EN VOITURE PAR LA VILLE
axrosés d’un riche, les plantes de toutes les zones se trouvent rassemblées, se gonflent de suc, et grandissent avec une rapidité merveilleuse. Devant la porte du parc, un ennuque monte sur un cheval arabe richement caparaçonné, et jette un coup d'œil sombre sur les belles Européennes, qui, riant et le visage découvert, passent à grand bruit devant lui dans leur voiture viennoise. Un coureur précède les chevaux lancés, et leur fraye un chemin à travers la foule, jusqu’au moment où ils s'arrêteront devant un magasin brillant, dont l'étalage met en vente tout ce que les capitales de l’Europe ont inventé de plus récent pour la parure des femmes. Juste en face, un Arabe offre, sur un char à bras misérable, sa pitoyable camelote, à laquelle il est difficile de donner un nom spécial. Une longue file de chameaux nous force
à nous ranger. Comme des navires que traîne un remorqueur, chacun d'eux est attaché au
précédent, et a sur le dos une balle de marchandises qu'il porte au chemin de fer : le sifflement de la locomotive se mêle ici au grognement rauque de la patiente bête de somme. Dans les superbes jardins de l’Ezbékiyèh, la noire gardienne d’un marmot arabe s’assied à côté d’une bonne française et de l'enfant blond qu’elle surveille, tandis qu'un petit-maître italien allume sa cigarette à celle d’un trafiquant nubien. Des fenêtres ouvertes d’un salon orné de tables en marbre et de glaces à cadres dorés, s'échappent les derniers airs européens chantés devant une réunion de dames. Vous écoutez machinalement, et vous êtes tiré brusquement de votre rêverie par le son clair de l'or que des joueurs échauffés lancent sur la roulette, dans une pièce voisine de la salle de concert. Vous tombez de là dans une ruelle latérale, bordée de
balcons et de fenêtres de harem finement tournées. Devant un café, assis sur la terre nue, des personnages basanés et noirs écoutent, avec beaucoup d'agrément, le récitatif nasal d’un chanteur populaire; mais cette musique simple ne dit rien à votre oreille blasée, et vous vous dégagez de la foule. Cette fois, c'est une belle allée, et vous marchez à l'ombre de grands lebbakhs, pour vous retrouver bientôt entre les parois d’une ruelle étroite, bariolée, vivante. Le large Nil vous apparaît et scintille au loin, une forêt de mâts se dresse devant vous : c'est le port de Boulaq. Côte à côte avec un steamer richement équipé aborde un lourd chaland nubien aux voiles latines en lambeaux, identique pour la forme aux bateaux que nous voyons, sur les tableaux du temps des Pharaons, apporter les tributs du Soudan à l'Égypte. Non loin du port s'élève un superbe musée, dans lequel les monuments de l'antiquité sont classés selon les données les plus rigoureuses de la science occidentale, et, parmi tous les Égyptiens qui
passent devant cet établissement, vous en trouverez à peine un entre cent qui soit capable de vous apprendre son âge ou de vous dire si Pharaon, — c’est le nom dans lequel il résume toute l'histoire de son pays avant Jésus-Christ, — à vécu il y a trois cents où il y à trois mille ans. Pourtant, même chez ces ignorants, le désir de science habite parfois. Dans ce grand bâtiment de Boulaq, de fines mains égyptiennes tirent de presses européennes les Si nous tournons le dos à
feuilles imprimées soigneusement d'ouvrages d'érudition arabe
l'Imprimerie nationale et au port, et que nous rentrions dans le Caire proprement dit, nous rencontrerons dans les cours de la mosquée EI Azhar, qui tient lieu d'université, et dont nous aurons occasion de parler longuement, plus d'étudiants peut-être que dans n'importe quelle école publique de l'Occident. Apprenez seulement à connaître les savants qui, avec une frugalité sans pareille, n’aspirent ici qu'à se rassasier du pain de l'esprit, et demandez-vous ensuite, si vous avez jamais vu quelque part un chercheur aussi absorbé dans son étude que le vieux musulman qui, là-bas, s'efforce de bien comprendre le sens d’un passage difcile du Coran.
Il semble vraiment que cette ville étonnante soit une mosaïque de contrastes. Aujourd'hui les fonds du tableau gardent encore la couleur de l'Orient, mais chaque figure orientale est chassée l’une après l’autre par une figure occidentale : qui, désirant connaître la vie orien-
tale, voudrait prendre le Caire pour centre de ses études, devrait se hâter en vérité.
Que le lecteur nous suive : nous ne nous laisserons arrêter ni par l’espace ni par le temps. Le portail des palais, les portes des mosquées et des écoles, même les chambres les plus intimes des maisons, ne se fermeront point pour nous, car nous songeons à suivre
la vie des Cairotes, grands et petits, du berceau jusqu’à la tombe. Nous nous introduirons
chez eux pour assister à leur travail et nous asseoir à leurs fêtes, et, dans les endroits où
des amis à
ssurés auront plus facilement libre accès que nous-même, nous nous déchargerons sur eux de nos fonctions de guide.
Il sera aisé de montrer dans ces pages le Caire tel qu'il est; mais, pour y réussir, il sera nécessaire de nous le représenter tel qu'il était autrefois.
Memphis, la vieille capitale de la basse Égypte, doit être appelée la mère du Caire. Elle était à l’ouest du Nil, tandis que sa jeune fille s'étale entre le fleuve et les montagnes du Mokattam, entre le sable du désert et des jardins magnifiques. La montagne de calcaire que couronne la citadelle lui sert comme de point d'appui, tandis que le Nil, dont le cours rapide file le long des murs des jardins et des débarcadères du quartier occidental, l'invite à entretenir un commerce animé et à projeter au loin son activité.
La montagne derrière la ville est complètement nue et dépourvue de végétation. Avant, raconte une vieille légende, que le Seigneur Dieu se fût montré à Moïse sur le Sinaï, il confia à toutes les montagnes qu'il songeait à descendre sur l’une d'elles pour parler avec son élu. Aussitôt, toutes se dressèrent et s'allongèrent afin de paraître plus grandes. Seule, Sion, la montagne sur laquelle Jérusalem était située, se courba et se baïssa. Le Seigneur, pour la récompenser de son humilité, ordonna aux autres montagnes de lui donner la végétation qui les ornait. Le Mokattam se sépara de toute verdure au profit de Sion, et cela lui valut son nom, car Mokattam rappelle un mot arabe qui veut dire séparer.
Au temps où Memphis était dans tout son éclat, il n'y avait de l’autre côté du Nil, en
face des pyramides, que des localités insignifiantes. L'une d'elles, au sud, correspondait aux
immenses carrières qui fournissent des matériaux aux constructions de la vieille résidence des
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