JARDIN PRINCIER AU CAIRE
Écvrre, I.
les parties donnant sur la rue étaient simples : la défiance et la jalousie, la crainte qu'inspiraient la cupidité des princes et le regard envieux des passants, surtout sous les derniers sultans, imposaient aux riches l'obligation de cacher à leurs concitoyens les trésors de la maison.
Les jardins étaient l’objet de soins particuliers, car les Arabes s’entendaient à les cultiver mieux qu'aucun autre peuple contemporain. Les poètes et les prosateurs du temps nous parlent souvent de leur magnificence; le voyageur Abou Bekr el-Herâouï, qui est le Kiselak des Arabes, tant il a écrit son nom sur les monuments, compte, parmi les plantes qu'il vit à la même saison dans les jardins égyptiens,
des roses de trois couleurs différentes,
deux sortes de jasmin et de lotus,
des myrtes, des jonquilles, des chrysanthèmes, des violettes blanches et
parfumées; des giroflées, l'iris, le citronnier, des palmiers chargés de fruits arrivés à différents états de maturité, des bananiers, des sycomores, des vignes couvertes de raisins verts et de raisins mûrs, des figuiers, des aman-
diers, des coriandres, des melons, des
concombres, et une multitude d’autres espèces de légumes, parmi lesquels je ne relèverai que l’asperge d'Egypte,
déjà célèbre dans l'antiquité. — D'après un autre écrivain, les jardins du calife renfermaient, outre les plantes rares qu'on trouve dans nos jardins, des palmiers dont le tronc était revêtu de plaques de métal doré. Des tuyaux, cachés sous cette armure, apportaient
de l’eau qui semblait sourdre de l’arbre lui-même. Des fleurs plantées serré, SR SE A OURS DUR,
sans cesse dirigées et taillées avec
art, formaient des tableaux et des inscriptions : dans les pavillons où l’on prenait le frais, des sources jaillissaient et des corbeïlles pendaient des parois, où nichaient les oiseaux les plus rares. Des paons et d’autres oiseaux au beau plumage peuplaient les allées. Beaucoup de plantes ont passé, avec les Arabes, d'Orient en Occident, et ont été améliorées par eux dans le transport. Le monde des légendes orientales ne saurait se concevoir sans jardins. C’est dans les jardins seulement que le ciel bleu peut voir, à face dévoilée, les beautés qui font l’ornement du harem; aussi comme l'amour y pourrait former des liaisons secrètes, ils sont soustraits aux regards des passants par des murs élevés. Les temples euxmêmes, pour richement qu'on sût en décorer l’intérieur, étaient relativement simples au dehors. Seuls, la porte principale, les frises, les minarets, les beaux ornements dont est revêtue la coupole, nous permettent de constater l’art des architectes et des sculpteurs : déjà sous les Fa-
timites, ils avaient su transporter aux murs des palais et des mosquées les arabesques et les
caractères longtemps
réservés aux étoffes, et en avaient tiré, pour les surfaces plates, un système
de décoration qui éveillait à la fois l'imagination et le sens artistique, la réflexion et la eurio-
sité de s’instruire. Il ne nous reste que peu de chose des édifices élevés en ce temps. C’est un
malheur; cependant,
comme les livres ne manquent pas où sont décrites les splendeurs des Fa-
timites, on peut admettre en toute sécurité que différents éléments, propres à l'architecture
arabe et dont nous donnerons des modèles empruntés aux époques postérieures, ont atteint
leur développement complet sous ces princes. Cela est vrai surtout de ce qu'on appelle les
stalactites, et qu'on a pris à tort pour une imitation de ces formes fantastiques de la nature,
qu'on trouve souvent
dans les cavernes où l’eau d'écoule goutte à goutte. Kuyler y voit « une
« formation architectonique d’un genre particulier, dont l’apparence étrange peut passer aussi
« bien pour un élément cons-
« tructif, que pour un élément « organique dans le sens idéal, « et en même temps décoratif.
« On le trouve employé comme « transition ou comme moyen « de passer aux parties qui sur- « plombent et font saillie : par « exemple, pour remplir les
« angles lorsqu'on établit une
« coupole sur une chambre
uadrangulaire, et même
ans certains cas fort dis-
incts les uns des autres, pour
ü « tenir la place d’arceaux et C’est « un système artificiel d’en-
« de voussures entières
« d’arceaux pointus
« corbellements dans lequel CHAPITEAU A 'ALACTITES
« de petites consoles et de AE
« petites niches, surmontées
placés entre les consoles, sont placées régulièrement à côté et au-dessus
« les unes des autres, de sorte que le pied de la console supérieure repose presque sur
« le sommet de la niche moyenne, où même que les parties supérieures surplombent à
« la façon de chand faire monter les par divisées en trois class particularités qui les sont faites, bois, plà
elles pendantes. » Techniquement, les stalactites servent à porter et à ies. Schmoranz, un de ceux qui ont le mieux connu l’art arabe, les a es : les arabes, les persanes, les mauresques. Chacune d’elles présente des distinguent, surtout dans la manière de traiter les matières dont elles re, terre cuite ou pierre. Les stalactites non peintes, et dans lesquelles
l'effet est produit par la simple action des ombres, diffèrent tout naturellement par la forme de celles qui sont peintes et bariolées.
Le palais construi la description poétic
par Djôhar pour ses maîtres a complètement disparu, mais nous avons ue que fit le poète Ibn-Hamdis d’un autre édifice de ce temps, le
château du prince A
-Mansoûr Bougie, en Algérie.
Siècle après siècle a passé sur le pays des Grecs, sans voir Un château, qui pût se comparer en magnificence à cet édifice.
Tu nous permets, Ô Tout-Puissant, de goûter par avance les délices d’Éden, Dans ces salles, hautes de plafond, dans ce château plein de fraicheur ;
Leur aspect excite les croyants à de bonnes œuvres, car ils espèrent
Qu’au delà de la vie s’ouvrent pour eux des jardins aussi beaux que l’est celui-ci. Même le pécheur qui les contemple abandonne les chemins de l’erreur,
Fait la pénitence de ses fautes passées et se rend digne de la grâce céleste. Quand des esclaves en ouvrent les portes, les anges font retentir
A l'oreille de qui entre, ce joyeux salut : « Sois le bienvenu: »
Les lions qui rongent à la porte les anneaux d'acier, élèvent
La voix pour dire un « Allah est le Tout- Puissant! »
On croit qu'ils se préparent à bondir pour mettre en pièces celui Qui entre dans la cour, sans que l’entrée lui ait été accordée... Semblables à des tapis tissés, sur lequel, en fine poudre,
Le camphre a été étendu, sont les dalles de marbre du château :
Des perles sont incrustées tout autour, et, bien loin dans les airs La terre lance des parfums, comme si elle était pétrie de musc odorant. Quand le soleil se couche et que les nuits épaississent leurs ombres,
Ce château pourrait tenir lieu de soleil et briller dans la nuit d’un éclat égal au jour.
Il chante encore la source jaillissante de ce palais. Elle était entourée de lions qui vomis-
saient de l’eau dans un bassin, et le jet, en sortant de leur gueule, faisait un bruit aussi fort « que s'ils rugissaient. » Au milieu du bassin, se dressait un arbre en métal : des oiseaux, perchés sur les branches, laissaient échapper de leurs petits becs des filets d’eau dans lesquels jouait le soleil, et une pluie abondante jaillissait des feuilles. Ibn-Hamdis accorde une pièce de vers aux portes et même au plafond de ce palais. Le tout était recouvert de métaux précieux et orné de clous d’or. Sur le plafond, on voyait
de sculptures,
peints des jardins fleuris et des scènes de chasse. L'artiste qui avait dessiné celles-ci est loué hautement :
Il semble qu’on ait dû tremper les pinceaux dans le soleil,
Pour revêtir de telle lumière tout ce feuillage et toutes ces figures.
L'édifice le plus important du temps des Fatimites qui subsiste au Caire, est la mosquée bâtie ur de Mo’ezz. Elle est à demi
par le deuxième sue écroulée et ne renferme plus que peu d'objets remarquables; mais, lorsqu'on sait ce que fut la vie du fondateur Hakim, on est contraint d’avouer que ce calife, monté sur le trône à l’âge de onze ans,
est une des figures les plus étranges de l'histoire,
une de celles que ces aspects contradictoires ren-