DANS L'INTÉRIEUR DE LA PYRAMIDE
roi, devant le sarcophage violé de Chéops. Cette salle, la plus grande et la plus importante de la pyramide, et que nous pourrions en appeler le cœur, n’est pas exactement au milieu de la masse et ne se distingue ni par des dimensions majestueuses ni par de riches décorations. N'importe quelle chambre un peu vaste d’une de nos maisons particulières peut soutenir la comparaison en grandeur : elle n’a que 5",80 de haut, et 10",43 de long sur 5"20 de large. Dix énormes plaques de granit forment le plafond, et leurs bouts portent sur les parois latérales. Le poids colossal de la montagne de pierre qui les surmonte les aurait certainement ÉCR
sées et brisées, si l'architecte prévoyant ne s’était préoccupé de les soulager au moyen de cinq chambres superposées. La première de ces petites salles, d'ordinaire inabordables, à été appelée, du nom de celui qui l’a découverte, chambre de Davison; Perring et Wyse, qui découvrirent les quatre autres, — la plus haute à la coupe d’un triangle, — ont eu le mauvais goût de leur donner les noms de Wellington, de Nelson, de lady Arbuthnot et du colonel Campbell. La découverte de ces chambres invisibles gagna en importance quand on y trouva le nom de Chéops. Les tailleurs de pierre l'avaient écrit en rouge sur les blocs dans la carrière même, et les ouvriers placèrent ces blocs dans la muraille de telle manière que les inscriptions sont renversées la tête en bas. À dire vrai, cette découverte n’apprit rien de neuf, et ne fit que confirmer ce qu'on savait depuis longtemps; on connaissait, en effet, déjà par les Grecs le nom du roi enterré dans la grande pyramide. Mais tant que nulle inscription en mots intelligibles ne nous donnait rien de certain, l'imagination restait libre, et il parut séduisant de rapporter au monument merveilleux de Chéops toutes sortes de spéculations profondes et de combinaisons ingénieuses. C’est ainsi que Jomard, et
d’autres après lui, essayèrent, avec force sagacité, de démontrer que cette construction avec sa
masse et ses dimensions, son orientation exacte d’après les points cardinaux, ses ouvertures dont
la projection tombait droit sur l'étoile polaire, et ainsi de suite, avaient servi à des usages scien-
tifiques. L'orientation soignée de la pyramide était un témoignage de sa destination astronomi-
que; il résultait de ses dimensions qu’on devait la considérer comme un édifice métrique, comme un étalon indestructible des mesures normales usitées en Égypte, ou comme un monument astronomique et chronologique. Toutes ces hypothèses, en dépit de la sagacité qu'on a dépensée à les soutenir, ne se sont pas vérifiées : nous avons déjà vu, en effet, qu'au moment de la fondation d’une pyramide, il n’était pas possible de déterminer exactement quel en serait le volume. Combien multiples aussi sont les idées qu'on a émises sur la destination des pyramides! D’après les Arabes anciens, elles furent élevées avant le déluge, afin d'y préserver de l’anéantissement les sciences de l'humanité vouée à la destruction. Des voyageurs chrétiens des premiers temps, qui ne connaissaient point les dimensions étroites des chambres intérieures, les tenaient pour les oreniers à blé de Joseph; d'autres, pour autant d’observatoires et de gnomons dont l'ombre servait à mesurer le jour; quelques-uns, pour des phares élevés à l'intention des voyageurs perdus dans le désert. Beaucoup d’autres croyaient qu’on célébrait dans leur intérieur ténébreux les cérémonies mystérieuse
et les épreuves de réception par lesquelles devaient passer les prétres initiés aux mystères; même un certain H. Kuhn cherchait encore sérieusement, en 1793, à démontrer que les pyramides n'étaient pas l’œuvre de mains humaines, mais un jeu de la nature. D'autres, mieux informés, sachant que la véritable destination était de recevoir le cercueil d’un roi, s'évertuaient à prouver que le choix de la forme pyramidale pour une tombe avait une signification profonde. Les idées fondamentales de la religion et de la philosophie égyptiennes devenaient tangibles, grâce à elles. Il fallait désormais les traiter comme le symbole du royaume des esprits, qui monte, par degrés, de la base la plus large jusqu'à un sommet aigu; les comparer à l'échelle des idées de Platon, qui trouve son couronnement et sa pointe dans l'idée la plus haute, la dernière que l’homme puisse reconnaître. Elles montraient la nature des quatre éléments qui, divisés, remplissent la matière et se réunissent pour former un tout unique. Le feu, l’eau, l'air, la terre, sont nommés les parties composantes du monde et de toutes choses. Dans l'être primordial, c’est-à-dire en Dieu (Osiris), ils se trouvaient d’abord unis en indifférence ou en unité parfaite. Par la création, il arriva que le principe de lutte et de discorde (Typhon), mit en pièces la divinité (Osiris); mais l’amour (Isis) réunit les membres dépecés, qui sont les quatre éléments, et par eux reconstitua en Dieu, au moyen d’une liaison et d’un mélange habile et harmonieux, l’ensemble visible de l’univers et toutes les créatures. Tel fut le commencement du monde et de toutes les choses qui se produisirent en lui : aujourd’hui de même qu’alors, Isis réunit les quatre éléments, Typhon les sépare, et c’est là encore le procédé de toute création et de toute destruction. Les quatre faces d’une pyramide, qui se rapprochent par en haut, se séparent par en bas, rendent visibles à l’esprit la formule simple de toute la vie cosmique, l'union et la séparation des quatre éléments. — Ces spéculations ingénieuses répondent à la croyance qu'on avait de la science des prêtres égyptiens. Il est bien certain, d’ailleurs, que la pointe des pyramides avait une signification symbolique, car la pointe est réservée exclusivement aux mausolées royaux, et les simples particuliers faisaient déposer leur corps dans des pyramides tronquées. Cette règle ne souffrait aucune exception, et l’on a trouvé plus d’une peinture où la pointe de la pyramide est teintée en rouge, la base en noir. — Nous pouvons tenir pour assuré que les édifices indestructibles dont nous parlons étaient destinés à procurer une longue durée non seulement au cadavre, mais à la mémoire du prince qu'on y déposait. Aussi appartiennent-ils à cette classe de monuments dont un grand penseur à dit : « Évidemment, leur objet réel était de parler à la postérité « la plus reculée, d'entrer en rapport avec elle, et, par là, d'établir l’unité de la conscience hu- Écvrre, I. 43
« maine. Ce n’est pas seulement dans les constructions des Hindous, des Égyptiens, des « Grecs, des Romains, c’est dans celles des temps plus rapprochés de nous qu’on voit se ma- « nifester cet instinct qui pousse l’homme à parler à la postérité. Aussi est-ce une honte de « les détruire ou de les déformer, pour les faire servir à des emplois inférieurs et les utiliser. »
Les pyramides n’ont pas été épargnées par les mains criminelles : déjà sous les Romains,
l'intérieur avait été ouvert par des préfets cupides. Sous les Arabes, les maîtres du pays se chargèrent eux-mêmes de la violation, qui certes n’était pas facile : comme ils ne découvrirent que des sarcophages vides et des cadavres, ils cherchèrent à se justifier devant leurs sujets des sommes qu'ils avaient gaspillées inutilement, et répandirent plus d’une fois le faux bruit qu'on avait trouvé exactement autant d’or qu'en avaient coûté les travaux d'ouverture. Quand les ouvriers de Mamoun (813 après le Christ), fils d'Haroun er Rachid, que chacun connaît par les contes des Mille et une Nuits, eurent pénétré à
grand'peine dans l’intérieur du Chéops, ils y trouvèrent, dit-on, un trésor
et une plaque de marbre sur laquelle on lisait : « Le roi Soundfo, fils « du roi Soundfo, en l’année Soundfo, ouvrit cette pyramide et dépensa « à cela une certaine somme. Nous lui remboursons ici ses frais ; mais s’il « continue ses recherches, il sacrifiera beaucoup d'argent et ne gagnera « rien. » De fait, la recherche des trésors dans les pyramides n’a en-
richi personne; si nous entendons parler souvent d'objets fabuleux qu’on
aurait rencontrés ici, en somme, l'exploration des pyramides à été regar-
dée comme un crime, que suivait d'ordinaire une prompte vengeance
et même une prompte mort.
Les hardis et infatigables Anglais qui, il y a quarante ans et plus, explorèrent à grand prix les pyramides, n’y trouvèrent ni or ni argent, mais des trésors de grande valeur scientifique. La troisième pyramide, que les Arabes nomment /& colorée ou [x rouge, à cause de son revêétement de granit, pyramide qui dépasse de beaucoup le Chéops et le Chéfrèn par la perfection de l'appareil, fut celle qui les récompensa le plus richement de leurs peines. Ils y trouvèrent, non seulement des chambres intérieures fort intéressantes et un beau sarcophage de basalte brun
DE MYK
rayé de brèche bleue, mais la partie inférieure de la gaîne momiforme en bois, dans laquelle avait reposé le roi : sur cette gaîne, une inscription nous apprend qu'Hérodote était bien informé, quand il nommait Mykérinos (en égyptien Menkarâ) le constructeur de la troisième pyramide. Le vénérable sarcophage coula bas sur la côte d'Espagne, avec le navire qui le transportait en Angleterre. Le cercueil en bois est conservé au Musée Britannique, et l'inscription ne présente au traducteur aucune dificulté. La voici :
« Osiris, roi de la haute et de la basse Égypte, Menkeourâ, vivant à jamais, né de « Nout, la dame du ciel, chair de Seb le roi des dieux primordiaux, puisse ta mère Nout « étendre sur toi ses ailes en son nom de Mystère du ciel! Puisse-t-elle accorder que tu « sois comme un dieu qui agit à son bon plaisir, roi de la haute et de la basse Égypte, « Menkeour, vivant à jamais. » On à même trouvé quelques restes d’ossements et les débris du linceul dont le cadavre enduit de bitume était enveloppé. Le drap mortuaire était en
laine, au contraire des bandelettes d'âge postérieur qui devaient être de lin. La salle où reposait Menkarâ est plus belle que n'importe quelle autre salle des pyramides. Elle est tout en granit. Le plafond est composé de blocs qui s'unissent par le milieu, et ont été taillés de manière à former un arc semblable à l'arc du gothique anglais : cela donne à la chambre l'aspect d’une chambre voûtée. Les autres chambres, et de nombreux passages obstrués par des blocs de pierre, ont appris que cette pyramide renfermait un autre corps que celui de Menkarâ, probablement, ainsi que l’affirment d’un commun accord l'histoire et la légende, celui d’une femme qui y fut déposé plus tard. La reine Nitokris, de la VI° dynastie, paraît s'être emparée de ce mausolée, terminé longtemps avant elle ; comme on se
rappelait encore aux âges postérieurs ses cheveux blonds et ses joues roses, on la confondit avec
la célèbre Grecque Rhodopis, au visage rose, qui fut, dit-on, la femme du frère de Sappho et l’amie des Pharaons. On contait déjà à Hérodote que c'était elle, et nulle autre, qui était enterrée dans la troisième pyramide.
Plus tard, le souvenir de la belle prit des formes nouvelles, et Rhodopis devint une sorte de Loreley arabe. Dans la pyramide orientale trôna une belle femme aux dents éblouissantes, qui affolait le voyageur qui se laissait séduire à ses charmes. Thomas Moore chanta
La belle Rhodope, dit la légende,
Trône en esprit, puissante et forte,
Entourée d’or et d'appareil brillant
Comme la vierge orgueilleuse des pyramides.
Les Bédouins savent aussi mainte histoire
sur les génies attachés aux autres pyramides.
L'un a la forme d’un enfant, l’autre celle d’un homme qui, brûlant de l'encens, fait CHAMBRE SÉPULCRALE DE MENKARA.
chaque soir après le coucher du soleil, le tour
des tombeaux. Aucun Bédouin n'ose s'approcher des pyramides, surtout de celle de Mykérinos, pendant la nuit. Et pourtant, tout ce que l’histoire et la légende nous disent de ce roi parle en sa faveur. C’était un pieux ami des dieux, qui rouvrit les temples et rendit le peuple à ses occupations et à ses sacrifices habituels. On le nomme le plus juste et le plus vénéré des rois, ce qui ne l’empêcha pas d’être un joyeux sire, s’il fit vraiment ce que lui jrête la légende. Un oracle lui avait prédit qu'il vivrait encore six années, et mourrait dans la septième : chaque soir, au coucher du soleil, il alluma des lampes, but et se réjouit jusqu'au matin, et convainquit ainsi la prédiction. de mensonge, car, changeant les nuits en jours, il fit douze années des six qu'on lui accordait. — Les contes relatifs à Rhodopis ne sont pas moins amusants. Avant de passer à l'état de Loreley, elle fut la Cendrillon de V'Égypte. On conte qu'un jour qu’elle se baignait, un aigle, ou, au témoignage d’autres écrivains,
e vent, enleva une de ses sandales, l’emporta vers Memphis et la laissa tomber dans le
sein du roi qui rendait la justice. Üe prince, étonné par la beauté de la chaussure et par l’étrangeté de l'événement, envoya aussitôt des messagers pour rechercher la femme à qui appartenait la sandale. On la trouva à Naukratis et on la conduisit au roi, qui en fit sa femme, et, après qu’elle fut morte, construisit pour elle la troisième pyramide.
Comme on voit des fleurs croître sur les tombes, beaucoup d'images gracieuses se rattachent à ces sombres constructions.
Quittons maintenant les chambres chaudes, obscures, poudreuses, de l'intérieur, et dirigeons-nous vers la seconde pyramide : il est aisé de la reconnaître, grâce aux plaques de granit qui, aujourd’hui encore, sont bien conservées et en revêtent la pointe. Elle a été élevée par le second successeur de Chéops, Chéfrèn, que les Éeyptiens appellent Châfrà. L'intérieur n’en a rien de remarquable, mais près d'elle, au sud-ouest, se dresse un petit édifice carré, dans lequel il semble que se réunissaient les fidèles du roi pour rendre à ses mânes un culte pieux. C’est M. Mariette qui a mis au jour cette construction curieuse, enfouie depuis des milliers d'années sous le sable, et qui, en même temps, a fixé avec un certain degré de certitude le nom du fondateur il y trouva, dans un puits alors rempli d'eau, mais aujourd'hui de nouveau comblé, sept statues qui toutes représentent Chéfrèn, le constructeur de la seconde pyramide. Sur la plupart on lit le nom du prince; la plus belle et la mieux conservée d’entre elles a reçu à juste titre une place d'honneur dans le musée de Boulaq, où nous la retrouverons.
Elle est en une diorite si dure que le sculpteur Drake, en compagnie de qui je l’ad-
mirais, il y à des années de cela, m'assurait qu'il n'oserait sans inquiétude attaquer au ciseau pareille matière; pourtant elle est finie avec le plus grand soin dans toutes ses parties, et la manière réaliste dont est traité le visage, à la fois sérieux et plaisant, est digne de tout éloge. Le beau poli de la diorite n’a pas lieu de nous surprendre, si nous considérons l'édifice dans lequel les statues furent découvertes. IL est en blocs, partie de granit, partie d’albâtre, et les tailleurs de pierre qui les ont travaillés et polis à grand soin étaient bien capables de justifier toutes les habiletés que nous mettons à leur compte. L'’ordonnance de cette construction est fort simple, et néanmoins intéressante : c’est le seul spécimen d’un édifice en forme de temple qui soit arrivé
STATUE DE CHÉFRÈN.
jusqu'à nous de ces anciens jours. L'angle droit règne partout, le pilier n’est pas encore de-
TEMPLE DE CHÉFRÈN.
Écyrre, E 44
venu colonne, sur les parois ne se montre aucune inscription qui nous apprenne à quel usage étaient destinées les deux grandes chambres en forme de T, et les chambres latérales, avec leurs niches creusées en forme d’armoires dans le granit et dans l’albâtre. Plusieurs des puissantes plaques en pierre qui recouvraient la nef en croix (si je puis me servir de cette expression) reposent encore aujourd'hui sur les piliers de granit. Comment s’accomplissaient les rites que ces chambres cachaient aux yeux de la foule? Pouvons-nous conclure de la présence des figures de eynocéphale trouvées dans le sable, que le dieu Thot, à qui cet animal était consacré, était adoré ici de préférence aux autres dieux? Les statues de Chéfrèn ont-elles été précipitées dans le puits par des
révoltés païens? I’ont-elles été seulement à la suite des édits chrétiens qui vouaient les idoles à la destruction? Est-ce ici le temple du sphinx dont parle une très ancienne inscription ?
Question sur question se presse dans l'esprit du visiteur, et sil tourne son regard au nord-ouest, ses yeux rencontrent, dans le voisinage immédiat, la silhouette gigantesque de la plus énigmatique des formes énigmatiques, le grand Sphinx d'Égypte, le veilleur du désert, celui que les Arabes nomment Abou’l hôl, le père de l’épouvante. Comme de nos jours, dans l'antiquité son corps géant était déjà couvert et recouvert par le sable du désert. Seule, la tête,
ornée de la coiffure royale regarde ne fixement vers l’est, comme la tête d’un personnage enseveli.
Plus d’une fois, dans ce siècle, le sphinx a dû se résigner à montrer au jour, dans l’intérêt de la science, son corps de lion surmonté d’une tête d'homme, et il est bien établi maintenant qu'il a été taillé dans le roc vif. Lorsque la pierre ne se prêtait pas à donner la forme du lion, on y a suppléé par la maçonnerie. Quel coup d'œil devait offrir cette figure qui, aujourd’hui encore, mesure vingt mètres du sommet de son crâne jusqu'au dallage sur lequel reposent ses griffes, quand les serviteurs de la nécropole en tenaient le sable éloigné et qu’on pouvait la contempler intacte, avec les majestueux escaliers qui conduisaient jusqu’à elle !
Bien des fidèles ont, durant des siècles, descendu ces degrés pour s'approcher de l'autel qui se dressait, sur un dallage habilement fait, entre les deux pattes de l'animal géant, car le
sphinx était l’image d’un dieu puissant. Les Grecs l’entendirent appeler Harmakhis (en égyptien Hor-em-khou), ce qui signifie Horus sur l'horizon, et désigne le soleil au moment de
son lever. Harmakhis est la lumière nouvelle qui triomphe de l'obscurité, l’âme qui triomphe
de la mort, la fertilité qui triomphe de la stérilité : vainqueur de Typhon, les formes mul-