MARCHAND DE PAIN DE DATTE
geurs, les voleurs s’attachent aux gens qui visitent la foire. Aussi, quiconque à un ami le met en garde contre eux, avant de le laisser s'engager dans la large place voisine du marché aux chevaux, où toutes les réjouissances que l'Orient connaît sont offertes aux pèlerins.
Mais les joies du Molid ne sont pas nécessairement restreintes à cette seule place tous les cafés de la ville sont brillamment illuminés, et nous saisissons de loin les sons
al
de musique arabe qui s'en échappent, le clappement des castagnettes, et le Y« Suläm! (bravo) des spectateurs et des auditeurs. Tout ce que la vallée du Nil possède
en danseuses, en chanteuses, en courtisanes parées et peintes, accourt ici. C’est ainsi que
nous revimes à T'antah une ghaziyèh (danseuse) que nous avions admirée au fond de la haute Égypte, dans la maison de l'agent consulaire allemand qui réside à Louqgsor. Seules, les almées et les chanteuses les plus célèbres du Caire se tiennent éloignées de la foire; parmi celles qui se montrent ici se trouvent cependant des artistes estimées et des femmes d’une beauté rare et particulière. Elles appartiennent à une race spéciale, différente de la race égyptienne proprement dite, et ont des directrices, dont l'une à été appelée devant nous Machbouba-
bey, peut-être par plaisanterie. Nous les rencontrerons de nouveau dans le Saïd, et là nous
aurons occasion d'observer dans un entourage moins bruyant et moins oppressif, l'élégance de leur costume, la richesse de leur parure et la nature de leur art. Tout le temps de la foire à Tantah, de quelque côté que le voyageur jette les yeux, il aperçoït ces femmes, auxquelles viennent se joindre des danseurs habillés en femmes, des charlatans, des bateleurs de toute sorte, qui d'ordinaire accomplissent leurs prouesses en plein air, entourés d’un cercle de spectateurs accroupis sur le sol. C’est là que la naïveté et la bonhomie des Orientaux se manifestent dans toute leur vivacité.
Il faut voir avec quelle bonté les adultes font place aux enfants et les mettent au premier rang : comment les plus grands et les hommes se reculent pour faciliter la vue aux plus petits ainsi qu'aux femmes. Quel effroi profond se peint dans tous les yeux quand le bateleur lève son poignard de théâtre, et avec quel respect tout le cercle s'incline quand le drôle prononce le nom du Tout-Puissant, le nom d’€ Allah »!
Jamais nous n’entendîmes gens riant de meilleur cœur qu'aux plaisanteries indescriptibles de Kara-gheuz et d'Al Kaha; jamais aussi n'avonsnous plus justement regretté d’apercevoir parmi les spectateurs des femmes et des enfants.
Un poète peu connu, de Freudenberg, a décrit le tumulte de cette place en fête mieux que nous ne pourrions le faire en simple prose. Le spirituel et si instable Willibald Winkler,
ui demeura longtemps en Egypte, le range au nombre de ces « étranges rêveurs » parmi
esquels d'ailleurs il se classe lui-même, et le dépeint comme un petit vieux, haut à peine de
quatre pieds. C'était en tout cas un poète; les vers que voici le prouvent :
Tout autour résonnaient les chansons des musiciens de foire, Tantôt il s’arrêtait devant une confiserie Tandis qu'agitant voluptueusement ses membres gracieux, Où s’étalaient baklaouah, zémith et flans Comme une charmante coquette, De kouslokoum, tourtes d'amandes,
La danseuse, au son des castagnettes, Et shekerlii de toute espèce (3),
Se montrait et mimait sa danse; Sorbets de Bardou et petites fioles de sirop de violette (4) ;
Tandis que le chanteur chantait Il n'avait pas un para en poche, La vieille romance arabe de Saladin. Et pourtant se repaissait à satiété.
Les escarpolettes grinçaient et les grelots cliquetaient, Tantôt il s'amuse à voir l’escarpolette s’envoler bien haut,
Les voitures bariolées des chevaux de bois criaient, Et les jeunesses monter et descendre ;
Le darabouka (1) grondait, Quel plaisir, au tintement des cloches,
La mandoline (2) bourdonnait, Au chant sonore des Nubiens,
Un murmure confus s'élevait formé de mille sons, De flotter haut dans l’air avec nonchalance!
Un brouhaha retentissait formé de mille voix, 1 pourrait bien s’en donner une fois le plaisir,
La fète populaire était en plein branle. Mais, para joh (5)! — ïl n'y songe plus.
Et flânant, lui aussi, au milieu de la cohue Le voila debout dans un cercle, devant un sorcier,
Fourmillante du marché, dans ce paradis de Turcs, Qui réveille les morts et conjure les esprits ; Riche en biens, —mais en biens qui ne sont de ce monde, — S'il souffle dans une corne, à son appel il faut Un petit homme, dans la paix de son cœur, Qu'an Afrite remplisse la cruche vide; Contemplait, — les mains derrière le dos, — Puis, dans la poche de ce petit garnement,
Avec des yeux de convoitise et d'amour muet, 1 métamorphose les avelines en serpents, —
La splendeur de la fête,
(1) On se sert du daurabouka surtout dans le harem. C’est une caisse en bois, ornée souvent d’écaille et de nacre, et sem-
blable pour la forme à une gourde. La peau est tendue sur l'ouverture la plus large ; le goulot de la gourde reste ouvert.
(2) Le texte allemand porte le nom oriental de l'instrument, sous la forme Berberi-Tambourra.
Tout cela sans qu'il soit question de backshish.
(3) Les Orientaux, surtout les Egyptiens, fabriquent beaucoup
de friandises excellentes.
(4) Il y a plusieurs espèces de sorbets. Une de celles qu’on préfère est une sorte de sirop de sucre, parfumé avec des vio-
lettes pilées.
(5) Point d'argent!
Écvrre, IL
TR ess 2
MARCHÉ A TANTAH
Puis il passe aux alatiyèh (1). Ainsi flânait au fort de la presse,
Le kemmanghèh (2), le tympanon et la cithare D’esprit joyeux et d’heureux sentiment,
Sonnent d'accord avec les tambourins Le petit homme, regardant, écoutant ;
Et la chanson populaire des Bédouins; — Son esprit jeune, et légèrement fou, [couleur de rose, Ces vieilles mélodies bercent Portait encore dans la vieillesse des lunettes aux verres En fantaisies étranges, magiques, Et chassait philosophiquement les caprices,
Et lui parlent au cœur. Comme on fait les moustiques, aussi loin que possible. Ici, sous une tente, à la pleine lumière des lampes, Il s’en retourna enfin, content et calme, à la maison, Les derviches tournent rapidement en rond Comme s’il rentrait d’un banquet de dieux.
Jusqu'à tomber en extase ; « Et de fait, n’ai-je donc pas joui ?
Là, du café, des sorbets, des skiskéh (3), « Moi, un sans le sou, — par une frasque du bonheur, Un doux parfum de muse et d’ambre, « Me voilà satisfait, libre et heureux, » — dit-il.
Du haschisch, bref, un véritable Alhambra. Et qui donc était ce rare animal? — C'était un poète, Si seulement la bourse n’était si vide! Un bon vieux charmant petit homme.
On le voit, les pèlerins de Tantah n'ont pas seulement l'attrait de la religion : le but principal de leur voyage n’en est pas moins le cercueil de saint Séyid Ahmed el Bedaouï. L'histoire de ce faiseur de miracles vaut la peine d’être racontée. Il naquit vers l’an 1200 après Jésus-Christ, à Fez, où sa famille, qui naturellement prétendait descendre du Prophète en ligne directe, s'était réfugiée, venant de l’Irak. Dans sa septième année, il fit le pèlerinage de
la Mecque avec ses parents et passa sa jeunesse dans cette ville. C'était alors un gai compagnon, à qui ses folies avaient valu le surnom de « cerveau brûlé. » Il avait vingt-sept ans quand mourut son père, et bientôt après une métamorphose étrange se fit en lui. Ce fut sous le toit de son frère que l'amour divin, le « Oualah, » le saisit et le transforma en saint. Il sembla que sa langue agile eût été ensorcelée. Il ne parla plus que par signes, macéra son corps par des jeûnes de quarante jours; durant des journées entières ses grands yeux noirs, brillants comme des charbons, restaient levés vers le ciel. Il entendait des voix intérieures, et pendant la nuit voyait en rêve des figures bizarres. Ses concitoyens commencèrent à le vénérer comme un élu de la grâce, et son renom de sainteté le précéda, lorsqu'il se rendit en Irak, puis en Égypte, où Bibars, le sultan qui régnait alors, le reçut avec distinction. Il s'établit à demeure dans Tantah, et y mena une vie ascétique d’une rigueur inouïe. Avant
qu'il se procurât un vêtement nouveau, l’ancien devait s'être pourri sur son corps; le temps pendant lequel il regardait fixement le ciel devenait de plus en plus long; on lui attribuait toutes sortes de miracles, même d’avoir rendu la vie à des cadavres. Il prêtait conseil et appui à ses partisans dans tous leurs besoins, il se vengeait inexorablement de ses détracteurs par la souffrance et la mort. Il trépassa à l’âge de quatre-vingt-seize ans. On ne commença à fêter le jour de sa naissance que longtemps après; mais son #0/id, une fois institué, ne cessa plus de gagner en faveur.
La vue de sa personne produisait toujours un effet puissant. De sa tête on n’apercevait, dit-on, que deux grands yeux d’un noir profond, un nez aquilin très saillant et la portion des joues avoisinante, la région inférieure d’un front jaune clair et les contours d’un visage
(1) Danseurs et musiciens qui souvent revêtent le costume féminin.
(2) Il vaudrait mieux écrire Hemengeh. C’est une sorte de violon avec une caisse fort petite et percée à jour, en noix de coco. Le chevalet repose sur une peau de poisson qui recouvre l’ouverture de la noix comme une peau de tambour.
(3) Shishéh, en persan, verre : c’est une pipe formée d’un fourneau en verre et d’un long tube flexible.
largement modelé. Tout le reste disparaissait sous deux litâm, ou mouchoirs voilant la face, tels que les Bédouins en portent encore aujourd’hui. Depuis le commencement de sa vie ascétique il ne quitta plus ces litâäm : un de ses élèves, Abd-el-Medjid, ayant obtenu, à force d’instances, la faveur de soulever seulement la partie supérieure du masque, fut si fortement impre
Les fêtes de
du Caire en a plusieurs fois décrété la suppression, mais en vain, tant on craint la colère de
sionné par la vue de ce visage consacré à Dieu qu'il rendit l'âme peu après.
antah sont toujours l’occasion de troubles et de querelles. Le gouvernement
ce saint si dangereusement vindicatif, quand on s'attaque à son culte. Aujourd'hui encore,
il passe pour accomplir quantité de miracles et pour s’immiscer volontiers dans les plus minces
affaires de famille, dans-celles-là surtout, car le saint arabe n’a pas, comme ses confrères chrétiens, à intercéder auprès du Tout-Puissant : c'est un rôle qui est réservé exclusivement au Prophète. I lui est seulement accordé d'emprunter quelque peu à la puissance miraculeuse qui lui à été prêtée, et d'en faire don, plus ou moins libéralement, à ceux qui visitent son sépulcre. Derrière une grille en bronze ouvragé, sont dressés, et son sarcophage en granit recouvert de velours rouge, et le sarcophage de son fils Farag. Une ferveur respectueuse se peint sur les traits des dévots qui viennent y prier. Ils en sortent riches d'espoir et de sérénité. N'est-ce pas là que le Grand Ahmed, ainsi que l'être miraculeux nommé Koutb, et de qui relèvent les ouélis ou saints, entendent directement et sûrement leur prière? Nous aurons
occasion de voir au Caire des mosquées plus belles et remontant à des époques plus célèbr: dans aucune nous ne verrons réuni pareil nombre de dévots si profondément absorbés par la ferveur de leur prière. Ici, pour la première et la dernière fois pendant nos voyages, nous avons rencontré le fanatisme musulman porté à un tel point que, seuls, notre sang-froid
personnel et l'intervention du sheikh de la mosquée nous sauvèrent de sérieux dangers. La
foire de Tantah ressemble par bien des traits aux panégyries célébrées à Bubastis, et que décrit Du ? 1 Hérodote : peut-être faut-il voir dans l’une la continuation des autres. Avant de quitter ce lieu de pèlerinage, et de reprendre notre voyage à travers la région orientale du Delta, nous visitons une fois encore les tentes dressées en avant de la ville. Les pèlerins y campent par centaines de mille, et, le long du canal Tantah, nous assistons à
maint spectacle qui nous reporte au temps où les fils de Jacob parcouraient ces pâturages.