CLÉOPATRE REM( NT LE CYDNUS POUR SE RENDRE AU-DEVANT D'ANTOINE
bibliothèque du Musée devint la proie des flammes. Cléopâtre essaya plus tard de réparer cette perte, et obtint d'Antoine la permission de transporter à Alexandrie 200,000 volumes dont se composait la bibliothèque de Pergame. Elle protégea la science et les savants; et en cela surtout elle suivit les traditions de sa race. Le vieux médecin Dioscorides composa ses livres sous elle; l’astronome Sosigène, à qui l’ancienne division de l’année égyptienne n'était pas étrangère, aida César à introduire la nouvelle année que nous connaissons sous le nom d'année Julienne. Lors du triomphe de César, la statue du Nil et une reproduction du phare d'Alexandrie furent montrés au peuple de la ville du Tibre. Trois ans plus tard, quand le poignard des conjurés perça le cœur ambitieux du grand dictateur, Cléopâtre et son fils Césarion habitaient encore la villa qu'il possédait sur la rive gauche du Tibre.
Il y eut encore pour le Bruchion des jours d'éclat incomparable et de plaisirs bruyants, quand, après la bataille de Philippes, Cléopâtre, alors âgée de vingt-cinq ans, sut faire d’Antoine, qui devait la juger, son esclave, se l’attacha par les liens d’un amour romanesque, qu’elle semble avoir partagé, et le décida à la suivre dans Alexandrie. La décoration éblouissante du bateau sur lequel l'enchanteresse du Nil remonta le Cydnus pour venir à la rencontre du général romain, la séduction irrésistible de sa beauté et de sa grâce, son éducation
raffinée qui lui permettait de parler à chaque officier dans la langue de son pays, ont été peintes par Plutarque de couleurs si éclatantes, que Shakespeare, en décrivant la première entrevue de ces amants célèbres, n'a fait que reproduire exactement le récit de l'historien
La barque qui la portait, telle qu'un trône étincelant, Semblait brûler sur l’eau. La poupe en était d’or battu,
Les voiles de pourpre et si parfumées, que
Les vents en étaient fous d’amour. Les rames en argent Réglaient leurs mouvements sur le son des flûtes, et forçaient L'eau qu’elles battaient à les suivre plus vite,
Comme amoureuse de leurs coups. Quant à Cléopâtre,
Toute description en serait pauvre : elle était couchée
Sous son pavillon de drap d’or et de soie,
Plus belle que cette fameuse statue de Vénus, où nous voyons combien L'imagination dépasse la nature. De chaque côté d’elle
Se tenaient de jolis enfants potelés, comme autant de Cupidons souriants, Armés d’éventails multicolores, dont le vent semblait
Enflammer les joues délicates qu’il rafraîchissait
Et défaire ce qu'ils faisaient.
Toutes ses dames en Néréides,
Comme autant de sirènes, la servaient au moindre clignement de ses yeux, Et ornaient la barque des courbes gracieuses de leurs corps ; à la poupe, C’est une sirène qui semble gouverner; le gréement de soie
ion de ces douces mains de fleurs
Frémissait sous la pr
Qui vivement remplissent leur office. De la barque
S'échappe un étrange parfum, invisible, inondant de senteurs
Les quais adjacents. La ville lâcha
Hors des portes tous ses habitants au-devant d'elle, tandis qu'Antoine,
Sur son trône, resta seul au milieu de la place du marché.
La vie désordonnée d'Antoine et de Cléopâtre est passée en proverbe. Tout ce que ce couple d’amoureux dépensa, à goûter chaque volupté imaginable, à trouver toujours de nouveaux plaisirs, à découvrir des prodigalités sans mesure, n’a jamais été atteint depuis; jamais non plus l'infatigable capacité de jouissance dont ils firent preuve. Les tables de festins nageaient dans les feuilles de roses; on recherchait, pour mettre sur leur table, les raretés les plus inouïes et le choix de mets les plus exquis; on ne se contentait pas des nuits d’orgie du palais, mais on se déguisait pour parcourir la ville endormie. Partout, dans les jeux et dans les orgies, pen-
dant les chasses et les voyages, ce n’était que
musique, chant, parfums coûteux. Les trésors
qu'ils avaient l’un et l'autre à leur disposition
paraissent avoir été inépuisables. Cléopâtre fut la première qui fit dissoudre une perle pour
relever le prix d’une boisson, et qui, par un raffinement ingénieux, montra que rien n'est Ecxrre, I. 6
plus précieux qu'un parfum bien cher. Tout le reste garde une certaine valeur par la suite : l'essence de quatre cents deniers, dont on se frotte une fois les mains, s’évapore et disparaît à jamais.
Le réveil vint, quand Antoine, vaincu sur mer à Actium, quitta le champ de bataille sans même avoir conduit à l’action sa puissante armée de terre, oubliant ainsi l’héroïsme dont il avait si souvent fait preuve. Après cette fuite honteuse, il s'enferma dans une tour debout sur une étroite langue de terre et baignée par les flots du grand port d'Alexandrie. Il l'appela son Timonium, du nom de ce misanthrope athénien au sujet duquel le poète le plus célèbre du Musée d'Alexandrie, Callimaque, avait composé l'épigramme suivante :
Timon, parle, toi qui es mort; est-ce la vie que tu détestes le plus, Ou le royaume de la nuit? — Ce dernier. La nuit renferme un plus grand nombre d’entre vous.
Abandonné des siens, perdu, Antoine se livra une fois encore avec Cléopâtre à la débauche la plus complète, retrouva une heure durant, dans un combat contre Octavien, son courage d'autrefois, puis la destinée l’accabla lui et sa bien-aimée. Leurs cadavres seuls tombèrent aux mains du vainqueur; tous deux, lui par l'épée, elle par la morsure d’un serpent venimeux, surent se dérober à un avenir sans espoir.
Dans le même temps qu'Octavien montait sur le trône des empereurs, l'Égypte déposait son sceptre sans résistance et devenait province romaine. Désormais tous les Césars seront nommés Autocrator par les prêtres, jusque dans les chambres les plus secrètes des temples, et possèderont les honneurs divins des pharaons, même dans les sanctuaires de la Cataracte et des oasis. Dans la plaine à l’ouest d'Alexandrie, à l'endroit où il avait battu Antoine, Auguste fonda le faubourg de Nicopolis; les Césars postérieurs embellirent d’édifices nouveaux la capitale de l'Égypte. Les Alexandrins élevèrent le Sébastéion, en l'honneur de Tibère, auprès du grand port, dans l'emplacement sur lequel s'élève aujourd’hui cette aiguille de Cléopâtre, que réclame la ville de Trieste. L'autre obélisque, qui est longtemps resté gisant à terre, a été enlevé par les Anglais, et n’est arrivé à Londres avec le navire étrange
qui le portait, qu'après une traversée longue et aventureuse. Les deux obélisques n'ont jamais rien eu de commun avec Cléopâtre : il n’est pas vrai que cette reine ait fait construire le Sébastéion en l’honneur de César, après la naissance de Césarion. Le nom de Cléopâtre est de ceux qui se sont conservés dans l’esprit des générations postérienres et qu'on à rattachés à toutes les grandes œuvres du passé; voilà pourquoi notre obélisque le porte.
C’est à Héliopolis, la vieille ville du Soleil, qu'on enleva le célèbre obélisque pour en orner le Sébastéïon. Il mesure 21*,6 de haut. Son frère jumeau, que Mohammed Ali donna
aux Anglais, lui a été ravi, et se dressera un jour sur le quai de la Tamise, comme l’obélisque de Lougsor se dresse sur la place de la Concorde, à Paris. Le roi Thoutmès IIT fit tailler la soi-disant aiguille de Cléopâtre au seizième siècle avant notre ère, à l’époque brillante de l'Égypte : une couche de vermeil revêtait la pointe et les hiéroglyphes gravés dans la pierre qui célèbrent sa gloire. Ces monuments, dont le granit et l'or poli ont reflété jadis les rayons du soleil, sont consacrés à Râ, le dieu Soleil. Le Sébastéion, à la porte duquel ils se dressaient, avait pour annexes des jardins et des portiques ornés de tableaux et itues. Il fut brûlé en 366 après Jésus-Christ, lors d’une révolte des païens contre les
de chrétiens : on le releva, mais nous ne savons pas dans quelles circonstances et par qui fut