RÉCIT DE SŒUR COLOMBE
NE semaine environ avant notre départ et qu'on pourrait bien appeler le départ général et dernier des Européens rési-
dE dant au Caire, Arabi-Pacha nous avait don
né deux soldats de l’armée régulière et qui devaient garder notre maison nuit et jour.
Or, il arriva dans cet intervalle qu’une fois les fuyards d'Alexandrie, groupés en masse devant notre porte, voulaient par force entrer dans notre maison. Le gouvernement d'Arabi avait du reste autorisé cette foule à chercher un abri dans les maisons en ville, et tout particulièrement dans les maisons ‘ des Européens. Nous entendîmes un grand
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bruit, au dehors, mais nous restâmes, dedans, sans bouger. Dans le même temps, nos deux vaillants soldats faisaient bravement leur devoir.
Cette tourbe hideuse de fugitifs, de pillards et d’assassins, faisait de grands efforts pour forcer l'entrée de notre pauvre communauté: nos deux soldats auraient certaine- P ment dû céder devant la violence, sans une | inspiration qui leur vint je ne sais d’où, mais qui leur réussit à merveille : “ ceci est le
Harem du Pacha X,, crièrent-ilsà cette foule; È on n'entre pas.” Puis ils s’'armèrent de leurs fusils et résistèrent fortement. On sait que les Turcs professent un grand respect pour ces sortes de maisons; le bruit dura quelques minutes encore, et la foule s’écoula :
notre communauté était sauvée.
Nous avions aussi dans notre voisinage un fonctionnaire Turc qui jouit d’une grande influence auprès de ses connationaux : nous l’'appelons, nous, Capo Strada. Cet homme (un Turc) vint nous trouver et nous dit ; “ mes bonnes Sœurs, pour le moment, vous pouvez vivre sans crainte: je réponds de vous toutes : ox me tuera d'abord, moi,
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avant qu'il ne vous soit fait aucun mal.” Son quartier,qui est le nôtre, était habité par un très grand nombre de chrétiens. Il arriva, grâce à son influence et à son énergie, à empêcher absolument les pillards d'y pénétrer, et souvent il vint en propre personne chez nous, pour voir si nous ne courions aucun danger et pour nous avertir de ce qui pourrait nous molester.
Cet homme fut une vraie providence pour nous et certainement le bon Dieu lui tiendra compte de son admirable conduite.
Je retourne maintenant à nos deux braves gardiens.
Lorsque ces deux hommes, Turcs eux aussi, et qui firent tout le service presque seuls, eurent appris la nouveïie de notre très prochain départ, ils en éprouvèrent un visible déplaisir. Avant la séparation, il leur fallait bien un petit souvenir des pauvres Filles de saint François d’Assise : la chose était toute simple. Ils avaient vu, suspendue au chapelet de nos Sœurs, la médaille de la sainte Vierge. De suite, comme de petits enfants, il leur en fallait chacun une, Leur désir fut satisfait, sans
retard. Puis, apercevant à la porte une de nos petites orphelines qui portait extérieurement le petit scapulaire du Mont Carmel, ils voulurent aussitôt l'avoir également.
Mûnis de cve deux objets de piété, ils nous disent, avec une simplicité naïve, à laquelle se mêlait un certain pressentiment de l’avenir: “maintenant, mes Sœurs, si nous devons aller au champ de bataille, nous n’avons plus peur, car il ne nous arrivera aucun mal.”
Quatre mois plus tard, à mon retour de Jérusalem au Caire, alors que l'Egypte jouissait déjà d’une tranquillité relative, je vis, un jour, devant l'hôtel d’Angletc:re, un de nos deux soldats qui accourut au-devant de moi, tout joyeux, et qui en me montrant sa médaille de la sainte Vierge me dit: “voilà, ma Sœur, ce que vous m'avez donné à votre départ. Or, sachez-le bien, si Je vis encore, c'est à elle (montrant sa médaille) que je le dois” Daigre la sainte Vierge continuer à couvrir de sa protection ce brave musulman et lui obtenir sa conversion ! | Cependant le jour du départ était irré-
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vocablement fixé : jour de deuil ct de grandes angoisses ! c'était le 14 juillet. La veille, à midi, le R. P. Vicaire du couvent de nos Révérends Pères Franciscains du Caire, en compagnie de Sami-Bey, cophte catholique, très-ami de nos Pères et bien dévoué à notre communauté, nous apporta l'affigeante nouvelle : il fallait absolument partir le lendemain, ct avant l'aurore, pour n'être pas observé par la nopulace. Le comte Gloria, ce jeune consul d’ftalie dont la conduite énergiqu et prudenic lui acquit tant d'honneur dans ce‘te grave circonstance, leur avait dit : “ j'avais répondu de la sécurité publique, et jusqr'à l'heure présente, les faits sont venus: confirmer in? promesse, Désormais, il ne m'est plus possible de répondre du bon ordre et par suite de protéger vos personnes. ‘ous nos collègues des divers consulats ont déjà quitté le Caire: nous ne sommes plus ici que deux: le consul de ... et moi. Or, il reste convenu que c’est lui qui vous accompagnera, à votre départ, et qui veillera sur vous, durant le trajet, jusqu'au Canal, à Ismaïlia. . .”
Nous commençâmes immédiatement les
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préparatifs du départ. Notre premiere et plus grande sollicitude était naturellement pour nos chères orphelines. Celles qui avaient quelque parent qui pût répondre de leur sécurité lui furent confiées: toutes les autres partirent avec nous. Notre petit troupeau d'élection, celui qui nous est cher comme la prunelle de nos yeux, nos chères petites négresses, au nombre de quarante environ, furent jointes à leurs autres petites compagnes. Une pauvre aveugle et deux infirmes furent confiées à l'Hôpital Européen, à la garde et aux soins des intrépides Sœurs de St Joseph de l’Apparition. Enfin, les enfants trouvées, toutes baptisées, et forcément en nourrice chez des femmes musulmanes, durent rester chez elles. Un cophte catholique, du pays, se chargea de veiller, en notre absence, sur ces petites créatures ; et nous eûmes la joie, à notre retour, de les retrouver toutes vivantes : elles étaient au nombre de dix-huit.
Nos préparatifs durèrent toute la nuit : le Père Franciscain, notre Aumônier, nous dit, le matin, la messe, vers deux heures. Toutes les Religieuses et toutes celles de nos enfants
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qui en avaient l’âge firent la sainte communion. Après quoi, le Père consommales saintes espèces ; et, à trois heures précises, nous quittâmes notre maison, avec un serrement de cœur qu'il est facile de deviner, mais qu'il me serait impossible de décrire ! Toutefois, cet homme vraiment providentiel, le Capo S{rada, dont j'ai parlé plus haut, se tenait à nos côtés ; il était là avec tout son dévouement. Nous lui consignâmes notre chère demeure, Il accepta, disant: “ Mes Sœurs, 52 Dieu qui est Grand, Allah ! me conserve la vie, je réponds de tout : à votre retour, vous trouverez tout intact.” Nous lui recommandâmes surtout notre chapelle.
A notre sortie, il ferma notre maison, à l'intérieur, et déposa la clef en un endroit connu seulement de lui: il s'était, avec le cophte catholique, chargé de nos petits enfants trouvés. Ils sortirent tous deux par une fenêtre qui donne sur les terrasses : ce dernier étant menuisier de profession, referma et barra fortement cette fenêtre, et ils se rendirent par-dessus les terrasses à la maison du Capo, assez voisine de la nôtre.
Les deux petits traits suivants prouvent
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