‹ L'ÉgypteChapitre 34 sur 186 · TIRÉ D'UN · texte numérisé non relu

TIRÉ D'UN

On rencontre déjà, dans les plus vieux hypogées, des scènes qui nous montrent ce qu'était chez les Égyptiens la culture de la vigne : en voici une que nous donnons comme spécimen, sans préjudice de celles que nous rencontrerons plus tard. Quelques vignerons sont occupés à cueillir la grappe sur les espaliers, tandis que d’autres foulent et font couler le moût. Au-dessus de leur tête, une légende : « Cueillette du raisin. » Le possesseur du vignoble avait nom Ptahhotep, et vivait, il y a bien six mille ans, sous les rois constructeurs de pyramides. De nos jours on ne fabrique plus de vin le long du lac Maréotis, mais on trouve encore en plus d'un endroit de la rive des débris de murailles que les Arabes, par tradition, continuent à appeler « des pressoirs. » Dans le reste du Delta la grappe mûrit parfaitement, bien qu'on ne cultive pas la vigne sur des échalas, mais en espalier, comme au temps des Pharaons. L’Islâm, qui défend l'usage du vin, n’admet pas qu'on prépare le jus de la vigne; aussi l’art de la cultiver a disparu, et le raisin n’est plus jamais pressé, bien que les grappes délicieuses qui mûrissent en juin et juillet, et qu'on vend au marché avec les autres fruits, soient peut-être propres à fournir de bon vin.

Nous passons outre. Une large nappe d’eau étincelante apparaît sur notre gauche : c’est le lac d'Aboukir. Son nom lui vient d’un village de pêcheurs, construit sur une pointe à l’ouest d'Alexandrie et misérable s’il en fut, mais célèbre comme peu d’endroits le sont ici-bas : n’est-ce pas en face d’Aboukir qu'a été livrée l’une des plus importantes batailles navales de notre siècle, celle où le brave Nelson anéantit, le 1® août 1798, la flotte de la république française commandée par le vaillant mais infortuné Brueys ?

Ce n’est pas ici l’occasion de placer sous les yeux du lecteur les vicissitudes de la guerre mé-

A F , morable que se firent en Égypte la France et l'Angleterre. Le moyen pourtant, en vue des

lacs d'Aboukir, de ne pas rappeler ces combats dans lesquels vainqueurs et vaincus cueillirent tant de lauriers et la mort gagna si riche moisson, sur mer d’abord, puis, en 1801, sur terre

lors du siège d'Alexandrie par les Anglais. Cent cinquante bourgs et villages furent balayés de la face du monde, de même qu'on efface d’un coup d’éponge une phrase écrite sur un tableau, quand, non loin d’Aboukir, l’armée britannique rompit la bande de terre qui protégeait le sol cultivé, et se servit de l’eau salée comme d’un allié redoutable, pour envahir le territoire désormais sans défense.

Les lacs ont disparu. La campagne des deux côtés du chemin de fer devient de plus en plus verte. Damanhour est la première ville où l’on s'arrête pour renouveler l’eau de la machine. C’est la vieille Vide d'Horus, la Petite Apollinopolis des Grecs, où réside aujourd'hui le préfet (Moudir) d'une grande et fertile province. Des maisons grises d’une étendue imposante se groupent derrière la gare, sur la croupe d'une colline de moyenne hauteur, des minarets montent sveltes vers le ciel, ici comme partout ailleurs; voisines immédiates de la voie ferrée, reluisent les dalles blanches du cimetière arabe. La veuve assise sur le tombeau de son mari regarde vaguement dans l’espace, sans souci du train qui passe à grand bruit auprès d'elle.

Peu s'en est fallu que les morts de Damanhoür n'eussent pour compagnon rien moins que le général Bonaparte lui-même. Arraché heureusement au danger de mort dont le menaçait un parti de cavaliers égyptiens, et Desaix lui reprochant son imprudence, comme sil eût eu le don de prophétie, il fit cette réponse que vinrent étrangement confirmer les événements

postérieurs : « Il n’est pas écrit là haut que je doive

« tomber entre les mains des mamelouks. — Prison-

nier des Anglais, à la bonne heure! » Les traces du passage d’un grand homme donnent de l'importance aux localités les plus insignifiantes : nous rencontrerons souvent encore celle que laissèrent aux bords du Nil Bonaparte et ses compagnons d'aventure.

Maintenant que le chemin de fer nous promène à travers les plaines bien entretenues du Delta, nous

avons peine à comprendre que l’armée française ait

trouvé Damanhoûr entourée de solitudes arides. Il est vrai que le pays à travers lequel nous courons est d’as- HINARETIDE PA NMOSQUÉE OUERDANT, AUOATRS. pect uniforme; mais la vue toujours et toujours la

même qu'on à de Damanhotr au Caire sur chacun des côtés de la voie, témoigne à la fois,

Ecypre, I. 18

et de la fertilité extraordinaire dont jouit le sol noir du Delta, et de l’activité des habitants. Les prairies verdoyantes se déploïent sans mesure et sans limites, les bourgs semblent de loin , ceints de palmes vertes et souvent adossés à des

autant de monticules ou de fourmiliè monceaux de décombres, débris des villes du temps jadis. Sur les hautes chaussées qui dominent la campagne, s'espacent de longues files de chameaux et d’ânes avec leurs conducteurs: des buffles noirs descendent à l’eau pour boire, et des volées d'oiseaux grands et petits, plus nombreuses qu'en Europe, peuplent les airs. Des bœufs paissent, des hommes à moitié nus et des femmes en longue robe bleue travaillent dans un champ de coton : les images

insolites se pressent et s’entassent à mesure que nous les passons dans notre course, chacune

Page 1