‹ L'Egypte et les Franciscains [microforme]Chapitre 11 sur 37 · OI · texte numérisé non relu

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de fusils, poussant des cris de mort contre les Européens. Ces misérables allaient accombplir leur œuvre de pillage, de destruction et de massacre, sans rencontrer la moindre résistance, dans cette ville infortunée, abandonnée complètement à leur rage infernale.

En effet, une demi-heure s'était écoulée à peine, que du Couvent nous pûmes entendre voler en éclats les portes et les fenêtres des maisons qui nous avoisinent, sous les coups répétés des terribles massues dont les pillards étaient armés. C'était là l’œuvre des hommes: les femmes et les enfants avaient la charge de porter à leur domicile ce qui leur plaisait le plus de choisir, dans cette immense quantité d’objets, livrés ainsi à leur brutale rapacité, et si, parmi ces objets, ils s'en trouvaient que les Arabes crussent ne pouvoir leur être d'aucune utilité, ils les détruisaient de façon à ne pouvoir plus servir à personne. C'est ainsi que plusieurs jours après ce hideux vandalisme, on ne pouvait circuler en ville sans fouler aux pieds les débris des choses les plus précieuses |

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Vous comprenez, mon Très Révérend Père, combien cette journée fut encore pour nous pleine d’inquiétudes et de noires appréhensions. A chaque instant, une de ces bandes sauvages pouvait se présenter chez nous. Sans doute nos portes étaient solidement barricadées, mais rien ne résistait à leurs engins destructeurs. Ils savaient sans doute que chez de pauvres Franciscains, il n'y a pas grand chose à piller; mais ils pouvaient savoir qu'il y avait chez nous beaucoup de chrétiens à massacrer, et cela suffisait pour attirer au Couvent une de ces bandes d’assassins. Je ne sais quel bon ange veillait à notre porte: personne ne pensa à nous inquiéter.

Cependant le bruit et le tumulte avaient diminué au dehors, le calme semblait renaître dans les rues ; nous commencions à respirer un peu, lorsque vers les quatre heures du soir, nous vîimes s'élever une colonne de noire fumée d’une maison assez proche de l’église : c'était un incendie. Nous cherchâmes d’abord à nous faire illusion, lattribuant à quelque accident imprévu.

Cette illusion s’évanouit bientôt ; car quel-

ques minutes après, nous vîmes le même sinistre se répéter sur quatre ou cinq points différents de la ville. L’incendie gagna tout le quartier Européen, avec une effrayante rapidité.

Quelle nuit terrible et pleine d'horreur nous allions passer ! Nous avions échappé au bombardement et au pillage : échapperons-nous aux irrésistibles envahissements de ces flammes dévastatrices. Nous jeter au déhors, n'est-ce pas nous jeter entre les mains des sauvages incendiaires qui reparaissent dans les rues et qui demandent à grands cris le sang des chrétiens ; et si nous échappons à leur lâche cruauté, où fuir dans une ville toute livrée aux flammes ?

D'un autre côté, rester au Couvent, n’estce pas nous condamner à trouver au milieu des flammes elles-mêmes une mort plus cruelle encore. Il y eut là, ce me semble, un moment de terreur, solennelle et muette.

Après m'être vu moi-même, avec une morne stupeur, dans cette effrayante alternative, je promenai mes regards autour de moi, dans notre pauvre Couvent. Oh ! mon Dieu!

quel déchirant spectacle! Je vis des pères

et des mères, en proic à la plus excessive douleur, rassembler autour d’eux leurs chers petits enfants, les embrasser avec des tremblements convulsifs, les serrer contre leur cœur, les arroser de leurs larmes, les embrasser encore et déposer sur leur front un baiser en signe d’un adieu suprême! Un père surtout me paraissait fou de douleur.

Il était assis à côté de son enfant, âgé de cinq ans, qu’il couvrait de baisers et de larmes. Me voyant à quelques pas de lui, il vint à moi: mon Père, me dit-il, je suis armé, voici un révolver à six coups: mais, ajoutat-il, si nous sommes obligés de descendre cette nuit dans la rue, ne croyez pas que mon premier coup sera pour les Bédouins ; non, il sera pour celui-ci, en me montrant son cher petit enfant ; car je ne veux pas

qu'il tombe entre les mains de ces barbares.

J'essayai, avec beaucoup de douceur, d’éloigner de son esprit une pensée aussi noire, en lui disant que le bon Dieu éprouve ceux qu'il aime, mais qu'au moinent du danger, jamais il ne les jonne, Pauvre chrétien, son cœur pat. ael, égaré par la douleur sans doute, ne comprt pas ce lan-

— Où

gage : il ne voulut pas m'écouter davantagé et s'éloigna de moi.

Moi-même, accablé par tant d'émotions et à la vue de semblables scènes, je monte à ma cellule, pour donner à la pauvre nature un peu de repos qu'elle réclame avec tant d'empire. Mais c’est bien impossible. Le sommeil fuit devant les sombres heures de l'embrasement. Voulant alors constater par moi-même les sinistres progrès de l'incendie, je monte à la terrasse du Couvent d’où je domine toute la ville. Quel spectacle ! c’est grandiose ; mais c’est terrible! Je regarde devant moi; je regarde derrière moi; je regarde à droite ; je regarde à gauche ; je ne vois que du feu! Je me trouve comme dans un cercle de feu ! Et pendant que je contemple cet effroyable incendie, à la clarté des flammes, je vois distinctement se promener dans les rues, des soldats, portant à la main de grandes cruches et versant le pétrole sur les murs, les portes et les fenêtres des maisons, y mettre le feu et s'enfuir en poussant des cris de triomphe. Dans le même temps, un de nos Pères, placé devant une croisée de l'étage inférieur, prêtait l'oreille à une con-

versation qui se tenait sur la rue, en face de notre porte. C'étaient deux arabes munis du liquide incendiaire, et discutant entr'eux pour savoir si oui ou non iis mettraient le feu au Couvent. L'un le voulait absolument ; l'autre s'y opposait et apportait, en notre faveur toutes les raisons que pouvait lui suggérer son bon sens. Après un long quart d’hsure de discussion, ces deux misérables continuèrent leur chemin, portant ailleurs la désolation et la mort. |

Ce fut pour ainsi dire entre l'incendie et le massacre que nous passâmes cette épouvantable et interminable nuit. Ie jour suivant n'apporta guère d'amélioration à notre position : les Anglais n'étant pas encore descendus, les incendies et les massacres continuèrent.

Enfin, le 14 juillet, fête de notre séraphique Docteur, saint Bonaventure, nous apprimes l'heureuse mais trop tardive nouvelle de notre délivrance. En débarquant, les Anglais avaient mis en fuite tout ce qui restait encore d’Arabes dans Alexandrie, sauf quelques malfaiteurs cachés çà et là et dont la présence fut révélée par de nouveaux

incendies qui éclatèrent sur divers points de la ville, et à des heures différentes de la journée, ce qui durant plusieurs jours encore nous laissa de graves inquiétudes pour

| notre église, avec tout ce qui l’avoisine, le | à Collège de Terre-Sainte, tenu par les Frères, \i notre Couvent, l'hôpital tenu par les Sœurs

M de St Vincent, où il y avait, avec les Sœurs, bon nombre de malades et de blessés, avec une centaine environ de petits enfants trouvés, transférés là de leur établissement qui ” se trouve sous le fort Napoléon, etc, et enfin le palais archiépiscopal, avec ses dépendances.

Néanmoins la nouvelle de la présence des Anglais parmi nous, enleva de nos cœurs un poids énorme. Nous ouvrimes pour la première fois, depuis quatre jours, la porte du Couvent, ct nous pûmes respirer un peu plus à l'aise, À ce moment, j'avais à côté de moi in Père Lazariste qui, désireux de fé voir ce qu'était devenu leur établissement Î et leur éylise, me proposa de l'accompagner jusque chez lui. Hélas ! le pauvre Père n'avait plus de chez lui: les flammes achevaient de consumer sa demeure bien-aimée,

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Après avoir pleuré sur les ruines de sa maison, nous voulûmes savoir en quel état se trouvait la place des Consuls, distante à peine de quelques pas. Quel triste, quel affreux, quel désolant spectacle! 11 y a huit jours à peine, on regardait encore, avec un œil d’admiration, cette magnifique place, avec ses riches magasins, ses hôtels luxueux, ses superbes palais : en ce moment, nous n'y voyons partout que des ruines fumantes, des pans de murs noircis par la fumée et qui menacent de s’écrouler, des monceaux de décombres. Cette place, naguère si pleine d'animation et de vie, ne présente plus aujourd’hui que l’image d’un vaste cimetière:

pas un être vivant pour troubler ce champ de mort et de dévastation. Je me trompe:

j'aperçois des oiseaux de proie, planant dans les airs et que l'odeur de quelque cadavre attire en ces lieux : je vois aussi des chiens qui se disputent entre eux. Je m'approche et je les trouve occupés à se partager les restes....d'un chrétien tombé sous le fer des lâches assassins. Tous deux nous étions là, silencicux, immobiles de stupeur, lorsque nous vimes s'avancer vers

nous trois ou quatre militaires Anglais.

Ils paraissaient contents de rencontrer sur leur chemin (et quel chemin!) des hommes vivants, des prêtres surtout, nous disait l'un d'eux, qui pourront nous donner quelques renseignements sur les lieux. et les personnes qui auraient le plus besoin de notre aide et de nos secours.

Après avoir satisfait de notre mieux à leur demande, nous les quittâmes, pour continuer notre course à travers des monceaux de ruines. Nous rencontrâmes sur notre passage quelques Européens échappés au massacre, et sans nous connaître tous venaient à nous, comme à des amis, comme à des compagnons d'infortune. Chacun s’empressait de nous raconter son histoire. L'un s'était caché dans un souterrain, où il était resté deux jours, privé de nourriture et de ! mière. Un autre se voyant assailli par les brigands s'était jeté dans la rue et, se faufilant derrière les maisons, trouva un refuge dans des constructions nouvelles et encore inachevées, Un troisième, gravement blessé à la tête, était resté étendu sur le pavé et laissé pour mort par

ses assassins. Enfin, je n’en finirais pas, mon très-révérend Père, si je voulais vous citer tous les actes de sauvagerie que les Arabes commirent durant ces deux sanglantes journées du 12 et du 13. Du reste, pour en juger, nous n'avons qu'à regarder les nombreux cadavres étendus sur le sol :

nous n'avons qu'à examiner les horribles blessures dont ils sont couverts et qui disent assez les tortures atroces qu'ils ont dû endurer avant que la mort vint mettre un terme à leurs souffrances !

Nous venions de traverser la place des Consuls: nous voulions voir encore les deux rues principales d'Alexandrie. Nous arrivâmes à la rue dite Chérif-Pacha, la plus belle de la ville. Mais comment y pénétrer ? C’est à peine si l’on distingue que là il y avait une rue autrefois. Pour la traverser, il nous faut gravir les montagnes de décombres. Nous avançâmes péniblement et au péril de notre vie, au milieu du fracas de murailles qui s'écroulaient de toute parts, autour de nous. De toutes ces maisons si belles, il n’y a absolument plus que le Crédit Lyonnais et la maison d'en face qui soient restés debout :

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tout le reste est devenu la proie des flammes. Hélas! ce n'est plus qu'un monceau de ruines servant de tombeau aux nombreuses victimes du massacre ou de f'incendie.

L'odeur fétide qui s’en exhale ne nous laisse plus d'illusion sur ce point. La ruc dite de la Porte Italienne présente le même spectacle. Deux ou trois maisons à peine sont restées intactes.

Après avoir parcouru le centre de la ville qui forme la plus grande ct la plus belle partie du quartier Européen, nous nous dirigeons vers la station de Ramleh. La rue qui y mène n'a pas été autant maltraitée.

Nous arrivons ainsi devant la Synagogue, où bon nombre d'Israëlites s'étaient réfugiés :

ces infortunés avaient aussi bien souffert, Durant quatre jours, ils étaient restés renfermés ; quand nous passâmes, ils étaient tous là, devant leur maison, regardant de droite et de gauche, et n’osant encore s’aventurer dans la rue. Chose singulière, ces hommes qui en temps ordinaire nous sont si antipathiques, vinrent tous à nous, nous bai.

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encore et nous nous trouvâmes au milieu d’une foule de gens qui venaient à nous, avec les témoignages du plus vif intérêt.

Nous étions devant l’église cophte schismatique où s'étaient réfugiés plus de six cents des leurs. Plusieurs familles catholiques cet françaises y avaient trouvé aussi un abri hospitalier. Il nous fa!lut entrer, visiter l’église, prendre le café, etc, ça n’en finissait pas. Nons les quittâmes donc, car il se faisait déjà tard et nous regagnâmes notre .

propre Couvent.

Jamais, mon très révérend Père, la course que nous venons d'accomplir ne s’effacera de ma mémoire.

Fr. GUILLAUME.

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