COLONNE DE POMPÉE
consommée sa ruine définitive. Aujourd'hui, un tailleur de pierres à choisi pour entrepôt l'emplacement du palais antique, le sifflement des locomotives retentit dans la gare voisine du chemin de fer de Ramlèh et trouble le spectateur ; l’obélisque, vénérable monument du passé, ne produit aucun effet, dégradé qu'il est par ce voisinage misérable : il faut le regarder de la mer pour qu'il reprenne quelque charme pittoresque et rappelle la grandeur évanouie de la ville grecque.
Écyrre, IL 6
La vue de la célèbre colonne de Pompée nous reporte, elle aussi, à l'Alexandrie des Césars romains. Elle est située au sud-ouest de la ville et marque la place où jadis, au point de contact entre la Nécropole et le quartier égyptien de Rakotis, s'élevait le Sérapéum.
Le Sérapéum n'était pas seulement le temple du Sérapis que les Ptolémées importèrent en Égypte, pour donner à la race mixte qu'ils gouvernaient un dieu devant qui indigènes et Grecs pussent s’incliner avec la même dévotion : c'était aussi une des résidences de l’érudition. Plus d’une annexe en dépendait, et il devint plus tard le foyer où s’alimenta le mysticisme des diverses communautés religieuses dont Alexandrie était remplie. Au temps des Césars, il n’était surpassé en splendeur que par le Capitole romain. Il dominait de haut les environs une route bien pavée permettait d'y arriver en voiture, et un escalier de cent marches, qui allait toujours s’élargissant du sommet à la base, donnait accès aux piétons. On pénétrait dans le parvis en passant sous une coupole ronde, portée par quatre colonnes, et au delà, dans le temple lui-même avec ses obélisques, ses fontaines, ses chambres et ses cellules souterraines, sa bibliothèque, qui renfermait 300,000 volumes, ses salles et ses colonnes gigantesques, qu'on voyait de loin, même de la mer. Des peintures attiraient partout les regards du spectateur ;
partout l'éclat des métaux et des pierres précieuses éblouissait ses yeux. Des épouvantes pieuses remplissaient son cœur quand il approchait du Très-Saint, où trônait la statue du dieu, sculptée peut-être par Bryaxis. Elle se composait de plaques de métaux précieux qui recouvraient artistement une armature invisible de bois. Elle portait le calathos sur la tête, et à ses pieds, qu'enveloppaient les replis d’un serpent, gisait un Cerbère à têtes de lion, de loup et de chien. Par une ouverture habilement calculée, au milieu de la demi-obscurité du sanctuaire, un rayon de lumière tombait sur la bouche du dieu comme sil voulait lui baiser les lèvres. Sous Marc-Aurèle, le Sérapéum brûla, mais la bibliothèque et la statue de Sérapis furent respectées par les flammes. Ce qui avait été détruit fut bientôt relevé avec plus d'éclat, car Alexandrie s’appelait avec orgueil la ville de Sérapis, et Sérapis, comme l'Égyptienne Isis, avait trouvé dans presque tout l'empire romain des adorateurs et des prêtres.
Sous Aurélien (273 après Jésus-Christ), le Bruchion, et avec lui les édifices du Musée, fut détruit de fond en comble : le Sérapéum devint alors le rendez-vous des savants. Puis, le christianisme, qui avait promptement pris racine en Égypte, menaça le culte du dieu; et, quand Théodose eut lancé son édit contre les images des divinités païennes, Théophile, archevêque d'Alexandrie, en poursuivit l'exécution avec un fanatisme ardent : le temple de Sérapis fut, lui aussi, jeté bas, et avec lui la statue du dieu. Rien n’est plus saisissant que l'histoire de sa destruction. On croyait qu'au moment où une main sacrilège oserait toucher l’idole et se porter sur le corps sacré du dieu, le ciel et la terre s’écrouleraient. Il se trouva pourtant un soldat assez hardi pour dresser une échelle contre la statue, saisir une lourde hache d'armes et monter à l’assaut. Le sang se glaça dans les veines de tous les assistants; même les chrétiens suivaient en tremblant tous les mouvements du téméraire, et respiraient à peine, dans l’attente de quelque prodige. Le soldat brandit la hache et trancha la joue du dieu, qui tomba à grand fracas. La foule prêta en vain les yeux et les oreilles : aucun éclair ne traversa le ciel, aueun coup de tonnerre n’éclata, le soleil brilla aussi clair qu'auparavant, aucun frisson n’agita le sein de la terre. Le soldat frappa un second coup, puis un troisième, puis un quatrième : les plaques de métal précieux tombèrent, le corps mutilé fut abattu, traîné dans les rues à grand mépris, et brûlé dans l’Amphithéâtre par ceux-là même peut-être qui avaient le plus tremblé
quelques instants auparavant.