CHAPITRE Vra
Grotte de Samoun. — £1-Hamrah. — Syout. —Son commerce. — M. Massari. — Révision . — Désertears. — Marché d*esclaves. — Lear prix. — Abyssiniennes. — Nécropoles de Syout. — Zawyet«el-Deîr. — Eunuques. -^ Aboutig. — Kaou-el-Kebîr. — Cheîkh-Haridy. — Opium* — £1-Akbmym. — Son commerce. — Djirgeh. — Moutons de Djirgeh. -— Le père Tomaso. — ^ Madfonneh. — Abydos. — Ses antiquités. — Crocodiles. — Zagzag. — Samhoud. — Farchout. — Hou. — Cheîkh-£mir-Durrar. — Kéneh. — Bardaks de Kéneh. — Hassan-Bey. — Seîd-Husseîn. — Oasis d'el-Ouah. — Denderab. — Ses antiquités. — Son commerce. •— Combat do Beooad« — Koft.
Vers le soir nous quittâmes Manfalout et nous traversâmes le fleuve pour aller visiter la grotte de Samoun , immense dépôt de corps momifiés, peu connu des habitans eux-mêmes et qui n'est encore indiqué sur aucune carte.
Arrivés à £l-Mahabdeh, village situé à une demi-lieue du fleuve et à trois heures au-dessus de Manfalout, nous nous rendîmes chez le Rachef qui nous accueillit avec une extrême
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politesse, et s'occupa de nous procurer un guide pour notre exploration. Un fellah qui, déjà plusieurs fois , avait pénétré dans la grotte de Samoun, nous fut signalé comme le seul homme capable de nous diriger dans ce labyrinthe. Malheureusement il venait d'être mis en prison et devait y rester jusqu'à l'entier paiement du miri. Sur nos sollicitations, le Kachef permit qu'il nous accompagnât, à condition toutefois qu'il serait à son retour remis en prison et qu'il lui paierait le prix de sa journée, npn pas, comme nous l'avons su depuis, en à*compte de sa dette , mais à son profit personnel. Maître de faire de son prisonnier l'usage que bon lui semblait, il nous l'avait prêtéj et il était bien juste que le Iruit de sa complaisance lui appartint.
Le village d'El-Mahabdeh est éloigné d'un peu plus d'un quart de lieue de la chaîne arabique, et les bas-fonds qui occupent la plus grande partie de cet espace ont été , au moyeu de quelques digues, convertis en étangs qui conservent de l'eau presque toute l'année. Toute la montagne est d'une affreuse aridité; nous employâmes plus d'une heure à en gravir péniblement le flanc, au pied de rochers verticaux qui nous obligeaient à de longs détours. Parvenus sur le plateau, il nous fallut nous
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diriger vers le nord«est, pendant le même espace de temps , avant d'arriver à un trou irrégulier qu'on rencontre à fleur de terre ; c'est là l'ouverture de la grotte.
Le rocher calcaire fort dur qui forme la masse de la montagne, contient , dans toute cette partie de la chaîne , des noyaux noirâtres siliceux parfaitement sphériques, du diamètre de vingt à soixante centimètres, qui, successivement détachés des flancs du rocher, se trouvent réunis en assez grand nombre au fond des ravins , et semblent autant d'énormes boulets. Sur le plateau , on trouve épars à la surface du sol, ou réunis en monceaux plus ou moins considérables, de beaux cristaux transparens rhomboïdaux , entièrement semblables au spath dislande, et jouissant comme lui de la double réfraction, et étincelans de mille feux aux raycms du soleil. L'abondance de ces cristaux augmente à mesure qu'on s'éloigne du fleuve.
Rien ne signale l'entrée de la grotte de Sar moun , creusée dans le cœur de la montagne par les seules mains de la nature et que quelques pierres suffiraient pour boucher. L'ouverture qu'on rencontre dans le rocher peut avoir trois mètres environ de profondeur verticale. Arrivé au fond de cette espèce de puits , on se trouve dans une caverne naturelle, inex-
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tricable dédale de salles et de couloirs fort bas pour la plupart et qui se croisent dans tous les sens et à toutes les hauteurs. Il faut, pour pénétrer plus avant, quitter tous ses vétemens» faute de quoi on courrait risque de demeurer accroché par quelque pointe de rocher, lorsqu'on se glisse péniblement de couloir en couloir, en rampant sur le ventre. On traverse ainsi une suite de salles irrégulières plus ou moins vastes, plus ou moins élevées , séparées par des cloisons de stalactites de la même nature que celles de la grotte d'Anti-Paros. Jadis brillantes, ces stalactites sont aujourd'hui recouvertes d'une couche épaisse de suie grasse et luisante qui suffirait pour faire penser que cette grotte a été le foyer d'un vaste incendie , si les amas d'ossemens calcinés sur lesquels on se traîne n'en fournissaient une preuve suffisante, aussi bien que l'odeur de fumée qu'on y respire encore , mêlée à celle plus infecte que répandent des myriades de chauve-souris, habitans de ce sombre séjour.
La tradition du pays, d'accord avec ces traces, ne permet pas de douter que le feu n'ait été mis dans la grotte de Samoun ; qu'il soit le résultat de l'imprudence ou de mauvais desseins, toujours est-il incontestable qu'il y a brûlé sourdement pendant plusieurs années.
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C'est à cet incendie qu*on doit de pouvoir pénétrer aujourd'hui dans ces vastes catacombes, et il en faudrait maintenant un nouveau pour qu'on pût aller plus avant , car , après un quart d'heure de marche , on voit succéder aux ossemens réduits en cendres, des restes de momies d'abord à demi consumés , puis mieux conservés à mesure qu'on s'avance davantage.
C'est un triste et bizarre spectacle que celui de ces débris altérés par le feu , de ces cadavres calcinés que vos pieds achèvent de réduire en poussière, ou qui, demeurés suspendus sur quelque anfractuosité du rocher, laissent pendre sur vos têtes leurs membres décharnés ou les lambeaux de leurs linceuls. On est frappé d'une sorte de terreur lorsqu'on voit la flamme des torches s'approcher de ces linges imprégnés de résine; lorsqu'on pense qu'une seule étincelle suffirait poiu* allumer à l'instant un nouvel incendie, dont l'imprudent qui l'aurait provoqué serait infailliblement la victime ; puis, lorsqu'au fond d'une étroite galerie sans issue on rencontre les cadavres de quelques malheureux que l'avidité ou peut-être le besoin de chercher un asile conduisirent dans [ces tristes lieux, et qui, faute de pouvoir retrouver leur route, y sont morts dans les angoisses de la faim et du désespoir, le cœur se serre involon-
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tairement. L'idée des mille détours qu'on a parcourus et dans lesquels on peut s'égarer soimême, vient se réunir à celle de cette mort affreuse. Il semble alors que ces voûtes fuoèbres pèsent sur vous de tout leur poids, qu'elles vous séparent de l'existence, et Ton ne se sent dégagé de cette espèce d'oppression , que lors^ qu'on aperçoit les premiers rayons du jour apparaître de loin à l'entrée du souterrain.
Les momies humaines et celles des crocodiles forment la presque totalité de celles qu'on ren* contre à Samoun. On en trouve cependant quelques autres, ainsi que des ossemens de divers animaux , parmi lesquels Cuvier a reconnu des vertèbies qui ont appartenu à des squales^ sans qu'il soit possible d'imaginer ni à quelle époque, ni par quelle série de circonstances, les débris de ces énormes poissons ont pu être ensevelis dans cette grotte, éloignée de plus de cent lieues de la Méditerranée.
Les momies humaines sont régulièrement rangées par lits, alternativement croisés l'un sur l'autre. Toutes sont soigneusement enveloppées de linges et de bandelettes; mais sans peinture comme sans cercueil. Quelques-unes ont de petites feuilles d'or collées sur le front sur la poitrine et sur les pieds et les mains.
Quant aux crocodiles , les plus grands (et l'on
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y en rencontre de dix mètres de longueur) sont de même individuellement enveloppés d'une telle quantité de linges qu'on en chargerait plusieurs bâtimens j tandis que ceux qui n'ont que de trente à cinquante centimètres sont réunis au nombre de quinze ou vingt dans de petits ballots alongés , formés de feuilles et de branches de palmiers; enfin des ballots semblables contiennent les plus petits et jusqu'à des œufs de crocodile , réunis en masse par une sorte de résine et agglutinés avec des noyaux de dattes, des fruits inconnus, des feuilles de sycomore , des serpens de toutes les tailles , des grenouilles, des lézards, enfin des hirondelles ^ en nombre pour le moins égal à celui des œufs* Le nombre de ces momies est incalculable ; les salles en sont remplies, et c'est avec la plus grande peine qu'on parvient à se glisser dans l'étroit espace qui reste entre les voûtes et ces énormes monceaux de cadavres qui finissent par obstruer entièrement le passage , et empêchent de pénétrer plus avant. On pourrait , sans risque d'être taxé d'exagération , porter à plusieurs centaines de mille le nombre des momies qu'il est permis maintenant d'apercevoir, et il a dû en périr bien davantage dans l'incendie de cette grotte dont rien ne peut encore faire présumer les limites. La partie qu'il est aujour-
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d'hui possible de parcourir peut avoir une demi-lieue de profondeur.
En retournant au village , nos guides nous racontaient Thistoire de l'origine de la grotte et celle des malheureux dont nous y avions rencontré les cadavres.
Il y a bien long- temps , nous disaient- ils , qu'un insigne magicien mogrebin vint dans le pays avec sept chameaux, et engagea six fellahs à se joindre à lui pour enlever un trésor qu'il connaissait, promettant d'abandonner à chacun d'eux un chameau chargé d'or, et de se contenter du septième. Il conduisit ses compagnons au désert, et s'étant arrêté au lieu où est aujourd'hui Tentrée du souterrain , il força par ses enchantemens le rocher à s'ouvrir, et envoya les pauvres fellahs sous la terre pour chercher de l'or. Déjà six chameaux étaient chargés; mais comme ils retournaient pour, prendre la charge du septième , l'infâme magicien alluma, par ses charmes, un immense incendie sous leurs pas , et les fit périr, emportant tout seul le trésor. '
Depuis ce temps , on n'entendit plus parler de lui; mais pendant quatre années, une épaisse colonne de fumée sortit de la grotte, en s'élevant jusqu'au ciel; et lorsque enfin on put y pénétrer, on ne trouva plus que les corps
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desséchés des malheureuses victimes de ses maléfices.
Notre exploration, terminée y nous nous hâtâmes de regagner le fleuve , pour profiter du vent favorable , à l'aide duquel nous parvînmes à gagner, dans la nuit, le village d'El-Hamrah, qui sert de port à Syout , l'antique Lycopolis. On remarque à £1-Hamrah un vaste magasin du gouvernement, récemment construit, et destiné à rassembler les produits de la Haute-Egypte , qui sont ensuite dirigés sur le Caire ou sur Alexandrie, pour satisfaire aux engagemens commerciaux contractés par le vice-roi .
Syout, capitale du Saïd ou Haute-Egypte, et la ville la plus importante après le Caire et Alexandrie, a cependant considérablement perdu depuis la destruction des Mamlouks. Elle était alors le séjour habituel des Beys mécontens ou chassés du Caire , auxquels elle offrait par sa position un asile sûr contre leurs rivaux plus heureux. Située au pied de la chaîne libyque et à une demi-heure du fleuve^ auquel elle est jointe par une digue qui reste à sec, même dans les années de forte inondation , Syout offre de loin un aspect gracieux et varié ; les environs sont occupés par de nombreux jardins , et sa campagne y est admirable de ferti* lité.
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Des rues plus larges et plus propres que ne le sont ordinairement celles des villes de TÉgypte, des places publiques, des bazars, une fabrique de coton , le palais du gouverneur , et surtout deux superbes mosquées, ornent l'enceinte de Syout. Un bain public d'une beauté remarquable s'élève au milieu de la ville : il a été construit aux frais du Defterdar-Bey , et les colonnes de granit qui le décorent intérieurement ont été apportées de Denderah. Les revenus de ce bain sont affectés à l'entretien d'une mosquée, qui a été également construite aux frais de Defterdar, et qui lui est contiguë.
L'état de délabrement dans lequel sont en Egypte, et en général en Orient, la plupart des mosquées, est d'autant plus étonnant, que presque toujours les fondateurs avaient eu, comme le Defterdar, la précaution de construire à côté , soit un bain, soit un bazar, soit quelque autre établissement productif, dont le revenu était affecté à leur entretien ; mais la mauvaise foi des administrateurs, ou les exactions des gouvernans , ont été telles , qu'il est bien rare que le produit de ces fondations pieuses n'ait pas été détourné, ou affecté à d'autres usages; 6t sur trois mosquées dont l'existence remonte à plus d'un siècle, il est
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rare de ne pas en rencontrer au moins deux écroulées ou menaçant ruine.
Le commerce de Syout a beaucoup diminué depuis que le monopole exercé par le vice-roi a détruit les avantages que trouvaient à venir en Egypte les caravanes du Dar-Four qui y" arrivaient plusieurs fois Tannée, et qui se dirigent maintenant le plus souvent sur les régences barbaresques ; cependant cette ville ai encore conservé quelques relations avec les contrées du sud , et surtout avec le Kordofal et le Sennâr, provinces soumises au vice-roi.. Les habitans musulmans ou chrétiens de Syour,. se livrent presque tous à des professions industrielles, et on peut évaluer sa population ax plus de vingt mille âmes.
M. Massari , médecin napolitain attaché à Chérif-Bey, Moudir du gouvernement de Syout, nous accueillit de la manière la plus affectueuse. Nous lui apportions de Stancba des houvelles de la famille de sa femme à laquelle , en cette considération , il voulut bien nous présenter; nous fumes d^autant plus sensibles à cette faveur que , vieil habitant de l'Egypte, le docteur avait sur ce point toute lasusceptibilité orientale et que, seuls entre tousles voyageurs de notre connaissance, nous^^ pûm^ jouir de cet avantage.
Madame Massari portait le gracieux costume des dames arabes^ auquel sa jeunesse et sa beauté ajoutaient un charme nouveau. Coiffée d'un fess autour duquel un tchewrè ( mouchoir) de crêpe rose, bordé de festons d'or et roulé avec élégance, formait un léger turban, on voyait ses beaux cheveux noirs, lisses sur le front, tomber en tresses nombreuses sur ses épaules. Un large pantalon de mousseline brochée, serré autour de la cheville , se dessinait avec grâce au-dessous d'une robe étroite , mais fort longue, ouverte sur le devant , et fendue des deux côtés jusqu'au dessus du genou; les manches étroites , ouvertes jusqu'au milieu de l'avant-bras , et dont l'extrémité retombait presque jusqu'à terre, laissaient apercevoir celles d'une large chemise de soie. La robe était découverte carrément jusqu'au-dessous de la gorge, que dissimulait avec coquetterie un mouchoir de mousseline blanche brodée d'or; des babouches rouges, également brodées d'or , dans lesquelles étaient enfermés de jolis pieds nus, et un shall noué négligemment autour de la ceinture , complétaient cette toilette orientale. Ce costume séduisant qu'accompagne de la façon la plus piquante un voluptueux abandon , plaît encore davantage chez les femmes qui , comme madame Massari , savent mêler la
grâce européenne à la négligence orientale.
Bien que M. Massari ne fût pas attaché au service du vice-roi, il avait été chargé par son patron Chérif-Bey de la visite des conscrits de Syout. Sous le titre de médecins, cardans l'Orient, tout Européen dont la profession n'est pas connue , doit nécessairement être médecin , nous accompagnâmes M. Massari dans son inspection.
Au milieu d'une grande cour s'élevait un bâtiment, primitivement destiné à servir de magasin, et métamorphosé en prison depuis la levée des nouvelles recrues. C'est dans ce réduit obscur que les malheureux conscrits étaient renfermés; on les fit sortir un à un , les uns complètement nus,, les autres à peine couverts de quelques haillons. Un de ceuiç qui attira le plus notre attention, était un beau jeune homme aux formes athlétiques, qui s'était arraché deux dents et avait aussi cherché à se mutiler le pquce droit, lioais ce doigt n'ayant pas entièrement perdu son jeu , le conscrit fut déclaré bon pour le service; seulement, pour le punir d'avoir voulu s'estropier , on lui appliqua préalablement cinquante coups de bâton sur le dos.
La visite terminée, on relâcha ceux que des infirmités par trop graves, rendaient absolument incapables de servir , et on les chassa à I. j8
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coups de courbach. Les autres, réunis deux à deux par des menottes faites de deux pièces de bois y jointes par de grands clous soigneuse^ment rivés , furent enfermés de nouveau pour être plus tard conduits sous bonne escorte au Caire ou à Alexandrie.
Un chef de bataillon , commandant des cinq cents hommes qui formaient la garnison de Syout , assistait avec nous à la visite de recrutement de M. Massari. On amena devant lui un déserteur que les Bédouins venaient d'arrêter. Sommé de déclarer pourquoi il avait quitté son régiment, s'il manquait de quelque chose, s'il avait été puni injustement : — «c Non^ repondit-il froidement , mais il était écrit que je devais déserter. — Tu savais bien que tu recevrais cinq cents coups de courbach et que tu ne pouvais échapper. — C'était écrit. Dieu est grand ! — et il fut impossible d'en tirer d'autre réponse,
La justice est sommaire en Orient, aus$i l'exécuteur fut-il appelé sur-le-champ. C'était un vieux soldat de la garnison , connu par son habileté dans ces sortes d'expéditions, et dont Tinipartialité ne s'était jamais démentie en faveur de personne ; en attendant que son tour pût venir, il était en possession d'exercer son adresse sur le dos de ses camarades. Il s'avança
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armé de rinstrument du supplice: à sa vue^ un éclair terrible brilla dans les yeux du malheureux déserteur; ses traits se crispèrent convulsivement , puis ils reprirent leur expression accoutumée. Il baissa la tête sans rien dire , se dépouilla de ses vétemens et se coucha le ventre contre terre. Un cri de do^leur se fit entendre en même temps que le premier bruit du courbach; puis ce fut tout. Le patient tenait entre. ses dents serrées la manche de son habit y et sans ses mains qui semblaient chercher un point d'appui, sans ses pieds qui frappaient la terre par un mouvement involontaire, on aurait pu le prendre pour un cadavre. L'exécuteur compta un, deux, trois Nous intervînmes, et en notre Êiveur l'ofËçier voulut bien réduire la peine à cent coups que nous voulûmes voir administrer jusqu'au bout, pour nous assurer que le nombre n'en serait pas augmenté après notre départ.
La bastonnade est ordinairement en Egypte la seule peine infligée ai^ déserteurs ; seulement le nombre de coups augmente chaque fois qu'ils sont repris et conduits à leur corps; et cela s'est renouvelé jusqu'à dix fois pour quelques-uns. On avait essayé dans le commencement de fusiller ceux qui étaient pris en état de récidive ; mais on s'est aperçu que ce moyen
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violent n'arrêtait pas les désertions, et on y à renoncé : — a Que peut-on me faire ? répondait un soldat qu'on menaçait de la peine capitale pour avoir quitté quatre fois son régiment: me tuer? tant mieux, je ne serai plus bâtonné... tout sera fmA... Allah Kérim! (Dieu est miséricordieux!)» Les caravanes du Sennâr et surtout celles du Kordofal, qui, plusieurs fois l'année, arrivent à Syout , y ont fait établir un marché d'esclaves assez important. Ces malheureux à demi-nus, le corps frotté d'huile et luisans comme de l'ébène polie , étaient exposés en vente autour d'une vaste place, séparés par lots comme des marchandises , suivant les maîtres auxquels ils appartenaient. Il fallait voir les chalans les examiner , soulever négligemment la lèvre supérieure de celui-ci, pour voir ses dents et sa langue, entr'ouvrir avec ses doigts l'œil de celui-là , flairer ses oreilles ou tordre ses coudes , et sourire satisfaits ou secouer la tête d'un air mécontent , après cette dégoûtante visite. Pendant qu'on les faisait ainsi se lever, se baisser, marcher, tousser et étendre leurs membres , eux nous regardaient en souriant et ne paraissaient nullement fâchés de se voir exposés en vente comme des animaux. Le cœur se serre, à l'idée des souffrances qu'ont dû éprouver ces infortunés avant d'arriver à cet
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état d'insensibilité , dernier degré de dégradation auquel puisse descendre l'espèce hunolïiine. Trois cas prévus par les lois musulmanes entraînent la résiliation de la vente d'un esclave: chekkheFy s'il ronfle; madjnoun ^ s'il est somnambule; el'bowlf s'il pisse au lit. Ces vices doivent être signalés . dans les trois jours qui suivent l'achat et l'acquittement du prix. Si le Djellab (marchand d'esclaves) soupçonne qu'il y a mauvaise foi de^la part de l'acheteur, il peut exiger que l'esclave soit déposé dans une maison tierce, pour y subir l'épreuve pendant les trois jours. Il est entendu que si on en a abusé, le marché ne peut jamais être annulé (i).
(i) Voici le prix ordinaire des esclaves dans l^iotériear de TÂfrique et à Syout ou au Caire :
(a) TelaUy enfans des deux sexes qui ont trois pans de hauteur, en mesurant depuis la cheville jusqu'à l'oreille. . . .
(a) Rouba^i f enfans de quatre pans
(a) Khomassi , enfans de cinq pans
(a) SeeUissi , enfans de six pans.
DAHI L*nrTilIID>l
SN PIUTIU?
de 80 -à xoo de 100 à x6o de x8o à 300
à. ffTOVT.
SH riiSTBXS.
de i5o à aoo de 3oo à 400
de Soo à 600
I garçons , de 700 a 800 filles. . 900 (a) Ces noms lignifieat d% trois, de quatre, de cinq y de six.
2'jS EGYPTE ET NUBIE.
L'affluence des caravanes a rendu le nombre des femmes publiques encore plus considérable à Syout que dans les autres villes de TÉgypte. Plusieurs beautés cuivrées del'Abyssînie, aussi remarquables par la régularité de leurs traits que par Téle'gance de leurs formes , se promenaient dans la ville, parées de riches vêtemens, la figure découverte, le cou et la tête ornés de plusieurs rangs de sequins. La plupart d'entre elles sont esclaves et appartiennent à des djellabs qui les laissent jouir d'une entière
Ces quatre qualités d'esclaves ne peuvent » vu la difficulté de connaître leur âge , être désignés que par leur taille.
dmraty garçons de quinze à vingt
ans
Takherty filles qui ont la gorge
naissante*
Naët^ filles qui ont la gorge for-
' mée.
Kasser, femmes de dix -huit à
vingt - cinq ans
Oumni'Sekir, femmes qui ont eu
un enfant
Oumm-Tanè, femmes qui ont eu
deux enfans
Ousta, femmes qui ont déjà Tha*
bitude du ménage. . . .
Mourda^ nourrices
DANS L'iSTÊBIZIIB
SS PIABTHBS.
de i5o à a5o de 600 à 800 de 5oo à 700 de 3oo à 400 de aSo à 3oo de i5o à soo
A STODT.
de a5o à 3oo
B> PXà8T&BS;
de 400 à Soo dexoooàiaoo de 900 à zooo de 600 à 700
de Soo à 600
de 400 à 5oo
de zooo à I Soo I de 900 à xooo'
Ces dernières sont peu estimées des djellabs , parce qu*elles consomment davantage et que leur état exige plus de soins.
liberté moyennant une rétribution fixe qu'elles leur paient, chaque mois, sur le produit de leur infâme métier.
Ces femmes occupent un quartier séparé.
Elles sont inscrites sur les registres du fisc; et l'impôt que le gouvernement prélève sur elles et sur les djellabs auxquels elles appartiennent, ne laisse pas que d'être considérable. On l'évalue à Syout à quarante mille piastres environ.
Les courtisanes ont à Syout et dans toute rÉgypte une organisation et des réglemens particuliers. Elles sont, comme tous ceux qui exercent quelque métier, réunies en corporation et reconnaissent un chef auquel elles obéissent. Ce chef les administre dans le plus grand intérêt de la communauté, et les envoie, souvent par détachemens, exploiter les principaux bourgs de la province, et surtout ceux où se célèbrent des fêtes de santon.
Deux nécropoles se pressent aux portes de Syout ; l'une, la nécropole antique, occupe sur un vaste développement le flanc de la chaîne libyque; l'autre remplit l'espace qui s'étend entre la ville et la montagne.
Après avoir traversé un large canal dérivé du Nil qui fertilise la plaine, on trouve , audelà de quelques jardins , une longue avenue de sycomores qui conduit aux tombeaux de
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Mamlouks. Chacune de ces sépultures se compose d'une enceinte de murs de quatre à cinq pieds d'élévation, construits en briques crues et surmontés de créneaux dentelés ettravailJés à jour. Au milieu de cette enceinte s'élève un petit édifice carré surmonté d'un dôme et destiné à couvrir les tombes. On compte plus de cent de ces dômes soigneusement peints à la chaux et d'une éblouissante blancheur.
En arrivant au pied delà montagne, on rencontre les premiers tombeaux de la nécropole antique, formée d'excavations qui s'élèvent par étages jusqu'à son sommet. Ces hypogées, presque tous fort dégradés et d'un trg^vail brut et irrégulier, servaient d'entrée à des salles inférieures où l'on descendait par des couloirs inclinés, aujourd'hui obstrués pour la plupart.
Toute la montagne est percée de ces grottes funéraires, dont plusieurs sont de vastes dimensions, et qui souvent communiquent avec celles qui leur sont contiguës. Les signes chrétiens qu'on trouve dans plusieurs d'entre elles, annoncent qu'elles ont servi d'habitation aux solitaires des premiers siècles.
Le plus remarquable de ces hypogées, celui qui se distinguait surtout des autres par la régularité de son travail et la prodigieuse quantité d'hiéroglyphes dont il était orné, se trou-
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vait, quand nous le visitâmes, rempli d'ouvrie^s qui; sans respect pour les magnifiques peintures dont toutes ses parois étaient revêtues, les exploitaient en guise de carrière. Les agens de Chérif-Bey achevaient de détruire la représentation de quelques sacrifices, entourés d'étoiles parsemées sur un plafond d'azur, etd'or^ nemens disposés avec autant de goût que d'élégance.
Les tombeaux de Syout ont été tant de fois bouleversés qu'on ne pourrait peut-être pas y rencontrer aujourd'hui un seul corps intact.
Les momies d'hommes, de chiens, de chakals ou d'oiseaux , qui y furent déposées , ont été
roulées le long des flancs de la montagne, pèlemêle avec la terre et les éclats de pierre produits par l'exploitation des rochers. C'est au milieu de ces éboulemens qu'on rencontre maintenant leurs débris ; et cependant leur préparation était si parfaite, que, dans les mutilations qu'elles ont subies, on peut partout reconnaître la main des hommes , et presque nulle part Faction du temps.
C'est à Zawyet-el-Deïr, près de Syout, que se font les eunuques; et l'on peut considérer cet affreux commerce comme l'unique ressource industrielle de ce bourg, où l'on ne compte guère que des chrétiens. Les prêtres coptes s'oc-
2k8îl EGYPTE EX NDBIE.
cupent , concurremment avec les autres habitans j de cette opération , qu'ils pratiquent avec une adresse telle qu'il ne meurt j dit-on , que six sur cent des malheureux quiysont soumis.
On opère, en général , des I^oirs de huit à neuf ans amenés par les caravanes j et l'automne est regardé comme la saison la plus favorable* Le Pacha prélève son droit en nature sur cette barbare industrie ; etsur les trois centseunuques qui sont opérés annuellement à Zawyet-el-Deïr, il en prend pour droit quatre-vingts, qui sont destinés pour son usage , ou pour les cadeaux qu'il fait au Sultan et aux grands de la Porte (i). Favorisés par une bonne brise du nord, nous dépassâmes rapidement Aboutig ( l'antique ^&olis)j siège d'un évêché copte, où l'on voyait autrefois un couvent de franciscains, Kaou-el-Kebir {Jntœopolis), et Cheïkh-el-Haridy (Passaloii). De vieilles fondations, des hypogées dégradés , quelques colonnes ou des fragmens de granit épars sur le sable , voilà tout ce qui atteste aujourd'hui l'existence de ces antiques cités; car là aussi la destruction a fait des progrès rapides, et l'on navigue maintenant sur l'emplacement qu'occupa le temple d'Antœopolis, englouti de-
(i) Le prix des eaouquet varie, suivant Fâge, de iSoo à 3ooo piastres.
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puis peu d'années par suite d*un changement de direction du fleuve.
La culture du pavot à opium nouvellement introduite en Egypte , est très répandue dans le district d'Aboutig. Pour obtenir cette substance, dès que les derniers pétales de la fleur sont tombes, on pratique dans la tête du pavot des incisions horizontales dont les bords se garnissent de larmes d'opium. Chaque matin, avant le lever du soleil , on ramasse ces larmes brunes et visqueuses, avec un petit couteau'debois;et quand les premières incisions cessent de produire , on en pratique d'autres à côté jusqu'à l'entier épuisement de la plante. La qualité de l'opium d'Egypte est excellente; mais la poussière qui l'altère toujours, lui fait préférer, sur les marchés dïurope et même sur ceux d'Amérique, l'opium de l'Asie mineure; et il est douteux que le vice-roi retire jamais de ce produit tous les avantages qu'il en attendait (i).
La quantité de maisons abandonnées qu'on aperçoit en arrivant à El-Akhmym(Ptz/i(?poto), atteste combien cette ville a perdu de son importance. Derrière les buttes qui l'entourent est un vaste bas-fond qui conserve, de l'eau long-
Ci) On peat évaluer à vÎDgt mille kilogrammes la recolle aoouelie de l'opium ea Egypte.
temps après l'époque de Tinondation. Cette eau, qui ne tarde pas à se corrompre, devient noire et infecte 9 et cependant Tincurie des habitans est telle, qu'ils aiment mieux en abreuver leurs bestiaux , et s'en servir eux-mêmes pour les usages de la vie, que d'aller puiser, à quelques pas plus loin, l'eau toujours salubreduNil; aussi la population d'El-Âkhmym est -elle, comme celle du Fayonm, décimée par les fièvres intermittentes. Sur les bords de cette mare, on remarque , à côté de quelques grands blocs calcaires qui portent des traces d'hiéroglyphes, les restes d'un portique du temple consacré, par Ptolémée-Philopator, à Ammon-Générateur, le dieu Pan des Grecs, et dont les débris ont servi à la construction des deux mosquées d'£l-Âkhmym. Dans une autre excavation plus au sud , sont deux grandes pierres semblables aux premières, et qui ont dû faire partie du même monument. L'une d'elles porte une inscription grecque à peu près indéchiffrable , mais d'une époque assez récente.
El-Akhmym est, comme le Caire, divisé en quartiers formant des impasses, et fernaés par des portes. Cette ville compte près de mille chrétiens, et on y voit un beau couvent de franciscains. Elle est encore aujourd'hui le centre d'un petit commerce assez actif; mais on
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n'y connaît plus ces fines étoffes de soie qui avaient jadis rendu célèbre la ville de Pan.
Quelques voyageurs ont signalé aux environs d'El-Akhmym de vastes catacombes, sur lesquelles nous ne pûmes obtenir aucun renseignement. Au-delà de cette ville, la chaîne ara-» bique se rapproche du fleuve, qu'elle longe pendant plusieurs lieues. Toute cette partie de la montagne est, surtout vis-à-vis de Menchyeh {Pïolé7nais)y percée de grottes sépulcrales peu différentes de celles que nous avons déjà décrites. Ce sont presque partout les mêmes ornemens, la même fraîcheur dans les peintures, et à peu près les mêmes sujets.
Djirgeh, où nous arrivâmes le ao mars, était comme Syout un centre de ralliement pour les ' Mamloucks mécontens , réfugiés dans le Saïd^ Cette ville a conservé , sous la domination des Turcs et des Arabes , la trace de son origine chrétienne , et on y trouve encore des églises coptes , placées sous l'invocation de saint Georges, à qui elle doit son nom. Quoique singulièrement déchu aujourd'hui, Djirgeh possède encore un vaste bazar et quelques maisons assez élégantes, et on y compte huit belles mosquées. La ville, entourée de jardins, occupe sur la rive gauche du Nil un terrain assez élevé ; mais le fleuve, dont le cours ea cet endroit se
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rapproche sans cesse de Toueçt ^ a déjà^ comme à Manfalout, entraîné le sol sur lequel reposaient les dernières maisons, et chaque inondation menace d'emporter, à son tour, quelque nou« velle partie de la ville.
Les moutons de la province de Djirgeh sont les plus beaux et les plus grands de l'Egypte. Leurs toisons, garnies d'une laine longue et épaisse, sont fort estimées, et elles formaient autrefois l'objet d'un grand commerce avec le Sennâr. On y échangeait, il y a peu d'années, un esclave contre deux de ces peaux teintes en bleu.
Il est à regretter qu'on n'adopte pas en Ég3rpte l'usage de faire la tonte plusieurs fois par an,, ou au moins de laver fréquemment les troupeaux.
On laisse la laine s'imprégner, sur le corps des moutons , d'une énorme quantité de poussière qui la dessèche, la rend cassante, et la mêle d'une manière inextricable.
Djirgeh est le dernier point de l'Egypte où Ton trouve une église confiée à la surveillance de prêtres européens. Plus haut, elles sontdesservies par des prêtres du pays. Un couvent de franciscains, pillé par les janissaires qui tenaient garnison dans cette ville du temps des Mamlouks, a depuis été réparé. Le père Tomaso, Piémontais appartenant à la propagande ro-
maine, était alors le seul habitant de ce couvent, et le directeur des deux cents catholiques environ , qu'on compte à Djirgeh , sur une population de sept niille cinq cents âmes. Prévenu de notre arrivée, ce moine vint nous voir à bord pour nous demander des nouvelles du Caire, où il se proposait de se rendre lui*même dès le lendemain , afin de se faire mettre en possession de la succession d'un Arménien qui venait, disait-il , d'instituer le couvent légataire dfe tous ses biens. La sœur du défunt, mère de cinq enfans et dans la plus affreuse misère, avait ré-^ clamé, près du gouverneur de Djirgeh, les cent cinquante bourses laissées par son frère; mais celui-ci n'avait pas osé se prononcer, dans b crainte de se compromettre s'il condamnait le Papas franc. L'idée seule de la prétention de cette pauvre femme mettait le père Tomaso dans des transports de fureur : ce Concevez* ce vous, nous disait-il, que cette malheureuse, ce qui n'a droit à rien , ose contester la légalité <c d'un don fait à Dieu, quand je suis assez génécc reux pour lui offrir, par charité , mille cinq <c cents piastres ? Je n'ai, il est vrai, aucune pièce <€ qui justifie de mon droit, puisque la donation ce est purement verbale. Il s'agit ici d'une conc£ fession/n extremis ^et en pareille matière, ma « parole ne doit*eUe pas être sacrée? Je ne doute
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crpas que les consuls ne me fassent rendre « prompte justice; mais s'il en était autrement; te si dans ce siècle de perversité et dHrréligion , « on exigeait des titres que je ne puis fournir, « je me verrais forcé d'excommunier cette mal- « heureuse spoliatrice du bien de TÉglise , et de « la vouer à toutes les peines de l'enfer. »
Nous essayâmes vainement de faire entendre raison au père, qui connaissait, nous dit-il , tropl)ien ses privilèges pour les laisser tomber en désuétude. Il termina sa visite en nor.s pro» posant de nous vendre fort cher une petite momie d'enfant, dont nous lui persuadâmes qu'il tirerait meilleur parti au Caire , et nous le quittâmes fort peu édifiés de la manière dont il comprenait son apostolat.
A quatre heures, au sud de Djirgeh, mais à deux heures seulement du bord du Nil, s'élève, au pied de la chaîne libyque , le bourg de Madfouneh (la ville enterrée), bâti sur l'emplacement de l'antique Abydos, Parmi les villes de l'Egypte , Abydos est une de celles dont la destruction remonte à l'époque la plus reculée; et du temps de Strabon elle était déjà réduite au rang d'un simple village; cependant, malgré cette destruction si ancienne, les fouilles importantes qui y ont été exécutées depuis quelques années ont été couronnées du succès ie
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plus brillant. C'est des catacombes d'Abydos qu'est sortie cette foule d'objets de toute forme et de toute matière, appartenant à tous les usages de la vie publique et privée , civile et religieuse, dont se sont enrichies les collections de l'Europe ; restes si curieux de la civilisation antique qui nous ont révélé tant de faits sur la religion et sur l'histoire des Égyptiens, en même temps qu'ils fournissaient une preuve du talent et de l'inépuisable fécondité de leurs artistes. On voit encore à Abydos les restes d'un temple et d'un palais envahis par le sable. Le temple, bâti en pierre calcaire d'une blancheur éblouissante, laisse encore admirer quelques fragmens de colonnes, décorés, aussi bien que les murs , d'hiéroglyphes de la peinture et du travail les plus remarquables. Le palais, construit en majeure partie de grès, est tellement dégradé, et tellement encombré par le sable qu'il serait difficile d'en reconnaître le plan général. Sa construction remonte, suivant Champollion , au règne de Ménephtah P^ Pharaon de la xviii^ dynastie; mais les différences de travail et de style qu'on remarque dans ses diverses parties permettent d'assigner à la fondation de quelques-unes une époque plus récente. Plusieurs salles du monument sont voûtées en plein cintre, et offrent l'exemple d'une disposi- I. 19
aoo i5gyi»te et ntjbie.
tion aussi rare qu'elle est bizarre. Leurvoûte^au Heu d'être, comme celles dé nos édifices, le résultat d'un assemblage de pierres particulières, a été obtenue au moyen de deux assises horizontales de blocs énormes dans lesquelles elle est taillée, comme elle aurait pu l'être dans une montagne. L'espace compris entre ces deux édifices est de plus d'un quart de lieue, et entièrement occupé par des sépultures antiques , les unes à fleur de terre , les autres dans des puits plus ou moins profonds , dont les parois sont percées de salles de difierentes grandeurs , où étaient déposées les momies ; un petit nombre seulement de ces tombeaux, bâtis de pierre calcaire et revêtus d'hiérogly pbes , s'élevaient au-dessus du niveau du sol. C'est sur les murs de l'un de ces derniers qu'est gravée la fameuse table chronologique des Pharaons de la xvii* dynastie. Malheureusement cette table a considérablement souffert depuis quelques années, malgré la précaution prise par les voyageurs de la recouvrir de sable après l'avoir examinée , et les premières assises du mur sur lequel elle est gravée, ont suivi dans le four à chaux, établi près de là, les monumens que l'ignorance y engloutit chaque jour.
La plupart des momies trouvées dans les tombeaux d'Abydos, étaient renferméesdansdessar-
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cophages de pierre tendre ou de terre cuite, dont on voit épars un grand nombre^de fragmens. Ces sarcophages, de peu d'épaisseur, sont carrés au pied et modelés, dans la partie supérieure, sur la forme de la tête et des épaules : le visage et les mainss'y trouvent souvent figurés commesur les cercueils en bois.
Le village de Madfouneh , situé à peu de distance des ruines, et dont on peut évaluer la population à six cents âmes , est un des plus importans et des moins misérables des environs. L'argent qu'ont dépensé les faiseurs de fouilles , s'il n'y a pas fait régner l'aisance , a du moins donné à la misère une physionomie moins repoussante que dans les villages voisins. Au pied de la hutte sur laquelle il est situé , passe le canal latéral du Nil, qui suit constamment le pied de la chaîne libyque depuis Farchout, en communiquant de temps en temps par des canaux transversaux avec le fleuve auquel il ne se réunit qu'au-dessous de Terraneh. Ce canal , encore utile aujourd'hui , serait de la plus haute importance pour Pagricullure de l'Egypte, si dans plusieurs endroits, et notamment à Abydos, il n'était tellement comblé qu'on a peine à en reconnaître la place.
Nous venions de remettre à la voile , lorsque nous aperçûmes; pour la première fois, des cro-
ligT. EGYPTE ET lYUBlE.
codiles sur une petite île de sable^ au milieu du Nil. On ne rencontre pas ordinairement ces féroces animaux au-dessous de Djirgeh; cependant il n'est pas sans exemple qu'on en ait tué jusque dans le Delta, lors des grandes inondations. Les crocodiles ne s'écartent janiais du fleuve que de quelques pas; ils fréquentent de préférence les plages, et surtout les îles de sable où ils courent moins de risque d'être surpris, et au moindre bruit ils prennent la fuite à une si grande distance qu'il est bien difficile de pouvoir les approcher à portée de fusil. On les voit pendant les heures les plus chaudes de la journée, réunis au nombre de cinq ou six, et quelquefois davantage , se reposer couchés sur les îlots que le Nil laisse à découvert et où ils aiment à s'exposer aux rayons d'un soleil ardent. Parmi les espèces d'oiseaux qui viennent alors voltiger autour d'eux, il en est une que les Arabes nomment zag--za^(ij, àcause de son cri, et qui est, s'il faut les en croire, fort liée d'amitié avec les crocodiles. Les zag-zags, disent-ils , se chargent d'avertir par leurs cris les crocodiles de l'approche d'un ennemi, pour prix de la complaisance avec laquelle ceux-ci leur permettent de prendre jusque dans leur
[i) hç charadrius nflo tient.
lÎGYPTE KT NUBIE. agS
gueule 9 qu'ils laissent entr'ouverte pendant leur sommeil, les moucherons que leur bave y retient attachés.
Ces oiseaux y très faciles à effrayer, et dans lesquels il est impossible de méconnaître le trochylos d'Hérodote, se réunissent en effet le plus souvent auprès des crocodiles endormis, qu'ils réveillent par les cris qu'ils poussent en s'envolant. On voit aussitôt ceux-ci lever leur tête hideuse , se dresser sur leurs pattes, et traînant leur énorme queue qui laboure le sable, courir vers le fleuve dans lequel ils se précipitent lourdement et avec fracas.
La lâcheté des crocodiles et leur empressement à fuir, pour rendre leur voisinage moins dangereux , n'empêchent cependant pas les accidens de se reproduire fréquemment. Ces animaux sont, dit-on, surtout à craindre quand ils ont mangé de la chair humaine dont ils deviennent alors très avides. Toutefois, on n'a rien à redouter de leurs attaques, soit sur la terre, où leur démarche lourde et embarrassée, et surtout la difficulté qu'ils éprouvent à se tourner, ne leur permet pas de poursuivre l'animal le moins agile avec quelque chance de succès, soit dans les endroits profonds du fleuve, où leur principal moyen d'attaque, la queue, leur devient nécessaire pour nager. Mais il n'en
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est pas de même sur les bords et dans les endroits oùTeau n'a que quelques pieds de profondeur. Ils se laissent alors amener par le courant, se traînent doucement sur le sable du fond» et favorisés par la couleur louche de Teau, s'approchent sans être aperçus de leur victime, qu'ils renversent d'un violent coup de queue; ils l'emportent ensuite sous l'eau où ils l'étreignent jusqu'à ce qu'elle soit privée de vie; après quoi ils la rapportent le plus souvent sur le sable pour la dévorer.
Le bruit causé soit par un grand nombre de personnes qui se baignent dans le même endroit, soit par une bande de buffles ou de chameaux qui traversent le fleuve, suffit pour écarter les crocodiles; mais ils restent dans le voisinage, occupés à guetter les animaux jeunes ou affaiblis qui demeurent en arrière, et qui dèslors manquent rarement de devenir leur pâture.
Pour chasser les crocodiles dans ces parages, où ils sont extrêmement multipliés, les Arabes pratiquent sur les îles de sable à fleur d'eau fréquentées par ces animaux , de petites fosses où ils se couchent immobiles. Bientôt les crocodiles, venant se reposer à leur place accoutumée, s'approchent tellement qu'il est facile de les tuer à coups de fusil et souvent même
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à coups de lance, sans qu'ils cherchent à opposer d'autre résistance que la fuite.
La grandeur ordinaire des crocodiles que Ton rencontre est de douze à quinze pieds de long. Les plus petits comme les plus grands se montrent plus rarement hors du fleuve ; mais on les voit souvent endormis se laisser aller au courant, n'ayant hors de l'eau que l'extrémité du museau.
Le ai mars, nous nous arrêtâmes pendant quelques heures à Samhoud , pour visiter le champ de bataille où Desaix gagna sur Mourad- Bey et sur les cinquante mille Fellahs et Mekkains qui s'étaient réunis à ce chef, l'importante bataille qui le rendit maître de toute la Haute- Egypte. Le même jour, nous avions dépassé Farchout , célèbre par ses melons les meilleurs de toute FÉgypte , lorsque la violence du vent, qui rendait contraire pour nous le changement de direction du fleuve , ( qui fait après Hou un long coude vers le nord ) , nous força de nous arrêter à quelque distance de ce bourg, aujourd'hui presque entièrement détruit.
Le vent ayant un peu baissé vers le soir, nous parvînmes à grand'peine à gagner , en nous faisant remorquer par nos gens, Rasr- Ëssayad {Chenohoscion)^ où sont quelques débris d'un quai antique.
ag6 EGYPTE ET NUBIE.
De grands espaces, couverts de décombres et de fragmens de poterie, attestent que Hou eut jadis une certaine importance; mais maintenant il ne reste plus debout sur ces huttes que quelques mosquées et çà et là des maisons à demi ruinées, habitées par de pauvres Fellahs.
A peu de distance de Hou , d'autres monceaux de décombres signalent l'emplacement de lantique Diospolis-Parva, Des fouilles exécutées, il y a quelques années, par les agens de feu M. Sait, consul d'Angleterre , y ont fait découvrir un petit temple enseveli jusqu'audessus des combles. Notre guide nous assura que dans ce temple , dont le sol est déjà encoinbré de nouveau , s'ouvrait la bouche d'un puits où reposent par milliers des momies humaines.
Hou est encore aujourd'hui habité par une tribu particulière d'Arabes, les Haouarahsj qui du temps des Mamlouks, dont ils étaient seulement tributaires, ne reconnaissaient d'autre chef que leur cheïkh* Soumis aujourd'hui, comme le reste des Fellahs, à l'autorité de *léhémed-Ali, ils n'ont pas pflus échappé que leurs voisins à la misère qui désole ces contrées. Leur cheïkh seul, pour s'être soumis sans résistance au vice-î oi, a reçu en dédommagement un petit emploi au Sennâr.
Non loin des dernières habitations de Hou , s'élève, à l'ombre de quelques sycomores antiques, le tombeau du Cheïkh-Émîr-Durrar, santon révéré , qui reçoit une fois l'an les pieuses offrandes des pèlerins des provinces voisines.
A mesure que nous nous éloignions de Djirgeh , nous rencontrions en beaucoup plus grand nombre les palmiers doums, dont la tige fourchue contrastait agréablement avec les flèches élancées des dattiers. Quelques mimosas aux fleurs jaunes et odorantes, se mêlaient à ces groupes et variaient un peu l'aspect du paysage en formant d'élégans bouquets de verdure.
Les murs blanchis d'une fabrique de coton , et les flèches élancées des minarets qui se dessinent au-dessus des grands arbres qui l'entourent, signalent de loin l'antique Neapolis , aujourd'hui Kéneh. Cette ville, la plus importante du Saïd, après ^Syout, est bâtie avec quelque^ élégance et possède de vastes bazars. Elle est maintenant, pendant la saison des basses eaux, située à ûrie assez grande, distance du fleuve auprès duquel elle fut originairement bâtie.
Mais le Nil prend chaque année son cours plus à l'ouest d'une île située en face de Kéneh; le bras qui en était voisin s'obstrue davantage à phaque crue, et reste maintenant àsec pendant la plus grande partie de l'année.
Devenu, par sa position à l'entrée de Tune des vallées qui du Nil s'étendent vers la Mer Rouge j l'entrepôt naturel du commerce entre le Caire et Djedda , Réneh est également le point de réunion des pèlerins et des marchands de Barbarie, qui se rendent à la Mecque par la voie de Kosseïr. Kéneh est célèbre en Egypte par ses fabriques de vases appelés bardaks ou goules^ faits d'une belle argile poreuse. Ces vases non cuits, et desséchés seulement au soleil, rafraîchissent rapidement, quand on les expose à un courant d'air, Teau qu'ils contiennent et dont ils laissent suinter une partie; le limon que dépose l'eau du Nil , presque toujours trouble, bouche bientôt les pores des bardaks, et leur fait perdre cette propriété : heureusement leur prix peu élevé permet de les changer souvent.
On fabrique de ces bardaks dans plusieurs endroits de l'Egypte, mais ceux de Réneh jouissent d'une préférence méritée, tant par Télégance et la variété de leurs formes , et la délicatesse de leur travail , que par la finesse de l'argile qui y est employée , et quelquefois par un parfum dont les fabricans ont l'art de les imprégner et qui se communique à l'eau dont on les emplit. On fabrique aussi à Këneh des jarres, dont il se fait, comme des bardaks, de
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grandes expéditions au Caire. On lie ensemble, la bouche en bas, une grande quantité de ces jarres, maintenues par quelques djérids, et on en forme d'immenses radeaux, souvent de plusieurs rangées d'épaisseur. Ces singulières em* barcations , qui ont quelque analogie avec nos trains de bois flotté, descendent le Nil et se détruisent d'elles-mêmes peu-à*peu à mesure des ventes.
Il serait difticile d'évaluer la population de Kéneh, qu'on estime généralement à dix mille âmes; mais qui augmente considérablement lors du départ ou du retour des caravanes de la Mecque.
On avait, il y a quelques années, essayé de naturaliser dans les jardins de cette ville plusieurs plantes ou arbustes , apportés de Ilnde , pour le compte du Pacha, par un négociant anglais, M. Briggs; mais tout a péri par l'inondation ou le défaut de soins.
IjC Mèmour de la province de Réneh , Hassan- Bey, dont nous avions entendu parler comme d'un grand partisan des Européens , était de retour depuis la veille de sa tournée pour la perception des impôts. Nous allâmes lui présenter nos lettres et nos firmans , et il nous fît l'accueil le plus affectueux. Il occupait une maisoti de boue assez vaste, signalée plutôt
OXFORD
3oO EGYPTE ET Nt'BlE.
que défendue par trois pièces de canon de différens calibres, montées sur des afFùts vermoulus.
Lors de l'expédition de Méhémed-Ali contre les Wehabites , Hassan-Bey avait été revêtu de la charge de gouverneur militaire de la Mecque, l'un des postes les plus importans et les plus enviés de l'empire. Mais un trait d'andace, qui faillit lui coûter la vie, détruisit le brillant avenir qui semblait alors s'ouvrir devant lui. Le Kfzlar-agassi (chef des eunuques noirs), envoyé par le Sultan pour faire à sa place le pèlerinage de la Sainte Kiabé, exigea d'Hassan- Bey des témoignages d'obéissance auxquels celui-ci se refusa. Des lettres , où l'envoyé de Sa Hautesse appelait sur le gouverneur de la Ville Sainte toute la sévérité delà Porte, fiirent interceptées par Hassan-Bey , qui dans le premier moment de colère fit administrer, sans pitié , cent coups de bâton au gardien supérieur des dames de Mahmoud. Un tel acte de violence envers le troisième personnage de l'empire, ne pouvait rester impuni, et le Grand-Seigneur demanda la tête de celui qui avait pu s'oublier à ce point envers son représentant. Méhéraed- Ali,qui portait une affection particulière à Hassan-Bey, son ancien mamlouk , et qiii d'ailleurs n'avait pas vu sans une secrète joie l'hu-
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miliation de l'envoyé du Sultan ^ eut, malgré des ordres réitérés , assez de crédit , et surtout donna assez d'argent pour sauver son favori; mais celui-ci fut obligé de se cacher pendant quelque temps, et ce n'est que lorsque cette affaire a été à peu près oubliée , que le vice-roi lui a confié le poste qu'il occupe aujourd'hui L'existence obscure et monotone à laquelle Hassan-Bey se trouvait réduit, lui était devenue à charge, et il n'avait pas su lui trouver un. remède dans la philosophie, si commune à sies coreligionnaires. Il ne connaissait qu'un moyen de tromper l'ennui, c'était de le noyer dans des flots de vin de Champagne. Il voulut absolu* ment nous faire les honneurs de son spécifique favori , et ce n'est qu'au milieu de la nuit , quand! les vapeurs du vin l'eurent plongé dans un profond sommeil , que nous pûmes nous arracher aux témoignages d'amitié de notre hôte. Hassan ^Bey paraissait affectionner particuliève« ment les Français, et la fabrication du Champagne n'était peut-être pas le moindre de nos titres à sa prédilection; ce Mèmour était, du. reste, très aimé dans sa province; et il adoucissait, autant qu'il le pouvait, la rigueur des ordres dont l'exécution lui était confiée.
Nous reçûmes, le lendemain malin, un présent de quelques moutons, qui nous étaient
envoyés par Hassan-Bey. Un riche négociant arabe 9 Seïd- Hussein -Abou-Méhémed, pour lequel nous avions une lettre de recemmandation , nous envoya également des moutons et un panier d'excellent pain frais.
Seïd-Husseïn était à Kéneh et à Kosseir, où il avait aussi un établissement, l'agent de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Cette position, et l'amitié d'Hassan-Bey , qui^ suivant l'usage des gouverneurs turcs > s'était associé à ses bénéfices ^ pour prix de la protection qu'il accordait à son commerce avec la Mer Rouge, lui avaient procuré une fortune dont nous pûmes mesurer l'étendue à la considération obséquieuse et au respect que lui témoignaient publiquement les babitans de Kéneh.
Seïd-Husseïn avait été particulièrement connu du général Belliard; le Sultan Juste (surnom donné en Egypte au général Desaix) avait logé plusieurs jours chez lui, et c'était avec un vif plaisirqu'il parlait des Français: « Jamais le pays n'avait été plus heureux, nous disait-il, qu'à l'époque de leur domination. » Nous ne pouvions nous lasser d'entendre les particularités pleines d'intérêt que nous racontait ce brave homme sur l'expédition française : « Quels hommes! quels soldats, que ces Français! s'écriait-il quelquefois en s'interrompant; s'ils fiis-
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sent restés, nos maisons seraient bâties en lames d'argent; non, ce n'est pas avec du pain qu'ils méritaient d'être nourris, mais avec du sucre. »
Seïd-Husseïn nous consulta sur le remède qui lui convenait le mieux pour se guérir d'un catarrhe chronique dont il était affecté, et qui le fatiguait horriblement. Le premier que nous lui conseillâmes fut de suspendre l'usage du vin et surtout des spiritueux. '— - « Âh ! chers amis, nous dit*il , si c'est ^là le seul moyen de me débarrasser de mon ennemi , j'aime mietix vivre avec lui , et puis Allah kérim ! mes jours sont comptés là haut! »
Nous voulions aller visiter la grande Oasis d'El-Ouah, mais 'malgré toute la protection d'Hassan-Bey , il nous fut impossible de nous procurer des dromadaires à Kéneh; la saison avancée nous obligeant de nous hâter pour notre voyage de Nubie , nous ne jugeâmes pas à propos d'attendre qu'on en eût fait venir du désert, et nous nous décidâmes à remettre cette excursion à notre retour.
Après avoir pris congé d'Hàssan-Bey et du brave Seïd*Husseïn , auquel nous envoyâmes , avant de partir , quelques bouteilles de bordeaux et de rhum pour traiter son catarrhe à sa manière, nous traversâmes le Nil pour aller visiter Denderah.
3o4 ÉGYPTK ET IVUBIK.
Un peu au-dessus de Réneh, sur la rive opposée du Nil, et au milieu [d'une plaine immense, aujourd'hui presque inculte, s'élèvent les buttes de décombres qui signalent l'emplacement de l'antique TentjrriSj dont les ruines offrent encore aux voyageurs l'un des temples les plus remarquables et surtout les mieux conservés de l'Egypte. Le monument, éloigné du ïivage de plus d'une demi-lieue, est presque entièrement masqué par les buttes qui l'entourent et ne laissent apercevoir de loin qu'un plortique isolé qui le précède, et les débris d'un petit édifice carré éloigné de quelques centaines de pas vers le nord.
A droite du portique, est un petit temple, irrégulièrement placé, dans lequel il est facile de reconnaître le Typhonium deStrabon : il est presque entièrement obstrué et comme englouti 50US des masses de décombres. L'horrible figure de Typhon forme les chapiteaux des colonnes, et l'image hideuse de ce monstre est représentée sur tous les murs. Ce temple se compose de deux salles et d'une galerie extérieure dont toutes les colonnes sont revêtues d'hiéroglyphes. On y reconnaît les cartouches (i) de Trajan, d'Adrien, et d'Antonin-le-Pieux.
(i) On a dooné le nom de Cartouche ou de Cartel k un enca-
EGYPTE ET NUBIE. 3o5
Non loin de là , s'élève TédiBce remarquable auquel Dendérah doit sa renommée. L'imposante façade de ce temple est^ couverte avec profusion de sculptures hiéroglyphiques, parmi lesquelles on distingue les légendes impériales de Tibère, de Caligula, de Claude et de Né-ron. L'édifice, encore presque intact, est composé de deux parties, dont la première, plus élevée que l'autre, contient outre le naos, trois salles principales, et quelques autres de moindres dimensions.
Le naos est soutenu par vingt-quatre énormes colonnes, dont les chapiteaux sont ornés sur leurs quatre faces de têtes de divinités, surmontées par un petit temple carré sur lequel reposent les architraves qui supportent les dalles du plafond. Les peintures dont ces chapiteaux sont ornés ont conservé toute leur fraîcheur ; et quoiqu'ils soient isolément d'un goût médiocre , leur ensemble est d'un effet à la fois élégant et majestueux*
Une rampe, en pente douce, conduisait sur les combles de l'édifice. C'est par ces combles , détruits en quelques endroits , qu'on s'introduit maintenant dans les chambres de médiocres
drement de la forme d'un carré long dont les angles sont arrondis. Ces cartouches entourent les noms des divinités et les noms propres et prénoms royaux des rois et des reines.
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3o6 ÉGTPTE FT NtJBiK.
dimensions qui occupent tout entière la partie postérieure du temple. Le zodiaque fameux qui a donné lieu à tant de dissertations contradictoires , servait de plafond à Tune de ces chambres ; et le plafond de plusieurs chambres voisines, dont les parois portent de nombreux cartouches d'empereurs, est décoré de zodiaques à peu près semblables.
Sur la corniche du naos on lit une inscription grecque qui annonce que ce temple fut consacré à la déesse Hathôr (Aphrodite ou Vénus) sous le règne de Tibère César; mais par la place qu'occupe cette inscription, il est facile devoir qu'elle a été gravée à une époque postérieure à celle de la décoration de l'édifice. Les plus anciennes parties du temple portent les images colossales de Cléopâtre et de son fils Césarion ; mais l'édification de plusieurs autres ne paraît pas remonter au-delà des règnes de Trajan et d'Antonin (i).
Le petit bourg de Dendérah , qu'on aperçoit à quelque distance du temple, est renommé par ses fabriques de chapelets en noyaux de doum peints en rouge , dont il se fait un com-
(i) Un temple délais, aujourd'hui englouti soua les dé* eombres, doit, suivant ChampoUion, exister derrière lé grand, temple.
merce assez important avec leKordofal et Tinteneur de l'Afrique.
Une foule de solitaires, poussés par un pieux enthousiasme, et entraînés par les miracles qui avaient signalé la vie de saint Paul et de saint Antoine, vinrent, dans les premiers siècles du christianisme, peupler les solitudes habitées par ces deux anachorètes; mais aucune trace de leur passage n'est restée sur cette terre de pénitence , et l'on chercherait vainement aujourd'hui aux environs de Tentyris les restes des nombreux couvens qu'y fonda saint Pacôrae. '
Nous profitâmes du peu d'heures de joui* qui nous restaient, après avoir visité les ruines de Denderah , pour continuer notre navigation , et nous saluâmes, en passant, le village de Bénoud^ témoin du dévouement de l'intrépide Morandi, et d'un des plus beaux feîts d'armes de l'armée française.
Morandi commandait la djerme tîtalièj quand la flottille française fut attaquée à Bénoud par les Mekkains. Entouré par des forces supérieures, il combattit avec acharnement, «t finit par échouer son bâtiment plutôt que de le rendre. Bientôt des nuées d'Arabes envahirent le bord. Toute défense était devenue impossible; pressé de toutes parts, Morandi
âo8 iOJPTE ET WUBIÈ.
voulut du moins que sa mort fût utile à son pays : quelque temps encore il résista, pour laisser s'accroitre le nombre des as^illans, et mettant le feu aux poudres, il se fit sauter avec trois cents d'entre eux.
L'héroïsme de Morandi ne sauva pas la flottille française , qui tomba tout entière au pouvoir des Mekkains ; mais ceux-ci ne jouirent pas long-temps de leur victoire. A quelques jours de là, Belliard les cerna dans Bénoud même , et les anéantit presque jusqu'au dernier; la flotille fut reprise , et F Italie seule avec son brave commandant manquèrent au triomphe des Français.
L'armée entière applaudit à ce généreux dévouement ; et cependant, par une incroyable fatalité , ces applaudissemens ont à peine trouvé un écho en France. On a élevé une statue à Bisson; le nom du chevalier d'Assas est dans toutes les bouches; et celui de Morandi est resté inconnu.
La nuit commençait à tomber quand nous vînmes amarrer notre cange sur le rivage de Koft, l'antique CoptoSj située à six lieues sud environ de Réneh. Koft est, comme cette ville, bâtie près de l'entrée d'une vallée qui s'étend dans le désert de l'est. Bien que l'origine de Coptos paraisse fort ancienne , il ne commence
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guère à en être question que dans Thistoire des Ptolémées. Cette ville était alors l'entrepôt du commerce de l'Inde qui se faisait tout entier par les Bérénices. Coptos, élevée au faîte de la prospérité du temps de Strabon , commenta à décliner vers le onzième siècle , et elle était entièrement déchue à la fin du quatorzième ; ce n'est plus aujourd'hui qu'un hameau autour duquel gisent sur le sable , au milieu de vieilles
fondations de briques y des blocs ou des colonnes de granit renversés, des restes de monastères en ruines ou d'églises converties en mosquées; débris muets successivement écroulés Fun sur l'autre comme un témoignage des diverses civilisations qui se sont succédé sur cette terre patrie des arts, çt qui ont aujourd'hui cédé leur place au désert.
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