L'ÉPREUVE
instrument contondant, de manière à produire de lé-
gers éclatements sous la surface.
Ce n’est plus qu'à de rares occasions que la mosquée d'Amr se remplit de fidèles. II
fut un temps où ses murailles, nues à présent, étaient revêtues de couleurs éclatantes et de dorures, où douze cent quatre-vingt-dix corans s’y étalaient sur autant de pupitres; où vers la tombée de la nuit, on n'y allumait pas moins de dix-huit mille lampes. Cinquante-deux colonnes seulement y sont encore debout : jadis le nombre en était, dit-on, supérieur à celui des jours de l’année. Quel aspect elle devait présenter, quand, dans l’espace éclairé à giorno, des milliers de croyants se disposaient à la prière, comme s’il se fût agi d’une bataille à livrer !
Personne ne s’assied dans les mosquées; on n’y trouve ni chaises ni bancs. Le musulman
dit que la prière est une guerre contre Satan, qui cherche à empêcher tout rapprochement entre l’homme, Dieu et le Prophète. Aussi les gens en prière, comme des régiments qu'on mène à l'ennemi, se mettent-ils en rang tous ensemble. On dirait, à les voir, une troupe
Écypre, 15 60
guerrière rangée en bataille par un général : à leur tête, l’imâm conduit la charge et sert de chef d'attaque à cette lutte contre les esprits. Des couples d’anges, envoyés par le ciel, prennent part à l’action comme auxiliaires : ils se placent à droite et à gauche de chacun des fidèles, dès qu'il entre dans les rangs, et demeurent auprès de lui jusqu'au moment où finit la prière. Le front de la troupe porte le même nom que la ligne de bataille des soldats : il s'appelle saff dans les deux cas. Le poste de limâm, cette niche de prière dont nous avons parlé, est appelé mihr@b dans le langage ecclésiastique des musulmans, et les théologiens dérivent ce mot d’une racine harb qui signifie guerre. La prière commence, après les ablutions prescrites, par le fétiha, la première soura du Coran, le Notre Père des musulmans, etse termine par un mot d'adieu adressé aux anges gardiens. Elle doit être accompagnée de mouvements et de prosternations, 444, dont le nombre change selon les moments du jour. L'âme
— s À Brenda
du fidèle reste souvent insensible aux impressions de ces formules strictement imposées; cependant, je n'ai rencontré nulle part des gens si profondément absorbés en esprit dans leur prière. Au Caire, comme ailleurs, le visiteur le plus assidu du temple passe aisément pour être le plus pieux des hommes, et ce ne sont pas toujours les motifs les plus désintéressés qui mènent les muslims à la mosquée; mais ce n’est pas seulement à la mosquée que le croyant prie. Plus d’une fois, dans l'isolement du désert, j'ai aperçu un voyageur, qui, dans la conviction d'être seul avec son Dieu, s'agenouillait sur son petit tapis à l'heure de la prière, et levait les bras de la manière prescrite avec autant de piété profonde, d’élan et de ravissement, que s’il lui eûtété permis de fouiller du regard les cieux entr'ouverts.
Comme le chrétien et l’israélite, le muslim trouve partout son Dieu. Ses mosquées sont élevées sans qu'on fête la pose de la première pierre; elles n’ont aucun caractère sacré en soi, leurs pierres et leurs murailles ne reçoivent aucune consécration, car leur emplacement
serait trop étroit pour recevoir le Tout-Puissant, qui à le ciel pour trône et fait de la terre
l’escabeau de ses pieds. Hesgid, — c'est la vraie prononciation du mot dont nous avons tiré mosquées, — signifie un lieu où l’on vénère le Seigneur; mais les Arabes donnent plus
souvent à leurs temples le nom de gâmaa, lieu de réunion. La mosquée, en effet, doit être avant tout le lieu de réunion des croyants; ils s’y rassemblent le 46m el goumd, le jour de la réunion, le vendredi, qu'on fête comme nous fétons le dimanche, pour s'y confondre dans une forte et solide unité, et entendre proclamer du haut du mîmbar, par la voix du khatib, cette doctrine encourageante : © Il n’y a d’autre dieu qu'Allah le redoutable, et Mohammed est le « prophète de Dieu. » À cet appel, toute l’assemblée se prosterne comme un seul homme face contre terre, renversée et, pour ainsi dire, écrasée sous le poids de cette grande vérité.
La mosquée qui, de l’aveu de tous, passe pour la plus vieille après celle d’Amr, est celle
ue le gouverneur Ahmed ibn-Touloun construisit et à laquelle on donne son nom. A