais malgré les ordres précis qui sont donnés y et souvent même répétés à coups de bâton j la plupart des malheureut dont où s'est emparé , sont toujours des enfans, des vieillards ou des hommes peu propres au service qui, moins agiles à fuir, doivent nécessairemeat être pris les premiers.

Tous les hommes que les irréguliers €mc capturés, sont conduits enchaînés à la vUle la plus voisine, et là emprisonnés jusqu'à ce que le médecin les ait examinés. La visite terminée, ceux qui sont jugés impropres au service sont renvoyés chez eux , mais ib n'y sont pas sitôt arrivés qu'il s'agit de les remplacer; une noù^ velle battue a lieu, ils sont repris et reconduits à la ville pour subir une nouvelle visite, et par conséquent une nouvelle réforme, et cette cérémonie se réitère souvent plus de ving^ fois avant que le nombre soit complet. Pendant lotit ce temps les récoltes sont ravagées , les cbam^

EGYPTE feT MtJBlE. aSS

l*est^t sans culture , et souvent^ quand les travaux commencent à reprendre , la saison de la moisson ou celle des semailles sont passées , et les produits d'une année entière sont perdus. Qu'on juge par là quelle somme énorme un soldat coûte au Pacha avant même d'être rendu sous les drapeaux. Yainément les fellahs se reftiseraient-ils ^ sous prétexte de réformes pré^ cédentes, à suivre les agens dû recrutement. Le bâton et au besoin le ^abre sont là pour les y contraindre; et il faut en convenir, le moyen de remédier à ce grave inconvénient est bien dif&cife à trouver. On a dmis le principe essayé de ilonner des certificats de réforme ; mais indépendamment des erreurs auxquelles ce mode donnait lieu , la phipart des agens ne sachant pas lire, il arrivait que les fellahs qui, par leur âge ou leurs infirmités, étaient certains d'être réformés de nouveau, donnaient leurs certifioats à leurs parens ou à leurs amis, et oane trouvait plus de conscrits.

L-àge et les infirmités graves sont les seuls motifs d'exemption. Ni le mariag<e ni une famille: nombreuse à soutenir ne sont admis comnae excuse , et on a vu dans Une levée six frèrea mariés, laissant plus de trente personnes sans ressources, déclarés bons pour le service , et arrachés tous les six à leurs famiHes.

Sa 56 EGYPTE ET NCBIE.

Tel est l'amour des fellahs pour les champs qui les ont vus naître, qu'ils préfèrent leur misérable retraite de boue où ils meurent de faim, au métier de soldat et aux promesses d'être bien habillés et bien nourris; et l'horreur qu'ils éprouvent pour la nouvelle organisation militaire est si grande, qu'il est très commun de les voir s'arracher les dents de la mâchoire supérieure et même s'injecter de la chaux dans les yeux, pour se soustraire à la conscription à laquelle ils préfèrent même la cécité, misère si commune eu Egypte, qu'ils sont comme familiarisés avec elle. Yaïuement a-t-on mis à mort plusieurs de ceux qui étaient reconnus coupables de s'être volontairement mutilés. Ces moyens préservatifs ne continuent pas moins d'être mis en usage.

Le recrutement venait alors d'avoir lieu aux environs de Manfalout, et Tintérieur de cette ville offrait l'aspect le plus déchirant. Les femmes des malheureux pris pour le service parcouraient les rues tout le long du jour, la figure et les vêtemens souillés de boue, s'arra<* chant les cheveux, se frappant la poitrine et poussant des cris aigus. Soutenues par leurs amies qui criaient elles-mêmes, elles s'arrêtaient devant les maisons où elles connaissaient quel* ques femmes , et celles-ci s'empressaient de les

EGYPTE JET IfDBIE. aS^

rejoindre pour former ensemble de lugubres concerts de lamentation. Le moment du départ arriva.

Environ trois cents conscrits, enchaînés deux à deux y furent tirés de la prison ; les coups de bâton des gardes les eurent bientôt forcés à prendre leurs rangs, et la caravane commença à se diriger vers le fleuve. On ne saurait mieux comparer ce triste cortège qu'à une chaîne de condamnés se mettant en route pour les bagnes. Un silence profond, une résignation admirable , étaient la seule réponse de ces infortunés aux barbares traitemens dont on les accablait ; les femmes , se précipitant sur leurs pas, poussaient d'affreux hurlemens, elles vomissaient mille imprécations contre le Pacha, et se jetaient avec fureur sur les gardes pour embrasser encore une fois ceux qu'elles ne devaient plus revoir. Pendant ce temps , les chefs de l'escorte , impassibles au milieu du tumulte,, faisaient gravement défiler leur troupe, sans paraître seulement s'apercevoir de ce qui se passait autour d'eux. Bientôt on atteignit le bord du Nil, et pendant qu'on entassait les conscrits dans les barques pour les diriger sur le Caire , le rivage offrait une scène de confusion et de désespoir inexprimable. Enfin , les barques mij. 17

'i68 EGYPTE ET NUBIE.

rent à la voile; alors, pendant que la plupart des femmes, hors d'elles-mêmes, se livraient aux actes d'une douleur insensée , quelques-unes , plus fortes ou plus courageuses que les autres , se réunirent pour suivre à pied , sur le bord du fleuve, le triste convoi, et chargées de leurs en fans, se mirent en route seules, sans vivres, sans ressources, décimées en route par la fatigue et la faim. Ces femmes arrivent ainsi à la suite de chaque troupe de conscrits au camp , vers lequel leurs maris sont dirigés , et construisent près de là des huttes de terre où elles vivent de la part que le soldat peut retrancher de sa ration pour les nourrir. Chacun des camps du vice-roi est ainsi entouré d'un autre camp plus nombreux peuplé de femmes et d'enfans où la misère et bientôt la prostitution qui en est la suite, viennent étaler ce qu'elles ont de plus hideux.

Profondément indignés de l'affreux spectacle que nous avions sous les yeux , nous nous demandions comment l'Europe avait pu décorer du nom de civilisation un pareil régime, et comment elle pouvait se faire illusion sur sa durée éphémère; comment elle pouvait croire à la stabilité de cette administration dévoratrice qui attaque jusque dans leur source tous les

EGYPTE ET KUBIE. aSg

ëlémens de prospérité du pays^ et dissipe en une semaine le produit de toute une année.

Sans doute les fellahs sont aujourd'hui trop abrutis pour que Méhémed-Ali puisse craindre, pour le moment, une révolte sérieuse; d'ailleurs, ils sont sans armes, mais les villages se dépeuplent, et le sable envahit chaque année des champs naguère fertiles. En enlevant à la terre les derniers bras qui lui restaient pour les armer d'un mousquet, le vice-roi voit déjà cette terre devenir à son tour avare envers lui, et lui refuser son secours. Les produits de l'Egypte diminuent tous les ans , car, que peuvent faire les femmes, les vieillards et les enfans qui restent seuls pour la culture des terres? Que feront-ils surtout sous un gouvernement qui leur enlève le fruit de leur travail, et les condamne à mourir de faim auprès des moissons recueillies pour lui seul. Non , tant que ce sys* tème d'égoîsme compact et dévorant sera continué; tant que le souverain persistera à exploiter dans son intérêt seul , et sans songer à son peuple, toutes les ressources du pays, il n'aura pas commencé l'œuvre de la civilisation de l'Egypte, et les princes, dont l'imprudente politique aura cru voir dans les Egyptiens une nation , dans l'alliance de son gouvernement une alliance durable , s'apercevront trop tard

260 EGYPTE ET BftJBIË.

qu'ils ont fondé sur le sable , et placé leur espoir dans un édifice miné de toutes parts, et dont chaque jour avance la ruine.

EGYPTE »T NOBIE. a6l

Page 1