‹ L'ÉgypteChapitre 16 sur 186 · CIMETIÈRE ARABE · texte numérisé non relu

CIMETIÈRE ARABE

Rien ne subsiste de ce splendide édifice que des piliers étendus sur le sol, et la colonne de Pompée. Un cimetière arabe couvre l'emplacement de ses tombes innombrables; les gens en deuil qui visitent, des palmes à la main, le lieu où reposent leurs morts et se racontent les uns aux autres

randeur de leur perte, n’imaginent pas quel écho profond trouvent en ce lieu les soupirs qu’ils poussent sur l'instabilité de toute chose terrestre. La colonne de Pompée, dernier témoin d’une grandeur passée, se détache aujourd’hui encore sur le ciel, svelte et blanche, et n’a que peu souffert. C’est le seul monument de l’art grec qui puisse se comparer, pour la taille, aux ouvrages du temps des pharaons; c’est de plus un chef-d'œuvre de proportions. Elle est en syénite, et, avec le socle quadrangulaire sur lequel elle porte, avec le chapiteau corinthien à moitié fruste où inachevé qui la couronne et qui servait autrefois de base à une statue, elle atteint une hauteur de 31*,80. Elle doit son nom actuel, non pas au

grand Pompée que son pupille Ptolémée assassina sur le rivage de l'Égypte, mais à un préfet romain qui la fit dresser, comme le prouve l'inscription, en l'honneur de César Dioclétien, le « Génie de la Ville; » c'était une manière de le remercier du blé dont il avait fait cadeau aux Alexandrins.

Les habitants avaient élevé au même empereur un autre monument, la statue en bronze d'un cheval à qui ils devaient en vérité quelque reconnaissance. Un certain Achilleus s'était soulevé et proclamé césar contre César

les Alexandrins le soutinrent. Dioclétien dut assiéger la ville pendant huit mois avant qu'elle se rendit. Achilleus périt, et César ordonna qu'on tuât assez de rebelles pour que le sang montât jusqu'aux genoux de son cheval. Le massacre commença : l’empereur s’approcha du lieu du supplice; mais son cheval butta contre un cadavre, s’abattit et se tacha de sang le genou. La menace était accomplie, et le cheval s'était acquis des droits à la reconnaissance des Alexandrins. Ils avaient bien autrement souffert quand Caracalla, bien accueilli pourtant et richement fêté, mais rendu furieux par quelques plaisanteries et quelques épigrammes de ces citadins railleurs, invita les vieillards à un banquet, réunit les jeunes gens dans le gymnase, puis les fit attaquer traîtreusement par ses gardes et tailler en pièces. Le massacre et le pillage durèrent plusieurs jours. Les eaux du port en furent teintes en rouge, et le nombre des citoyens ass:

ssinés fut si grand que l’empereur n’osa pas le révéler au sénat romain. Il se vanta seulement, dans la lettre d'avis qu’il envoya, d’avoir passé ces jours dans des exercices de dévotion, et d’avoir offert des hommes aux dieux avec les victimes ordinaires. Il fit construire en travers de la ville une muraille garnie de forter

sses, afin de contraindre les citoyens à l’obéissance pa

ive.

Les visites des césars antérieurs avaient laissé des souvenirs moins tristes. Hadrien daigna discuter avec les savants du Musée, qui l’en remercièrent par mainte flatterie. Le poëte Pancratès lui remit un lotus à fleur rouge d’espè

e rare, et prétendit que la fleur était née du sang d'un lion que César avait tué, de sa propre main, dans le désert de Libye. Les places du Musée n'étaient plus que de

sinécures ; mais, à côté des personnages incompétents, chasseurs de curiosités ou amateurs de bagatelles qui les occupaient le plus souvent, on trouvait aussi des hommes d’un rare mérite : le grammairien Apollonius Dyscole, l'astronome Claude Ptolémée, dont le système resta en vigueur mille ans et plus dans le monde chrétien et musulman. Plus tard encore, les érudits ne firent pas défaut. Alexandrie était toujours le sol sur lequel un Athénée pouvait s’instruire, à qui nul mot spirituel, nulle anecdote de l’antiquité n'était étrangère, où un connaisseur d'hommes, aussi sagace que l'était Lucien, pouvait trouver pâture pour son penchant satirique.

Écvyrre, I.

Une vitalité merveilleuse coulait avec le sang dans les veines même des derniers Alexandrins. Le soleil d'Égypte fait prospérer luxurieusement tout ce qui est capable de croissance. Le sang rapide des Grecs battait ici à coups plus pressés; la mobilité grecque se développa en un désir insatiable de révolutions, l’esprit d'entreprise en audace téméraire, l’activité en luttes spasmodiques et en chasse à la richesse, la finesse en un goût de raillerie inconséquente, étourdie, et trop souvent punie d’une manière sanglante. Les sources de richesse de cette ville, si souvent mise à rançon par ses maîtres, surtout par ses maîtres romains, semblaient être inépuisables à ce point, que, sur les rives du Tibre, on prêtait aux Alexandrins le pouvoir de fabriquer l’or. Pourtant, la manière dont ils s’enrichissaient n’avait rien que de

vaturel! Ils disposaient, pour l'exportation, des produits variés de l'Égypte, ce grenier de

Page 1