XXX INTRODUCTION
et échapper ainsi à jamais ^ lui et toute sa famille 9 à la juridiction des autorités turques.
L'exemption du droit connu sous le nom de douane de terre (Kara'gumruk)^ stipulé par le traité d'Andrinople, en faveur des marchandises russes , porta à la Turquie un coup peutêtre plus fîmeste que tofites les concessions de territoire. Devenue par là partie active dans une foule de questions intérieures , la Russie profita bientôt de cette position pour jeter dans l'administration turque des germes de désordre et de désorganisation qui ne tardèrent pas à se développer. L'établissement de nombreux monopoles, celui de droits ruineux, et jusqu'alors inouis, imposés sur tous les produits que ces monopoles ^n'atteignaient pas^ provoquèrent bientôt, sur plusieurs points, des mouvemens contre le gouvernement, et livrèrent la Turquie à des luttes intérieures dans lesquelles ses forces s'épuisent chaque jour au profit de la Russie.
Enfin , l'occupation de Silistrie par les Russes, jusqu'à l'entier acquittement des dix millions de ducats de Hollande, imposés comme contribution de guerre, leur donne la faculté de pouvoir forcer le Sultan à pressurer ses sujets et les réduire au désespoir, en hâtatit la rentrée de cette dette ^ ou s'assurer la libi'e entrée
INTEODUCTION. XXXI
des plus riches provinces de la Turquie d'Europe, et par conséquent la décision^ en leur hr veur, de tous les points en discussion , en lui accordant, pour se libérer, un délai qu'ils sont libres de prolonger à volonté , suivant les circonstances.
Tels sont les principaux avantages dévolus à la Russie par suite du traité d'Alidrinople; et sans entrer ici dans un examen plus approfondi des diverses clauses de ce traité , toujours estîl certain qu'il a cotnplètement rempli, pour les Russes , le but qu'ils se proposaient, savoir: d'empêcher, pour la Turquie, tout avancement vers un e'tat d'améliôratiota, d'organisation et de force, de prolonger à volotitë la durée des circonstances exceptionnelles dbnt ils ont profité pour l'enchaîner, et de la tenir dans leur dépendance absolue jusqu'au jour où les combinaisons de la politique europëertrte leur permettront enfin d'en prendre officiellement possession.
Pendant que la révolution grecque et la destruction des Janissaires préparaient à la Turquie l'avenir d'une civilisation si promptement étouffée par les Russes , un autre empire s'éle^ vait en Orient; un soldat heureux, Méhémed-Ali, demeuré, par la destruction des MamloukSy maître souverain de l'ilgypte, y
XXXII INTRODUCTIOBT.
avait jeté les bases d'une puissance bientôt ri«vale de celle de son maître.
Trouvant dans l'état d'épuisement où la paix d'Andrinople avait laissé la Turquie une circonstance favorable au succès de ses projets d'indépendance , Méhémed-Ali leva l'étendard de la révolte.
La haine du nom russe était alors y comme elle lésera toujours, la passion dominante du peuple turc; Méhémed-Ali s'annonça comme lennemi des Russes; il ne marchait, disait-il, sur Constantinople t^ue pour délivrer le Sultan de leurs mains, pour rompre le pacte impie qui liait le chef des Croyans au chef d'un peuple infidèle; toute la Turquie s'émut à sa voix. On se rappelle avec quel empressement les populations de la Syrie et de l' Asie-Mineure accueillirent Ibrahim; non contens de l'appeler de leurs vœux, de lui tendre les bras, ses nombreux partisans faisaient dans l'Ânadolie des envois d'armes pour seconder la résistance contre les légions du Czar; et l'enthousiasme fut tel, que l'audace d'un seul homme suffit pour que Smyrne reconnût les lois du prince égyptien , qui n'avait pas songé à cette conquête.
L'opinion qu'Ibrphim ne s'avançait en Asie que pour combattre les Russes avait pris.
iiiTRODUGTîoiir. xxxm
parmi les Turcs , une consistance d'autant plus grande que, dès les premières hostilités , le cabinet de Saint-Pétersbourg, revenu à son système favori d'hypocrite amitié, s'était empressé d'accabler le Sultan des marques de l'affection la plus tendre et de lui offrir sa protection contre Méhémed-Ali.
Le piège de l'ambition moscovite était trop grossier pour n'être pas facilement évité. Cependant Ibrahim, vainqueur des Turcs à Homs et au Beylan , s'avançait dans l'Asie-Mineure , et ses progrès devenaient alarmans. Forcée par les circonstances critiques où se trouvait l'empire de solliciter un appui étranger, la Porte avait envoyé un ambassadeur en France et en Angleterre. Namik-Pacha y demandait pour la Turquie un secours efficace , indispensable, et bien que les cabinets de Paris et de Londres ne lui donnassent que des espérances, le Divan persistait à refuser l'assistance offerte par la Russie.
Trompée dans ses perfides calculs par le bon sens des Turcs, l'ambition russe se produisit bientôt sous une autre forme. Elle avait offert protection au nom de l'amitié, elle imposa son intervention sous menace de guerre. Le Czar avait décidé que ses soldats camperaient sur les rives du Bosphore: une seule alterna* u c
X3CXIV INTKODUCTIOK.
tive fut l^Missée à la Porte ^ celle de les y voir comme amis ou comme enqemis. Menacé par le Pacha d'Égj^pte, désarmé devant la Russie^ le Sultan n'avait pas le choix des moyens; il lui fallait vivre avant tout, et puisque c'est par la Bus&ie seule qu'il pouvait exister, piieux valait encore accepter son secours, quelque dangç»
reux qu'il pût être, que d'assurer la r^ine de l'empire,
La bataille de ELonieh venait d'ouvrir aux Égyptiens les portes de la capitale; la terreur qu'avait répandu partout la nouvelle de cette victoire ne permettait plus à la Porte d'opposer au conquérant une résistance sérieuse, Ibrahim commit alors une faute, une faute irréparable : il lui fallait, bravant les intimations impuissantes de la diplomatie, marcher droit sur Constantlnople , où il serait arrivé avant les Russes (i) et sans coup férir. Il fallait^ pendant ce temps-là, que Méhémed-Aii, franchissant les Dardanelles avec sa flotte, vînt s'asseoir sur un iTÔne que son énergie, secondée par Tenthousiasme , eût su rendre redoutable, et don-» ner ainsi de nouveau , à la Turquie ^ une unité
(i; La bataille de Konieh eut lieu le a4 décembre z83a , et les Russes ne purent arriver à Constantlnople que le i3 février i833.
INTBODUGTlOSr. »XV
qui pût faire, de l'empire ottoman , un contre* poids réel dans la balance européenne (i).Si nous sommes bien informés, le vice-roi eut un instant ce projet dont il fui dissuadé par des conseillers maladroits.
Qu^on ne pense pas cependant qu'en plai* dant ici pour Méhémed-Ali nous professions pour lui une admiration sans bornes, ou que nous rêvions , sous son égide , la restauration d'un empire arabe, comme l'Europe a rêvé la restauration de l'empire des Grecs que', saisie de vertige, elle acceptait pour les descendans de Tbémistocle et de Miltiade. Et d'abord ne serait*il pas étrange d'avoir pu f comme l'ont
(x) Quelques personnes qui connaissent rOrient, et dont Vopinion est pour nous d'un grand poids, pensent que le prio-^ cipe de légitimité, qui est article de foi chez les Turcs, n'aurait pas permis à Ibrahim ou à Méhémed-Ali , de renverser Mahmoud, pontife suprême de la religion musulmane, et de s'emparer du trône Nous reconnaissons avec elles qu'il n'y a jamais eu en Turquie que des rebelles à l'autorité souveraine , et que jamais aucun , quelle que fût sa puissance, n'osa s'élever contre les droits de la famille régnante, ou que s'il l'essaya, il fut aussitôt abandonné de ses partisans. Mais les temps sont bien changés! Nous étions à Cpnslantinople au moment des victoires d'Ibrahim, nous y avons été témoins de la haine qu'inspirait à tous les Turcs TaUiance que le sultan infidèle ve- . nait de contracter avec les Russes, et nous ne doutons pas un instant que si Méhémed-Ali se fût présenté, les musulmans ne se fussent précipités sous ses drapeaux, et ne l'eussent proclamé Sttltai».
XXXVI INTRODUCTIOIf.
fait quelques publicistes , penser sérieusement à la création d'un empire Arabe par un Turc qui professe j pour les Arabes , un mépris si profond, qu'il n'a jamais voulu parler l'arabe, et qu'il a même été jusqu'à défendre qu'on apprit cette langue à ses jeunes enfans. Mais si Méhémed-Ali est l'homme le moins propre à la ^éédification d'un empire arabe substitue à l'empire turc, aussi devons-nous ajouter que, dans notre opinion, cette restauration ne nous paraît pas plus possible, de long-temps au moins, même pour un Arabe.
Les Arabes d'autrefois, ces Arabes qui ont élevé les gracieux édifices de Damas , du Caire, de Grenade et de Gordoue , n'existent pas plus qu'il n'existe aujourd'hui, parmi les Grecs modernes, d'antiques citoyens de Sparte et d'Athènes. Les Arabes, ou du moins les peuplades qu'on salue aujourd'hui en Egypte et en Asie de ce nom historique , ne sont pas, ne peuvent pas être une nation : misérable cohue de Turcs, de chrétiens, de juifs, chez qui l'élégance des anciens Arabes passe pour un beau conte des poètes du Khalifat; un seul lien les réunit, celui de la langue. Comme corps de nation , comme agglomération d'hommes unis par un sentiment commun de patriotisme, par un intérêt territorial commun, il n'existe plus, à
ÏIfTRODUCTIOW. XXXVII
proprement parler, de Turcs et encore moins d'Arabes. Les croyances religieuses sont aujourd'hui le seul point de réunion qui existe entre les divers peuples habitans de l'empire des sultans , l'orgueil du nom musulman , la seule passion commune , au nfoyen de laquelle on puisse espérer d'en former, non pas une nation turque ou une nation arabe, mais une nation musulmane.
Peu importe, au surplus, à l'Europe quel soit le chef des musulmans; queMébémed-Ali s'assoie sur le trône de son maître ou qu'il vienne lui apporter sa tête; ce qui importe à notre politique, c'est que l'empire musulman soit uni, c'est qu'il soit fort, c'est qu'il puisse contenir la Russie et servir à l'Europe de garantie contre les envahissernens d'une ambition qui ne connaît pas de limites.
Méhémed - Ali et Mahmoud , c'est entre ces deux hommes, qui représentent aujour* d'hui l'Orient tout entier, qu'il fallait choisir. Gouverné par un soldat macédonien, ou par le descendant d'Othman, il fallait que l'Empire Ottoman fût uni , il fallait pousser le vice-roi à Constantinople ou le réduire , par la destruction de sa marine , au rang de vassal de l'empire. Donner un seul maître à la Turquie, voilà quel devait être le but de la France, et
XXXVItl INTRODUCTION.
pour Toblenir il suffisait de ne pas entraver la marche du conquérant , ou d'anéantir, par une démonstration devant Alexandrie, les espérances du sujet rebelle.
A cette attitude franche , décidée, on a substitué une marche incertaine ; faute de savoir prendre un parti, on a pris le pire de tous. D'un empire qu'on pouvait recréer compact et fort de son unité , on en a fait deux d'égale force, prêts à s'entre-déchirer au premier signal de la Russie*
Cete politique vacillante a produit ses fruits, elle a donné en Orient , à l'influence morale de la Russie toute l'extension que celle-ci pouvait espérer. Encouragé , flatté par la France et par l'Angleterre au début tle son entreprise, Méhéraed-Ali s'est vu tout à coup abandonné par elles quand il s'est agi de fixer les limites des nouveaux États. On lui a disputé quelques provinces que, par un tardif intérêt, on a voulu conserver au Sultan; et c'est à l'insistance de la Russie, que le vice-roi a dû d'obtenir les pachaliks de Marasch et d'Adana : de telle sorte que les cabinets de Paris et de Londres ont inspiré, à la fois, de justes défiances aux deux partis (t).
(i) Le tribut imposé aa vice-roi poar l*Égyple, les provinces
Il est assez difficile de concevoir qitei but se proposaient la France et l'Angleterre en prenant en Orient cette attitude d'hésitation et de faiblesse: On achetait , disait-on, à ce prix la retraite des Russes, comme si cette retraite eût été une concession , comme s'il y avait lieu de se féliciter d'avoir vu se retirer une expédi. tiou qu'une simple protection verbale, accordée aux Turcs , eût suffi pour empêcher , et que Téilergique résolution de l'amiral Roussin avait suffi pour ajourner.
Mais en supposant mêtne que cette retraite fût une concession, il est curieux de voir à quelles conditions laFranceel l'Angleterre consentirent à l'obtenir, comment elles courbèrent le front devant la prépotence du général Orloff, qui exigea que , bien que venus les derniers , les vaisseaux français et anglais quittassent les premiers l'entrée des Dardanelles : « l'amour- « propre de l'empereur devant, disait-il, trop « soûffi^ir si ses troupes abandonnaient les pre- « mières le territoire turc.»
Si l'expédition russe a quitté les rives du
du sad, r Arabie et !a Syrie, a été fixé à trente-deux mille bourses, seise inîllu^ns de piastres (4«ooo,ooo fr.) ; somme qui , par la détérioratiou successive des monoaies turques, se trouve inférieure à celle que Mébémed-Ali payait en 18x7, pour l*Égypte seule.