KARNAK. — LOÜQSOR. — MÉD1NET-ABOU. — LE MEMNO
NIUM. — LES COLOSSES.
Nous voici arrivés à la ville monumentale de l’Égypte, à la ville par excellence, que l’armée française salua en battant des mains. Cette ville est Thèbes , la cité d’Ho-
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mère, la ville aux cent portes, la Diospolis- Magna, avec ses sphinx et ses obélisques. Quand on approche de ce bassin, et qu’on voit au loin ces grandes ruines projetant leur ombre immense, il est impossible de ne point se rappeler les textes de Slrabon, d’Hérodote et de Diodore, cette statue d’Osymandias, si belle dans Hécatée, ce cercle d’or d’une coudée d’épaisseur et de trois cent soixante-cinq coudées de circonférence, sur lequel, pour chaquejour de l’année, se trouvait indiqué le lever et le coucher du soleil, la salle hypostyle et ses colonnades, le memnonium et ses merveilles hiéroglyphiques, les hypogées des rois, le colosse de Memnon, harmonieuse statue , enfin, tous les prodiges de l’art et de la patience jetés sur l’une et l’autre rive du fleuve.
Le bassin de l’antique Thèbes se développe dans une étendue à peu près égale sur les deux bords du Nil. Borné d’un côté par le roc lybique, de l’autre par les montagnes d’Arabie, il se compose, comme toute la vallée d’Égypte, de couches de sable et d’argile qui se succèdent alternativement. A partir des rives du fleuve, le terrain monte suivant une inclinaison qui est sensible à l’œil; et il en résulte que la plaine, peu arrosée, marche vers un état de stérilité. A peine trouve-t-on gà et là sur les lisières mêmes du Nil quelques champs de blé, de dourah et de cannes à sucre. Ce vaste espace est semé de villages modernes. Le premier est El-Acalteh, près duquel se trouve un kasr ou château, résidence du principal fonctionnaire de la contrée. Plus loin est Abou-Hammoud, cachée par des palmiers, puis El- Beyrat, bâtie sur les décombres de l’ancienne Thèbes; Médinet-Abou, entièrement désert, ensuite Kournah, peuplé d’Arabes, qui, nouveaux Troglodytes , se sont creusé des logements dans le roc. Telles sont les localités de la rive gauche; la rive droite offre Louqsor
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que caractérisent ses maisons basses, surmontées de colombiers; Louqsor, la plus importante bourgade de la plaine, puis Kasr-Karnak, Karnaket Naga-el-Karieh, dont les habitations modernes n’occupent qu’un trèspetit espace au milieu de vastes ruines. Encore plus loin, dans la même direction, et vers le pied de la chaîne arabique, sont situés Mit-Aamoud et le village moderne d’El-Biadieh.
Dix à douze villages, voilà ce qui remplace la Thèbes antique, vivante encore dans ses débris. Des fûts solitaires, des colosses, des colonnades, des obélisques , sont là debout, comme autant de jalons de sa magnifl- I cence détruite, et, dans les lianes de la montagne, sa cité mortuaire garde aussi le souvenir des pharaons qui ont i régné dans cette enceinte.
Pour arriver aux hypogées de Thèbes, il faut gravir des | sentiers étroits pratiqués dans le roc. Quand on approche de leurs ouvertures, il est essentiel de se tenir sur ses 1 gardes, car les Arabes maraudeurs y ont établi leur résidence. Ces cavernes sont leurs domaines ; quand ils n’y détroussent pas le voyageur, ils l’exploitent dans la vente de petites statuettes ou de momies apocryphes. Le nombre des galeries souterraines que présentent ces hypogées est prodigieux, et leur intérieur est dans un état de dévastation difficile à poindre. Les momies ne j sont ni dans leurs caisses, ni à leur place; elles jon- | chent le sol au point que le passage en est obstrué ; on marche sur elles, et, comme elles cèdent sous le poids du corps, on a souvent quelque peine à retirer le pied : embarrassé dans les ossements et dans les langes. Le séjour dans ces caveaux mortuaires est très-fatigant; l’air y est chargé d’exhalaisons bitumineuses. Du reste, rien ne distingue les hypogées ordinaires de Thèbes, de ceux qu’on a parcourus dans l’Égypte moyenne. Ce
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sont toujours des galeries jonchées d’amulettes, de statues, de statuettes en albâtre ou en granit, de morceaux de bronze, de porphyre, de terre cuite, de bois peint et doré, de petites images de momies, de figurines votives , sculptées en pâte ou en terre, d’images d’hommes, d’animaux, ou de dieux, dans les proportions les plus informes; de divers objets, tels que lampes, vases, grains, tubes, et boules percées. Ces hypogées diffèrent beaucoup de grandeur ; les uns ont six cents pieds de long, d’autres quatre cents, d’autres trois cents.
L’une des plus précieuses découvertes que l’on y ait faites est celle d’une masse énorme de papyrus, manuscrits égyptiens qui longtemps ont gardé le mot de leur existence énigmatique et mystérieuse. Ces papyrus ; sont placés d’ordinaire sous les bandelettes des momies, entre les cuisses ou entre les bras. La hauteur et la longueur des rouleaux est variable. Chaque volume est roulé sur lui-même de gauche à droite; il est aplati et lourd à cause de la double couche du liber, de la présence de la gomme et de la peinture intérieure. Sec et cassant, on ne peut dérouler le papyrus qu’après l’avoir humecté. C’est à l’aide de ces manuscrits que l’on a pu reconnaître les diverses sortes de caractères égyptiens, le caractère hiératique ou hiéroglyphique, le caractère alphabétique ou cursif, le caractère démotique ou populaire.
Un grand nombre de ces papyrus, déchiffrés par les successeurs de Champollion, ont fourni d’importantes notions sur l’histoire de l’ancienne Égypte.
L’aspect des hypogées conduit aussi àl’examen du système d’embaumement chez les Égyptiens. Cet art, poussé si loin autrefois, n’a laissé aucune tradition parmi les Égyptiens modernes. Les Arabes en ignorent les procédés autant qu’ils en dédaignent l’usage. Les anciens seuls,
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particulièrement Hérodote etStrabon, parlent de l’art de conserver les corps. Il paraît, d’après les observations récentes, que l’embaumement des corps était de deux sortes : l’un plus parfait, et qui comportait une incision a l’aine gauche; l’autre plus imparfait; certains corps étaient conservés à l’aide de substances balsamiques, d’autres à l’aide du bitume. Ces dernières momies résistaient mieux que toutes les autres à l’action de l’air. Une fois l’embaumement achevé, on entourait les corps de bandes de toile au nombre de quinze ou de vingt épaisseurs. Il y a peu de différence d’une momie à l’autre pour l’arrangement des bandelettes. Toutes ces toiles <■ sont aujourd’hui devenues d’un jaune foncé. Les cheveux des momies sont nattés ou tressés, ou disposés en touffes et en anneaux. On rencontre aussi des têtes rases. De toute la momie, la tête seule a un aspect à peu près humain : le reste est à l’état de squelette. A côté des momies d’hommes, on voit dans les hypogées, des momies d’ibis, d’éperviers, d’oiseaux de proie, de hiens, de boeufs, de chacals, de béliers, de chats, de crocodiles et de serpents.
Les hypogées ainsi jonchés de débris , paraissent voir été la nécropole des castes sacerdotales et militaires de la population thébaine. Mais du côté de Kournah, dans une gorge de la chaîne lybique qui surplombe Medinet-Abou, il exisle d’autres souterrains connus sous le nom de Biban-el-Molouk {portes ou tombes des rois). Du temps de Strabon, on ne comptait que onze catacombes de rois; Jollois et Devilliers en reconnurent une douzième. Visitées avec détail à l'époque de l’occupation française, ces sépultures royales ont été revues par Champollion jeune, au mois de mai 1829, et souvent depuis parles savants modernes. Écoulons le récit de Champollion ;
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« La vallée de Biban el-Molouk, dit-il^ était la nécropole royale, et on avait choisi un lieu parfaitement convenable à cette trisle destination, une vallée aride, encaissée par de très-hauts rochers coupés à pic, ou par des montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges fentes occasionnées soit par l’extrême chaleur, soit par des éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes noires, comme si elles eussent été brûlées en partie. Aucun animal vivant ne fréquente cette vallée des morts : je ne compte point les mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c’est notre séjour dans les tombeaux et l’odeur de notre cuisine qui avaient attiré ces quatre espèces affamées.
« En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée par une ouverture étroite, évidemment faite de main d’homme, et offrant encore quelques sculptures égyptiennes, on voit bientôt, au pied des montagnes ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la décoration : ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans les tombeaux des rois. Chaque tombeau a la sienne; car jadis, aucun ne communiquaii avec l’autre; ils étaient tous isolés; ce sont des chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques communications forcées.
« Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m’assurer que ces tombeaux, au nombre de seize, étaient bien, comme je l’avais déduit d’avance de quelques considérations, ceux des rois appartenant tous à des dynasties thébaines, c’est-à-dire à des princes dont la famille était originaire de Thèbes. L’examen rapide que je fis alors de ces excavations, et le séjour de plusieurs mois que j’y ai fait à mon retour, m’ont pleinement convaincu
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que ces hypogées ont conservé les corps des rois des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième dynasties, qui sont toutes trois, en effet, des dynasties diospolitaines ou thébaines.
» On n’a suivi aucun ordre de dynastie, ni de suc- I cession dans le choix de l’emplacement de ces diverses i tombes royales. Chacun a fait creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de pierre convenable à la sépulture et à l’immensité de l’excavation projetée. Il est difficile de se défendre d’une certaine surprise, lorsque après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de grandes galeries ou corridors, couverts de sculptures parfaitement soignées, conservant en grande partie l’éclat des plus vives couleurs, et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers encore plus riches de décorations, jusqu’à ce qu’en fin on arrive à la salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la salle dorée, plus vaste que 'toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. La vue de ces tombeaux donne seule une idée exacte de l’étendue de ces excavations , et du travail immense qu’elles ont coûté pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont encombrées presque toutes de collines formées par les petits éclats de pierre, provenant des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne. Plusieurs mois m’ont à peine suffi pour rédiger une note détaillée des innombrables bas-reliefs que ces tombeaux renferment, et pour copier les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée générale de ces mouuments par la description rapide et ' succincte de l’un d’entre eux, celui du pharaon Rhamsès, fils et successeur de Méiamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce que l’on re-
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trouve clans un reparaît dans presque tous les autres. » Selon Champollion, le bandeau de la porte d’entrée st orné d’un bas-relief qùi est la préface ou le résumé de toutes les décorations des tombes. C’est un disque jaune au milieu duquel est le soleil à tête de bélier, c’est-à-dire le soleil couchant entrant dans l’hémisphère inférieur; du côté du soleil, et dans le disque, est sculpté un scarabée, symbole de la régénération. Le roi est agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds de deux déesses. Le sens général de la composition se rapporte au roi défunt : soleil de l’Égypte durant sa vie, il était à sa mort le soleil couchant qui doit reparaître à l’aube suivante. C’est toujours, omme on le voit, le système de transmigration et de .énovation cosmogonique. Dans ce tableau figure ordinairement une légende comme celle qui suit : « Je t’ai » accordé une demeure dans la montagne sacrée de l’Oc- » cident comme aux autres dieux (rois) grands, à toi, » Osirien, roi, seigneur du monde, Rhamsès, etc., en- » core vivant. » Cette dernière expression prouve que les travaux d’une sépulture pharaoniennecommençaient môme du vivant du destinataire.
Cependant, comme pour rassurer l’esprit du pharaon contre ce spectacle d’une destruction prochaine, d’autres tableaux avaient soin de lui promettre une longue vie et une parfaite santé. Ces tableaux constituaient ainsi une sorte d’antidote aux précautions que l’on prenait d’avance pour que le mort fût, au moment de sa dernière heure, convenablement logé.
Ceci est figuré dans le corridor qui sert comme de pièce d’entrée aux fombes. Au-delà paraît une petite salie contenant les images sculptées et peintes de soixante-quinze parèdres du soleil, précédées ou suivies d’un immense tableau dans lequel on voit successivement
l’image abrégée de soixante-quinze zones et de leurs habitants.
A ces tableaux d’ensemble succède le développement des détails, figurés dans une série de sépultures représentant la marche du soleil dans les hémisphères ; après quoi d’autres salles se présentent toutes également ornées de sculptures et de peintures. La salle qui précède le sarcophage est en général consacrée aux quatre génies de la mort : elle figure, dans des tableaux vraiment complets, la comparution du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins, qui devaient décider du sort de son âme. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de Rhamsès, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d’Osiris, mêlées aux justifications que le roi est censé présenter ou faire présenter en son nom à ces juges sévères, lesquels paraissent chargés de faire, chacun en particulier, la recherche d’un crime ou d’un péché spécial, et de le punir dans l’âme soumise à leur juridiction. Voici une portion de cette formule de confession négative : « O Dieu! (un tel roi) soleil modérateur de justice, ap- » prouvé d’Ammon, n’a point commis de méchancetés, » n’a point blasphème, ne s’est point enivré, n’a point » été paresseux, n’a point enlevé des biens consacrés » aux dieux, n’a point dit de mensonges, n’a point été » libertin, ne s’est point souillé par des impuretés, n’a » point secoué la tête en entendant des paroles de vé- » rité, n’a point inutilement allongé ses paroles, n’a pas » eu à dévorer son cœur, etc. »
A côté de ce texte, figuraient parfois des images plus curieuses encore des péchés capitaux, la luxure, la paresse, la voracité, figurées par des têtes de boucs, de tortues et de crocodiles.
De toutes ces salles, la plus magnifique sans contre-
dit est celle du tombeau de Rhamsès. Le plafond , creusé en berceau et d’une très-belle coupe, a conservé toute sa peinture; les parois de la salle sont couvertes, du soubassement au plafond, de tableaux sculptés et peints, et chargés d’hiéroglyphes explicatives. La plupart de ces légendes appartiennent au système général des Égyptiens en astronomie et en cosmogonie. D’autres représentent les offrandes aux divinités de l’Égypte, et surtout à celles qui président aux destinées des âmes.
Telles sont les décorations générales des tombeaux de Biban-el-Molouk, qui ne sont pas tous également achevés. Les uns, en effet, se terminent à la première galerie, qui devient ainsi la grande salle sépulcrale; d’autres ont deux salles seulement; quelques-uns enfin ne sont qu’un petit réduit creusé à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage du roi, souventà peine ébauché. Cela prouve qu’à son avènement au trône le premier soin d’un roi était de se choisir une sépulture convenable, et d’y faire travailler jusqu’à sa mort. Si elle le surprenait, les travaux cessaient, et le monument demeurait à demi achevé. On peut ainsi juger de la durée d’un règne par l’état plus ou moins avancé de l’excavation sépulcrale. Les tombeaux des princes qui régnèrent le plus longtemps sont les plus ornés et les plus somptueux. Après le tombeau de Rhamsès , un des plus remarquables est celui du pharaon Menephta Séti ou Sétliei Ier, de la dix-huitième dynastie. Ses parois, ses plafonds, ses piliers carrés sont ornés de sculptures peintes. Le pharaon, symbolisé par une image du soleil à tête de bélier, parcourt l’hémisphère supérieur (la vie), et l’hémisphère inférieur (la mort). De tout ce sépulcre magnifique, le plafond seul est resté intact; les cartouches sont en partie détruits, et les légendes effacées.
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Parmi les monuments hiéroglyphiques les plus importants de Biban-el-Molouk, nous devons signaler particulièrement celui que Champollion a désigné sous le titre de Table des in fluences stellaires pour toutes les heures de la nuit. D’après les calculs de M. Biot, cette table a dû être rédigée sous Rhamsès VI, troisième fils de Rhamsès III, l’an 1240 avant J. C.
De Biban-el-Molouk, si l’on se porte vers la rive droite du Nil, on y aperçoit les palais des rois dont on vient de décrire les tombeaux. Les pharaons mettaient ainsi le fleuve entre leur vie présente et leur vie future. Au nombre de ces palais, celui de Karnak paraît être le plus beau. Il servait, sans aucun doute, de résidence habituelle aux souverains.
La butte factice sur laquelle s’élèvent les ruines de Karnak est au centre d’une plaine cultivable de deux lieues de circuit. Karnak , au milieu des débris de Thèbes, frappe tout d’a’bord par l’imposante grandeur de son aspect. C’est là que la puissance des pharaons, le génie des anciens Égyptiens se montre dans son caractère le plus élevé. Ladongue avenue de sphinx de ce palais, qui semble avoir jadis abouti au fleuve, ses pylônes, ses propylées, ses obélisques, ses colonnes immenses, tout saisit et commande l’admiration. Des sphinx de cette longue avenue, deux seulement sont restés debout : ils sont distants l’un de l’autre de quatre coudées, couchés, les jambes de devant étendues, celles de dessous repliées; ils ont des têtes de béliers placées sur des corps de lion, avec une coiffure symbolique qui, couvrant la tête, retombe sur le dos et sur la poitrine.
Au bout de l’avenue des Sphinx se rencontre le pylône, dans un développement de trois cent quarantehuit pieds, et sur une hauteur de cent trente-quatre.
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Cetlë construction , comme on peut le voir aux faces saillantes des pierres que l’ouvrier devait placer, n’a jamais été achevée. La porte doit avoir eu soixante pieds d’clévation , la plus grande dimension de ce genre que l’on ait reconnue en Égypte. Ce pylône donne passage vers une vaste enceinte de cent deux mètres et demi de large, et de quatre-vingt-quatre mètres de profondeur. Des édifices entiers s’y trouvent contenus. Au nord et au sud, les côtés de cette grande cour sont fermés par deux galeries, avec des colonnes de six pieds de diamètre, couronnées de chapiteaux en forme de boutons de lotus. Ces deux colonnades, quoique d’un bel effet, sont dans le même état d’inachèvement que le pylône et la cour qui le continue, ce qui donnerait lieu de croire que ces constructions sont d’une date postérieure à celles des autres parties du palais. On sait que le système des Égyptiens était de procéder, dans l’érection de leurs monuments, peu à peu, selon les époques et selon les besoins, en augmentant les attenances, et les raccordant sans symétrie quand la convenance des distributions le voulait ainsi. Les colonnes des deux galeries sont élevées de quinze mètres au-dessus du sol ancien. Le côté nord présente la colonnade la plus régulière; elle est composée de dix-huit colonnes de front, d’une trèsbelle conservation. Sur les dés carrés des chapiteaux, repose un entablement composé d’une architrave et d’une corniche. Deux portes s'ouvrent vers l’extrémité des murs du fond. On ne remarque ni sculptures, ni tableaux symboliques, ni hiéroglyphes dans cette partie de l’édifice. Des pilastres verticaux s’élèvent à chaque bout de la galerie et détruisent le mauvais effet qui résulterait de l’inclinaison des pylônes auxquels la colonnade aboutit. Un petit escalier droit pratiqué dans l’épaisseur du mur, à l’extrémité, vers l’est, conduit sur
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une terrasse. D’immenses décombres amoncelés à l’ouest, dominent les pierres du plafond.
Moins régulière que celle du nord, la colonnade du sud est interrompue, vers le milieu, d’une manière assez étrange, par un petit temple qui la partage en deux. Dans la première partie, on trouve neuf colonnes de front avec deux pilastres de grosseur, de forme et d’espacement semblables à ceux de la colonnade du nord. La largeur de cette galerie est de huit pieds. Comme dans l’autre, il y existe un petit escalier à l’ouest, qui conduit sur une terrasse. Quant à l’autre partie de la colonnade, par delà le temple, elle se compose de deux pilastres et de deux colonnes espacées de quinze pieds et dont l’écartement correspond à l’ouverture de la porte. Quoique aussi peu terminée que la galerie du nord , celle du sud présente sur sa frise un certain nombre d’hiéroglyphes.
On trouve au milieu de la grande cour les restes d’une avenue de vingt-six colonnes, rangées sur deux fdes. C’est le roi éthiopien Théharaka, le Thérac de la Bible, qui les avait érigées. Une seule de ces colonnes, l’avant dernière de la ligne du sud, subsiste encore. Toutes les autres semblent avoir été sapées dans leurs fondements. On pense que l’action des eaux a contribué pour beaucoup à cette destruction. Le palais se trouve en effet bien inférieur au niveau qu’elles atteignent lors de l’inondation. Chaque année, à cette époque, elles s’infiltrent à travers les décombres, et y favorisent, à cause de la nature du sol, des cristallisations salines qui rongent la pierre, et achèveront de ruiner ce qui reste de ce magnifique monument. On peut se faire une idée des colonnes qui n’existent plus par celle qui est debout. Sa hauteur totale, y compris la base, le chapiteau et le dé, est de soixante-neuf pieds ;
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son fût, de vingt-sept pieds de diamètre, est formé de vingt-trois assises ; le chapiteau en a cinq et le dé trois. Le chapiteau surtout est remarquable par sa construction. Vingt-six pierres, dont les joints verticaux se réunissent vers le centre de la colonne, composen sa dernière assise, qui embrasse presque toute la saillie. Ce mode de construction, au moyen de menus matériaux, est rare, et étonne d’autant plus, que les Égyptiens n’employaient généralement que de grandes masses. Les décombres amoncelés autour des galeries voisines, n’arrivent pas jusqu’à cette colonne; elle est presque entièrement dégagée. Les sculptures qui la décorent représentent différentes ligures, telles que des têtes de lévriers, de renards ou de chacals, et des croix ansées, séparées par des bandes circulaires de grands hiéroglyphes. La partie supérieure du fût est ornée de cinq cordons horizontaux liant le bouquet de fleurs de lotus dont se compose la sculpture du chapiteau. La forme de ce dernier est celle d’une campane dont L'évasement. est de quarante-cinq pieds; des hiéroglyphes couvrent toutes les faces du dé qui est placé au dessus. Des savants modernes, entre autres M. Prisse d’Avesne, y ont reconnu les cartouches de Théharaka, de Psarnméticus et de Ptolémée Philopator.
Tout porte à croire que l’allée de colonnes dont celle que nous venons de décrire faisait partie, n’a jamais été destinée à autre chose qu’à former une avenue. On ne concevrait pas de quelle manière elle aurait pu se lier au système des constructions qui précèdent et qui suivent. Rien n’indique non plus qu’elle ait jamais été couverte.
En laissant de ce côté le petit temple qui se trouve engagé dans la première enceinte, et dont nous avons parlé, on passe sous un second pylône, et l’on traverse
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une seconde cour ornée de piliers cariatides pour arriver à la seconde partie du palais de Karnak, signalée par des monolithes en granit rouge, dont l'un, debout encore, représente un homme en marche.
Au delà de ce point , un magnifique pylône de quatre-vingt-onze pieds de haut donne l’entrée des vieux palais de Karnak et de cette salle hypostyle, la merveille de l’ancienne Thèbes. Pour sJen faire une idée, il faut se figurer un vaste rectangle de cent-cinquanteneuf pieds sur trois cent dix-liuit. Les pierres du plafond y reposent sur des architraves portées par cent trente-quatre colonnes encore debout. Les plus grosses n’ont pas moins de onze pieds de diamètre, et de soixante-dix pieds de haut. Les chapiteauxont près de soixantequatre pieds de développement, et leur partie supérieure présente une surface où cent hommes pourraient aisément se tenir debout. Cette salle hypostyle est l’une des plus étonnantes constructions que l’imagination puisse concevoir. Pour s’en former une idée exacte, il suffit de dire que l’une de nos plus grandes églises, Notre-Dame de Paris, y tiendrait tout entière. C’est là, sans doute que les souverains d’Égypte donnaient audience au peuple, et peut-être y voyait-on les trois cent quarante-cinq statues de pontifes-rois que les prêtres égyptiens montrèrent à Hécatée de Milet.
La salle hypostyle est comme partagée en trois parties dont la portion intermédiaire, renfermant les plus grosses colonnes, forme une sorte de nef entre les deux distributions latérales. Les grosses colonnes, dans leur circonférence de trente pieds, sont d’un port à peu près égal à celui de la colonne Vendôme ; les autres n’ont guère que quarante pieds de hauteur. Aucune d’elles n’a cédé aux efforts du temps; leur plus terrible ennemi est le Nil, qui, dans ses crues, venait baigner et
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miner leur base. Dans l’un des murs de la salle hypostyle, on rencontre des pierres toutes dressées et sculptées, et qui étaient employées là comme simples matériaux. Ainsi, le palais de Karnak, déjà si vieux, paraît avoir été construit lui-même avec les débris d’un temple plus ancien, ce qui supposerait deux âges d’architecture. Le même fait a été reconnu dans les temples de Philœ, limite actuelle de l’Égypte.
Après avoir passé sous un troisième pylône, on arrive dans une espèce de cour où figuraient autrefois deux obélisques en granit, hauts de soixante-neuf pieds. Un seul reste encore debout. Un autre obélisque, le plus grand qui existe en Égypte, se trouve à peu de distance, au milieu d’une vaste cour ornée de piliers cariatides et au-delà d’une autre pylône. Cet obélisque a quatre-vingt-onze pieds de haut : ces sculptures, d’une exécution parfaite, ne sont pas inférieures à ce que l’art européen pourrait produire en ce genre. Enfin, une dernière porte conduit à des constructions en granit qui semblent être les petits appartements du palais de Karnak. C’est là sans doute que le pharaon venait oublier, au sein des joies de la famille et des distractions domestiques, le poids d’une royauté toute pleine de cérémonial et d’étiquette. A la suite de ces constructions il s’en révèle encore une foule d’autres, comme aussi d’autres colonnes etd’autres appartements, dans lesquels on remarque des sculptures qui brillent du plus vif éclat; une porte triomphale, d’autres avenues de sphinx d’autres débris d’obélisques. En nul autre endroit ne se font voir plus de restes dedifices antiques.
C'était évidemment là que résidaient les pharaons : la tradition le dit, l’aspect des lieux le prouve. Diodore et Strabon parlent de la salle hypostvle et des petits appartemens de granit, et d’ailleurs la distribution in-
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térieure accuse la destination des monuments. La salle aux trois cents colonnes gigantesques était la salle des audiences royales, le théâtre des fêtes publiques et religieuses, des cérémoniesdu couronnement, et de celles de l’initiation. Un local vaste et magnifique à ce point ne pouvait servir à des choses banales; il fallait, pour le remplir, des pompes splendides, des célébrations grandioses. Pour la vie ordinaire, on avait les appartements de granit. Là, tout était mieux approprié aux besoins de chaque jour ; les pièces étaient plus petites, mieux divisées, plus élégantes. Aujourd’hui encore, en les parcourant, il est aisé de voir que l’architecte y a sacrifié ses idées d’ensemble à futilité et à la grâce des détails. Comme effet général, le palais de Karnak, vu à quelque distance, ne satisfait point le regard. C’est un assemblage confus de fragments de murs, d’obélisques renversés, de colosses en débris, de portiques croulants;
I c’est une forêt de colonnes, de pylônes, de galeries, de portiques et de péristyles.
Les perspectives de Louqsor ne sont ni plus arrêtées, ni plus régulières, et, cependant, elles offrent un ensemble admirable. De quelque point qu’on y arrive, les ruines de Louqsor dominent et se projetcnt sur le ciel d’Égypte comme un palais de géant. Elles s’étendent sur un monticule de décombres au bord du Nil, et couvrent un espace de trois cent vingt mètres du nord au sud, et de quatre-vingts de l’est à l’ouest. Elles ont pour base un quai construit solidement en briques et qui a ■ été garni d’un revêtement, à une époque postérieure, pour garantir les édifices des dégradations du fleuve dont ils sont encore menacés aujourd’hui.
Un assez grand nombre d’habitations modernes se sont élevées au milieu des restes de Louqsor, mais elles disparaissent devant la majesté imposante des monu-
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ments antiques qui les écrasent de leur masse. Avant d’arriver aux ruines, et au milieu des huttes de fellahs et des coupoles blanches de quelques marabouts, on ne remarque guère d’abord qu’un grand bâtiment construit en partie avec des matériaux antiques ; c’est la Maison de France, où logèrent les officiers de marine de l’expédition de Louqsor, et que Méhémet-Ali a donnée au gouvernement français. Son beau jardin, où verdoient les dattiers, les mimosas, les bananiers, les lauriersroses et les jasmins d’Arabie, a été planté par les marins français.
C’est dans la partie méridionale du village de Louqsor que s’accumulent les ruines de son palais. On y pénètre à travers un magnifique pylône composé de deux massifs pyramidaux, situés' au nord, de deux cents pieds de façade et de cinquante-sept pieds de hauteur au dessus du niveau du sol actuel. Entre ces deux massifs s’ouvrait une porte de cinquanteet un pieds environ d’élévation, au dessus de laquelle régnait une corniche élégante, dont on ne voit plus que quelques arrachements. Uue grosse muraille en briques crues a été bâtie entre les deux jambages de la grande porte, et l’on y a ménagé une petite porte d’environ six pieds.
Devant ce pylône se dressaient deux beaux obélisques de granit rose, qui, de tout temps, ont excité l’admiration des voyageurs, et que le vice-roi Méhémet- Ali a donnés à la France. On sait qu’un de ces monolithes fait aujourd’hui l’ornement de la place delà Concorde. C’est celui qui était placé à droite en entrant dans le palais; quoiqu’un peu moins élevé que l’autre, il a été choisi comme plus intéressant pour l’histoire. Sa hauteur est de vingt-trois mètres cinquante-sept centimètres. Le sommet ou pyramidien est un peu endommagé. T mesure à la base une largeur de deux mè-
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ires trente neuf centimètres. Son poids, d’après ses dimensions, doit être de cent soixante-douze nulle six cent quatre-vingt-deux kilogrammes.
L’obélisque resté à Louqsor, et qui s’élève à gauche de l’entrée du palais, a vingt-cinq mètres trois centimètres de hauteur, en y comprenant le pyramidien de deux mètres cinquante-six centimètres; sa base a deux mètres cinquante, et un centimètres en tous sens.
Pour remédier à l’inégalité des deux monolithes, l’architecte les avait placés sur des socles inégaux, en sorte que le petit dépassait le grand de la moitié de l’excédant de la longueur. Il était aussi placé sur un plan plus avancé, ce qui avait été fait, sans doute, dans la vue de dissimuler la différence d’épaisseur.
Le granit rose des deux obélisques est d’un grain très-pur; il a été probablement tiré des carrières situées dans ies montagnes de Syène. Les arêtes sont vives et bien dressées. Ce qui peut paraître singulier, c’est que les faces n’offrent point des lignes parfaitement planes ; la partie extérieure présente une convexité de trentequatre millimètres.
C’est Rhamsès le Grand ou Sésostris qui a fait élever ces deux monuments pour décorer le palais de Louqsor, comme l’atteste l’inscription hiéroglyphique gravée sur l’obélisque de gauche, et dont voici la traduction : « Le Seigneur du monde, soleil gardien de la vérité (ou de la justice), approuvé de Phré, a fait exécuter cet édifice en l’honneur de son pèru Ammon-Ra, et il lui a érigé ces deux grands obélisques de pierre devant le RLiamesséum de la ville d’Ammon. »
Les hiéroglyphes de cet obélisque sont d’une finesse et d’une pureté de dessin très-remarquable. Leur disposition présente trois colonnes verticales. Ceux de la colonne du milieu sont ciselés à la profondeur de
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quinze centimètres, et ont un poli parfait; ceux des colonnes latérales ont été seulement piqués à la pointe. Par l’effet de la combinaison, qui établit des reflets et des tons variés, tout paraît net et distinct, et l’on aperçoit jusqu’aux moindres détails.
De chaque côté de la petite porte pratiquée dans le mur de briques dont nous avons parlé, on voit deux statues colossales adossées au pylône. Chacune de ces statues est d’un seul bloc de granit rouge mélangé de noir. Toute la partie intérieure est enfouie dans les décombres. Leur visage est horriblement mutilé, et à peine le reste de leurs formes est-il encore reconnaissable. Des bonnets très-élevés, ressemblant à des mitres, surmontent leur tête. Sous les bonnets, la coiffure paraît soigneusement arrangée. Ces stalues ont le cou entouré de riches colliers. Elles ne portent qu’une espèce de vêtement d’étoffe rayée et plissée, qui s’attache à une ceinture nouée sur les reins et serrée au dessus des genoux. La hauteur des deux colosses est de treize mètres à partir du sol ancien. Ils sont assis sur des dés cubiques. La distance entre leurs deux épaules est de quatre mètres. L’un des doigts de la main a cinquantequatre centimètres. Celui du côté de l’ouest a, dans le bonnet, une veine de couleur jaune très-apparente. Il est adossé contre un petit obélisque pris dans le même bloc que la statue.
Des sculptures d’un mérite remarquable couvrent les faces du pylône. Elles représentent différents sujets, et entre autres le triomphe remporté par Rhamsès sur des peuples asiatiques, sujet que Ton trouve répété sur bien d’autres monuments de l’Égypte.
Après être sorti du pylône, on passe dans un péristyle, espèce de cour de deux cent trente-deux pieds de long sur cent soixante-quatorze de large, autour de la-
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quelle on voit les restes d’une double rangée de piliers. Cette cour contient une énorme quantité de terre et de décombres accumulés là depuis des siècles. On trouve aussi dans son enceinte un grand nombre d’habitations arabes. De cette cour on arrive au second pylône, dont la porte a le même axe que le premier.
Ici paraissent s’arrêter les ruines du palais bâti par
IRhamsès le Grand ou Sésostris. On arrive ensuite à une double rangée de sept colonnes de dix, et même de onze pieds de diamètre, sur quarante-cinq pieds de haut, couronnées de chapiteaux à fleurs de lotus. Quand on' : est dans cette partie de l’édifice, on est frappé du changement de direction de l’axe du palais. Cette différence
I s’explique parfaitement depuis qu’on a reconnu que les colonnades dont nous venons de parler appartiennent à un premier palais bâti par Aménophis-Memnon (Amenoph ou Amenopht III) de la dix-huitième dynastie, monument auquel le palais de Rhamsès Sésostris est venu ensuite s’ajouter. .A l’extrémité de cette colonnade, on rencontre de petites chambres de granit dans l’intérieur desquelles sont plusieurs niches circulaires et des peintures chrétiennes. Ces chambres ont sans doute servi de chapelles à des solitaires de la Thébaïde.
En parcourant l’édifice du nord au sud , on rencontre plus loin plusieurs salles dont le comble consiste en de grands blocs s’appuyant d’une colonne à l’autre, et s’étendant des colonnes sur le mur. Un sanctuaire ou chapelle royale existe au milieu de ces appartements. Un second sanctuaire est enfermé dans le premier. Jadis consacré à Ammon-Ra, le roi des dieux, par Aménophis Memnon, il fut réédifié depuis par Alexandre, fils du conquérant. Il porte en effet une dédicace de ce fils d’Alexandre, que l’on reconnaît très-bien à ses traits enfantins. Cette inscription curieuse, unique témoi-
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gnage peut-être du règne éphémère d’un prince enfant, ' a été ainsi traduite par Champoilion : « Restauration de • l’édifice, faite par le roi, fils du soleil, seigneur du diadème, Alexandre, en l’honneur de son père Ammori-Ra, ! gardien des régions de Thèbes. Il a fait construire le sanctuaire nouveau en piètres dures et bonnes, à la place de celui qui y avait été fait sous la majesté du roi-seigneur de Justice, le fils du soleil, Aménophis, modérateur de la région pure. »
Outre les quatorze grandes colonnes, bâties comme i nous l’avons vu par Aménophis , les architraves de cent cinq autres colonnes, qui ornent les salles inté- I rieures et les cours du palais, portent toutes des dédi- i caces au nom de ce pharaon. Ce sont de grands hiëro- I glyphes d’un relief peu saillant et d’un excellent travail. 1 Les proportions de ces colonnes manquent généralement I1 de grâce. Le bas des chapiteaux est renflé du cinquième | environ du diamètre de la partie supérieure, et présente ; la réunion de huit boutons de lotus tronqués. Un des 1 carrés, dont les côtés égalent le diamètre du tambour, fl est placé au-dessus des chapiteaux. C’est sur ces dés que porte l’architrave, laquelle reçoit intérieurement I les pierres du plafond, et, à l’extérieur, est ornée d’une | baguette surmontée d’une corniche. La hauteur de ces H entablements est de deux fois le chapiteau. Des hiéroglyphes profondément creusés en forment les décorations.
Nulle part autant que dans les monuments de Louqsor ne règne la confusion des ruines. Il faut s’isoler pour ainsi dire de ce que l’on voit, pour reconstruire par la pensée cet ensemble de palais engagés les uns dans les autres, et qui ne devaient point avoir une ordonnance régulière.
En sortant de ces divers édifices, on arrive sur une
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butte factice qui formait jadis tout uu quartier de Thèbes. Çà et là se montrent des débris de piédestaux et des restes de sphinx. Plus on se rapproche de Karnak, plus Ces fragments se multiplient, jusqu’à ce que paraissent à Karnak même, des sphinx entiers à corps de lion et à têtes de femme. Ainsi, de Louqsor à Karnak, c’est-à-dire dans une étendue de mille vingt-six toises, on suit une avenue qui a dû compter plus de six cents sphinx. Comme le terrain contenu entre ces deux rangées de décombres est encore sujet aujourd’hui à l’inondation, il faut croire que, dans les temps antiques, cette avenue était un canal dans les époques de crues, et une promenade pendant les basses eaux. Une déviation de l’allée des sphinx conduit à une avenue plus large formée de béliers accroupis, élevés sur des piédestaux, et terminée par un arc de triomphe. Ces constructions précèdent deux temples, l’un d’une architecture massive, et caractérisée par l’empreinte noire et sombre de sa colonnade; l’autre, petit temple consacré à Isis, remarquable par le ton brillant de la pierre, par le fini coquet de ses sculptures.
Maintenant si l’on repasse sur la rive gauche du Nil, d’autres merveilles se présentent. C’est d’abord l’hippodrome d 'El-Akalteh, qui a semblé justifier aux yeux de quelques savants le surnom d 'Hécatompyle (aux cent portes) qu’Homère donne à la capitale thébaine. D’autres ont cru que cette expression désignait les portes des divers quartiers, qui alors auraient été séparés, d’après l’usage en vigueur encore dans les capitales de l’Orient. Nulle enceinte particulière n’enveloppant la ville, on est fondé à admettre ce système d’enceintes particulières, isolant et enveloppant les monuments publics.
Au nord de l’hippodrome, et placées sur une butte
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an pied de la chaîne lybique, apparaissent les ruines de Medmet-Abou, amas confus de monuments de toutes les époques et de toutes les dynasties. Un petit temple se montre d’abord au pied des décombres , mais il frappe peu le regard, attiré par les restes imposants d’un palais de pharaon. Deux étages, des fenêtres carrées, des murs couronnés de créneaux, révèlent une construction qui ne se rapproche en rien des temples consacrés au culte. C’était évidemment une résidence royale, embellie tour à tour par les rois lagides et les empereurs romains. Dans aucun lieu on ne retrouve plus de scènes de batailles, de combats sur terre et sur mer, de courses en chars, d’imitations, de jeux gymniques. La fondation de ce palais et du temple de Medinet-Abou, est due à Rhamscs III, le Grand, ou Meïamoun, l’un des plus illustres guerriers des dynasties pharaoniennes. Plus loin, vers l’ouest, et presque au pied de la montagne, se groupent d’autres édifices non moins curieux. Un pylône très élevé conduit dans une cour presque carrée, dont les galeries septentrionale et méridionale sont formées de colonnes et de gros piliers carrés auxquels sont adossées des statues colossales. Ces espèces de cariatides impriment au monument un caractère, de gravité et de grandeur dont il est impossible de n’être point frappé :ellessemblent. placées là pour rappeler aux hommes le recueillement et le respect. Un second pylône termine cette première cour, et conduit à un superbe péristyle, dont les galeries latérales sont formées de colonnes, et dont le fond est terminé par un double rang de galeries, soutenues par d’autres colonnes et par des piliers cariatides. Ce péristyle offre des restes de toutes les religions qui ont successivement prévalu en Égypte. Les chrétiens y ont élevé une église où l’on voit encore de beaux fûts monolithes en granit
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rouge. Ils ont peint sur les murs, des bienheureux avec l’auréole autour de la tête. Quelquefois, au moyen de légères altérations, ils ont même réussi à transformer en saints du christianisme, des dieux, des héros et des prêtres de l’ancienne Égypte. A leur tour, les mahométans sont venus, et ont fait une mosquée, en sculp- > tant quelques versets du Coran sur ces emblèmes déjà chrétiens ou égyptiens à demi.
C’est parmi les ruines de ce temple que Champollion a trouvé un calendrier qui se rapporte au règne de Rhamsés III, et à l’aide duquel M. Biot a résolu d’importants problèmes de chronologie égyptienne.
En 1854, un savant égyptologue,. M. Greene, a exhumé, à l’aide de fouilles énormes, une grande inscription qui couvre le massif de droite du second pylône du même temple. Les décombres amoncelés n’avaient permis à Champollion d’en copier que la première ligne; il avait néanmoins signalé l’importance de ce document où se trouvaient les noms- de nombreux peuples vaincus. î Le texte entier a été mis à découvert par M. Greene, et M. de Rougé en a donné une savante explication dans YAthenœum français. Cette inscription est un longdiscours d’apparat que le pharaon Rhamsès III adresse à ses sujets. Les douze premières colonnes ne contiennent que les litres officiels du roi et les épithètes louangeuses qu’on lui adresse. Après une série de phrases destinées à constater que le sang des dieux coule dans les veines de Rhamsès, viennent les éloges de sa valeur. Ici, on le compare à un coursier aux pieds valeureux qui s’élance comme les astres dans la sphère du ciel ; plus loin on l’assimile aux divers dieux, qui, suivant les traditions sacrées, avaient régné en Égypte. Saroyauté sera chérie comme celle de Moui, fils du Soleil (9e colonne) ; son élévation a répandu la joie comme le soleil
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à son lever (10e colonne) ; il est tel que le, dieu Ba, dont le règne a commencé le monde. On célèbre ensuite la générosité de Rhamsès envers les dieux qui lui ont accordé, dès son enfance, d’être roi de l’Égypte, et de gouverner toute la sphère éclairée par le soleil. Le roi prend lui-même la parole à la treizième colonne. Il recommande à tous ses peuples d’être attentifs à ses instructions ; et il leur expose les sentiments qui doivent diriger leur vie. Avant de se vanter de ses exploits, il commence par en rapporter l’honneur à son père, le dieu Ammon, qui lui a donné toutes ses conquêtes et la force de terrasser ses ennemis. Je les àipréssés, dit-il, de mon glaive victorieux. Couronné roi de l’Égypte comme le dieu Ba,je la gouverne et j’en chasse les barbares (15' colonne). Après une partie très-effacée de la seizième colonne, vient un des passages les plus intéressants, celui où le roi énumère ses ennemis vaincus. En commençant, dit l’inscription, au pays de Cheta, Ali ,
Karkamascha , Aratou , Arasa . (Ici une lacune)
leurs cdmps ensemble dans le pays d’Amaour ; j’ai effacé ces peuples et leurs pays , comme s'ils n’eussent jamais existé. On trouve à la colonne suivante un second groupe de peuples : les Poursata, les Takkara, les Ravou, les Taanou, etc. Plus loin, l’indication du butin fait dans la première bataille, se trouve liée au nom du pays de Tahi. Ce premier combat fut suivi de près par une bataille navale que le roi décrit. La flotte égyptienne, dit-il, paraissait sur les eaux comme un mur puissant. On y distinguait trois sortes d'1 vaisseaux, les Iiaou, bateaux de charge qui naviguaient ordinairement sur le Nil, les Menesch, navires destinés spécialement à la mer, et les Biri, simples barques. Les vaisseaux, continue le roi, étaient garnis de la proue à la poupe, de braves guerriers, munis de leurs
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armes (20e colonne). Il nous montre d’un autre côté, sur le rivage, les fantassins, l'élite de l’armée d’Égypte, qui étaient comme le jeune lion rugissant sur les montagnes ; les cavaliers, qui s’élancent, qui se rangent auprès de leurs braves capitaines ; les chevaux qui semblent eux-mêmes réunir toutes leurs forces pour fouler aux pieds les barbares (21e colonne). Quant à moi, dit Rhamsès, j’étais vaillant comme le dieu Month; je restais à leur tête ; il ont vu les exploits de mes braves : j‘ a i agi comme le héros qui connaît sa force, qui sort son bras et défend ses hommes au jour du massacre. Ceux qui se sont approchés de mes frontières ne moissonneront plus dans ce monde, le temps de leur âme est compté pour l’éternité. »
Le discours du roi, queplusieursdacunes ne permettent pas de lire en entier, ne manque pas d’une certaine grandeur en retraçant le souvenir de cette bataille. Plus loin , Rhamsès dit que la gloire de son nom s’est répandue sur les mers, que ses ennemis ont été massacrés sur la rive, qu’il a forcé les eaux à obéir aux ordres de l’Égypte, et qu,’ enfin son nom a été proclamé parmi toutes les nations de la terre. « Je suis assis, ajoute-t-il, sur le trône d’Horus ; la déesse Oër-Hek réside sur ma tête. Je veille sur les pays limitrophes de l’Égypte pour en chasser les barbares; j’ai conquis leur pays ; de leurs frontières j’ai fait les miennes; leurs princes.. . merendenthommage. J’ai accompli les desseins du Seigneur absolu, mon père divin, le maître des dieux. Poussez des cris de joie jusqu’au ciel, ô Égyptiens! je gouverne les deux régions, assis sur le trône d’Almou. C’est lui qui m’a fait régner sur l’Égypte pour vaincre sur la terre et triompher sur les eaux, dans toutes les contrées. » Ici le texte est de nouveau très mutilé. On reconnaît néanmoins que le pharaon continue de s’a-
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dresser à ses sujets et se félicite de leur avoir donné la paix et le repos. Rhamsès termine ce grand discours en vantant de nouveau sa reconnaissance envers les dieux; il a doté leurs fêtes de riches offrandes; il a aimé la justice et abhorré l’impiété; aussi les dieux lui ont-ils servi de bouclier, et ils ont écarté tous les maux qui auraient pu l’atteindre.
Leplusgrand intérêt de cette inscription consistedans les renseignements qu’elle contient sur la bataille navale et le combat qui la précéda. Les ennemis de l’Égypte nommés dans le texte, et représentés sur les basreliefs et dans les peintures qui l’accompagnent, appartiennent pour la plupart à la race blanche, que les Égyptiens désignaient sous le nom générique de Tamahou. M. de Rougé s’est livré à de savantes recherches pour déterminer la patrie de ces divers peuples et le lieu où se donnèrent les deux batailles. Il pense que les guerriers qui avaient franchi les frontières égyptiennes habitaient les uns le nord de la Syrie, les autres l’île de Chypre, et que le combat naval dut être livré sur quelque point delà côte syrienne. D’après les calculs du même savant, la grande inscription qui rappelle la double victoire de Rhamsès III, est de l’an 1300 environ avant l’ère chrétienne,
Au sortir de Médinet -About, si l’on suit le chemin tracé sur la limite du désert, on foule aux pieds une suite non interrompue de statues brisées , de troncs de colonnes et de fragments de toute espèce ; puis, à gauche du chemin, on rencontre, à fleur du sol, des fondements en briques crues, qui ont jadis formé une enceinte rectangulaire, remplie aujourd’hui encore de débris de colosses et de membres d’architecture, chargés d’hiéroglyphes. Ce sont les restes d’un édifice renversé jusque dans ses fondements. A droite du même
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chemin, la vue se repose sur un bois touffu d’acacias, dont ta verdure contraste avec la sécheresse du sol environnant. Là encore se retrouvent des restes antiques, des bras, des jambes, des troncs de statues d’une grande proportion. Tous ces colosses étaient monolithes, de marbre, de granit noir ou rouge. Leur nombre est tel; qu’ils suffiraient à décorer une ville considérable. Sur les mômes lieux, des restes de colonnes à ras du sol signalent l’emplacement d’un temple ou d’un palais. C’est aussi dans ce rayon, et à l’extrémité du bois d’acacias que paraissent les décombres du Memnonium ou Amenophium de Thèbes, avec les deux colosses qui leur servent d’indicateur.
« Qu’on se figure, dit Champollion jeune, un espace d’environ dix-huit cents pieds de longueur, nivelé par les dépôts successifs de l’inondation, couvert de longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de points, laisse encore apercevoir des débris | d’architraves, des portions de colosses, des fûts de co- I lonnes et de fragments .d’énormes bas-reliefs, que le limon du fleuve n’a pas enfouis encore, ni dérobés pour toujours à la curiosité du voyageur. Là ont existé plus de dix-huit colosses, dont les moindres avaient vingt pieds de hauteur : tous ces monolithes, de diveri ses matières, ont été brisés, et l’on rencontre leurs ■ membres énormes, dispersés çà et là, les uns au niveau ! du sol, d’autres au fond d’excavations exécutées par les fouilleurs modernes. Sur ces restes mutilés, on lit les noms d’un grand nombre de peuples asiatiques, dont on voyait les chefs captifs entourant la base de ces colosses représentant leur vainqueur, le pharaon Aménophis III, de la dix-huitième dynastie, celui que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de leurs mythes historiques. »
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C’est vers l’extrémité des ruines et du côté du fleuve que s’élèvent encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses d’environ soixante pieds de hauteur, dont l’un, celui du nord, est particulièrement célèbre sous le nom de colosse de Memnon. L’un et l’autre sont tournés vers le sud-est, et disposés parallèlement au bord du Nil. Ils ne se trouvent point d’aplomb et penchent en arrière, l’un vers l’autre. Formés chacun d’un seul bloc de grès brèche transporté des carrières de la Thébaïde supérieure, et placés sur d’immenses bases de la même matière, ils représentent tous doux un pharaon assis, les mains étendues sur les genoux, dans une attitude de repos. Les' inscriptions hiéroglyphiques ne laissent aucun doute sur la nature et le rang des deux personnages. L’inscription, taillée en grands caractères hiéroglyphiques sur le dossier du trône, a été lue par Champollion. Elle porte textuellement : « L’Aroéris puissant, le modérateur des modé- » rateurs, le roi soleil, directeur de justice, le fils du » soleil, leseigneur du diadème, etc., Amenoph, rnodé- » rateur de la région pure, le bien-aimé d’Ammon-Ra, » roi des dieux , l’Horus resplendissant , a érigé ces » constructions en l’honneur de son père Ammon; il » lui a dédié cette grande statue en pierre dure, etc. » Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade extérieure du principal pylône de l’Amenophium, et, malgré l’état de dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques monuments, on peut j uger de l’élégance, du soin extrême, et de la recherche que l’on avait mise dans leur exécution, par celle des figures accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la masse même de ciiaque monolithe, et n’ayant pas moins de
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quinze pieds de haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leurs costumes sont parfaitement d’accord avec le rang des reines dont elles rappellent le souvenir. Des inscriptions hiéroglyphiques gravées sur ces figures accessoires, forment en quelque sorte les pieds antérieurs du trône de chaque statue d’Aménophis.
Ces deux statues sont nommées dans le pays Tamâ et Chamâ; Charnel est le colosse- du sud, Tamâ le colosse du nord. On les appelle aussi quelquefois Sanamah, les idoles. Ces monuments se trouvent dans un grand état de dégradation. Dans la statue du sud, la figure entière a disparu ; celle du nord a été rompue par le milieu; la partie supérieure a été rebâtie par assises; la partie inférieure est d’un seul bloc assez bien conservé. Par suite de l’exhaussement de la plaine, les piédestaux se trouvent enfoncés en partie dans la vase du Nil. Malgré cet affaissement, les statues ont encore quarantehuit pieds de la base au sommet, à quoi ajoutant douze pieds pour le piédestal, la hauteur totale des monuments est de soixante pieds. La largeur aux épaules est de dix-neuf pieds. Chaque piédestal . renferme deux cent seize mètres cubes, et pèse cent cinquante-six mille quatre-vingt-treize kilogrammes : chaque statue monolithe contient deux cent quatre-vingt-douze mètres cubes, et pèse sept cent quarante-neuf mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf kilogrammes; de sorte que chaque piédestal et chaque colosse réunis pèseraient un million trois cent cinq mille neuf cent quatre-vingtdouze kilogrammes (vingt-six mille quintaux, plus une fraction). La base des monolithes est entourée d’une ligne d’hiéroglyphes ; le piédestal sur lequel ils sont assis va s’allongeant en dossier jusqu’à la hauteur de la coiffure. C’est en avant du siège, de chaque côté des
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jambes, et dans l’intervalle qui les sépare, que sont les figures de femmes dont nous avons parlé.
La tête du colosse du sud est, comme nous l’avons déjà dit, très-mutilée; on ne distingue plus que les oreilles et une partie de sa coiffure; les jambes, la poitrine et une portion du corps sont remplis d’aspérités provenant de la dégradation qu’elles ont subie. La pierre s’est revêtue d’une teinte noirâtre, qu’on dirait être le résultat du feu, mais qui est due probablement à l’action continue des rayons du soleil. L’espèce de trône sur lequel la statue est assise a plus de quinze pieds de hauteur; sa largeur est de quatorze pieds un pouce. Les deux faces latérales sont ornées de sculptures admirables, représentant deux figures emblématiques, ayant de doubles mamelles, et attachant des plantes aquatiques au pied d’une sorte de table qui supporte des hiéroglyphes majuscules où se lit le cartouche ; « Soleil, directeur de justice, Amenoph, directeur de puissance. » Ces personnages symbolisent le Nil supérieur, coiffé de papyrus, et le Nil inférieur, coiffé de lotus. On a mesuré différentes parties de la statue du sud, et l’on a reconnu que les jambes ont six mètres, à partir de la plante des pieds jusqu’au dessus du genou. Bien que l’extrémité des pieds n’existe plus, on peut juger qu’ils n’ont pas dû avoir moins de neuf pieds dix pouces de longueur.
Le colosse du nord ou de Memnon, est assis sur un piédestal de trente-trois pieds trois pouces de long, dixhuit pieds de large et douze pieds trois pouces de haut. Le trône de la statue a la lûême dimension, à peu près, que celui du colosse du sud, et les sculptures qui le décorent sont tout à fait semblables. Des fissures profondes sillonnent ce siège. La partie supérieure, qui avait été entièrement détruite par un tremblement de
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terre qui bouleversa le palais de Karnac, fut restaurée par assise, ainsi que le haut du colosse lui-même, sous le règne de l’empereur Septime-Sévère.
Ce qui caractérise cette statue, ce qui la distingue de l’autre colosse, c’est une foule d’inscriptions grecques et latines qui couvrent les jambes et les pieds. On en a compté soixante-douze, toutes postérieures à la conquête des Romains. La plupart d’entre elles datent du règne d’Adrien ; et Sabine, femme de cet empereur, est au nombre des visiteurs qui ont tracé leur nom sur le piédestal. Voici la traduction de quelques-unes de ces inscriptions :
« L. Julius Calvinus, préfet du canton de Bérénice. J’ai entendu Memnon avec Minutia Rustica, ma femme, le jour des kalendes d’avril, à la deuxième heure, l’an IV de Vespasien Auguste, notre empereur. »
«Titus Julius Lupus, préfet d’Égypte. J’ai entendu Memnon à la première heure; bon présage... »
« Funisulanus Charisius, stratège d'Hermontis fsous le règne d’Adrien), natif de Latopolis, accompagné de son épouse Fulvia : Il t’a entendu, ô Memnon, rendre un son au moment où ta mère éperdue (l’Aurore) honore ton corps des gouttes de sa rosée. »
« Quintus , néocore du grand Sérapéum de Memphis, après avoir attendu quelque temps, entend la voix de Memnon, à la... heure du jour, la VIIe année d’Adrien.»
« Marcus Ulpius Primianus, préfet d’Égypte. J’ai entendu Memnon le 6 des kalendes de mars, à la seconde heure du jour, l’empereur Septime Sévère étant consul pour la seconde fois (1). »
Nous avons lu nous-même une autre inscription latine, assez fruste, dont voici le sens : « . . ulius Tenax,
(1) Letronne , Recherches pour servir à l’histoire de l'Êgypte.
l’égypte.
de ia xiic légion, la Fulminante ( Fulminatricis ) , Valérius Priscus , de la xxne légion, et L. Quintius Viator, décurion , ont entendu Memnon la XIe année du règne de Néron, le . des kalendes de . »
Et au-dessous, cette autre inscription non moins curieuse, tracée moins profondément :
« Jean-Pierre Chouilloux, soldat de la 21° demi-brigade, a passé ici le 2 ventôse an VII. »
Il est bien constaté, par le témoignage de l’antiquité, que la statue de Memnon rendait des sons au lever du soleil. C’était, suivant tous les auteurs, une sorte de craquement, un bruit pareil à celui qui résulte du choc d’un caillou sur une pierre sonore, ou bien encore un son semblable à celui d’une corde d’instrument qui se rompt. Sans chercher, comme certains écrivains, à expliquer ce mystère en l’attribuant à une fraude pieuse des prêtres égyptiens, nous nous contenterons de rapporter plusieurs faits analogues qui, peut-être, jeteront quelque jour sur la question. Des bruits semblables à celui de la statue de Memnon ont été observés dans plusieurs contrées du globe. M. de Humboldt rapporte, d’après des autorités dignes de foi, qu’en passant la nuit près des roches de granit, dans le voisinage de l’Orénoque, on entend distinctement, aux premiers rayons du soleil, un bruit souterrain qui rappelle les sons produits par un instrument. Plus récemment, un savant anglais, M. Gray, de l’université d’Oxford, vérifia le même fait dans un endroit appelé Naikous, situé sur les bords de la mer Rouge. Il entendit un murmure souterrain et continu, comme les battements répétés d’une cloche; bientôt des tressaillements succédèrent à ce bruit, et à un certain instant, ils devinrent si forts que le sable répandu sur la surface des rochers s’en détachait peu à peu. Plusieurs voyageurs parlent de bruits
l’égyptæ.
du même genre qui paraissaient tous se manifester au lever du soleil, en sorte que tout ce qu’il y a de mystérieux dans les sons de la statue de Memnon, semble n’avoir été qu’un simple effet de l'action du soleil sur la pierre. Nous avons nous-même entendu, dans les montagnes, des blocs de granit et de pierre, après avoir été exposés à l’humidité de la nuit ou à la rosée, rendre, le matin, un son semblable au pétillement d’un brasier.
Au delà des colosses, en remontant vers le nord, on arrive aux ruines d’un palais immense, spécimen admirable de la grande architecture égyptienne. C’est celui que les membres de la commission d’Égypte désignèrent sous le nom de Memnonium, et dans lequel ils crurent reconnaître le fameux tombeau d’Osymandias, décrit par Diodore de Sicile, d’après Hécatée. Champollion jeune constata que ce palais avait été bâti par Rbamsès le Grand, et le nomma Rhamesséum occidental. Les deux pylônes de ce beau monument sont détruits. Une statue monolithe de Rhamsès le Grand (Sésostris), en granit noir, haute de soixante-dix-huit pieds, est abattue en trois morceaux, la face contre terre. Ensuite vientle palais proprement dit, divisé par de nombreuses avenues de colonnes peintes et sculptées. Il y avait là des chambres pour tous les usages publics et privés. Une d’elles, qui servait certainement de bibliothèque, est dédiée au dieu Toth à tête d’ibis, et à la déesse Saf, qualifiée de Dame des lettres, présidente de la salle des livres. Une autre salle contient les cartouches des ancêtres de Rhamsès (1).
Au nord-ouest du Rhamesséum s’élève un petit temple d’Isis, coquet et gracieux; puis, dans la montagne, s’ouvre une de ces syringes; célèbres dans l’antiquité, dédales de puits et de cavernes profondes. Plus
(1) Le Nil, Égypte en Nubie, par Maxime Du Camp, p. 273.
l’égypte.
loin, deux fragments de statue en granit noir, indiquent l’avenue de Kournah, où l’on retrouve les restes d’un palais commencé par le pharaon Menephta, et terminé par son fds Rhamsès le Grand. Le portique, formé d’un seul rang de huit colonnes, a sur son entablement une inscription hiéroglyphique que les savants modernes ont ainsi traduite : « L’aréoris de la région inférieure, le régulateur de l’Égypte, celui qui a châtié les contrées étrangères, l’épervier d’or, soutien des armées, le vainqueur très-grand, le roi, soleil gardien de vérité, approuvé de Phré, le fds du soleil, chéri d’Ammon, Rhamsès, a exécuté ces travaux en l’honneur de son père Ammon-Ra, le roi des Dieux, et embelli le palais de son père, le fils du soleil, Menephta-Rorei. »
En montant sur la lisière des palmiers qui s’étendent de Kournah aux bords du fleuve, on trouve, dans un enfoncement carré qui a été pratiqué de mains d’hommes, un grand nombre d’ouvertures creusées au sein du rocher. A l’intérieur se déroulent de doubles et triples galeries, de vastes chambres souterraines, peuplées d’Arabes demi-nus et presque sauvages.
Voilà ce qu’est Thèbes de nos jours. Du haut de la crête lybique, entre ce bassin jadis si vivant et le désert montueux de la Lybie, l’œil saisit un spectacle magnifique par ses contrastes. Le regard plonge à pic sur le Rhamesséum. A gauche est le temple de Kournah, à droite sont les deux statues colossales, plus loin, Medinet-Abou se dessine avec son palais à deux étages, ses pylônes grandioses et son hippodrome imposant; de l’autre côté du Nil, Karnalc déploie ses colonnades, Louqsor ses obélisques; et le Nil, roulant au milieu de ces merveilles d’architecture, tranche sur l’ensemble du tableau avec la verdure de ses îles et le ton jaunâtre de ses eaux.
l’égypte.
Que si, au milieu de ces belles perspecfives, l’imagination se leporte aux souvenirs qu’inspirent ces lieux, quelle source d’idées et d’émotions fécondes ! Ces pierres renversées, ces débris de granit, ces colonnes frustes, ces colosses défigurés, étaient des palais, des temples réguliers, des statues de la plus belle exécution ! Cette plaine, stérile aujourd’hui, se couvrait de riches moissons; cette enceinte habitée par des chacals, fourmillait d’hommes. Là où tout est muet, on entendait jadis les bruissements de la foule, les roulements des chariots, et tous ces sons étranges et confus qui sortent du sein d’une ville populeuse. Au lieu même où règne le néant, s’élevaient les palais des pharaons conquérants. Là, dans cet espace de plusieurs lieues, où l'on ne voit aujourd’hui que des villages, s’étendait la ville de Tlièbes, foyer merveilleux des arts, reine de la civilisation antique. Quel sujet de vastes et mélancoliques réflexions !