‹ L'Egypte et les FranciscainsChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ÀBD-ËL-KaNI EN PRISON ET CONDAMN] A MORT.

Le Père Francesco d'Orta obtient

sa délivrance.

Grand triomphe.

jBD-EL-Kani était du parti d'Arabi !rm mais admettez qu'il n'en fût pas, COmï ( ment aurait-il pu résister aux ordres di Pacha dans un temps aussi critique ? Ei effet pour rendre ses positions de Kafar- Daouar plus solides et empêcher les forces anglaises de marcher sur le Caire, la capitale, il avait besoin d'hommes, et ces hommes, le chef des Bédouins devait les lui fournir: tel était le commandement absolu du maître !

Quand, dans la suite des événements, Arabi fut battu et fait prisonnier à Tel-

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el-Kebir, le 14 septembre, on fit rechercher partout avec grande diligence et arrêter tous ses partisans et ses complices. Or, parmi les détenus, se trouva aussi notre Bédouin, notre sauveur et celui de tant d'autres chrétiens.

C'était le 1er Octobre, à onze heures de la nuit, que me fut expédié, à Mansourah un messager nommé Elyan, pour m'annoncer la triste nouvelle de l'arrestation de notre Bienfaiteur, et pour me supplier de faire pour lui ce qu'il avait fait le premier pour nous.

Sans perdre un seul' instant, je pris avec moi deux Sœurs Franciscaines, et nous partîmes pour Tantah. A notre arrivée, je me rendis chez le Gouverneur pour lui présenter une lettre du Vice-Consul de France à Mansourah, qui lui faisait connaître qu'Abdel-Kâni avait sauvé du massacre les Franciscaines et beaucoup d'autres chrétiens, et le priait, en considération d'un tel bienfait, de me permettre au moins de lui faire une visite dans sa prison. Mais le croirait-on ? à cette demande si légitime, le Gouverneur, en présence de tout son entourage, jetant la

lettre à terre avec colère, s'écria : "Quoi demander à voir ce misérable qui voulail tuer le Vice-Roi ? " Je sortis découragé et me mis à faire le tour de ces affreuses prisons. Avec ma vieille expérience de l'Egypte, je m'approchai fort prudemment de la sentinelle et je lui demandai à voix basse si c'était là que se trouvait le chef des Bédouins. Il me répondit par un signe de tête affirmatif. Je lui glissai alors adroitement dans la main le magique Bakhschiche, en le suppliant de me le faire voir. Après un court délai, une sombre porte s'ouvrit, je me sentis pousser en avant et l'entendis se refermer sur moi. Je trouvai sept ou huit prisonniers couchés par terre et dont les chaînes rivées au cou et aux pieds rendaient tout mouvement impossible. Si le Chef n'avait pas crié: " Yaabouna erJiamni ! ô Père, ayez pitié de moi, " je ne l'aurais pas reconnu dans ce lieu plein d'horreur et d'obscurité. Je m'approchai de lui et, à travers les larmes de notre mutuelle et profonde émotion, je lui donnai l'assurance que les Franciscains et les Franciscaines de la JMission tenteraient l'impossible pour obte^

nir sa liberté, et que Dieu, qui ordonne la reconnaissance envers nos Bienfaiteurs,.nous viendrait lui-même en aide dans cette entreprise. ... Je parlais encore lorsque je sentis une main de fer s'abattre sur mon épaule, et je dus sortir au plus vite.

J'offris à la sentinelle mes plus vifs remerciements et je courus à la station, où je retrouvais les Franciscaines à qui je racontai tout ce qui venait de m'arriver. . . . Nous convînmes qu'aussitôt arrivés au Caire nous irions frapper à toutes les portes pour obtenir l'élargissement de notre Cheikh. Je passe sous silence les nombreuses démarches que nous fîmes pour cela ; qu'il me suffise de dire que pendant quinze jours entiers nous mîmes en émoi toute la diplomatie Egyptienne, Anglaise et Française au Caire avec nos incessantes suppliques en faveur d'Abd-el-Kâni. Je serais ingrat si je ne mentionnais ici ceux qui nous aidèrent particulièrement dans notre entreprise. En nous entendant raconter les prodiges que ce chef de Bédouins avait faits pour nous sauver des massacres, les Pachas, les Ministres, les Amiraux anglais et jusqu'au fils lui-mêmç

de la Reine Victoria, s'écrièrent d'une commune voix : " Cet homme mérite vraiment d'être mis en liberté ! " Dans toute la ville du Caire on ne parlait que de la noble conduite du Bédouin à notre égard, et de nos démarches pour sa délivrance. Enfin, je reçus du Ministère la consolante nouvelle que notre ami nous serait rendu, et que je pouvais aller moi-même à Tantah présider à son élargissement.

Je partis, en effet, le lendemain, mais non sans quelque crainte secrète, parce que je savais qu'Abd-el-Kâni avait de nombreux et de puissants ennemis qui demandaient sa tête à tout prix. Arrivé à Tantah, je m'acheminai lentement vers les prisons. La sentinelle était là, et, du plus loin qu'elle m'aperçut, elle me fit signe d'allonger le pas. Arrivé près d'elle, elle me dit avec empressement : " Le gouverneur a reçu ce matin un télégramme conçu en ces termes : " "Mettez en liberté le chef des Bédouins Abdel-Kâni, et le consignez au P. Francesco. "

Délivré de ses chaîne?, le Cheikh était assis dans une petite chambre où il m'attendait, et, tout en larmes, il se jeta à mon cou

dès qu'il me vit entrer. Après cette première effusion, nous sortîmes et Abd-el-Kâni se rendit à la mosquée voisine pour remercier Dieu de sa délivrance. Quant à moi, je m'empressai de télégraphier au Père Gardien (Supérieur) de notre Couvent du Caire et aux Franciscaines pour annoncer la délivrance définitive de notre ami.

J'allais partir pour le Caire, lorsqu'arriva notre Cheikh avec ses Bédouins. Ils sautèrent sur le premier train de marchandises qui passa et m'entraînèrent avec eux. >

Tout le long du parcours, ces enfants du désert laissèrent libre cours à leur enthousiasme et ne cessèrent de faire entendre des chants de triomphe. A l'approche des villages qui bordent la voie ferrée, ils attachaient des banderolles blanches à l'extrémité du canon de leurs fusils. La population, déjà informée de la délivrance de son chef, répondait à ces signaux par des acclamations prolongées ; un cavalier parti à bride abatue, avait en effet devancé le train, pour annoncer la bonne nouvelle aux villages de la tribu. Nous arrivâmes près de Cafr- Zaïat vers quatre heures et demie du soir ;

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mais notre convoi s'arrêta à une certaine distance de la station. Toute la gare était bondée de monde et la foule arrivait jusqu'au lieu de notre arrêt. Les personnes les plus distinguées de notre pays, de tout rang et de toute religion, étaient là avec la Tribu qui attendait son Chef.

Notre trajet jusqu'à la gare fut difficile Abd-el-Kâni me tenait par la main et vo lait marcher à mon côté ; ce fut impossibl tant la foule qui nous serrait était compact Il devait les embrasser tous parce que tous l'embrassaient et lui exprimaient leurs chaleureuses félicitations comme à un homme revenu de l'autre monde. Le Cheikh répondait à chacun d'eux, en me désignant de la main : " Voici celui qui m'a sauvé la vie ! " Alors cette foule et spécialement les hommes de sa tribu, se portaient vers moi, me baisaient les mains, m'embrassaient avec une expression de reconnaissance et de joie qui tenait du délire ; c'était un spectacle indescriptible.

Nous réussîmes enfin à traverser la gare ; à la porte stationnaient les cavaliers avec deux chevaux en laisse. Et moi qui me

croyais enfin délivré decette parade au milieu d'un peuple et dans une ville où j'étais si connu, je me vois tout à coup enlevé par les Bédouins et placé sur un beau cheval blanc, malgré toute la résistance que je pus opposer à cette ovation extraordinaire. Me voilà donc chevauchant escorté par la multitude. Les cavaliers Bédouins marchaient en avant et se livraient à leur fantasia avec force décharges de mousqueterie. Ceux qui étaient restés dans les maisons montaient sur leurs terrasses ; à toutes les fenêtres, à tous les balcons on agitait les échàrpes avec des acclamations frénétiques! C'est au milieu de ces ovations que nous arrivâmes à la maison d?s Franciscaines qui, elles aussi, nous attendaient. Nous descendîmes de cheval et Abd-el-Kâni s'avança gravement vers les Religieuses pour les remercier publiquement de tout ce qu'elles avaient fait de leur côté pour sa délivrance. De là, nous l'accompagnâmes jusque sur les rives du Nil, où il remonta à cheval après nous avoir adressé à tous un chaleureux adieu.

Le lendemain il offrait un banquet splendide à tous les négociants et à toutes les

familles aisées de Cafr-Zaïat, tandis que j< retournai paisiblement à Mansourah où je rendis grâces à Dieu et à notre Pèn saint François de ce qu'il m'avait été donn( de payer de cette manière ma dette d< reconnaissance envers Abd-el-Kâni.

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