CHAPITRE PREMIER
Départ pour l’Égypte ; la côte d’Afrique ; passage en Grèce ; Mîlo ; ruines de Trézène ; Poros; arrivée à Alexandrie. — Alexandrie; aspect et description de la ville moderne; histoire de la ville ancienne; ses monuments; ses institutions scientifiques et littéraires ; sa topographie.
Deux fois j’ai visité l’Égypte. La première fois, je suis pai ti de Toulon le 25 mai 1828, embarqué sur un navire de guerre fin voilier, qui nous fit passer rapidement devant l’île de Corse et la Sardaigne, et doubler l’île de San-Pielro ; puis, mettant le cap au sud, nous fûmes bientôt en vue des côtes d’Afrique, où nous vîmes d abord 1 ancienne Utique, asile de Marius. Nous approchions tellement du rivage, que nous distinguions parfaitement Biserte (Ben-Zer) et son alcaçar. Dans la baie de Tunis, près des ruines de Carthage, nous apercevions les restes du port qui a gardé le nom de saint Louis , et le lieu où mourut le dernier des rois de l' rance qui ait défendu sans réserve et avec tant de valeur et d’éclat le christianisme en Orient. Après avoir doublé l’île de Pentelaria et Malte, où nous étions arrivés en cinq jours, nous éprouvions dans le golfe de la Syrte, un terrible coup de vent de nord-est qui nous o rca i t de louvoyer et qui ne nous permit qu’avec les p us glandes difficultés d’entrer dans la mer Ionienne.
Le 7 juin, j’aperçus enfin le mont Taygète et les côtes de la Morée. Nous entrions dans la mer de Crète, laissant Candie et le mont Ida, encore couvert de neiges, à notre droite. Les Cyclades se présentaient devant nous. En peu d’heures, nous arrivions dans le port de Milo pour prendre un pilote. La population de Mélos a conservé le type admirable qui a servi de modèle à l’artiste dont le talent nous a légué cette Yénus qui fait maintenant l’admiration du monde entier.
Après une visite aux ruines du théâtre et au lieu où l’on a retrouvé ce chef-d’œuvre de l’antiquité, je pris congé du consul, M. Brest, qui avait contribué si activement à faire acquérir à la France cette belle statue, et je me rendis à bord. Nous partîmes immédiatement pourPoros; là, j’examinai les ruines du temple de Neptune, où mourut Démosthène; puis, le lendemain, j’allai aux ruines de Trézène, dont le nom moderne est Damala, et qui a encore ses quais antiques, tout couverts de lauriers-roses. Je quittai bien à regret ces lieux remplis de si ravissants souvenirs, et dont je parlerai d’ailleurs avec plus de détail quand je donnerai la relation de mon voyage en Grèce.
Retournant à Poros, où j’avais voulu faire mes adieux à Capo d’Istria, alors, président de la Grèce, nous partions , par un excellent vent arrière , filant neuf à dix nœuds , pour cette terre antique des Pharaons , cette merveilleuse Égypte, but si désiré de mon voyage. L’ile de Crète, Santorin, Calïisto (la belle), Rhodes, passaient devant nous comme un de ces panoramas mouvants qui éblouissent les yeux et l’esprit.
Le 19 juin, j’apercevais à l’horizon une ligne dorée. C’était le sol d’Alexandrie, puis la colonne de Pompée, et enfin le Phare, l’aiguille de Cléopâtre, le palais de Méh émet- Ali, et les maisons d’une blancheur éclatante
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de la ville moderne. Le consul général de France, M. Drovetti, qui, après avoir servi dans l’armée française lors de l'expédition d'Égypte, était devenu' l’ami de Méhémet-Aii et l’avait aidé de son expérience et de ses lumières dans le mouvement de civilisation de cette contrée , envoyait à bord son drogman pour me prier d’accepter dans sa maison , l’une des plus remarquables de la ville et des plus intéressantes par ses souvenirs, l’appartement que le général en chef de l’armée d’Égypte avait occupé à son débarquement à Alexandrie. Dans une relation de mes voyages en Orient, qui ne sera pas écrite au point de vue des antiquités, des arts et de l’histoire, je donnerai la description de cet hôtel, qui existe encore et mérite d’être visité avec intérêt pour avoir reçu Napoléon, Kléber, Desaix, et les généraux les plus célèbres de l’armée française.
Mon second voyage en Égypte eut lieu en 1830. Je m’embarquai à Toulon sur un brick de l’État, au mois d’avril.
Je ne veux pas passer aux études sérieuses que je vais développer sur l’histoire de cette terre antique sans donner un souvenir à l’un des hommes les plus remafquables de la cour de Méh émet- Ali, Boghoz-Bey, son ministre des affaires étrangères , qui eût été, même en Europe, un ministre d’un grand mérite.
Présenté par M. Drovetti au vice-roi, je reçus l’invitation de le visiter souvent. Cet homme de génie était alors dans tout l’éclat de sa renommée. Grâce à la bienveillance qu’il m’accorda pendant tout mon séjour en Égypte , je pus m’entretenir souvent avec lui dans des réceptions intimes, qui contribuèrent puissamment à la connaissance que je voulais acquérir de l’Égypte et au succès de ma mission.
Avant de me rendre au Caire, j’eus le bonheur,
à Alexandrie, dans cette antique ville des bibliothèques et des études, de travailler à l’Essai que je vais donner sur les -sciences, les antiquités, l’histoire et les arts de l’Égypte, modeste travail dont le sujet a été traité avec tant d’éclat par des hommes plus heureux et bien plus savants que moi.
Rien n’est plus triste que l’aspect de la moderne Alexandrie (en turc Iskanderieh ). Vous n’apercevez hors des murs que des sables éblouissants, coupés de temps à autre par quelques rares palmiers, des câpriers, et la soude qui tapisse le sol. Du reste, point de promenade agréable ; nulle avenue ombragée dans ces plaines monotones et désolées. Il faut en excepter toutefois quelques jardins particuliers et le couvent des moines chrétiens. Une ligne redoutable de fortifications, construites par le vice-roi Méhémet-Ali, entoure la ville nouvelle, au milieu de laquelle File d’Antirode se trouve enclavée. Des ruines qui se montrent sur une hauteur la font reconnaître.
En arrivant par mer, Alexandrie semble sortir du sein des eaux. Deux monticules apparaissent d’abord au loin, comme deux montagnes dans l’enceinte de la ville arabe; bientôt la colonne de Dioclétien, connue plus particulièrement sous le nom de colonne de Pompée, se découvre aussi avec son chapiteau colossal. Ces points servent de reconnaissance aux navires.
Les monticules situés dans la ville arabe sont d’une hauteur de cent cinquante à cent quatre-vingts pieds. Celui qui domine le port Vieux se distinguait par une tourelle élevée à son sommet, dont l’usage était de servir de vigie. Les armées françaises couronnèrent ces collines par deux forts, dont l’un conserve le nom et consacre la mémoire du général du génie Caffarelli, l’autre est appelé Fort Bonaparte. Il est vraisemblable que ces
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élévations de terrain sont factices, et qu’elles ont été formées successivement de décombres et de déblais de toute espèce amoncelés dans cet endroit. On y découvre en grande quantité des fragments de marbre, de porphyre, de briques, de granit, et des tessons de poterie.
Alexandrie possède une trentaine de mosquées. Comme la ville manque d’eau , on a cherché à y suppléer par les citernes. Chaque mosquée en a une. Leur capacité réunie peut contenir environ quinze mille quatre cents charges de chameau ; la charge est estimée à deux cents pintes, pesant quatre cents livres. Une pareille provision d’eau suffit pour abreuver toute la population pendant l’espace de cent vingt-huit jours. On rencontre partout sur les quais, dans les maisons particulières, dans les okels ou magasins publics, des débris de colonnes de brèche, de verre antique, d’albâtre, qui gisent sur le sol, ou ont été employés dans la construction des nouveaux bâtiments. Les rues de la ville, étroites et non pavées, les unes désertes, les autres encombrées de population, étaient mal entretenues et fort sales à l’époque de notre premier voyage. Les maisons sont blanchies sur les faces extérieures, surtout celles qui appartiennent aux Francs. Celles des négociants réunissent à l’intérieur des décorations et des meubles qui rappellent un peu l’Europe.
Alexandrie n’a point d’édifices modernes dignes d’étre cités. Cependant l’ancienne île de Pharos, réunie au continent par une chaussée, en possède plusieurs d’assez remarquables. On y distingue entre autres les palais du pacha et de sa famille. C’est dans cette île, aujourd’hui presqu’île, que les Européens, lors de l’expédition du général Bonaparte, construisirent un lazaret. Elle est appelle par les Arabes Ras-el-Tyn, c’est-à-dire le cap des figuiers. Cette dénomination lui vient de la grande
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quantité de figuiers qu’on y cultive, lesquels donnent un fruit excellent. Son étendue est de plus d’une demilieue de longueur; le terrain y est blanchâtre et peu fertile. Une digue percée d’arches qui laissent aux vagues de la pleine mer une libre communication avec le port Neuf, joint la presqu’île de Pharos au rocher, où se trouvait l’antique phare d’Alexandrie, sur lequel nous donnerons plus loin quelques détails. Au-dessus des revêtements de la jetée se dressent des murs crénelés dans le genre mauresque, qui défendent un chemin couvert d’environ seize cent cinquante pieds de longueur.
Une des commodités particulières à la ville d’Alexandrie, ce sont les ânes sellés et bridés que l’on trouve en station au coin de chaque rue, et qui vous conduisent, comme au Caire, pour quelques paras, d’un bout de la ville à l’autre. Les étrangers et les gens du pays n’ont pas d’autres moyens de transport pour faire leurs courses, soit dans la cité, soit hors des murs.
Les bazars sont très-animés à Alexandrie, mais on n’y fait qu’un commerce de détail. C’est dans les obéis, espèce de khans où l’on entrepose les marchandises provenant de l’Éthiopie, de l’Inde et de l’Europe, que l’on peut juger de l’importance commerciale de cette ville.
Parle nombre de sa garnison, par les fortifications dont elle est entourée, et le mouvement de ses troupes, la physionomie d’Alexandrie est peut-être encore plus militaire que commerçante. Sa population est loin d’être homogène. On y trouve des Arabes, des Turcs, des Cophtes, des Barbaresques, des chrétiens de Syrie et des juifs. On les voit dans les rues se presser d’un air affairé, et courir plutôt que marcher. Deux personnes en pourparler pour conclure une affaire de peu d’im-
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portance crient d’une telle force, leurs gestes ainsi que leurs traits expriment une agitation si grande, qu’on croirait qu’elles vont se battre. Au reste, l’habitude de hausser la voix en parlant n’est pas particulière aux Alexandrins, elle est commune à tous les Orientaux, si l’on en excepte les Turcs, dont la gravité, la lenteur et quelquefois la dignité sont caractéristiques.
Le climat d’Alexandrie est le plus frais de l’Égypte ; une brise de mer s’y fait régulièrement sentir tous les soirs. On trouve dans la ville plusieurs cafés, dont un seul est passable; ils sont généralement tenus par les Francs. Quoique Alexandrie soit envahie par le désert, elle n’en a pas moins ses jardins. A la vérité, ils ne sont ni aussi beaux, ni aussi variés, ni aussi ombragés que ceux de Rosette, de Damiette et du Caire; toutefois, par le contraste qu’ils offrent avec la nudité et l’aridité du sol environnant, ils ne laissent pas d’être très-agréables pour ceux qui les possèdent. On y cultive l’oranger, le citronnier, le sébestier, le jujubier, le henné, le figuier et quelques mûriers; rarement on y voit le grenadier, le prunier et l’abricotier. En revanche, les plantes potagères, telles que la fève, le pois, la laitue, la chicorée, l’artichaut, le chou, le céleri, et surtout la ketmie, la molochie et l’aubergine y viennent en grande abondance.
Alexandrie, vue de la cité des Arabes, offre un aspect assez pittoresque. Sur le premier plan s’élève une mosquée au milieu d’une esplanade, et, à gauche, en se rapprochant de la ville, un palais arabe converti en un établissement de bains. Un bois de palmiers se montre un peu plus loin; vient ensuite la ville, qui s’étend de l’est à l’ouest, et se a derrière une colline appelée le grand morne, où i on a établi des fortifications. Sur la droite et au fond vers le rivage, se dresse l’une des
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deux aiguilles de Cléopâtre. Derrière est le soubassement faisant partie des ruines du palais de César, avec la porte de Rosette un peu plus à l’orient. Au milieu de la mer, en face, s’élève le château du petit Pharillon.
Comme dans tout le Levant, les maisons a Alexandrie ont leurs combles en terrasses, dont le sol est en terre ou en ciment. Point de fenêtres larges et hautes comme dans nos villes d’Europe. Les jours qui en tiennent lieu sont fermés par des grillages en bois de différentes formes, et disposés en saillie sur la rue. Ces treillis ou croisillons se trouvent si rapprochés qu’il est impossible de voir au travers du réseau de leurs mailles serrées les personnes qui habitent ies appartements. Quelques-unes de ces maisons présentent intérieurement un aspect assez élégant. Un ou plusieurs salons composent le logement principal; les autres pièces de l’appartement ont des dimensions fort exiguës, mais assez commodes. Ce sont pour l’ordinaire de petits cabinets disposés de chaque côté des salles.
Le grand salon est couronné d’un dôme carré, dont le haut est ouvert pour donner passage à l’air et à la lumière. Des balustrades légères et souvent gracieuses courent tout autour, et forment une espèce de balcon au-dessous; d’autres fois elles bordent simplement des terrasses abritées du soleil par une charpente. L’ameublement du salon consiste en des sofas placés aux extrémités. C’est dans cette pièce qu’on se tient constamment. Elle est tout à la fois la chambre à coucher et 1a. salle de réception. On ne la trouve jamais située par bas, car les Égyptiens considèrent le rez-de-chaussée comme malsain. Ils n’emploient guère cette partie de la maison que pour serrer leurs provision 1 les différents objets à leur usage. C’est toujours une espèce de magasin ou d’office.
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Si les murs extérieurs des maisons ne présentent qu’une façade blanchâtre et sans ornements, en revanche les murs intérieurs sont ouvragés d’un travail fort original. Lambrissés à la hauteur de six ou sept pieds tout autour avec des panneaux de bois encadrés ou enjolivés de marqueterie, ils présentent une variété de figures bizarres. La plupart des planchers entre les sofas sont aussi en marqueterie de marbre ou de bois.
Du reste, bâties en pierres, les maisons d’Alexandrie ont plusieurs étages dans les quartiers populeux. La partie supérieure est généralement en charpente. La forme des fenêtres est un carré oblong sans aucun ornement. A cause de la saillie qu’on leur donne, il est difficile de voir dans la rue. Quant aux portes , elles sont surmontées d’un plan incliné avec une espèce de sculpture. Les pieFres dont se composent les jambages et les cintres sont taillées en voussoir, et emboîtées de manière à ne pouvoir se détacher.
A cause de la disette d’eau que la ville éprouve, chaque maison particulière possède une citerne et un puits dont l’eau, trop saumâtre pour être potable, n’est employée qu’aux besoins les plus ordinaires de la vie. Celle de quelques-uns d’entre eux cependant est meilleure. Les citernes sont entretenues par les propriétaires, qui les alimentent au moyen d’outres portées ados de chameau, d’âne ou de mulet. Quant aux habitants pauvres, comme ils n ont ni citerne ni puits dans leurs habitations, ils sont obligés daller dans les grandes citernes de la ville des Arabes puiser l’eau dont ils ont besoin. Contrairement à ce qui se pratique dans les cités musulmanes , plusieurs familles à Alexandrie logent dans la même maison.
La rue conduisant au Port-Vieux est une des plus larges et des mieux bâties de la ville nouvelle. Murs
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élevés construits en pierres, blancs et lisses; treillis saillants ou croisillons aux fenêtres qui interceptent presque les rayons de la lumière; terrasses au-dessus des maisons; bâtiments à plusieurs étages, tel est l’aspect qu’elles offrent pour la plupart.
Quelques maisons situées dans cette rue se distinguent par un luxe d’ornementation fort rare dans les autres quartiers de la ville. En général, celles qui ont un peu plus d’apparence appartiennent à des Francs riches ou à des négociants. Mieux distribuées à l’intérieur, plus élégamment meublées, elles sont aussi au dehors façonnées avec plus de recherche. On en rencontre quelquefois où l’on a mêlé dans la bâtisse des débris de monuments antiques. Une de ces maisons est élevée sur un portique dont les arcs sont supportés par des colonnes corinthiennes. On la voit à gauche, à côté d’une boutique de marchand. Cette rue est très-populeuse et animée par un grand nombre de magasins ouverts où sont étalées les productions variées de l’industrie et du commerce de l’Orient.
Comme centre commercial, Alexandrie a beaucoup grandi en importance depuis le gouvernement de Méhémet-Ali. Les Turcs avaient laissé ensabler le Port-Neuf, le seul qui fût autrefois abordable aux Européens, et le Port-Vieux menaçait de devenir impraticable par l’imprévoyante habitude qu’avaient les Turcs d’y jeter le lest de leurs navires. Ce dernier port, où l’amiral Brueys ne crut pas pouvoir abriter sa flotte, circonstance funeste à laquelle on dut la catastrophe d’Aboukir, contient aujourd’hui des vaisseaux de haut bord qui y entrent et en ressortent avec la plus grande sécurité. Le Port-Neuf est moins sûr ; quand les vents soufflent avec quelque violence, les navires y frappent le fond avec leur quille, et ce fond étant de roche, il arrive souvent
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que les câbles se rompent et laissent aller les bâtiments en dérive. Ce port est toutefois, à cause de son entrée et de sa sortie plus facile, le mouillage préféré par les navires de commerce. C'est là que se chargent et s’estivent ces milliers de balles de coton qui nous arrivent en Europe. On nomme estivage l’action de presser dans la cale les balles de coton, de manière à les réduire à moins de moitié de leur volume.
Comprenant toute l’importante politique d’Alexandrie, qui est la clef de l’Egypte , Méhémet-Ali mit tous ses soins à la réparation et à l’entretien de ses fortifications. Il a fait de cette ville un port militaire, et y a établi un arsenal. Sous son administration, se sont élevées, particulièrement dans la presqu’île de Ras-el-Tyn, de beaux palais, de vastes hôpitaux, et, dans le quartier des Européens, d’élégants hôtels pour les consuls des diverses nations de l’Occident. Les cimetières, qui étaient dans l’intérieur de la ville , ont été rejetés au dehors ; les mares d’eau stagnante qui y croupissaient ont été desséchées et comblées. Les rues n’ont pas été pavées, il est vrai, mais elles sont tenues avec plus de propreté qu’autrefois. Des casernes, de nombreuses fabriques ont été bâties; une partie considérable des murs d’enceinte, qui s’élevaient sur les bords de la mer, a été abattue pour faire place aux agrandissements de la ville.
Ainsi régénérée, Alexandrie a vu sa population s’accroître rapidement. De huit mille âmes qu’on y comptait à peine à l’époque de l’expédition française, le nombre de ses habitants s’était élevé à trente mille lors de notre second voyage en Égypte; quelques années plus tard, on l’évaluait à 60,000. La ville renferme aujourd’hui 120,000 âmes, y compris la population flottante.
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En terminant cette description de l’Alexandrie moderne, nous devons, pour la compléter, citer ici la belle page où Volney rend l’impression première que lui causa l’aspect de cette ville déchue. « Le nom d’Alexandrie, qui rappelle le génie d’un homme si étonnant, le nom du pays qui tient à tant de faits et d’idées, l’aspect du lieu qui présente un tableau si pittoresque; ces palmiers qui s’élèvent en parasols; ces maisons à terrasses qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles des minarets qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le voyageur qu’il aborde dans un autre monde. Descend-il à terre? une foule d’objets inconnus l’assaillent par tous ses sens; c’est une langue dont les sons barbares et l’accent âcre et guttural effrayent son oreille; ce sont des habillements d’une forme bizarre, des figures d’un caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de cheveux, de nos coiffures triangulaires et de nos habits courts et serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et de moustaches; cet amas d’étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce long vêtement qui, tombant du cou au talon, voile le corps plutôt qu’il ne l’habille, et ces pipes de six pieds, et ces longs chapelets dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent l’eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés qui portent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal fourni de dattes et de petits pains ronds et plats, et cette foule immense de chiens errants dans les rues, et ces espèces de fantômes ambulants , qui, sous une seule draperie d’une pièce, ne montrent rien d’humain que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son esprit est nul pour la réflexion ; ce n’est qu’arrivé au gîte si désiré, quand on vient de la mer, que, devenu
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plus calme, il considère ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et dont les jours sont masqués par des treillages, ce peuple maigre et noirâtre, qui marche nu-pieds et n’a pour tout vêtement qu’une chemise bleue, ceinte d’un cuir ou d’un mouchoir rouge... Mais un spectacle qui attire bientôt toute son attention , ce sont les vastes ruines qu’il aperçoit du côté de la terre... A peine sort-on de la ville neuve, dans le continent, qu’on est frappé de l’aspect d’un vaste terrain tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une double ligne de murs et de tours qui forment l’enceinte de l’ancienne Alexandrie. La terre est couverte de débris de leurs sommets; des pans entiers sont écroulés, les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes, de palmiers, de nopals, et où l’on ne trouve de vivants que des chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce spectacle, n’en reçoivent aucune impression; mais l’étranger éprouve une émotion qui souvent passe jusqu’aux larmes, et qui donne lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le cœur que leur majesté élève l’âme. »
Alexandrie, la ville la plus moderne de l’Égypte ancienne et la seule qui ait survécu à ses ruines, réveille en effet de grands et imposants souvenirs. Trois époques ont marqué ses vingt et un siècles d’existence, et, durant cet intervalle, elle a été tour à tour l’Alexandrie macédonienne ou romaine, l’Alexandrie sarrasine ou arabe, enfin l’Alexandrie turque.
Aux joursdesPharaons,etmême après la conquête de Cambyse, on ne voyait, sur l’emplacement où s’éleva
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depuis Alexandrie, qu’une misérable bourgade nommée Rhacotis, où stationnait la petite garnison égyptienne qui défendait ce lieu désert. Mais l’an 332 avant J. C., Alexandre ayant enlevé l’Égypte aux Perses, projeta de lui donner un port de mer pour la tenir sous la dépendance des flottes macédoniennes, et de faire de ce port la capitale de son empire. Entre le lac Maréotis et la Méditerranée, il existait une étroite langue de terre qui, abritée au nord par l’île de Pharos, formait sur cette côte un havre naturel et sûr. Après avoir calculé tous les avantages d’une position pareille, le conquérant jeta lui -même sur le site de l’humble Rhacotis les fondements d’une grande ville. Alexandre avait alors auprès de lui l’architecte Dinocrate. Cet artiste de génie s’était déjà rendu célèbre par la reconstruction du temple d’Éphèse, brûlé par Érostrate; c’est lui qui avait conçu le projet gigantesque de tailler le mont Athos en une statue qui aurait représenté le conquérant de l’Asie portant une ville dans une de ses mains, en versant d’une coupe, tenue de l’autre main, toutes les eaux de la montagne dans la mer. Dinocrate dirigea l’exécution des travaux; mais Alexandre voulut assister aux premières constructions de la nouvelle ville, dont il avait tracé lui-même le plan général , comme nous l’apprennent Arrien et Diodore de Sicile. Les embellissements qui la complétèrent plus tard ne firent que prendre la place que le fondateur y avait réservée; la grandeur d’Alexandrie se trouvait donc déjà dans la pensée d’Alexandre; l’on ne connaît pas d’autre exemple d'une ville sortie tout entière, avec toute sa destinée, du génie d’un homme. Une circonstance qui, selon Strabon, arriva dans le cours des premiers travaux, sembla faire préjuger à ceux qui en furent les témoins quelle serait la prospérité de la nouvelle ville. Pour répondre à l’im-
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patience d’Alexandre, les architectes étaient occupés à marquer avec de la craie, sur le terrain, la ligne d’enceinte, mais la matière venait de s’épuiser au moment où survint le roi. Alors il ordonna de prendre, sur la portion de farine destinée aux travailleurs, ce qui serait nécessaire pour tracer les alignements des rues. Strabon ajoute que l’opération ainsi accomplie devint un présage de bon augure (1).
Ceinte de remparts et de tours, baignée au nord et au sud, la nouvelle cité devint à la fois une admirable position militaire et le premier marché du monde. Des rues d’une largeur et d’une longueur immenses la coupaient dans tous les sens; elles étaient si régulières, que l’œil, plongeant dans leur étendue, découvrait partout à l’horizon la bordure azurée du lac ou de la mer. Sur les places publiques , comme au sein des habitations, mille fontaines ruisselaient sur les dalles de granit ou jaillissaient en gerbes limpides. L’eau et l’air, double providence des pays brûlants, se jouaient dans cette ville privilégiée et conjuraient loin d’elle les fléaux d’un ciel d’airain.
Quand, des mains d’Alexandre, la capitale de l’Égypte grecque eut passé entre les mains des Lagides, chacun de ces rois tint à honneur d’ajouter quelque chose à ses splendeurs. La vieille Égypte fut dépouillée pour embellir la nouvelle favorite. Des blocs de granit sculptés, enlevés à Thèbes et à Memphis , de mystérieux obélisques détrônés de leur base séculaire, voyagèrent à grands frais pour venir s’asseoir sur d’autres piédestaux. La ville grecque fut édifiée avec des matériaux égyptiens, et ses monuments portèrent le cachet de cette doublé origine. Des places immenses, des palais merveilleux,
(1) Strabon, iiv. xxvii; voyez aussi Ammien-Marcellin, xxn, 16.
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de vastes portiques, des cirques, des temples, des hippodromes, où le marbre et le porphyre revêtaient mille formes, sortirent tout à coup de ce sol fécond en prodiges.
Bientôt, par une conception gigantesque, l’île de Pharos fut attachée au continent par un môle d’un mille de longueur, qu’on nomma YHeptastade , parce que son étendue était de sept stades. Ce môle coupait en deux le havre d’Alexandrie, et lui donnait ainsi deux ports : l’un appelé le Grand-Port, l’autre Eunorte, ou port du Bon Retour. Le premier est aujourd’hui le Port-Neuf, l’autre le Port-Vieux. Pour maintenir entre eux des communications faciles, on jeta, vers chaque extrémité du môle, deux ponts sous lesquels les navires passaient à la voile. Un autre port, aujourd’hui comblé, fut creusé à main d’homme; il se nommait Kibotos, et communiquait avec le lac Maréotis par un canal. Au nord-est de Pharos était un petit rocher battu des flots; on le joignit à l’île par une digue, et c’est sur sa pointe que Sostrate de Guide construisit ce Phare admirable, septième merveille du monde, qui se mirait dans la Méditerranée avec ses colonnades étagées et ses galeries aériennes. Dans la ville même, s’élevaient d’autres monuments qui ne le cédaient au Phare ni en majesté ni en grandeur : le Sérapéon, ou temple de Sérapis, les temples de Neptune et de Pan, les palais royaux des Ptolémées, dont le plus vaste et le plus magnifique était celui du promontoire de Lochias, le Sêma, tombeau d’Alexandre, YHomérion , ou monument d’Homère , le Gymnase, le Dicastérion , ou palais des tribunaux, l’Amphithéâtre, le Stade, etc.
Riche de tant d’édifices, Alexandrie avait aussi ses trésors de science, ses institutions littéraires les plus célèbres de l’antiquité. Une immense bibliothèque, fondée dans le quartier du Bruchion par Ptolémée Ier,
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d’après le conseil de Démétrius dePhalère, eut pour premiers bibliothécaires, après Démétrius lui-même, Zér.odote, Callimaque, Ératosthènes , Apollonius et le grand critique Aristarque ; elle comptait, à la mort de son fondateur, plusde 200,000 manuscrits, et ce nombre s’éleva dans la suite à 700,000. C’est là que furent déposés, avec tous les chefs-d’œuvre de la science et de la littérature de la Grèce, les livres de Moïse traduits en giec par ordre ou du moins sous le règne des premieis Lagides, et l’histoire d’Égypte écrite en grec, à la même époque, par Manéth on, grand prêtre d’Héliopolis, d’après les documents conservés dans les archives du temple dont il était le gardien, ouvrage d’un intérêt inappréciable, dont il ne nous reste malheureusement que quelques^ fragments chronologiques. Le Musée, vaste palais bâti par le premier des Ptolémées, réunissait les plus illustres savants du monde connu, et le fils de Lagus, élève attentif et silencieux, vint souvent luimême sous ces portiques écouter les doctes leçons d’Euhde. La Bibliothèque et le Musée d’Alexandrie, avec d autres institutions du même genre qui vinrent plus tard les compléter ou les remplacer, forment cet ensemble d établissements et de savants qu’on appelle Ecole d’Alexandrie, et qui pendant neuf cents ans du siede d’Alexandre à celui de Mahomet, fut le grand centre du mouvement intellectuel de l’univers. Durant ce long espace de temps, l’École d’Alexandrie fut à la tête de la pensée humaine ou en lutte avec ceux qui la dirigeaient. Rivale des écoles d’Héliopolis, de Memphis de Pergame, d’Athènes, de Rome et d’Antioche, et entraînée dans tous les débats du temps, elle passa par outes les révolutions des idées et des empires, par tous es genres de protection ou de persécution , par toutes les faveurs et les catastrophes. Réunie autour du palais
des rois, partagée en une série nombreuse d’écoles spéciales, elle dut suivre successivement les tendances d’âges divers, celles du scepticisme le plus absolu, comme celles du mysticisme le plus exalté. Engagée enfin, par la force des choses, dans la lutte de plusieurs religions, l’École d’Alexandrie, dont les musées et les bibliothèques furent tour à tour livrés à tous les genres de violence, à l’incendie, au pillage, offre dans son histoire un drame fortement marqué de péripéties. Cette histoire a été racontée avec autant d’érudition que de talent par un écrivain éminent, M. Matter, qui a donné en même temps les plus précieux détails sur la topographie de l’ancienne Alexandrie (1). Il n’entre pas dans le plan de notre livre d’exposer ici, même sommairement, la longue influence, les éclatantes illustrations et les vicissitudes de cette école célèbre. Il nous suffira de rappeler qu’à partir du moment où le christianisme s’éleva sur le trône impérial avec Constantin, l’école d’Alexandrie continua longtemps de lutter contre l’ordre de choses nouveau que voulait le monde et que protégeaient les empereurs, et que si elle succomba, dernier asile du polythéisme, sous le progrès des institutions chrétiennes, elle était encore une ruine glorieuse lorsqu’elle expira sous le mahométisme, qui venait de faire son entrée triomphante dans Alexandrie.
Pour entretenir ce luxe de monuments , de fondations, d’établissements divers réunis dans Alexandrie, il fallait de grandes ressources. Le commerce de la cité suffisait à tout. Touchant à l’Inde par la mer Rouge, à l’Europe par la Méditerranée , partie intégrante du continent africain et presque limitrophe de l’Asie,
(1) Histoire de l’École d’Alexandrie , comparée aux principales écoles contemporaines, par M. J. Matter, conseiller et inspecteur général de l’Université; 2e édition. Paris, 1840-1848. 3 vol. in-8.
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Alexandrie était alors le point centrai du monde, connu. Les vaisseaux grecs , romains et carthaginois venaient se rencontrer dans ses ports avec les caravanes arabes qui se pressaient sur les quais de cette ville. L’Orient s’y trouvait en présence de l’Occident. Alexandre avait si bien compris et si bien calculé toute l'excellence de cette position, qu’il fallut pour enlever a l’Egypte son monopole commercial , dix-huit siècles et la découverte du cap de Bonne-Espérance.
Sur les quais d’ Alexandrie dans ses marchés, au sein de ses rues , affluait une population de neuf cent mille âmes, population marchande ou industrielle, exploitant dans des échanges à peu près universels une mine féconde de richesses. Les communications intérieures étaient activées par des canaux et par des lacs. Celui de Canope, navigable du Nil à Alexandrie, servait, dans sa double destination, à l’entretien des fontaines et au transport des marchandises. Ce canal, fertilisant le pays qu’il coupait, était bordé de vignes, de dattiers et de sycomores. Sur ses rives se groupaient des maisons de plaisance et des jardins délicieux. C’est ce même canal que Méhémet-Ali a fait recreuser il y a quelques années, sous le nom de canal Mahmoudieh. i Telle fut l’Alexandrie des Grecs, ville de bonheur et d’opulence. Elle se montra, aux jours de sa jeunesse, riante, belle et fraîchement parée. Tout dans son sein respirait la joie et l’amour. Son histoire, elle-même, si on la considère indépendamment de l’influence littéraire et scientifique de sa célèbre école, n’est qu’un pompeux roman où tout est grandiose, sauf pourtant les passions humaines, qui s’y montrent mesquines et désordonnées. C’est à Alexandrie que régna la dernière des Lagides, Cléopâtre; c’est là qu’elle s’embarqua lorsque, sommée de comparaître devant le vainqueur,
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elle partit pour Tharse dans urï navire à la carène dorée, aux voiles de pourpre et de soie; c’est là qu’entraînant à sa suite un amant déchu, elle ramena sa (lotte fugitive et vint, avant de mourir, noyer dans des orgies fastueuses les honteux souvenirs d’Aclium.
Peu d’années auparavant, pendant la guerre contre Pompée, César combattant contre les habitants d’Alexandrie avait brûlé la flotte égyptienne, et l’incendie, se communiquant du port à la ville, avait consumé la célèbre bibliothèque des Ptolémées. Le dictateur n’a point parlé dans son histoire de ce désastre, mais Plutarque, Dion et Tite-Live nous en ont fourni le récit. C’est pour réparer la perte de tant de précieux manuscrits que Cléopâtre avait fondé à Alexandrie la bibliothèque du Sérapéon , pour l’accroissement de laquelle Marc-Antoine lui fit don des deux cent mille volumes de la bibliothèque d’Àttale, roi de Pergame.
Devenue romaine, Alexandrie s’enrichit encore d’un grand nombre de monuments remarquables, parmi lesquels nous nous bornerons à citer le Cœsareum, ou temple de Jules César, le Sébastéum, temple d’Auguste, le Claudium, palais fondé par Claude pour la réunion des savants, à l’imitation du Musée; elle se maintint quelque temps prospère sous ses nouveaux maîtres; mais depuis le règne d’Adrien, et surtout depuis Caracalla, qui se vengea des épigrammes de la population d’Alexandrie par le massacre de ses habitants et la suppression de ses privilèges, cette ville déchut graduellement de son éclat et de sa puissance. Prise par Zénobie, reine de Palmyre, l’an 269 de notre ère, reprise en 272 par Aurélien, qui détruisit ou ravagea son plus beau quartier, le Bruchion; subjuguée plus tard par des aventuriers, reconquise enfin par Dioclétien, en 298, elle passa à l’époque du démembrement de
l’empire, sous la domination des empereurs d’Orient.
La décadence d’Alexandrie fut la conséquence nécessaire de la chute du polythéisme, dont elle était le foyer. Dès le premier siècle de l’Église, la foi chrétienne, introduite dans cette ville par l’évangéliste saint Marc, y avait jeté de profondes racines. Les docteurs du christianisme y avaient fondé, sous le nom de Didascalée, une école de philosophie, de dialectique et de polémique religieuse, qui, dirigée avec éclat par Athénagore, saint Panthène, saint Clément d’Alexandrie, Origène, combattit victorieusement, en face du Musée, les doctrines des philosophes païens. Siège d’un patriarcat, qui tenait le premier rang après Rome, Alexandrie était devenue la seconde métropole de la chrétienté; ses conciles, où se rassemblait l’élite des théologiens, firent autorité en matière de dogme, et son église compte au nombre de ses prélats les plus illustres, saint Anathase et saint Cyrille. Il y a, malheureusement, dans l’histoire d’Alexandrie chrétienne une page qu’on voudrait pouvoir effacer. Lorsque Théodose eut aboli, en 389, l’exercice du culte païen, l’exécution de ce décret, à Alexandrie, fut confiée au patriarche Théophile qui, dans l’ardeur de son zèle, excitant l’indignation populaire contre le temple de Sérapis, fit briser les objets d’art et les statues de ses portiques et disperser les livres de sa bibliothèque, qui était devenue le plus précieux dépôt des trésors littéraires de l’antiquité depuis l’incendie de la grande bibliothèque des Ptolémées. Les autres temples furent aussi dévastés, et nulle part, peut-être, la chute des monuments du paganisme ne s’opéra d’une manière plus violente, et nous pouvons ajouter, plus regrettable.
Malgré toutes ses vicissitudes, Alexandrie était encore florissante lorsque Amrou, lieutenant d’Omar, s’en
empara, après un siège de quatorze mois, l’an 639 de notre ère. On connaît la lettre historique qu’écrivit le vainqueur à ce calife : « J’ai conquis la ville de l’Occident, et je ne pourrais énumérer ce que renferme son enceinte. On y trouve quatre mille palais, quatre mille bains, quatre cents théâtres, douze mille vendeurs de légumes verts, quarante mille juifs payant tribut, quatre mille musiciens et baladins... » Suivant le témoignage de trois écrivains arabes, Abd-Allatif, Aboulfaradje et Makrizi, le général musulman, dont la conduite fut pleine de clémence envers les habitants d’Alexandrie, se montra impitoyable pour les monuments des lettres et des arts que renfermait encore cette ville célèbre. Amrou ayant demandé à Omar ce qu’il devait faire des manuscrits qu’il avait trouvés à Alexandrie, le calife lui répondit : « Si ces livres ne contiennent que ce qui est écrit dans le livre de Dieu (le Koran), ils sont inutiles; s’ils sont contraires au saint livre, ils sont pernicieux ; dans l’un et l’autre cas, brûlez-les... » L’historien Aboulfaradje, qui nous a conservé le texte de cette réponse, ajoute que, selon l’ordre d’Omar, les livres d’Alexandrie chauffèrent pendant six mois les bains de la ville. La critique a élevé des doutes sur l’acte de sauvage barbarie reproché au calife Omar ; on a fait remarquer que les musulmans n’avaientpu détruire, au septième siècle, la bibliothèque des Ptolémées, puisqu’elle avait péri par un incendie pendant la guerre entre César et Pompée. Mais cette objection est sans valeur. Il ne s’agit pas ici de la première bibliothèque des Lagides, laquelle d’ailleurs n’avait pas certainement péri tout entière (1), mais de
(l). Les textes hébraïques des livres de Moïse, traduits en grec sous Ptolémée Philadelphe, et qui se trouvaient dans la grande bibliothèque lorsqu’elle fut incendiée, avaient été transportés dans le Sérapéon, où ils existaient encore du temps de saint Jérôme.
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celles qui lui avaient succédé. Le Sérapéoo avait recueilli avec les débris de cette grande collection, les deux cent mille manuscrits de Pergame, et plus tard ceux du Sebasteum ou temple d’Auguste, lorsque ce dernier monument eut été dévasté sous Aurélien Les chré tiens, sous le règne de Théodose, avaient, il est vrai comme nous venons de le voir, dispersé les manuscrits du Serapeon, mais ils ne les avaient pas tous anéantis, et il a ete constaté que depuis le cinquième siècle iusqu a l invasion arabe, il existait encore dans l’ancienne enceinte de ce temple de Sérapis un grand portique avec des salles de lecture où l’on avait réuni une bibliothèque considérable, formée des restes des anciennes et dans laquelle devaient se trouver aussi les manuscrits rassemblés par les chrétiens d’Alexandrie. L’existence de cette nouvelle bibliothèque à l’époque de la conquête musulmane a été gdmise comme incontestable par Langles (1) et Silvestre de Sacy (2), et depuis complètement démontrée par M. Matter (3). U ne neuf y avoir a cet egard aucun doute, car on ne saurait admettre qu il ne fût resté aucun dépôt de manuscrits aucun centre de recherches littéraires et scientifiques ans une ville qui n’avait jamais cessé de cultiver les études profanes comme les études chrétiennes oui comptait dans les derniers siècles de son existence littéraire d illustres savants, comme Théon d’Alexandrip
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Coluthus et Achille Talius, et où professaient au moment de l’arrivée d’A tatou, Jean Philoponu/et
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(2) Sacy, Ab-Allaiif, page 2fi3
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Marinus.Le lieutenant d’Omar a donc trouvé à Alexandrie des collections de manuscrits ; les historiens arabes attestent qu’il les a fait jeter au feu, et cet acte de barbarie est d’ailleurs trop conforme aux moeurs de la race mulsulmane pour qu’on puisse le révoquer en doute.
1 Sous les califes Abassides , qui transportèrent à Fossal le siège du gouvernement, la cité d’Alexandre , descendue au second rang des villes égyptiennes, marcha rapidement vers sa décadence. En 875, elle avait tellement souffert dans sa population, que la vaste enceinte de ses murs ne renfermait plus qu’un désert; il fallut la resserrer dans un moindre espace. Les murailles grecques furent abattues sous le quinzième Abasside; une enceinte nouvelle, flanquée de remparts et de tours, fut élevée par les soins de Touloun, alors gouverneur de l’Égypte. Dans cette enceinte se renferma l’Alexandrie sarrasine ou arabe, qui, inhabitée aujourd’hui, a pourtant conservé ce nom. Cette nouvelle cité, édifiée avec les matériaux de l’ancienne, n’était dépourvue ni de régularité ni de grâce. Coupée en échiquier, elle offrait le contraste de constructions récentes et d’édifices primitifs. Riche malgré toutes ses pertes, elle jouissait encore des bienfaits d’une admirable position, et gardait dans ses mains le sceptre du commerce asiatique. En 868, des lieutenants rebelles enlevèrent la ville aux Abassides; les Fatimites s’en emparèrent en 969.
Au siècle des croisades, Alexandrie fut assiégée pendant trois ans par Amaury, roi de Jérusalem, et défendue par Saladin,dontlenom était encore inconnu, et qui devait plus tard régner glorieusement sur l’Égypte et la Syrie. Guillaume de Tyr, auteur contemporain, raconte cette expédition des Francs, et nous dit que la ville d’Alexandrie était alors florissante. « On y apporte
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» de la haute Égypte, par le Nil, une grande quantité » de marchandises et toutes les choses nécessaires à la » vie. Les productions étrangères à l’Égypte y arrivent » par mer de toutes les contrées et sont toujours en » abondance; aussi dit-on qu’on y trouve toutes sortes » d’objets utiles plus qu’en tout autre port de mer. Les » Indes, le pays de Saba, l’Arabie, les deux Éthiopies, » la Perse et toutes les provinces environnantes envoient » dans la haute Égypte, par la mer Rouge, jusqu’à une » ville nommée Jedda, située sur le rivage de cette mer, » les aromates, les perles, les trésors de l’Orient et » toutes les productions inconnues dans nos pays; ar- » rivées en ce lieu, on les transporte sur le Nil, et de » là elles descendent à Alexandrie; aussi les peuples » de l’Orient et ceux de l’Occident se rencontrent-ils » continuellement dans cette ville, qui est comme le » grand marché des deux mondes. » L’archevêque de Tyr ajoute qu’il y avait autour d’Alexandrie un grand nombre de jardins qui présentaient l’aspect le plus agréable et ressemblaient à de belles forêts. Quand la bannière d’Amaury eut été arborée sur la tour du Phare et qu’on eut signé la capitulation, les chrétiens s’empressèrent d’entrer dans la ville, et furent très-surpris de voir un si grand nombre d’habitants, armés pour sa défense, se rendre à discrétion ; les troupes d’Amaury ne se composaient que de cinq cents chevaliers et de quatre ou cinq mille fantassins, tandis que la cité avait plus de cinquante mille hommes en état de porter les armes. Cette expédition du roi Amaury est de l’an 1167. (Voyez Guillaume de Tyr et Michaud, Histoire des Croisades et Correspondance d’Orient, t. vu). Quatre ans plus tard (1171), Alexandrie fut conquise par Saladin, et demeura, ainsi que toute l’Égypte, au pouvoir de sa dynastie, et ensuite de celle des Mameloucks jusqu’en
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1518, que le sultan Sélim la réunit à l’empire ottoman. De cette dernière époque date l’Alexandrie des Turcs, misérable débris de la cité d’Alexandre.
Déjà, au commencement du seizième siècle, un coup mortel lui avait été porté. Le cap de Bonne-Espérance, doublé par les navires de Gama, venait d’ouvrir au commerce de l’Inde une route nouvelle. Désormais réduite à des échanges avec l’Arabie et l’Afrique, frappée à mort dans son industrie comme elle l’avait été dans ses monuments, pressurée par des pachas avides, Alexandrie fut conduite jour par jour au dernier degré d’abais-, sement. Sa dépopulation fut si rapide, que la ville arabe devint à son tour trop vaste pour ses habitants; il fallut l’abandonner. Les sables empiétant sur la mer avaient agrandi le môle qui unissait l’île de Pharos au continent; c’est là que fut reléguée la moderne Alexandrie, c’est là, sur un promontoire étranglé, que quelques milliers d’âmes représentaient, il y a à peine un demi-siècle, les neuf cent mille Alexandrins des Lagides; c’est là qu’un amas confus de maisons délabrées tiennent la place de la cité des Ptolémées et des califes. Toutes les traditions, tous les monuments ont cédé au temps et au fanatisme. Le désert, libre dans ses envahissements, s’est jeté sur la ville comme sur une proie, il a enterré les pilastres, recouvert les colonnades et les chapiteaux, comblé les ports, les canaux et les aqueducs, enfin stérilisé cette campagne, jadis si animée et si vivante.
Aujourd’hui, sur ce sol bouleversé par tant de mains et durant tant de siècles, il ne subsiste plus que deux monuments de l’ancienne Alexandrie : la colonne dite de Pompée et les obélisques ou aiguilles de Cléopâtre. Nous en donnerons une description sommaire, et nous chercherons ensuite, en étudiant la topographie de la
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ville antique, à déterminer l’emplacement de ses grands édifices disparus.
La colonne de Pompée ou colonne Dioclétienne, située à un quart de lieue environ de la porte méridionale de la ville arabe, se trouvait jadis comprise dans l’enceinte même d’Alexandrie. Dominant les minarets, les obélisques et le château du Phare, elle n’a plus aujourd’hui qu’une utilité, celle de servir de point de reconnaissance aux vaisseaux qui arrivent du large et aux caravanes qui débouchent du désert. C’est une colonne haute de quatre-vingt-huit pieds et demi, d’un seul bloc de granit rose, dont l’exécution et le poli sont admirables ; son diamètre est de neuf pieds ; elle est un peu éclatée dans la partie qui regarde le levant ; une masse carrée de soixante pieds de circonférence lui sert de base, supportée par deux assises dé pierre liées ensemble avec du plomb. Cette solidité n’a pas été une garantie contre la rapacité des Arabes chercheurs de trésors, qui, au moyen de la mine, en ont détaché plusieurs fragments et ainsi dégradé le piédestal. On est effrayé quand on songe que cette colonne, dont le poids est si énorme, ne repose que sur un bloc de poudingue siliceux d’environ quatre ou cinq pieds de diamètre, ce qui n’est guère plus du tiers de la largeur du piédestal. On remarque même qu’elle a dévié un peu de la ligne verticale. Le fût est certainement d’un travail grec, tandis que la base, le piédestal et le chapiteau, d’un granit grisâtre, accusent, par leur style lourd et peu correct, le quatrième siècle de notre ère. Le chapiteau ne laisse pas néanmoins d’être d’un assez bel effet ; sa hauteur est de neuf pieds; il est d’ordre corinthien , à feuilles de palmier sans dentelures. Une statue colossale paraît avoir surmonté autrefois le monument. Si l’on en juge par des fragments trouvés au pied de la
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colonne par M. de Choiseul-Gouffier, cette statue aurait été en porphyre. On remarque encore au-dessus du chapiteau l’encastrement destiné à la recevoir ; c’est une entaille circulaire de six pieds trois pouces de diamètre et de deux pouces de profondeur.
L’originaet la destination de ce monument ont donné lieu à des conjectures diverses. Quelques écrivains ont prétendu, sur la foi d’auteurs arabes, et sans le moindre fondement réel, que ce monolithe faisait partie d’un vaste édifice auquel seul il aurait survécu. M. Quatremère de Quincy, dans son Dictionnaire d’ Architecture, tome I, admet encore la dénomination qu’on lui donne de Colonne de Pompée, et il rapporte l’opinion de Savary, suivant laquelle cette colonne aurait été érigée en l’honneur de Septime Sévère ; mais des recherches plus récentes ont prouvé qu’elle n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces personnages. Une inscription grecque gravée sur la base, du côté de l’ouest, et devenue fruste et presque illisible par la vétusté, avait été copiée avec soin par l’architecte de la commission d’Égypte, et publiée d’abord par Villoison dans le tome cinquième du Magasin encyclopédique, et ensuite par la commission d’Égypte dans son grand ouvrage. Cette inscription, complétée de nos jours à la suite de nouvelles études par Gardner Wilkinson, nous apprend que la colonne fut érigée en l’honneur de l’empereur Dioclétien, par un gouverneur de l’Égypte, nommé Pompeïus ou Pompeïanus. Le nom de ce gouverneur explique la tradition erronée qui a fait attribuer le monument à Pompée. Au reste , comme l’a remarqué Chateaubriand , cette belle colonne, considérée à part de ses accessoires , est plus ancienne que sa dédicace. Quelques archéologues croient qu’elle a été taillée dans une carrière de la Thébaïde, et que sa première destination n’a pas été pour Alexan-
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drie. Ils pensent qu’elle a pu orner originairement la ville de Sais. Champoilion a trouvé dans le piédestal un cartouche de Psamméticus, un des pharaons saïtes, èt l’histoire nous apprend que Psamméticus employait souvent des artistes grecs, ce qui expliquerait le caractère grec qu’on reconnaît à la colonne. Mais ce n’est là qu’une conjecture.
Les deux obélisques appelés les aiguilles de Cléopâtre, situés dans la partie orientale de l’ancienne Alexandrie, paraissent avoir orné l’entrée du Cœsarium , temple de Jules César. Ce sont deux monolithes de granit rose d’Égypte , dont l’un est encore debout , et l’autre renversé et couché sur le sable à peu de distance. Tous deux sont chargés d’hiéroglyphes de la base au sommet. L’obélisque qui est debout a soixante-trois pieds de haut sur sept pieds de côté à sa base ; la face tournée vers le nord est un peu endommagée. On remarque parmi les figures dont il est couvert celles du bœuf, du serpent, du hibou, de l’épervier, de la chouette, du scarabée, du canard, de la cigogne, de l’ibis, du lézard, et de plusieurs oiseaux et insectes ailés. Ces figures sont sculptées en creux et enfermées dans des cadres formant des tableaux symétriques. Parmi les inscriptions que ces signes représentent , Champoilion a lu les noms de Mœris et de Sésostris. On croit que ces deux monuments étaient autrefois à Héliopolis. Ce fut sans doute la reine Cléopâtre qui les fit transporter à Alexandrie, pour les placer devant le temple de César, ce qui leur aura fait donner le nom qu’ils portent.
La base de l’obélisque resté debout est aujourd’hui entièrement cachée dans le sable; on peut juger par celui qui est renversé du système d’après lequel l’autre est fixé sur son piédestal : quatre cavités carrées que l’on remarque au-dessous feraient présumer qu il est
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retenu au moyen de quatre tenons, comme on l’a pratiqué pour l’obélisque égyptien de l’hippodrome de Constantinople. Nous avons aussi trouvé une de ces entailles sous l’obélisque de Louqsor (1).
A l’exception des deux monuments dont nous venons de parler, que reste-t d maintenant des grandeurs d’Alexandrie? Quelques colonnes mutilées, des monceaux de ruine, la solitude du désert et ses sables brûlants. Comment donner une idée de ce que fut cette immense cité, où l’on trouvait des rues de cent pieds de large, droites, tracées au cordeau et à perte de vue, où l’on rencontrait à chaque pas des édifices de marbre, de porphyre, de granit, aux proportions grandioses et colossales?
Nous essayerons du moins de rechercher dans l’emplacement de la nouvelle Alexandrie la disposition générale et les principaux monuments de la capitale de l’Égypte grecque, en nous aidant à la fois et de l’examen des lieux et des renseignements fournis par les écrivains anciens et modernes, notamment par Strabon, qui nous a laissé la description la plus exacte et la plus détaillée de la ville d’Alexandre, par Arrien, Diodore de Sicile, Quinte-Curce, Hirtius, d’Anville, Bonamy, Pococke, Norden, l’ingénieur Saint-Genis, qui a amplement décrit les antiquités d’Alexandrie dans le grand ouvrage de la commission d’Égypte, sans oublier les travaux récents de sir Gardner Wilkinson et ceux de M; Matter, qui a cru devoir faire de la topographie de cette ville le préliminaire de son Histoire de l’École d'Alexandrie.
Nous avons déjà dit qu’Alexandre avait choisi pour y établir la capitale de son empire une langue de terre
(1) Les deux obélisques d’Alexandrie ont été donnés par Méhémet- Àli, l’un à la France, l’autre à l’Angleterre.
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étroite, ou isthme, qui s’étendait entre le lac Maréotis et le rivage de la mer. Cet espace fut d’abord rempli par deux rues principales qui se croisaient à angle droit, l’une dirigée dans le sens de la longueur, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, l’autre dans le sens de la largeur, du midi au nord. Ces deux grandes voies étaient chacune large d’un plèthre ou de cent pieds, et elles étaient bordées, dans tout leur développement, de magnifiques portiques soutenus par des colonnes. Le point où elles se rencontraient, au centre de la ville, formait une vaste place ornée de splendides édifices, et nous avons dans un romancier grec, Achille Tatius, un témoin oculaire de l’effet magique que produisait l’aspect de ces immenses colonnades prolongées dans tous les sens. Dans l’espace ainsi divisé par ces deux rues principales, dont nous avons pu, à notre premier voyage, suivre encore la direction sur le terrain, se succédaient une foule d’autres rues, toutes parallèles à celle-ci, et bâties en ligne droite, de manière à offrir aux vents étésiens, qui soufflaient du nord et qui rafraîchissaient la température, autant de voies larges et faciles. Une remarque que nous avons eu l’occasion de faire plusieurs fois dans nos voyages en Égypte et en Syrie, c’est que cet admirable plan d’Alexandrie a servi de modèle pour toutes les autres villes fondées ou reconstruites par les Ptolémées ou les Romains, leurs successeurs, soit en Égypte, comme Arsinoé, soit en Syrie, au delà du Jourdain, comme Gérasa (Djérasch) et Philadelphie (Rabbath-Ammon).
Telle était donc la forme générale d’Alexandrie, dont la longueur, mesurée de la porte Canopique, à l’est, à la porte de Nécropolis, à l’ouest, était, suivant Strabon, de trente stades ou d’unê lieue un quart. La largeur de l’isthme ou de la ville, prise de la porte du Soleil à la
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porte de la Lune, et évaluée par le même auteur à sept ou huit stades, donne, en se combinant avec la mesure de la longueur, un chiffre de quatre-vingts stades pour le circuit entier delà ville, mesure qui est précisément celle que Quinte-Curce assigne à l’enceinte de la cité, telle qu’elle fut tracée par le fondateur. On en peut conclure qu’entre les temps d’Alexandre et ceux de Vespasien, Alexandrie était restée dans les mêmes limites, ên sorte que les accroissements dont parlent d’autres auteurs, tels que Diodore de Sicile, ne purent consister qu’en une augmentation du nombre des édifices qui remplirent successivement le vaste espace tracé par le fondateur.
La chaussée qui réunissait l’île de Pharos au continent se nommait , nous l’avons dit , YHeptastade , parce que sa largeur était de sept stades. Cette chaussée, qui dut entrer dans le plan d’Alexandre, bien qu’elle ne semble avoir été construite que sous le règne du premier des Lagides , Ptolémée Soter, portait un aqueduc destiné à faire arriver dans l’île de Pharos les eaux du Nil, et établissait, par deux ouvertures qui y avaient été pratiquées, une double communication entre les deux ports qu’elle séparait. Ainsi, cette île, dont la forme oblongue se déployait parallèlement à la côte de l’Égypte, était devenue une partie d’Alexandrie, tout en formant une ville à part qui resta peuplée et florissante jusqu’à la guerre de Jules César ; en même temps elle servait à protéger l’entrée des deux ports qu’elle dominait à chacune de ses deux extrémités , de l’est à l’ouest.
De la pointe orientale de l’île de Pharos se détachait une masse de rochers entourée d’eau de toutes parts. C’est là que fut bâti, sous le règne de Ptolémée Phiiadelphe (283avant J. C.), le célèbre Phare d’Alexandrie,
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que l’antiquité considérait comme un chef-d’œuvre de l’art et l’une des sept merveilles du monde. Un vaste corps de bâtiment en marbre blanc ouvert de tous côtés composait le premier étage. Ce palais était surmonté d’une immense tour carrée également en marbre avec des galeries étagées les unes au-dessus des autres, formant les plus gracieuses colonnades. La hauteur totale du monument était de quatre cents pieds. Au sommet se trouvait un grand miroir d’acier qui réfléchissait les vaisseaux avant que l’œil pût les apercevoir à l’horizon. Des feux étaient entretenus au sommet pour guider les navires. Si l’on en croit l’historien Josèphe , ces feur auraient éclairé les navigateurs jusqu’à la distance de trois cents stades ou dix lieues marines; mais ceitainement cette distance est exagérée. Une pareille puissance de lumière est d’autant moins croyable , que ce n’était qu’un feu de bois ordinaire qu’on employait.
Longtemps après la fondation du Phare , on réunit le rocher à l’île de Pharos au moyen d’une digue étroite, défendue par des murs crénelés de seize cent cinquante pieds de long et percée d’arches pratiquées dans l’épaisseur de la chaussée , à l’effet de diminuer la violence des vagues venant du large.
Jusque vers la fin du premier siècle de l’hégire, le Phare se conserva dans son entier , mais sous le règne du sultan Oualyd-ben-A’bd-el-Melek, l’an 703 environ de J. C., il commença à subir les effets de la destruction. En 793 un tremblement de terre fit crouler la partie supérieure. Ahmed-ben-Touloun le répara vers Pan 873, et le fit couronner d’un vaste dôme en charpente. Plus tard, en 1274, plusieurs piliers et colonnes des étages les plus élevés s’écroulèrent. Vers cette même époque on y construisit une mosquée qui fut détruite en 1303 par un tremblement de terre, dont le Phare eut encore
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à souffrir. Cette fois ce monument disparut presque entièrement.
Après la chute d’un enduit appliqué sur la face tournée vers le nord, on découvrit une inscription dont chaque lettre en plomb n’avait pas moins d’une coudée de haut sur une palme de large. Elle portait ces mots : Sostrate de Cnide, fils de Dexiphane, aux dieux protecteurs, favorables aux navigateurs.
D’après le récit de quelques historiens, Sostrate, auteur du monument, ayant reçu l’ordre d’y graver le nom de Ptolémée Philadelphe, pour immortaliser son règne par cet ouvrage, y mit le nom de ce prince sur un enduit, lequel étant tombé au bout de quelques siècles, laissa voir alors celui de l’architecte caché dessous.
En 1518, le Phare étant alors entièrement ruiné, le sultan Sélim fit construire sur l’emplacement une mosquée et le château que l’on y voit aujourd’hui. Les Francs désignent cet édifice par le nom de grand pharillon, pour le distinguer du petit pharillon, élevé sur le cap Lochias; les Alexandrins l’appellent Kasr {château fort). Il consiste en une enceinte considérable au milieu de laquelle se trouve le 1 ort, qui n’occupe qu’une très-petite partie des constrm fions. Malgré la vaste surface de cette enceinte, elle nt paraît pas être, à beaucoup près, aussi spacieuse que l’était le soubassement du phare grec. L’îlot même sui lequel est bâti le château a perdu de son étendue pa r l’effet de l’action des vagues, qui usent et corrodent 1 rocher.
Le fort d’Alexandrie est ime tour carrée , flanquée aux angles de quatre tourelles, et portant au-dessus de la plate-forme un donjon couronné par une lanterne où l’on allume des feux pendant 1; nuit pour servir de guide aux vaisseaux. Une triple enceinte fortifiée à la moderne lui sert de rempart, i n de loin, en mer, ce
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château se montre entouré d’une quantité de grandes pierres placées debout et répandues ie long du rivage ; ce sont des monuments tumulaires. A droite, une colonne élevée à l’entrée du port en indique la passe aux vaisseaux qui arrivent, de même que celle que l’on voit de l’autre côté en face. Le château du Phare est mieux conservé extérieurement qu’intérieurement. L’insouciance musulmane semble aussi bien appliquer la maxime fataliste de l’islamisme aux choses qu’aux personnes ; elle verrait tout crouler qu’elle ne réparerait rien. Pour le musulman, il est écrit qu’il faut que tout périsse, et il laisse tout périr. Le château du Phare se ressent considérablement dans l’intérieur de cet abandon. Des pans de murs, des portions de l’édifice sont tombés dans plusieurs endroits ; mais c’est surtout dans la mosquée que le ravage s’est particulièrement fait sentir : elle est presque entièrement ruinée aujourd’hui. Le minaret qui subsiste encore est assez bien conservé; il domine de beaucoup par son élévation les murs du fort. Sa forme grêle et élancée, embellie par des galeries étagées qui tournent en dehors des murs, ajoute à l’effet général du monnment. L’architecture du fort est de style arabe. Comme ce style a pris naissance à la même source que l’architecture chrétienne du moyen âge, le château du Phare , aux yeux des personnes qui n’ont pas étudié sérieusement ces questions , semble avoir quelque analogie avec nos châteaux féodaux.
En dehors de l’Heptastade et dans le rayon du grand part s’étendait le pius beau quartier d’Alexandrie, celui des palais, des temples grecs, de la Bibliothèque, du Musée, et qui lut si célèbre dans l’antiquité sous le nom de Bruchion. Sur un quai magnifique auquel aboutissaient de nombreuses rues transversales , on pouvait parcourir le circuit du grand port, qui, sur une éten-
due de trente stades , était bordé de chantiers, d’arsenaux et de magasins, sous les noms antiques de néories et d 'apostases. Ces établissements, où venaient se déposer les richesses du commerce du monde entier, conduisaient à un vaste marché, emporium ; un peu plus loin était le Cœsareum ou Cæsarium, temple de Jules César, dont le site est marqué par les aiguilles de Cléopâtre, que nous avons décrites plus haut. Tout ce sol, abandonné par la population moderne, est couvert de débris de colonnes et de chapiteaux, et les buttes de décombres qui s’y rencontrent renferment , à n’en pas douter, de nombreux vestiges des édifices d’Alexandrie. Près des obélisques de Cléopâtre, on voit une tour d’architecture antique, qui s’appelle encore la Tour des Romains, et qui peut avoir fait partie du Cæsareum. Non loin de là était le Mausolée ou tombeau de Cléopâtre; à peu de distance vers l’est sont des restes de constructions auxquelles s’attache, dans la tradition populaire, le nom de palais. Il n’est pas douteux que ces ruines et cette dénomination n’indiquent le site d’un des palais royaux, que Strabon nous montre dans cette région de la ville se succédant jusqu’au promontoire Lochias, et occupant, avec leurs vastes jardins, un tiers de la cité. C’est encore dans le voisinage de la tour des Romains que s’élevait, sur un écueil fortifié et agrandi par l’art, le Posidium, ou temple de Neptune, et un peu plus loin , sur une chaussée construite dans le port même, le Timonium, palais que s’était fait bâtir Marc- Antoine lorsq.u’après sa défaite d’Actium, abandonné de la fortune et de ses amis, il voulut, à l’exemple du fameux misanthrope Timon , vivre dans la retraite. Le principal des palais des rois Lagides occupait le promontoire de Lochias, où des ruines en montrent la place, et l’on présume que, sur le point du rivage qui y con-
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finait, avait été construit le Sébastéion ou Sebastéum } temple d’Auguste, un des plus beaux et des plus grands édifices d’Alexandrie, devant la façade duquel l’empereur Claude avait fait ériger deux obélisques qui sont maintenant à Rome. Ce temple renfermait sous ses portiques une bibliothèque et des salles de lecture pour les savants et pour la population lettrée de la ville. Dans le quartier de Bruchion , se trouvaient aussi le fameux Musée destiné à la réunion des savants qui y vivaient aux frais de l’État, et la grande bibliothèque des Lagides. L’incendie qui, se communiquant de la flotte égyptienne à la ville, consuma, comme nous l’avons dit, cette bibliothèque du temps de Jules César, épargna le Musée; d’où il suit évidemment que la bibliothèque était située plus près du port, et que le Musée occupait une position plus reculée dans le Bruchion; mais c’est là tout ce que nous savons sur l’emplacement de ces deux grands monuments. On ignore pareillement quelle put être, dans cette même partie de la ville, la situation précise de VHomérion, ou monument d’Homère, de l’ Arsinoëion , ou temple d’Arsinoé, un des édifices construits par Dinocrate sous le règne de Ptolémée Soter (voyez Pline, liv. XXXIY); celle du théâtre, qui communiquait au palais habité par Jules César, au moyen d’une syrinx , ou galerie couverte, située entre la Palestre, et ce que Polybe appelle le méandre , qui, suivant Bonamy, serait la même chose que le manège [Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. IX). Un autre édifice célèbre, qui n’a laissé aucune trace reconnaissable, est le monument ou temple d’Alexandre, si fréquemment cité, dans les écrits des anciens, sous le nom de Sôma, le corps, ou sous celui de Sêma, le tombeau. On y avait déposé le corps d’Alexandre dans un cercueil d’or. Quelques historiens disent qu’un fils de
Ptolémée Aulètes, cédant à la cupidité, enleva ce cercueil, auquel il en substituaun autre de verre. Auguste, étant venu à Alexandrie, visita le tombeau du roi macédonien, et, en témoignage de sa vénération , le couvrit de fleurs et lui dédia une couronne d’or. Suivant l’indication que nous donne Achille Tatius, il paraît que le monument d’Alexandre était situé près de la grande place formée par la rencontre des deux rues principales, et , d’après Strabon , près des tombes royales des Ptolémées. La tradition arabe, qui s’est continuée à travers les siècles du moyen âge, lui assigne un emplacement et une forme qui ne peuvent être admis par la critique. Il en est de même de l’opinion qui règne parmi le peuple d’Alexandrie au sujet du beau sarcophage de brèche égyptienne, pris pour le cercueil de ce conquérant, et longtemps placé dans l’ancienne basilique dite la mosquée d’Athanase. On sait aujourd’hui que ce sarcophage , qui devait être un des trophées de l'expédition française, et qui se trouve au Musée britannique, a renfermé le corps du Pharaon Amyrtée , et que c’est un monument de la pure antiquité égyptienne.
Au sud du Bruchion, entre la grande rue longitudinale et le lac Maréotis, dans un quartier dont le nom même est ignoré, se pressaient un grand nombre d’autres édifices qui n’ont laissé que des vestiges confus, tels que le Gymnase, dont les portiques avaient plus d’un stade, et qui longeait cette grande rue; le Dicastérion, ou palais de justice; le Stade, Y Amphithéâtre et le Panéion, ou temple de Pan, que Strabon nous représente comme une tour à étages, dans le goût des grandes tours assyriennes, terminée par une plateforme à laquelle conduisaient des escaliers en spirale, et renfermant une grotte consacrée au dieu Pan.
Dans la partie occidentale de l’ancienne Alexandrie,
sur un espace limité à l’est par la rue transversale conduisant du lac Maréotis à la mer, et à l’ouest par le port d Lunostos ou du Bon Retour , aujourd’hui port Vieux s e tendait le quartier de Rhacotis, l’ancienne bourrade égyptienne, enveloppée dans la ville grecque. C’est dans ce quartier habité par la population égyptienne, qu’avaient ete bâtis les temples consacrés à la religion de Egypte tels, que celui d’Isis, projeté par Alexandre, et dont il n est reste d’ailleurs aucune trace, ni dans lhistou-e ni sur le terrain ; tels, surtout, que le temple de Serapis, 1 eSérapéion, le plus bel édifice d’Alexandrie et lun des plus beaux monuments du monde en ber, si complètement détruit qu’on n’est pas d’accord sur le site qu d occupait. Les uns le placent presque à pointe du Rhacotis, là où une masse de ruines se rouve marquée sur le plan de la commission d'Égypted autres un peu plus au sud, près de la colonne dite de Pompée. Ce n est donc plus que d’après les témoignages des auteurs anciens que nous pouvons nous faire quelque idée du Sérapeion d’Alexandrie, qui ne le cédait en magnificence qu’au Capitole de Rome. Deux de ces écrivains, qui l’avaient vu peu d années avant sa destruction, Ammien Marcellin et Ruffin, nous le décrivent comme un édifice élevé sur un énorme soubassement, au faite duquel on arrivait par un escalier de plus de cent degrés. L’intérieur de ce massif éhü rempli de plusieurs étages de voûtes où se trouvait distribues de nombreux appartements séparés par des galeries et des corridors, et où se pratiquaient des
S“meS- Le S°mmet de k Plate-for“e consistait en un immense carré , dont les extrémi tés for-
Srtce°etqrUeSi élfT °CCUpées par d es salles de
au cuir An / 1 es, ab,tati0ns de paonnes vouées au culte. Au centre de cet espace s’élevait le temple.
bâti tout en marbre, orné de colonnes des matières les plus précieuses, et rempli d’un nombre infini de belles statues et de toutes sortes de chefs-d’œuvre de l’art. On sait que ce magnifique édifice renfermait aussi la bibliothèque fondée par Cléopâtre, et dont nous avons déjà parlé. Cette bibliothèque, qui avait fait du Sérapéion le principal siège des études littéraires et philosophiques, après la destruction du Musée accomplie sous Aurélien, devint peut-être aussi la cause de la perte de ce grand monument. Les païens d'Alexandrie, qui s’y étaient retirés comme dans une citadelle, où ils provoquaient l’animosité des chrétiens, plus nombreux qu’eux et aussi ardents, attirèrent enfin le décret de Théodose (389), qui prononçait l’abolition du paganisme. Nous avons dit comment le zèle religieux du patriarche Théophilefitdétruire alors le Sérapéionet disperser les manuscrits de sa bibliothèque. On éleva à la place du temple renversé une église dont il n’est point resté de traces.
Sur toute l’étendue de l’ancienne ville, dans un espace de plusieurs lieues, on trouve des ruines de toute espèce : ici des pilastres de marbre, de porphyre ou de granit couchés par terre ; là des colonnes d’une dimension colossale , les unes fracturées , les autres dressant encore vers le ciel leur fût découronné ; partout des portions d’obélisques, des fragments de chapiteaux, d’entablements pêle-mêle, enterrés, entassés dans la poussière ou dans le sable, qui attestent à chaque pas la grandeur de l’ancienne cité. Mais combien d’autres précieux débris gisent encore misérablement cachés dans des constructions arabes et turques de la ville moderne ! L’ingénieur de l’expédition française, Saint-Genis, cite la cale d’embarquement du vieux port comme toute formée de troncs de colonnes. La digue du Phare est pareillement construite de beaux fûts entiers de ce
;■ granit oriental, matière favorite de l’art de la belle époque égyptienne, confusément mêlés avec des tronçons de colonnes en marbre , de style grec , et tous couchés horizontalement. Enfin nous avons vu, entre le quartier des consulats et la douane , tout un massif de co- I lonnes antiques, en granit de toutes les couleurs. Cette | masse de fragments antiques, si barbarement employés, ! sert de fondations aux habitations modernes de ce quartier, et il n’est pas douteux que ces colonnes de granit, avec des chapiteaux dans le goût égyptien , ne soient autant de débris des temples consacrés aux dieux de 1 ancienne Égypte , où les Grecs s’étaient certainement attachés à suivre, soit de leurs propres mains , soit de celles des artistes nationaux, les principes et les procédés de l’art égyptien.
Il ne reste rién des anciens murs de la ville grecque, qui, suivant Strabon, formaient dans leurs contours la figure d’une chlamyde macédonienne; mais la ville arabe, qui n occupait qu’une faible partie du territoire de la cité des Ptolémées, et qui elle-même a été à peu près complètement abandonnée, a conservé presque tout entière son enceinte de murailles , construite sous la domination des califes et réparée au temps de Saladin. Les remparts, qui ont une lieue et un quart de circuit, étaient fortifiés par cent tours demi -circulaires , de grandeur inégale , et dont un assez grand nombre sont encore debout, quoique fort dégradées. Les matériaux qui ont servi à les construire sont mêiés de fragments de marbre tirés sans doute des ruines de la ville grecque. Des créneaux en couronnent le faîte, auquel on arrive par des escaliers pratiqués dans l’intérieur. Parmi les tours qui bordent cette enceinte, plusieurs se distinguent par leur grosseur et sont garnies d’une double muraille. Les plus belles font face à la mer dans la partie qui s’étend
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du nord-est au nord-ouest. Deux surtout l’emportent sur les autres par leurs dimensions. L’une d’elles a trois étages; l’autre, qui appartient à l’aga, et qui est située au nord, servait autrefois de douane. Dans les grandes tours, l’escalier est une vis de Saint-Gilles à noyau. Leurs voûtes, composées de matériaux hétérogènes et mal appareillés, sont pour l’ordinaire des voûtes angulaires en arc de cloître, demi-sphériques et formant des dômes. Toutes ces tours ont une plate-forme en saillie à la partie supérieure avec des mâchicoulis. Une poterne s’ouvre à leur pied, et a sa sortie dans le fossé qui entoure les murailles. Le seuil de la plupart de ces poternes est élevé au-dessus du fond du fossé de six pieds environ. Des massifs de maçonnerie masquent aujourd’hui l’entrée d’un grand nombre d’entre elles. Depuis que nous avons fait cette description sur les lieux même, nous croyons que cette partie des anciens remparts a subi des changements.
On pénétrait dans la ville arabe par cinq portes pratiquées dans des tours, et dont deux se trouvent sur le front delà nouvelle cité; une donnant sur le port Vieux, appelée Bâb-el-Bahr ou porte de la Marine ; une autre à l’est, dite porte de Rosette. La porte de la Colonne est située au sud. Les battants de ces portes sont solidement construits en bois de sycomore et recouverts à l’extérieur par des lames de fer tenues avec des clous saillants et à facettes. La rouille a dévoré complètement ies lames de fer, tandis que le bois est dans un bon état de conservation. On lit sur les faces des portes des inscriptions en caractères arabes et koufiques , qui indiquent l’époque de leur construction. Outre les portes que nous venons de désigner, quelques brèches pratiquées dans les murs pendant notre séjour dans cette ville servaient aussi de passage.
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Au nombre ues antiquités de l’ancienne Alexandrie qui pouvaient , il y a encore quelques années , exciter l’intérêt des voyageurs , nous signalerons la mosquée des mille colonnes , désignée sous le nom de basilique des Septante , à cause de la traduction de la Bible hébraïque, que Ptolémée, fils de Lagus, y fit faire par soixante-dix interprètes , et la mosquée de Saint-Atbanase, ancienne église chrétienne qui renfermait un grand nombre de colonnes antiques , la plupart de marbre cipollin , quelques-unes de granit, toutes de formes et de proportions différentes , avec des chapiteaux variés aussi, lesquelles colonnes avaient été enlevées par les chrétiens à d’anciens édifices sacrés d’Alexandrie. La mosquée d’Athanase, qui a été décrite avec soin dans l’ouvrage de la commission d’Égypte, a disparu dans ces derniers temps. Sa destruction est d’autant plus regrettable, que plusieurs de ses colonnes, qui n’ont jamais été dessinées, paraissaient appartenir, par leurs proportions et par leurs chapiteaux , à l’ordonnance corinthienne des Grecs , et auraient pu fournir des lumières précieuses sur le développement de cette ordonnance qui s’était sans doute formée à Alexandrie et qui avait été portée de là à Rome, dans l’état où nous la voyons sous Auguste. C’est dans la mosquée d’Athanase que fut placé durant des siècles, pour servir d’abord au baptême des néophytes chrétiens, et ensuite aux ablutions des musulmans, ce célèbre monolithe qu’on supposait être le cercueil d’Alexandre, et qu’on sait maintenant avoir été le sarcophage du roi égyptien Amyrtée.
Près de la même mosquée on rencontrait encore debout, au temps de l’expédition française, trois colonnes monolithes de granit rouge, dont le fût avait trente-six à quarante pieds d’élévation sur dix pieds de
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diamètre. L’entre-colonnement était de quinze à vingt pas. D’après un espacement aussi extraordinaire, il est difficile de concevoir qu’elles fussent là dans l’ordre de leur destination primitive. Leur alignement se dirigeait sur la rue qui va de la porte de Rosette à la porte occidentale du port Vieux. Elles ont aujourd’hui complètement disparu.
La façade intérieure des premières maisons de droite, en entrant dans le village situé près de la porte de Rosette, présentait sept à huit autres colonnes également de grande dimension, engagées dans la bâtisse du mur. Ce village est aujourd’hui presque entièrement détruit. Quelques auteurs pensent que ces ruines ont appartenu à la colonnade du portique de l’ancien gymnase, auquel les écrivains de l’antiquité donnaient six cents pieds de long; mais l’emplacement du gymnase était, comme nous l’avons dit, dans la partie méridionale de la ville.
Hors de l’ancienne Alexandrie, à l’est, entre la porte de Canope et la mer, il existait un vaste faubourg, construit sous les Romains et appelé Nicopolis en l’honneur de la victoire qui avait livré à Auguste l’empire du monde. C’était, sous la domination des empereurs, le plus beau quartier d’Alexandrie ; il était orné de temples et d’édifices destinés à la célébration des jeux quinquennaux; mais il n’y subsiste plus aujourd’hui le moindre vestige d’antiquité.
A l’autre extrémité de l’ancienne ville , vers l’occident, s’étendait la grande nécropole d’Alexandrie, qui formait un autre faubourg appelé Necropolis, ainsi que la porte pratiquée dans cette partie de l’enceinte. On voit encore de ce côté, sur un point rapproché des bords de l’ancien lac Maréotis, et à près d’une lieue des murailles de la ville moderne , une vaste catacombe qui, par le caractère de son architecture, appartient
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évidemment à l’époque romaine. Quelques écrivains ont dit, sans le moindre fondement, qu’elle était destinée à servir de sépulture aux rois Lagides, et que c’est au milieu de ces tombeaux que s’était réfugiée Cléopâtre après la mort d’Antoine. Il est certain, d’après le témoignage de^ Strabon (liv. XVII), que les tombes royales des Ptolémées étaient situées dans l’intérieur de la ville, près du Sôma d’Alexandre. L’entrée des catacombes du faubourg de Nécropolis donne sur les bords de 1 ancien lac. On y pénètre par une baie de soixante mètres de profondeur sur vingt-six de large , fermée par deux gros rochers qui laissent à peine un passage pour les canots. A l extrémité de la baie , le terrain s’élève en pente roide ; au milieu de cette pente est un trou étroit par lequel on descend dans une première salle de vingt-cinq pieds de long sur vingt- six pieds de large. De chaque côté sont de petites chambres carrées où, malgré le sable qui les encombre, on peut distinguer de belles voûtes supportées par des pilastres avec des corniches de fortes proportions. Un enduit cristallisé en recouvre les parois, sur lesquelles on a tracé des lignes rouges convergeant vers la clef de voûte, où l’on voit l’image d’un soleil. Des niches en beiceau et ornées également de pilastres supportant une corniche sont pratiquées dans les murs de ces petites chambres , et étaient destinées sans doute à recevoir des cercueils. Une porte de dix pieds de large conduit de là à une salle plus vaste, mais encombrée de sable jusqu’au plafond. De même qu’à la première, > on y remarque de petites chambres à droite et à gauche parfaitement semblables aux précédentes. Plu- ' sieurs autres pièces non moins curieuses existent dans le voisinage. Enfin , on arrive à une belle salle de cent soixante cinq pieds carrés, ouverte aux quatre faces par
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quatre portiques , dont trois enrichis de pilastres sont surmontés par des frontons ornés de denticules ei de modillons, et dominés par un croissant. La façade <ie gauche a de chaque côté une petite porte, dont une corniche denticulée décore la partie supérieure. Cette salle précède une belle rotonde de vingt pieds de diamètre sur près de dix- huit d’élévation. Une belle corniche règne sous le pourtour du dôme, qui en forme le haut. Le bas est décoré d’une bordure de pilastres dont l’ordonnance est particulière. Neuf tombeaux, semblables pour les décorations à ceux que nous avons décrits dans la première salle, sont pratiqués tout autour dans les murs. Cette rotonde semble être le centre et le but spécial du monument. Une foule d’autres salles et de corridors, dont nous passons les détails , forment avec ce que nous venons de voir un ensemble vaste et imposant. Tout indique que cette catacombe était destinée à quelque famille puissante qui, du reste, n’a laissé aucune inscription, aucun signe propre à la faire connaître.
Au nord et à une assez grande distance de ce monument, près de la mer, on remarque dans les rochers qui bordent le rivage, de nombreuses excavations qui ont servi à l’usage de sépultures. Une de ces excavations, qui porte vulgairement le nom de Bains de Cléopâtre, doit avoir été l’une de ces retraites destinées à l’opération de l’embaumement, que Strabon (1. xvii) signale en cet endroit. Pour un poète ou un artiste, rien de plus pittoresque et de plus délicieux que ces prétendus bains de Cléopâtre. De chaque côté d’un grand bassin creusé dans l’un des rochers du rivage, on a taillé deux jolies grottes avec des bancs en pierre qui en occupent la largeur. L’eau de la mer y arrive pure et limpide par un petit canal sinueux, dont les zigzags
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empêchent que le sable poussé par le flot ne vienne encombrer les salles. Assis sur les bancs de pierre, l’on a de l’eau à peine jusqu’à la ceinture. Un fond de sable Un et moelleux s étend et frémit doucement sous vos pieds, chaque fois que la vague en s’introduisant dans le canal vous soulève, et ressort pour revenir encore vous apporter avec une eau toujours nouvelle une voluptueuse fraîcheur.
De tous les monuments d’Alexandrie qui ont échappé à une destruction complète, les citernes sont ceux qui offrent le meilleur état de conservation. Dans un pays où l’eau est rare, on dut donner beaucoup de soins à ces constructions; aussi celles d’Alexandrie sont-elles fort remarquables. Vastes et profondes, elles s’étendaient sous la ville à des niveaux de quinze ou dix-huit pieds au-dessous des eaux de la mer. Bâties en voûtes, elles ont deux et trois étages d’arcades supportés par de belles colonnes. Un ciment imperméable à l’eau recouvre entièrement les parois intérieures. Aux angles, on remarque des puits demi-circulaires où l’on a pratiqué des échancrures en forme d’échelons, pour faciliter aux ouvriers le moyen d’y descendre dans les cas de réparation et de curement, nécessités par les dépôts de vase que les eaux du Nil y font tous les ans. Autrefois les citernes étaient très-nombreuses. Il n’y a pas longtemps qu’on en comptait encore trois cent soixante en état de rece\ oir les eaux. Àujourci hui ce nombre n’est guère que de deux cent sept, et il diminue tous les jours.
La ville d’Alexandrie se représentait sous les traits d’une femme debout, la tête coiffée d’une dépouille d’éléphant et appuyée de la main droite sur une haste. Tel est le type d’assez nombreuses médailles de Vespasien et de ses fils, où cette figure est accompagnée de l’inscription : Alexandreia. Il existe encore une autre
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image très-curieuse d’Alexandrie personnifiée : c’est une statuette de femme assise, portant sur la tête une couronne de tours, tenant dans ses mains des épis et des fruits, et ayant à ses pieds un rostrum de navire, par allusion au riche commerce qui se faisait dans le port d’Alexandrie. Cette statuette, qui est d’argent, avec la draperie et les accessoires dorés, formait, avec trois autres figures analogues, représentant Rome, Antioche et Constantinople, l’objet principal de la décoration d’un siège consulaire portatif, qui fut trouvé à Rome, vers la fin du siècle dernier, dans un coffre d’argent destiné à contenir la toilette d’une dame romaine du cinquième siècle de notre ère. Cette toilette, publiée alors par Yisconti ( Opéra varia, t. I), fait maintenant partie du cabinet de M. le duc de Blacas.
En terminant cette description et cette histoire d’Alexandrie, et avant de pénétrer plus avant sur le sol de l’antique Égypte, dont nous nous proposons de décrire les monuments, les arts, les mœurs et les usages, il nous semble nécessaire de résumer en quelques pages l’histoire de ce pays qui a été le berceau de la civilisation, et qui fixe encore, après tant de siècles, l’attention du monde.