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^ ANS les derniers jours de juin 1882, le Révérendissime Père Custode vint à
f ( Alexandrie, où il m'appela : c'était quelques jours après les massacres. Prévoyant les graves circonstances qui allaient surgir, il m'investit d'un pouvoir exceptionnel, afin que je pusse agir librement, m'exhortant au reste à n'abandonner mon poste que dans un péril extrême. Je m'entendis avec le Père Gardien d'Alexandrie, le priant de me télégraphier, dans le cas où il y aurait un débarquement de troupes Européennes.
Le Père Gardien, fidèle à sa promesse, m'écrivit ; et sa lettre, datée du 7 juillet,
était ainsi conçue : " Si vous voulez vous sauver, venez vite, le bombardement est imminent (i)."
J'obligeai aussitôt les autres Religieux de la Résidence à partir. Pour moi, je restai, à cause des Sœurs Franciscaines qui sont ici avec nous, dans la même Mission, et à cause de deux familles pauvres, à qui les moyens manquaient pour partir. Tous les Ckeicks du pays nous encourageaient et nous exhortaient à ne rien craindre. Ils se plaisaient à nous redire qu'ils étaient avec nous et que pour nous leurs maisons étaient ouvertes.
Le Gouverneur, au reste, était un homme capable, intelligent, énergique, qui s'efforçait d'éteindre la flamme du fanatisme, là où elle voulait s'allumer. Nous nous rendîmes chez lui pour demander son avis sur l'opportunité de notre départ, ajoutant que s'il continuait à nous couvrir de sa protection, comme il l'avait fait jusqu'ici, nous étions heureux de rester à Mansourah (2).
11 Tant que je commanderai ici, nous
(1) De la Résidence.
(2) A l'époque des événements, le R. V. Francesco était Supérieur à Mansourah, mais très connu à Cafr-Zaïat où il avait été également Supérieur.
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répondît-il, vous êtes certains que rien de funeste ne vous arrivera : le passé vous est garant de l'avenir. " Je sus depuis qu'il avait été très flatté de notre démarche et qu'il s'était trouvé honoré de la confiance que nous lui témoignions.
Le 9 courant, je reçus une nouvelle lettre du Père Gardien d'Alexandrie, me confirmant ce qu'il m'avait dit dans la première et me priant avec plus d'instance de prendre mes mesures: "Faites vite, me disait- il; faites vite. ..."
Mais comment faire ? Le cœur me manquait à la pensée d'abandonner nos Religieuses et les deux familles dont j'ai parlé.
Me confiant dans le Seigneur, j'étais résolu de rester à mon poste, quand vers deux heures de l'après-midi, m'arriva un messager de notre Mission de Cafr-Zaïat, porteur de deux lettres ; l'une de la résidence, l'autre de la Supérieure des Franciscaines, qui ont aussi, comme nous, leur maison à Cafr-Zaïat. L'une et l'autre m'exprimaient leur consolation du fait qui leur était arrivé la veille, et ils me conjuraient d'aller les rejoindre au plus tôt, pendant que
la voie d'Alexandrie était encore libre. Ce qu'ils n'avaient pu m'écrire, Saïd, c'était le nom du porteur, me le raconta.
Dans la soirée du 10, les Franciscaines avaient reçu un télégramme de leur Supérieure Générale qui les appelait de suite au Caire. Le lendemain, après avoir fermé et barricadé leur porte, elles se dirigèrent vers la Station pour prendre le train de 9 heures du matin. Là, elles trouvèrent une famille d'Alep (en Syrie) composée de six personnes : deux hommes, un jeune adulte et trois femmes, qui devaient partir avec elles. Le train attendu arriva, mais il était bondé de fuyards, venant d'Alexandrie où les Anglais commençaient à jeter l'épouvante par leur terrible bombarde nent. A ce premier train en succédèrent d'autres, tous également pleins de fuyards, de blessés, de malfaiteurs et de brigands : on avait ouvert toutes les prisons à Alexandrie.
Nos Sœurs, devant ces hordes sauvages, ivres de sang, ne respirant que carnage, se réfugièrent, pour se soustraire à leur fureur, dans le dépôt de marchandises, fermé seulement par un simple grillage en bois, Le JPère
Hugolin, un de nos Missionnaires de Cafr- Zaïat et la famille Aleppine étaient avec elles. Sitôt qu'on les aperçut, cette foule hideuse jeta contre elles des vociférations horribles et poussa ce cri sinistre : mort à ces cliiens de chrétiens ! Ils parvinrent à se saisir, ces forcenés, de nos deux domrestiques, qui furent battus et horriblement maltraités. Quant à elles, pauvres Sœurs, par bonheur, le Mâahmour qui se trouvait là, avec sept soldats fidèles, les put soustraire à cette foule en furie, et parvint à les faire entrer dans un magasin plus à l'intérieur, où il les laissa à la garde de trois de ses Vétérans.
Elles passèrent là onze mortelles heures dans les plus cruelles angoisses, jusqu'à 8 heures du soir. Enfin, à la faveur de la nuit et protégées par la garde, le mâahmour réussit à les conduire à la maison de cette famille d'Alep qui se trouvait plus voisine de la gare que notre Couvent et la maison des Sœurs. Ce fut de cette maison qu'elles m'expédièrent Saïd, afin que je me rendisse de suite à Cafr-Zaïat.
A Mansourah, il régnait alors une tranquillité parfaite. Je voulais que cet homme
retournât à Cafr-Zaïat et me les amenât tous, mais lui n'y voulut point consentir, objectant qu'il avait pour mandat exprès de ne retourner qu'avec moi.
Alors, sans rien dire à personne, je fermai l'église, j'appelai le domestique de la Résidence et, après lui avoir donné les ordres nécessaires, je lui dis : " aujourd'hui même à minuit, ou, au plus tard demain soir, je serai ici ; et si quelqu'un s'informe de moi, réponds-lui que je suis allé traiter une affaire, à la campagne. Je quittai mon habit de religieux, pour revêtir un costume Arabe ; et, accompagné de Saïd, je partis avec X Express, pour Cafr-Zaïat. Il était nuit quand nous entrâmes dans la maison de cette famille d'Alep.
Au premier abord, ces braves gens ne me reconnurent point ; mais ensuite, quands ils surent que j'étais l'ancien Missionnaire de leur paroisse, leur joie fut au comble. Sans perdre de temps, je leur dis qu'il fallait se travestir et me suivre à la gare, afin de partir ce soir même pour Mansourah avec X Express, venant d'Alexandrie. Mais arrivés là, nous apprîmes, à notre grand déplaisir,
que ce train n'était point parti à cause de l'extrême confusion qui régnait dans la ville par suite du bombardement. Tout tristes nous retournâmes sur nos pas, les Franciscaines à la maison Aleppine, et moi à notre Couvent.
Le 13, tout était préparé de nouveau pour notre départ, quand je reçus une lettre d'un nommé Joseph Bittar, me conseillant de ne point sortir de la Résidence, parce que le pays se trouvait déjà en pleine révolution. L'élan avait été donné par un soldat fanatique arrivé de Taulat, qui allait par la bourgade de Cafr-Zaïat publiant le télégramme suivant : " Le go verneur ordonne de massacrer tous les chrétiens."
La première victime fut un jeune français : deux coups de massue retendirent à terre, raide mort ! puis on lui coupa la tête et son corps mutilé resta gisant sur les rives du Nil. Saïd avait été témoin de ce crime affreux : il nous le racontait tout tremblant encore, quand arriva Gad, son frère, qui nous apprit qu'un Cophte venait d'être massacré également ! Il parlait en-
core, quand nous entendîmes frapper à la porte, c'était le deuxième frère de Saïd, qui, anxieux et tout palpitant, venait nous supplier de nous cacher au plus vite, dans la cave.
Mais qu'y a-t-il, lui demandai-je? Viennent-ils pour nous tuer : parle-moi clairement?— Oui, me répondit-il, en sanglotant: une foule immense, partie de la gare, arrive en hurlant : mort aux chrétiens : nous envoyâmes Gad pour voir la direction qu'ils prenaient. Il retourna sur le champ pour nous dire qu'ils se dirigeaient sur la maison Aleppine où se- trouvaient nos Sœurs Franciscaines, ainsi qu'un de nos Religieux. Il n'y avait plus à se faire illusion : nous allions être assiégés à notre tour. Nous descendîmes donc dans la cave, comme dans un dernier refuge. Saïd nous renferma dedans, ferma également le couvent et partit.
Pour nous, nous nous préparions à la mort. Mais les cris, les pleurs des femmes de nos Fellahs que la vue de notre infortune mettait au désespoir, augmentaient notre tristessse et nous rendait plus terrible encore l'approche du moment fatal.
Nous étions dans cet état, quand par le soupirail de notre cachette, il nous sembla distinguer des pas timides qui s'avançaient vers nous. A ce premier bruit succédèrent des coups légers, mais répétés sur la porte de la cuisine. Je me retournai vers mon confrère pour lui demander ce que cela voulait dire, quand tout à coup nous nous entendîmes appeler par notre nom, par une voix langoureuse et à demi étouffée par l'émotion. — Padre Francesco, Padre Fabiano, uscite presto, non temete nulla : sortez vite, ne craignez rien. Il n'y avait plus de doute, j'avais reconnu la voix de la sœur Maria Pia. — Comment vous ici, lui dis-je, vous êtes donc vivante ? Oui, oui, me dit-elle, voici Abdel-Kâni qui nous a sauvées et veut aussi vous sauver : ouvrez, n'ayez aucune frayeur.
Nous sortîmes aussitôt, je me précipitai vers la porte de la cuisine et allai me jeter dans les bras du chef des Bédouins, que je connaissais déjà, sans toutefois en avoir la haute opinion que j'en eue plus tard.
Lui m'embrassa, et comme j'étais encore tout tremblant, il m'exhorta à ne rien craindre, m'assurant que personne ne nous tou-
cherait. Il parcourut la résidence, puis il s'assit me tenant toujours les mains dans les siennes ; et pour m 'encourager, il me dit : Vous croyez en Dieu ! (c'est un musulman qui parle à un Franciscain missionnaire) — Oui, certainement — Eh bien, je vous jure au nom d'A//a/i(\e Dieu véritable) qu'il ne vous sera fait aucun mal !
En ce moment même, je m'aperçus qu'un des Bédouins, entrés à la suite de leur chef, brandissait le grand couteau qu'il avait pris en passant à la cuisine comme pour nous en frapper. Une telle attitude ne justifiait que trop nos terreurs : je dis au chef: — Si vous ne voulez pas nous tuer, pourquoi le couteau que cet homme tient en main? — Je n'avais pas fini de parler qu'il arracha l'arme homicide des mains de ce misérable et ordonna à ses gens de le jeter dehors, ce qu'ils exécutèrent à coups de poings. Puis, se retournant vers moi, il me demanda où nous voulions aller. — A Mansourah, lui répondis-je. — Il ne fit aucune objection. Nous recueillîmes notre petit bagage, le P. Hugolin et le P. Fabien prirent avec eux un peu de linge, nous consignâmes notre
Résidence à nos Fellahs, et au milieu de deux rangées de Bédouins, nous nous rendîmes à la maison Aleppine, où nous trouvâmes, avec les six personnes qui la composaient, nos quatre Sœurs Franciscaines de la mission de Cafr-Zaïat, et le Mâahmour, avec sept soldats fidèles.
Id on me demandera peut-être d'où nous vint cette protection si inattendue des Bédouins. Il est vrai qu'autrefois j'avais connu leur chef Abd-el-Kâni : mais je ne me souviens pas de lui avoir rendu jamais de signalés services. Je le traitais avec affabilité quand je le rencontrais par le pays, et, quand parfois il se présentait au couvent, je le recevais cordialement et avec les petites prévenances dues à son titre de chef de Tribu. Cet homme, au cœur droit, conservait le souvenir de ces petits égards et le bon Dieu fit germer dans ce cœur le sentiment de la reconnaissance. Abd-el-Kâni, que la divine Providence nous donnait pour notre salut, dans cette terrible circonstance, accompagné seulement de dix hommes de sa Tribu, se rendait à son village, lorsque, passant sur la digue du Nil, il aperçut ces bandes de for-
Cenés, avides du sang chrétien. A l'instant, avec ses dix hommes résolus, il se jeta contre eux et les mit en fuite. Au même moment arriva le MâaJwwur, avec ses sept vétérans. Ils se trouvèrent réunis devant la maison Aleppine déjà envahie parles pillards et les assassins. Ils les chassèrent et appelèrent les habitants avec les quatre Sœurs, les invitant à sortir sans crainte de leur cachette où elles n'attendaient que la mort ! c'est là que Abd-el-Kâni apprit tout d'abord notre détresse.
Mais je reprends mon récit : notre petite caravane, composée donc de treize personnes, six de la famille d'Alep, nos quatre Sœurs, nos deux Pères et moi, marchait sous la protection des Bédouins d'Abd-el et des soldats du Mâahmour qui devaient l'escorter jusqu'à la Station, où il était convenu de prendre le train pour Mansourah, lorsque je m'aperçus qu'au lieu de nous conduire droit, ils appuyaient à gauche et nous faisaient prendre le chemin de la Zafitieh (prison militaire) : ceci réveilla tous mes soupçons. Nous sommes trahis, ils vont nous massacrer selon l'ordre donné par Je fameux
Edit ; et me retournant brusquement vers le chef des Bédouins: — Pourquoi, lui demandai-je, nous menez-vous à la Zaptieh, et non à la gare, comme vous nous l'avez promis ?
Four toute réponse, il ordonna à l'escorte de changer de direction, mais oh ! mon Dieuquel spectacle ! Nous nous rencontrâmes à la gare avec un train de cinquante wagons, traînés par deux locomotives, pleins de fuyards et de blessés. Notre nouvelle situation était pleine de péril, et je supposai justement que la mesure qui m'avait tant inquiété, n'avait été prise que pour nous faire éviter cette funeste rencontre. Les soldats se serrèrent autour de nous et Abd-el avec le Mâahmour, sans perdre un instant, s'avance vers le chef de gare et lui demanda la clef d'une pièce réservée aux Dames en voyage. La moindre hésitation nous pouvait coûter la vie : ils nous poussèrent dedans et réussirent à en refermer l'entrée, laissant à la porte soldats et Bédouins pour la défendre.
Mais là que d'insultes, que de menaces, que d'imprécations vomies contre nous, par cette foule hideuse qui nous assiégeait au
dehors : on devine les angoisses de mon pauvre cœur, moi qui comprenais si bien leur langue ! — Nous les mettrons en pièces aujourd'hui, ces chiens de cJirétiefts, criaient les uns, frémissant de rage ; — quand ils sortiront de là nous les égorgerons tous, hurlaient les autres. — Ces cris et ces menaces durèrent tout le reste de la journée, — journée ténébreuse, interminable agonie, accompagnée d'inexprimables terreurs et dont le souvenir ne sortira jamais de notre mémoire !
Dans tout cet intervalle le chef de Station, un Cophte schismatique, venait constamment nous trouver pour nous répéter qu'il était impossible de partir. Les trains venant d'Alexandrie se succédaient à de courts intervalles, il est vrai, mais tous chargés d'une foule hostile au milieu de laquelle nous nous serions certainement trouvés en péril d'être massacrés. Nous restâmes donc ainsi, dans ces mortelles angoisses, jusqu'à six heures !
Enfin le chef de gare nous déclare l'impossibilité absolue où nous étions de partir. Le massacre des chrétiens de Tantah (ville sur la voie de Mansourah) est commencé,
nous dit-il ; le départ serait votre ruine. Le Mâahmour, en présence de notre situation qui devenait toujours plus grave, voulait s'en laver les mains, lui, en nous persuadant au contraire de partir quand même : il se voyait impuissant ànous protéger davantage.
C'est alors qu'Abd-el-Kâni, ému de compassion, mit à notre disposition, sa personne, sa tribu, sa propre maison.
Emu moi-même et après avoir fait part à mes confrères, aux Sœurs et à la famille Aleppine d'une offre si cordiale, je lui répondis : " Homme généreux, nous nous remettons entre vos mains : vous nous avez déjà délivrés de la mort : je suis sûr que vous ne nous abandonnerez pas ! "
Aussitôt il ordonna de préparer les montures, et en moins d'un quart d'heure, ses Bédouins nous amenèrent quatorze petits ânes : lui-même nous aida à monter en selle, et protégés par nos braves Bédouins, leur chef en tête, nous perçâmes, par un vrai miracle, cette foule hurlante, et sortis de la gare de Cafr-Zaïat, nous nous acheminâmes paisiblement vers la Résidence d'Abd-el-Kâni, au village Arabe d'Elkom.
Cependant nos deux Pères, dans la précipitation du départ, n'avaient point songé à consommer les Saintes Espèces. Nous ne pouvions, à aucun prix, laisser ainsi à l'abandon, le Très-Saint-Sacrement, exposé aux outrages des infidèles, Une de nos quatre Franciscaines, sœur Hélène, s'offrit, par un acte héroïque, à aller le chercher.
Elle partit, escortée de deux Bédouins, sous prétexte d'aller rejoindre du linge oublié ; et, à l'insu de ses gardes, elle rapporta le Précieux Trésor que nous eûmes la consolation d'emporter avec nous. Le Lecteur comprendra aisément pourquoi cet acte fut accompli par un femme: nous sommes en plein pays musulman. Peu de soupçons planèrent sur la démarche de sœur Hélène : un Père se rendant à la Résidence pouvait tout compromettre.
Vers les sept heures du soir, nous fîmes notre entrée dans le village. Une foule de Bédouins vint à notre rencontre, pour nous souhaiter la bienvenue.
Nous comprîmes de suite par leurs gestes, comme par leurs paroles, qu'ils nous ménageaient cordialement tous les droits de l'hos-
pitalité, qui est tradionnelle chez tous les disciples de Mahomet; nous allions en jouir plus largement, comme les protégés, les hôtes, les amis de leur chef et maître, Abd-el-Kâni.
Le CheykJi de la Tribu des Bédouins d'Elkom, possédait plusieurs résidences : il nous céda la plus belle. C'était une habitation spacieuse, bien aérée, élégante môme. Un grand appartement fut réservé aux Sœurs avec les dames de la famille Aleppine : un autre semblable nous était destiné à nousmêmes. Entre les deux se trouvait un beau divan (salon arabe) orné de coussins et de tapis de Perse ; au-dehors s'étendait une vaste cour, entourée de murailles. A droite se trouvait le logement pour les serviteurs ; à gauche la cuisine avec deux autres chambres !
Il me reste maintenant à parler de l'étonnante cordialité dont les Bédouins usèrent à notre égard, durant les neuf jours que nous passâmes au milieu de leur Tribu dans le village d'ELKOM (i).
(1) Le reste, ou la suite du Récit du Père d'Orta, originairement écrit en langue italienne, se trouve traduit textuellement dans le beau Livrs de Mme Sodar de Vaulx, intitulé : Les Splendeurs de la Terre-Sainte : cliap. 37 et 38, C'est cette traduction que nous offrons ici au Lee-
A peine donc avons-nous pris possession de nos appartements, que Mohammed Abdel-Kâni entra avec une escorte nombreuse. Un Marghââba (souhait de bienvenue) aussi cordial que bruyant sortit des lèvres de ces hommes dont le seul regard, un peu avant notre infortune, nous faisait trembler. " Ma maison est la vôtre, nous dit le Cheykh; éloignez donc toute idée de crainte. Je ne suis pas seul, j'ai à mes ordres vingt mille hommes armés, nous sommes tous prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour vous protéger." Nous couvrîmes ces paroles de remerciements enthousiastes ! Abd-el-Kâni se retournant vers les siens,* ajouta qu'il ne nous avait sauvés que par miracle de l'abominable multitude des fuyards d'Alexandrie.
— Et telle et telle famille, répliqua un des Bédouins, que sera-t-elle devenue ?
— J'ai donné l'ordre à plusieurs des nôtres d'aller les chercher et de les conduire ici.
leur. — Nous avons connu Y Auteur personnellement à Jérusalem ; et durant deux ans, nous lui avons fourni tous les documents pour son ouvrage, le plus exact et le plus comp'etda tous ceux qui ont été écrits jusqu'ici sur |a Terre-Sainte,
Alors arriva un homme armé jusqu'aux dents qui, après les saluts d'usage, lui annonça que la famille Mardok, et quelques autres personnes Juives, Grecques et Maronites avaient été sauvées et conduites dan< la maison d'un autre Cheykh, son parent. Peu après un second messager entra porteur d'une semblable nouvelle, disant qu'in prêtre latin accompagné d'une troupe d< Coptes, de Grecs et d'Hébreux venait aussi d'être mis en sûreté. De ces diverses informations nous conclûmes qu'en dehors d< nous treize, une cinquantaine de personnes avaient échappé au danger' et étaient installées au village, dans diverses maisons où elles étaient toutes bien traitées et bien nourries. Au coucher du soleil, Abd-el-Kâni se leva, et sans prononcer une seule parole, sortit avec sa suite. Tel est l'usage chez les Bédouins. Immédiatement entrèrent les serviteurs qui devaient préparer la table pour le dîner. Cette table consistait en un grand plateau de cuivre rond qu'ils disposèrent sur un tabouret de même forme, haut d'un pied et demi. Le plateau était couvert de plats cje viande, de pastèques, d'herbes a^Q*
matiques, de riz, de lait caillé et de pain, pain rudimentaire, espèce de galette qu'on mange ici depuis les temps primitifs. Le menu fut toujours le même : cette fois on nous servit à l'européenne, c'est-à-dire que nous eûmes des couverts en argent ; dans la suite nosdoigts furent notre seule fourchette, et le pain remplaça la cuillère. Nous nous assîmes autour de cette table d'un genre si nouveau pour nous ; les uns par terre, et c'était le plus commode ; les autres sur une chaise, et c'était le plus fatigant parce qu'ils devaient s'incliner à chaque bouchée. Nous eûmes d'abord plus d'étonnement que d'appétit, mais nous finîmes par rire de nos maladresses et par prendre plaisir à étudier des coutumes et des usages si différents des nôtres. Après le dîner on nous donna du savon, et l'on nous versa de l'eau pour nous laver les mains.
Il était environ neuf heures : nous étions réunis dans la grande salle du milieu quand apparut le Cheykh. Nous nous levâmes aussitôt, mais lui, d'un geste, nous fit rasseoir : " prenez courage, dit-il, soyez joyeux, nous espérons que la paix sera prochaine ! Une
fois conclue, nous vous accompagnerons sains et saufs à votre demeure, heureux d'avoir connu des personnes telles que vous et d'avoir pu vous rendre service. "
Deux fois le jour, Abd-el-Kâni recevait des nouvelles : ce soir-là, elles étaient trèsalarmantes. La ville de Tantah était pleine de désordre et de confusion, les chrétiens aussi bien que les juifs y étaient cruellement mis à mort. Le gouvernement ne pouvait ou ne voulait pas opposer de résistance, cai les victimes était assommées sous ses yeux.
Le jour suivant Arabi-Pacha expédia cent cinquante soldats à Cafr-Zaïat, et trois cents à Tantah, preuve évidente qu'il n'était pas complice du massacre. Le Gouverneur fut révoqué et conduit sous bonne escorte au Caire pour rendre compte de sa conduite, et expliquer comment un négociant Arabe avait sauvé dans sa maison beaucoup de chrétiens ; tandis que lui, revêtu di pouvoir, n'avait pu en délivrer un seul. El ici Abd-el-Kâni s'éleva avec fureur contre de telle barbaries. " Je les hais, dit-il, je les réprouve;" nous donnant ainsi à. en-
tendre que sa tribu était du parti d'Arabi.
Au milieu de ces discours, nous bûmes le nectar arabique qu'on nous servait chaque jour après souper comme après dîner, avec différence que le matin il était accompagné de sucre, tandis que le soir il était offert dans toute son amertume et sa saveur primitive. La cérémonie du café terminée, nous échangeâmes quelques compliments, puis le Cheykh s'apercevant que ses serviteurs avaient étendu nos lits sur le sol, se retira discrètement avec sa suite, nous laissant enchantés de la dignité de ses manières et des démonstrations de sa politesse franche et affectueuse.
Nous nous rassemblâmes alors devant le Saint-Sacrement, notre Trésor caché, pour remercier le Seigneur de ses bienfaits ; nous ne pouvions assez lui rendre grâce de nous avoir délivrés des mains de nos bourreaux et de nous avoir fait trouver le salut auprès de nos ennemis eux-mêmes ! Ainsi se termina notre première journée chez les Bédouins d'E/kom C'est en prononçant
le nom du Seigneur et celui de notre libérateur que nous nous endormîmes, l'esprit
tout préoccupé des étranges péripéties par lesquelles nous avions passé.
Le lendemain, 14 juillet, nous étions déjà debout lorsqu'avec les premiers rayons du soleil nous vîmes, à notre grande surprise, entrer nos domestiques musulmans de Cafr- Zaïat, accompagnés de leur mère. Ils venaient nous féliciter et se réjouir avec nous de nous voir en lieu sûr ; ils nous portaient des figues de Barbarie, des melons et des pains pétris au beurre. L'affection de ces braves gens nous était connue, néanmoins nous étions émerveillés et touchés de la spontanéité de leur démarche. La famille d'Alep, au contraire, bien que très riche et très charitable, ne vit approcher d'elle aucun de ceux à qui elle donnait depuis tant d'années nourriture et logement : cette indifférence la chagrinait beaucoup.
Afin que les Sœurs et nous puissions de plus en plus captiver la bienveillance de notre hôte, il me vint dans l'idée de leur conseiller, comme elles étaient fort habiles dans les ouvrages à l'aiguille, de s'offrir à travailler pour ses femmes. " Je suis certain, dis-je, que cette proposition sera très
agréable à Abd-el-Kâni. " A peine avaïs-je prononcé ces mots qu'il entra, comme d'habitude, car il venait, deux fois le jour, nous rendre visite : le matin avant de sortir et le soir quand il rentrait de ses excursions. Je lui fis aussitôt l'offre convenue, ce qui le remplit d'une joie enfantine ; son visage était devenu riant et il répétait toujours : " Ttayeb, Ttayeb! " Bien, bien! A peine eut-il pris congé de nous que deux gracieuses petites filles, accompagnées de Gohar, leur fidèle serviteur, arrivèrent auprès des Franciscaines, tenant en main un coupon d'indienne pour faire deux robes.
La Supérieure les embrassa, leur fit mille caresses et les combla de dragées qui, je crois, ne servirent pas peu à cimenter l'affection naissante, car ses nouvelles amies ne voulaient plus la quitter.
Après le dîner, les Franciscaines demandèrent à être reçues chez les femmes du Chcykh. Elles furent accueillies avec tous les raffinements de la courtoisie orientale. Les Bédouines les firent asseoir à leurs côtés, sur une grande natte étendue au pied d'un divan circulaire; elles leur baisaient les
mains et les portaient ensuite à leur front en signe de respect. Leur conversation fut animée par des sentiments de bienveillance, de joie et de curiosité.
Cependant les deux robes furent bientôt terminées et endossées par les enfants. Quelles furent les impressions d'Abd-el- Kâni, lorsqu'à son retour, il aperçut ces deux petites créatures rendues encore plus gracieuses sous le joli et frais vêtement confectionné par les Sœurs ? que dit-il au récit des événements de la journée ? je ne sais, mais ce qui est certain, c'est que quand il se rendit auprès de nous, vers les neuf heures, il était radieux, et sa générosité semblait n'avoir plus de bornes. Nous apprîmes également qu'il avait reçu les félicitations d'Arabi-Pacha sur sa magnanime conduite à notre égard ; et cette approbation de celui qu'il regardait comme son ami et son maître le rendit fier et heureux.
Avant de nous retirer, nous remerciâmes notre hôte de toutes ses bontés. " Pourquoi serais-je méchant, nous répondit-il, les soupirs de l'opprimé montent au pied du trône divin plus rapidement que le vent ne tra-
verse l'espace, et la malédiction pèse sur les jours de l'oppresseur. "
Quant à moi, dévoré, d'inquiétude, je ne pus dormir ; j'attendais le retour d'un de mes bons fellahs que j'avais expédié la veille à Mansourah, pour faire savoir aux Franciscaines que je ne pouvais ni retourner, ni leur ramener leurs compagnes, alléguant pour unique motif, afin de ne pas les effrayer, l'état périlleux de la route.
Enfin, dans la matinée il apparut porteur d'une lettre de la Supérieure, sœur Célestine, ainsi conçue :
Révérend Père,
Nous avons reçu votre lettre, et nous sommes désolées d'apprendre de si déplorables nouvelles ! On ne sait plus que faire ni que devenir. . . Il y a peu d'heures encore nous étions tout heureuses; nous attendions nos Sœurs, nous avions fait le dîner, préparé les lits, puis nous sommes restées comme abasourdies en voyant s'évanouir ainsi qu'un songe notre chère espérance. De grâce, mon Père, venez vite : faites tout ce que vous pourrez, faites l'impossible pour nous ramener nos compagnes. ... Il faut que vous
sachiez que notre bon Modir a été changé. Qui aurons-nous à sa place ?
Agréez, etc.
A huit heures, Abd-el-Kâni arriva accompagné d'une garde nombreuse. Il nous annonça que des hordes sauvages arrivaient d'Alexandrie, que la ville de Damanhour venait d'être saccagée par la tribu dAuladali (laquelle était du parti de Tewfik) et que Ramleh, ainsi qu'une bonne partie d'Alexandrie, avait été mise à feu et à sang.
En partant, notre Cheykh nous laissa un derviche célèbre nommé Aly, dans lequel il nous semblait voir son frère et qui ne cessa de nous entourer d'attentions. Si nous allions en promenade, il ordonnait aussitôt à trois ou quatre des siens de nous accompagner ; et, arrivés dans les champs, ces gens couraient devant nous et revenaient tout chargés de fleurs et de fruits qu'ils nous apportaient avec empressement.
Aly occupait une petite chambre contiguc à la nôtre d'où il était très facile de l'observer. Il lisait du matin au soir; son étude préférée était le Coran et l'Arabe littéraire. Il était devenu si habile dans cette langue, qu'il
s'en servait en poésie comme en prose, avec une facilité et une élégance incomparables. Quand il lisait à haute voix, selon l'usage arabe, son articulation était si nette et si vibrante que, même étranger à cet idiomcj on se prenait à l'écouter avec attention. Notre derviche n'avait pas plus de quarantedeux ans, ses manières étaient simples, nobles, je dirai même distinguées ; son visage empreint d'une singulière douceur et d'un grand calme trahissait les qualités de son cœur. Attiré par une secrète sympathie, je cherchais à le connaître plus intimement. J'appris qu'il était natif de Tripoli, et qu'il avait fait ses études au Caire, à la célèbre mosquée d'El-Azhar, ou mosquée des fleurs, à laquelle il était attaché.
" Les affiliés à cette mosquée, me dit-il, sont au nombre de quinze mille ; ils reçoivent chacun une pension journalière d'une piastre égyptienne (cinq sous de notre monnaie) et cinq pains ; quand ils sont absents, le pain leur est donné en monnaie, ce qui représente une seconde piastre. El-Azhar a des chaires dans lesquelles le Coran, la philosophie, les mathématiques, la gran>
maire, la prosodie arabe et la médecine sont enseignées. Elle reçoit comme étudiants, des jeunes gens musulmans des différentes parties de l'Orient ; on y vient de l'intérieur de l'Afrique, de la Syrie, de l'Arabie et de l'Inde. — C'est là, ajoutat-il, qu'on cueille des fleurs qui feraient honte à la tose et au narcisse, et que l'on se compose un collier précieux avec les perles des bonnes leçons et des bons discours. "
Tous les ans, Aly venait passer deux mois à la campagne du Cheykh dont il se glorifiait d'être l'ami intime ; il était arrivé le 2 juillet, deux jours avant nous. Il m'affirma n'avoir jamais eu de relation avec aucune femme et ajouta qu'il était résolu à n'en avoir jamais. Quand ensuite je lui expliquai notre état régulier, nos obligations, notre vie et surtout quand je lui dis notre vœu de chasteté, il se prit pour nous d'une affection extraordinaire et d'un enthousiasme qui n'avait plus de bornes. Il nous disait : " Vous êtes mes Frères ; et aux Franciscaines : Vous êtes mes Sœurs ; " et ces expressions il les répétait sans cesse.
Un soir il nous raconta qu'un fellah le
voyant parler avec nous, lui avait dit : " Pourquoi parles-tu avec ces gens ? ce sont des chrétiens, il faut les tuer. — Je le réprimandai fortement, ajouta-t-il,et lui fis comprendre que des personnes vouées à Dieu doivent être respectées. ' Comme nous admirions son équité, il répliqua : " Cette équité n'est qu'un simple devoir, car un de nos sages a dit qu'un acte de justice est plus méritoire que dix années de prières.
L'amitié qu'Aly avait contractée avec nous se reflétait dans tout l'entourage et augmentait singulièrement la bienveillance de nos protecteurs.
Cependant, Abd-el-Kâni rentra et, me voyant pensif, m'en demanda la raison : " La raison, lui dis-je, c'est qu'à Mansourah il y a sept Franciscaines qui ne sont plus en sécurité depuis le départ de Modir. Ne pourriez -vous pas envoyer des hommes pour les prendre et les conduire ici ? " Il me le promit et le jour suivant il leur envoyait une escorte.
Quand il fut sorti, Gohar entra avec l'ordre de faire évacuer la salle : les femmes
d'Abd-el-Kâni arrivaient pour faire visit( aux Franciscaines. Je me levai aussitôt le serviteur s'en aperçut et voulut me faire rester. Mais je tins à me retirer, ainsi que la politesse musulmane me le commandait. Toute la latitude qui nous était laissée permet de conclure en quel estime nous étions auprès des Bédouins. Les Sœun accueillirent les femmes de notre chef avec toute leur bonne grâce, et en retour celles-ci les prièrent d'accepter le lendemain à dîner chez elles.
A neuf heures, Abd-el-Kâni rentra ave( sa troupe ; les nouvelles qu'il apportail étaient mauvaises. La voie ferrée ainsi qu( le télégraphe avaient été coupés à Kafar- Daouar et à Alexandrie, Arabi-Pacha s< fortifiait de plus en plus et recrutait tou: les soldats en disponibilité. En outre il avait ordonné à toutes les modiryeh (municipalités) de le pourvoir de grains, d< beurre, de riz, de lentilles, de bœufs, de buffles et de chameaux ; et on s'était empressé de mettre ses ordres à exécution.
Dimanche, fête de la Vierge du Carmel, fut, selon les nouvelles que nous recevions,
un jour mélangé de tristesse et de consolation, en cela image parfaite de la vie avec ses contradictions perpétuelles, ses espérances caressées et déçues, ses projets tour à tour formés et abandonnés.
Le soir, Abd-el-Kâni vint nous annoncer que les trains d'Alexandrie, chargés de fuyards, au lieu de diminuer augmentaient et que ceux-ci semaient sous leurs pas la terreur et les ruines. La haine contre les Anglais dont malheureusement les chrétiens du pays subirent la fatale conséquence, se répandit dans toute la population, qui ne pouvait pardonner aux vainqueurs la destruction de la magnifique cité d'Alexandrie, et moins encore leur projet de domination sur l'Egypte entière.
Je reçus une lettre de la Supérieure des Franciscaines de Mansourah, quand déjà les Bédouins étaient en route pour aller les prendre ; elle m'informait qu'à la suite d'un télégramme envoyé par le consul d'Italie, leur promettant un détachement de soldats jusqu'à Ismaïlia, elle et ses compagnes se décidaient à partir avec l'espérance d'arriver au port. Elle ajoutait : " Mais vous, mon
Père, que faites-vous ; vous ne venez point? avez-vous intention de rester parmi les Bédouins ? "
A neuf heures, le Cheikh vint nous raconter qu'Arabi, pour empêcher les massacres, expédiait des télégrammes dans tous les lieux importants, investissant les autorités compétentes de la faculté de condamner à mort, sans jugement, celui qui aurait tué un chrétien, ce chrétien fût-il un Anglais !
Enfin, au milieu de ces alarmes et de ces espérances, nous nous retirâmes dans nos chambres. Le Ramadan était commencé :
Abd-el-Kâni et ses compagnons demeurèrent, le soir, dans la salle, comme ils le firent durant tout le mois, pour entendre chanter quelques versets du Coran. Cette nuit, on rappelait l'histoire de l'Hégire :• ce chant lugubre et monotone nous amena le sommeil, et ainsi se termina notre quatrième journée chez les Bédouins à'Elkom.
Le lendemain, 17 juillet, nous avions l'esprit travaillé de projets : nous désirions partir sans nous rendre compte des difficultés du voyage. Abd-el-Kâni et ses com-
pagnons nous en dissuadaient à cause des périls certains qui nous attendaient sur le chemin, tandis qu'auprès d'eux nous étions en sûreté : " Vous avez raison, leur dis-je, mais si un débarquement de troupes anglaises avait lieu, vous seriez tous appelés à la guerre, et alors aux mains de qui nous laisseriez-vous ?
— Je vous enverrais avec mes femmes à Fayoum, répliqua Abd-el-Kâni, et là vous n'auriez aucun péril à courir.
— Mais si Arabi, vaincu par les Anglais, voulait se venger et demandait de nous livrer pour être fusillés ?
— Cela ne saurait être ; d'abord parce qu'Arabi n'est pas capable d'une action si noire ; mais le fût-il, moi et les miens, nous sommes résolus à mourir plutôt que de vous confier à des mains ennemies et de vous laisser faire aucun mal. "
Pour achever de détourner de notre projet toute inquiétude, Abd-el-Kâni ajouta : " Je vais à Cafr-Zaïat ; là, je parlerai avec le Mâamour, et lui demanderai des soldats ; unis aux Bédouins que je vous donnerai, ils formeront une escorte avec
laquelle vous pourrez tenter d'aller à Ismaïlia. "
Les nouvelles de la journée étaient plus mauvaises encore que celles de la veille : de toute l'Egypte, on envoyait des hommes à Kafar-Daouar pour grossir l'armée d' Arabi, ou pour être employés aux travaux de fortification. Déjà on avait coupé le canal Mahmoudieh, qui fournit l'eau à Alexandrie, et on avait décidé, pour inonder cette ville, de rompre les digues qui existent dans le voisinage d'Aboukir ; mais la crainte de submerger en même temps la vaste province de Berkhire fit renoncer à ce projet. Schebrkit avait été saccagée et tous les chrétiens mis à mort. Un français, voulant défendre sa maison, tua neuf des rebelles, mais, accablé par le nombre, il succomba à son tour. Alors, ces féroces Arabes, après l'avoir éventré, prirent ses entrailles et les promenèrent comme un trophée glorieux dans tout le village. La nouvelle de cet acte de barbarie nous terrifia.
A neuf heures du soir, Abd-cl-Kâni étant de retour, nous communiqua la réponse du Mâamour ; il ne pouvait nous donner ses
soldats que jusqu'à Tantah ; pour aller plus loin, il fallait l'ordre du Modir.
Toutefois, Abd-el-Kâni nous rassura en nous annonçant que les Consuls avaient écrit à Arabi pour l'amener à traiter de la paix. Sur cette bonne nouvelle, nous allâmes nous reposer. Le matin, après avoir pris conseil du Cheikh, nous télégraphiâmes au Modir de Tantah, pour lui demander une escorte jusqu'à Ismaïlia. En même temps,, je lui écrivis en ces termes :
" Sauvés par le Cheikh-el-Arab, dans le village duquel nous nous trouvons, nous supplions votre Excellence de nous faire accompagner de quelques soldats jusqu'à Ismaïlia. "
Peu d'heures après, nous envoyâmes au Caire, une dépêche au Consul d'Italie, M. le comte Gloria, homme éminent qui s'est acquis une belle renommée, en sauvant avec le plus noble dévouement un grand nombre de victimes de la guerre, sans distinction de nationalité. Enfin notre Cheikh devant aller chez Arabi-Pacha pour lui annoncer de la part de son père que dix mille Bédouins armés seraient mis à sa
disposition, nous le priâmes de lui demai der aussi une escorte jusqu'à Ismaïli; Nous épuisions ainsi tous les moyens de sortir de cet état critique qui nous tenait dans une perpétuelle inquiétude.
Avant de partir, Abd-el-Kâni ordonna au Derviche de nous conduire à son jardin. Dans cet enclos fermé par des haies vives de nopals et de cactus, le sycomore, le dattier, l'oranger, le cassier, l'amandier, le mimosa à fleurs jaunes, croissaient pêlemêle sans symétrie, comme les arbres dans nos forêts. L'ombre et la fraîcheur y étaient délicieuses, et nous aurions pu y reposer agréablement ; mais cette verdure, ces orangers, le beau ciel d'Egypte, n'avaient plus aucun charme pour nous. Tout est amer à qui redoute le lendemain, et c'est en vain qu'Aly s'efforçait de nous arracher à nos préoccupations et de dissiper notre mélancolie.
Au retour de la promenade, on nous dit qu'il était question d'un débarquement des troupes ottomanes à Alexandrie, et je demandais à nos Bédouins s'ils s'y opposeraient.
" Jamais, me répondirent-ils fièrement, il ne nous est point permis de marcher contre le successeur de notre prophète !
Les Anglais, voilà l'ennemi ! Depuis
que Tewfik s'est donné à eux, nous le considérons comme traître, et déchu du trône, nous accepterions plutôt comme vice-roi un Affritt (démon) qu'un tel homme. "
Le 19 juillet, vers les sept heures du matin, le Cheikh passa chez nous pour nous saluer et partit immédiatement pour Kafar-Daouar afin d'accomplir sa mission. Sa suite était composée de six Bédouins, chefs subalternes, vêtus élégamment et couverts d'armes de grande valeur. A peine montés sur leurs brillants coursiers, ils disparurent à nos regards avec la promptitude de l'éclair.
Durant toute la journée nous ne parlâmes que d'Abd-el-Kâni et des bonnes nouvelles qu'il nous rapportait. De temps à autre, rassemblés autour de notre Trésor caché, prosternés aux pieds du divin Maître, nous élevions vers lui des mains suppliantes, et, le cœur plein d'espérance, nous lui demandions avec plus de ferveur que jamais
d'exaucer nos prières. Mais quoi ! le jour passe, le soleil se couche, et le Cheikh qui nous avait assuré son retour, n'apparaît point. Après souper commença le chant plaintif du Bédouin, et, comme la veille, ces strophes monotones ne tardèrent pas à nous endormir.
Vers une heure du matin, j'étais plong* dans une espèce de so.nnolence, quand j'entendis tout-à coup le piaffement de nombreux chevaux, accompagné d'un murmun de paroles insaisissables et d'un va-et-vienl continuel de nos gens. Puis le Dervich( entra dans notre chambre, en disant: Edjt abott esdi-CJieikh men el-Fayoum qoumouy c'est-à-dire : Le père du Cheikh est arriva de Fayoum, levez-vous ! Je compris qu'il voulait que nous allions saluer le père d< notre Cheikh. J'éveillai donc mes compagnons, fis avertir les Sœurs, et nous nou; rendîmes en corps présenter nos hommage* au père d'Abd-el-Kâni.
Il me serait bien difficile de rapportei tout son discours, mais à ses bienveillantes et affectueuses paroles, il était aisé de comprendre qu'il avait été mis au courant d<
nos aventures par Aly : " Mon fils, nous répétait-il toujours, n'a fait que son devoir ; une Fois que vous êtes sous sa protection, vous devez être en sûreté. Si vous préférez ne pas rester ici, à mon retour (il se rendait près d'Arabi-Pacha) je vous emmènerai avec moi à Fayoum, dont les habitants sont en grande majorité chrétiens ; et, maîtres comme moi dans mon propre palais, vous pourrez y ouvrir une école." Pour nous, après lui avoir exprimé notre reconnaissance avec toute l'effusion possible, nous prîmes congé de lui et allâmes retrouver le toit que nous avions abandonné un instant, remplis d'admiration pour ce noble et grand caractère.
Malgré cet incident, nous fûmes sur pied au lever du soleil ; mais déjà le père d'Abdel-Kâni était parti par Kafar-Daouar, et nous ne pûmes avoir aucune nouvelle de son fils.
Vers neuf heures du matin, quelques Bédouins arrivant de Cafr-Zaïat nous informèrent que le Mâamour avait reçu de Tantah, une lettre nous concernant et adressée à notre Cheikh. En effet, lorsque Abd-ej-
Kâni revint vers les six heures du soir, il dit que le Modir lui avait écrit de conduire à Cafr-Zaïat les Religieux et les Religieuse* qu'il avait recueillis, ajoutant que le Mâaviour et le commandant de la troupe avaienl les instructions nécessaires pour nous escorter jusqu'à Ismaïlia. Notre joie fut immense, personne n'en doutera.
Abd-el-Kâni voulut dîner avec nous ; ses attentions devenaient plus délicates, plu< empressées, et une étroite amitié semblaM nous lier ensemble. J'éprouvais un sentiment plein de tendresse et d'admiration pour ce musulman, dont la conduite honorerait un chrétien, et lui, il semblait heureux d'avoir trouvé des êtres qui le comprissent et qui lui fussent reconnaissants. Il pari; beaucoup ; sa parole était grave, spirituelle, insinuante ; ses vues étaient élevées, ses aperçus d'une grande justesse. La conversation tomba naturellement sur la guerre, sur Arabi, sur l'Angleterre. Tantôt Abdel-Kâni reconnaissait l'importance politiqu< de ce grand pays, louait sa belle et puissante flotte et la valeur de ses soldats ; tantôt il la méprisait et la couvrait de malé-
dictions : " Nous nous ferons mettre en pièces, s'écriait-il, mais nous ne nous donnerons jamais pour vaincus ; nous préférons une guerre éternelle à une éternelle oppression ! ... Le mécontentement du peuple est à son comble, et les petits, quand on les pousse à bout, ne connaissent plus de mesure : le chat dans son désespoir arrache les yeux du tigre. Les massacres qui portent l'épouvante dans tous les villages retomberont sur leurs envahisseurs, leur audace a allumé la fureur des indigènes qui se vengent sur les chrétiens des maux qu'ils ont soufferts. Le sac de Ramleh et d'Alexandrie a été le fait de la tribu d'Auladali, du parti de Tewfîk ; et non-seulement Arabi-Pacha ne les a pas commandés, comme on veut le faire croire, mais il les a réprouvés avec toute l'énergie de son âme et avec toute l'indignation de son cœur. Au reste Arabi est décidé à résister de toutes ses forces aux convoitises de la superbe Angleterre ; s'il n'est pas homme à s'abaisser pour plaire au gouvernement, il est de ces héros qui savent s'élever, alors même qu'on les envoie boire les eaux
arriéres de l'exil." En parlant ainsi, Abdel-Kâni était profondément remué, et quand nous nous séparâmes, une ombre noire avait passé sur son front Nous avions été frappés de la hardiesse de ses confidences et de la peinture qu'il nous traçait de l'état des esprits en Egypte. Il nous semblait que quelque chose de plus funeste encore se préparait dans l'avenir, et ce présage assombrissait un peu les joies de notre délivrance.
Le lendemain à l'aurore nous étions tous sur pied et équipés pour le départ. Notre premier soin fut de prendre le Saint-Sacrement que j'emportais respectueusement, tout en le mettant à l'abri des regards indiscrets.
Les Franciscaines se rendirent ensuite chez les épouses du Cheikh pour les remercier de leur hospitalité ! Elles parurent très sensibles à leurs compliments, mais encore plus affligées de leur départ. " Pourquoi nous quittez-vous, disaient-elles, restez ici, n'êtes-vous pas aussi bien que chez vous ? " Les Sœurs, en effet, s'étaient attirées non seulement la sympathie de ces
femmes en se rendant utiles par leur habileté à manier l'aiguille, mais le respect et l'admiration de tous par leur candeur, leur réserve et leur affabilité.
Enfin nous saluâmes une dernière fois cette demeure hospitalière au milieu des bénédictions de tous. Le Mâa-es-SalameJi, si doux au voyageur, partait de toutes les lèvres, j'en avais le cœur ému et ne pus retenir mes larmes.
Le Cheikh et Aly, montés sur de superbes chevaux, nous précédaient ; nous suivions à pied avec une troupe de Bédouins, qui voulurent nous accompagner jusqu'en dehors du village. Oh ! que de poignées de mains nous reçûmes sur ce petit parcours ! Si nous n'avions point contraint nos gens à se retirer, ils seraient venus avec nous jusqu'à la station. Nous leur dîmes un dernier adieu et poursuivîmes notre route, toute encombrée de curieux, que nos cavaliers avaient peine à écarter.
Arrivés à la gare, dont certes nous n'avions pas perdu le souvenir, nous trouvâmes que rien n'était changé et l'on nous plaça exactement dans le même lieu que
nous avions occupé neuf jours auparavant. La porte fut immédiatement fermée ; les soldats et les Bédouins la gardèrent soigneusement, car nous étions environnés de fuyards et de gens suspects.
En attendant, les trains de marchandises passaient et repassaient chargés de soldats et de munitions pour Kafar-Daouar ; mais on n'apercevait aucun train de voyageurs pour Ismaïlia, de sorte que deux télégrammes, l'un venant du Caire, l'autre de Kafar- Daouar, donnant ordre de nous faire partir avec une bonne escorte, demeuraient forcément sans effet !. .
La matinée se passa dans cette anxiété, et, à quatre heures de l'après-midi, rien n'annonçait encore le départ. On pensa alors à nous fournir un train exprès, pour lequel toutefois l'administration demanda quarante-quatre guinées égyptiennes, c'està-dire onze cent vingt-quatre francs de notre monnaie. En présenee d'une telle exigence, je perdis tout espoir. Le chef de gare, Moallem Tchaluby, s'aperçut de ma peine et télégraphia aussitôt à Arabi que nous ne pouvions nous embarquer faute
d'argent. Arabi-Pacha répondit immédiatement : " Quon les fasse partir aux frais du Gouvernement?
Il n'y avait pas en ce moment de locomotive, mais on nous assura que la première qui arriverait soit du Caire, soit de Kafar- Daouar, serait pour nous. Hélas ! les locomotives passent et repassent, aucune ne s'arrête. . ! Notre angoisse devenait extrême.
Au milieu de ces perplexités et de cette longue attente, nous fîmes la connaissance du Commandant des cent cinquante soldats, qui gardaient la station, Ey-Pacha, homme excellent, affectueux, généreux, qui se multiplia pour nous être utile. En ce fatal moment, où tout était embûches et difficultés, son intervention en faveur des Franciscaines fut des plus heureuses. Ces dernières avaient remis, en fuyant précipitamment et sans avoir le temps de faire aucune convention écrite, leur maison, leur jardin et leur bétail à un fellah qu'elles croyaient honnête. Notre homme, au contraire, se prévalant des circonstances, se rendit maître absolu de l'immeuble et nia ensuite que le bétail appartînt aux Sœurs. Le
Commandant ayant entendu leur déposition, envoya chercher le fellah, l'obligea à restituer, à tout consigner, selon le désir des Sœurs, au gardien de notre Hospice. De plus, il nous offrait un piquet de soldats si nous voulions rentrer dans nos habitations et ne pas aller plus loin. Nous le remerciâmes avec effusion, lui disant que nous nous laisserions séduire par une offre si obligeante, si nous avions espoir que sa demeure en ces lieux dût se prolonger quelque temps.
Le soleil était déjà couché et personne ne pouvait encore prévoir l'heure de notre départ.
Le père d'Abd-el-Kâni arrivait en ce moment de Kafar-Daouar ; ayant appris par son fils que nous étions à la station, il vint nous saluer avec sa suite. Quel plaisir nous éprouvâmes à revoir cet homme vénérable, à le remercier, à lui exprimer notre éternelle reconnaissance!. .11 nous écoutait avec sympathie, et nous répétait toujours : " Que le Seigneur vous accompagne ! Quand vous serez à l'abri du danger, faites-nous connaître votre bonne arrivée, et puis, venez
nous retrouver ; ma demeure sera la vôtre, et l'hospitalité sera plus douce pour vous, car alors la guerre aura cessé d'étendre sur nos campagnes son crêpe funèbre." Ce touchant adieu et cette expression de la plus noble politesse, m'ont vivement touché. Il voulait nous laisser quelques Bédouins pour escorte, mais le Pacha le remercia, lui disant que cela n'était pas nécessaire.
Toutefois, avant de nous séparer, nous priâmes nos amis de jeter un coup d'œil sur nos habitations. Ils portèrent aussitôt leurs mains au front puis au cœur et nous dirent : " Vos biens sont sous notre surveillance, partez tranquilles et sans préoccupation." Ayant dit ces mots, ils se préparèrent au départ ; nous leur serrâmes la main et je surpris quelques larmes le long de leurs paupières brûlées par le soleil.
Cependant nos affaires n'avançaient point: à onze heures du soir, nous étions encore là, sans avoir mangé de la journée, de sorte qu'aux angoisses de notre position venaient se joindre les tortures de la faim. Le chef de gare télégraphia de nouveau à Arabi, lui donnant avis que nous nous trouvions encore