ANTINOÉ
De retour au Caire après notre excursion à Suez, nous nous sommes bientôt remis en marche pour parcourir la moyenne et la haute Égypte. Depuis le Caire jusqu’aux cataractes, nous avons fait cette route, non pas en remontant le Nil, comme on le fait ordinairement, mais en traversant le désert ados de dromadaire; moyen beaucoup plus rapide, et qui nous a permis, d’ailleurs, de visiter des localités que les voyageurs européens n’ont pas l’occasion de voir lorsqu’ils suivent le cours du fleuve. C’est au retour seulement que nous nous sommes embarqué sur le Nil pour revenir au Caire.
A Memphis, ville comprise dans le rayon de l’Ouestanieh ou de l’Égypte moyenne, commence la limite d’une division plus ancienne, connue sous le nom d'Heptanomide ou des Sept-Nomes. Les nomes formaient les
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divisions territoriales de l’ancienne Égypte. Strabon r rapporte que l’on comptait vingt-sept cours dans le labyrinthe de Mœris, et que dans chacune d’elles s’assemblait une des préfectures égyptiennes, pour y délibérer sur les affaires de l’État. La contrée avait donc vingt-sept nomes, dix pour la Thébaïde, autant pour l’Égypte inférieure, et sept pour l’Égypte du milieu. Ces derniers ont été les plus célèbres sous le nom d’Héptanomide. On les appelait nomes Memphite, Aphrodij topolite , Crocodilopolite, Héracléopolite, Oxyrinchite, Cynopolite et Hermopolite. Le nome d’Antinoé, situé v sur la rive droite du Nil, formait une province à part. Cette division paraît s’être seulement transformée dans la division moderne. L’Ouestanieh, ou région du milieu, s’étend du Caire à Syout, comme l’Héptanomide des Égyptiens allait de la Babylone d’Égypte à Lycopolis. La seule différence qui existe, c’est qu’au lieu de sept nomes, l’Ouestanieh ne renferme que cinq provinces, 1:1 celles de Gizeh, d’Atfieh, du Fayoum, de Benesseh et d’Achmouneyn ou de Minieh.
On a vu ce qu’était le pays de Memphis. En dehors des souvenirs qui se concentrent dans les plaines de Gizeh et de Sakkarah , il renferme peu de localités importantes. En partant du Vieux-Caire , et côtoyant le Nil, on trouve pourtant Yîle d’Or ou Gezireh-Dahab, i longue et riante prairie couverte de troupeaux. A cette I hauteur, sur la rive droite du fleuve, se découvre la grande mosquée d’Athar en-Nâby ( les vestiges dupro- N .iii té], où les habitants du Caire accourent en péle- Gnage pour adorer l’empreinte du pied de Mahomet.
, Un cheik, attaché à ce temple, ale soin d’accréditer une tradition aussi pieuse, et de publier les merveilleuses propriétés de cette relique, qui consiste en une pierre lisse et imbibée de parfums. Sur la même rive,
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au-dessus d’Athar-en-Nâby, se trouve encore un petit village où les Turcs ont une mosquée, et les Cophtes un couvent. Plus loin, sur le sommet de la chaîne arabique, apparaissent des tentes où les Bédouins se retirent pendant l’inondation.
Sur la rive droite du fleuve s’étend la province d’A tfieh, qui fut autrefois le nome d 'Aphroditopolis. Rien, dans l’histoire de l’Égypte ancienne, ne justifierait le nom de ville de Vénus ou Aphrodite que l’on avait donné àla capitale de ce nome. Le culte de Vénus, sous ce nom d’Aphrodite, était étranger à la terre des pharaons, et il est bien évident que nous ne connaissons que la dénomination grecque de cette préfecture. Dans tous les cas, c’est un misérable pays. Le désert arabique, qui l’étreint de toutes parts, a dévoré graduellement toutes les terres cultivables. Aujourd’hui il ne lui reste plus qu’une bande rétrécie fécondée par l’inondation. Atfieh, capitale actuelle de cette province, est située sur la lisière même du désert. Ce n’est qu’un gros bourg arabe, souvent visité par les tribus nomades qui parcourent cette partie du Nil. Plus au nord, est l’ancienne Troïa, aujourd’hui Tourah. Ce nom de Troïa provenait, s’il faut en croire Strabon, d’une colonie troyenne, qui aurait été conduite en ce lieu par Ménélas ; d’autres écrivains, avec plus de vraisemblance, donnent à cette ville, pour fondateurs, des Grecs appelés en Égypte par Psamméticus. Les carrières que l’on trouve aux environs de la moderne Tourah ont fourni une partie des matériaux nécessaires à l’érection des pyramides. Vers le sud, le nome Aphroditopolite se terminait par l’ancienne Ti~ monepsi, aujourd’hui Bayad, village habité par des Cophtes. Située sur l’embouchure d’une grande vallée qui conduit à Kolzoum, sur la mer Rouge, et aux monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul, dont nous
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parlerons plus loin , Bayad fournit au Caire à peu près toutes ses pierres à plâtre recueillies dans les montagnes voisines.
En repassant de nouveau le Nil, on trouve sur la rive gauche l’ancien nome d’Héraclépolis. Bordé par le fleuve et par ses dérivations, il formait jadis une espèce d’île; mais aujourd’hui, par suite de l’ensablement des canaux, la province de Behnesseh, qui a succédé à cette préfecture, ne se trouve plus baignée que par le Nil. Le nome Héracléopolite était, comme l’indique son nom, dédié à l’Hercule égyptien, ministre d’Osiris, et chef de ses armées. C’était Hercule qui était chargé de reculer les frontières du Fleuve-Dieu, en réalisant des conquêtes sur le désert, ce qui donnerait à penser que, sous cet emblème, les Égyptiens adoraient les canaux dérivés du fleuve. Héracléopolis était consacrée'àHercule; mais c’est là tout ce que l’on sait de cette ville. Des calculs assez probables la placent près du village moderne appelé Ahnâs, qui ne contient cependant que peu de vestiges d’anciennes constructions. Il existait dans Héracléopolis un évêché et un monastère célèbre. Le village d’El-Deyr(le couvent), situé au Nord-Est d’Ahnâs, semble marquer la position précise de cet ancien monastère. La ville de Nilopolis, que Ptolémée place au sud d' Héracléopolis, ne correspond, d’une manière certaine, à aucune ville arabe. Mais Cœne, dont il est fait mention dans X Itinéraire d’Antonin, est la moderne Beni-Souef, la plus importante ville de la province de ce nom.
Beni-Souef, située sur la rive du Nil, est triste à l’intérieur, bâtie sans élégance et sans goût, mais des campagnes fertiles l’environnent. Le coup d’œil qu’elle offre de loin, avec les flèches de ses minarets s’élançant des massifs de verdure, est d’un effet gracieux et pittoresque. Les habitants sont presque tous cultivateurs ou
négociants : ils font un commerce assez considérable avec le Caire, où ils envoient une grande partie de leurs récoltes, et des tapis d’une fabrication assez grossière. Voisine du Caire, cette contrée est plus pressurée que celle du rayon plus éloigné. Cependant la plaine est d’une merveilleuse richesse; le blé, le sainfoin, l’orge, les fèves, le dourah la couvrent dans toute son étendue. Les habitants sont aujourd’hui encore ce qu’ils étaient du temps de Diodore de Sicile. « Les Égyptiens, dit cet » auteur, se croiraient dupes de payer ce qu’ils doivent » avant d’être battus pour y être contraints. » C’est là un trait commun à tous les fellahs de l’Égypte.
Aux environs de Beni-Souef, on remarque beaucoup de villages et de bourgs bâtis en boue et en paille hachée, méthode de construction usitée également dans toute la Haute-Égypte. Dans ce nombre sont El-Zaouieh, l’ancien Iseum , que traverse un large canal ; Tahabouch , qui serait, selon quelques savants, laNilopolis de Ptolémée; Bouch, où vient aboutir une des branches du Bahr-Yousef, canal de Joseph; El-Meïmoun, bourg riche et populeux; BeniAdy-el-Afer, village qui recueille delà gomme arabique; El-Zeïtoun, Dallast, Bâcher, Kenren-el-Arous et El-Chenaouieh. Dans ce dernier bourg, se trouve un arbre votif, auquel les habitants du lieu viennent adresser leurs offrandes, sans doute par une tradition du culte égyptien, la loi musulmane prohibant avec rigueur toute adoration semblable. Cet arbre est un vieux donc pourri, aux branches duqaé pendent des cheveux fixés avec des clous, des déni , des sacs de cuir, de petits étendards. Ces offrandes im pliquaient toutes un vœu et une prière : c’était pou/ obtenir des dieux, soit la constance d’un mari, soit la fécondité d’une femme, quelquefois des richesses, d'au 1res fois du succès dans une entremise.
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Au nord et du même côté du Nil, s’étêfi'dfut le nome Oxyrinchite, qui fait partie également de la province de Behnesseh. Tout porte à croire que Behnesseh, capitale de la province, a succédé à Oxyrinchus, la capitale du nome, quoique la première fût située sur la rive gauche du canal de Joseph, tandis que la seconde était placée sur la rive droite. Les sables lybiques ayant envahi la cité ancienne, la ville moderne a pris le canal pour barrière entre elle et le désert.
L’ancienne Oxyrinchus est facile à reconnaître aux ruines qui jonchent son enceinte. Une colonne corinthienne debout à quelque distance du canal, et des fragments d’autres colonnes renversées, les unes et les autres produit du ciseau grec et romain, arrêtent d’abord l’œil du voyageur comme des jalons pour d’autres recherches. S’il était possible de fouiller aux environs, il est hors de doute qu’on y trouverait de nombreux vestiges d’antiquités égyptiennes et de monuments postérieurs. L’histoire nous apprend qu’aux premiers siècles du christianisme, Oxyrinchus était célèbre par ses monastères. La ville, le désert, les grottes des environs étaient peuplés de moines et de religieuses, qui, suivant de pieuses chroniques, possédaient tous le don des miracles. On comptait, dans le ressort d’Oxyrinchus, douze églises, dix mille moines, et vingt mille religieuses. Rien dans l’état moderne n’indique pourtant que cette région ait pu posséder de grandes ressources territoriales. Limitée à l’Occident par le canal de Joseph, qui creuse comme un fossé entre elle et le désert, et à l’Orient par le Nil, elle est moins fertile que le Fayoum et que les environs de Beni-Souef. Les fréquentes incursions des Bédouins obligent les cultivateurs à s’y tenir presque toujours sur la défensive. Les seules positions remarquables sont Abou-Girgeh,
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l’ancienne Tamonti, où les Cophtes avaient- un couvent; Feneh, l’ancienne Fenchi, et Cheureh, l’ancienne Tacona; mais, sur aucun de ces points, on ne retrouve de vestiges des villes primitives. L’aspect de ces villages est des plus misérables, leur intérieur des plus dégoûtants. Les maisons ne sont que de vastes colombiers où s’abritent pêle-mêle hommes, femmes, poules, pigeons, et avec eux la vermine et les insectes dévorants.
Le nome Cynopolite, qui confinait à celui d’Oxyrinchus, était coupé en deux portions par le Nil : il comprenait les villes d’Acoris, de Cô ou Cynopolis, de Muson, d’Hipponon, et quelques autres moins célèbres. Aujourd’hui , il constitue une enclave de la province d’Achmouneyn dont il va être question. C’est dans Samallout que l’on croit retrouver l’ancienne Cynopolis , célèbre par le culte que l’on y rendait au chien Anubis. Anubis, d’après Diodore, était un compagnon de voyage d’Osiris, qui se distinguait par son habillement formé de la peau d’un chien. Samallout n’est aujourd’hui qu’une grosse bourgade peuplée d’Arabes et de fellahs. On y voit quelques ruines, et, à l’ouest, un monastère du même nom, qui semble le reste d’une position ancienne. Près de là, à six lieues au nord, paraît sur le Nil l’île de Zohrah, avec un hameau dont les toits semblent se détacher d’un massif d’arbres touffus, tandis que de riches moissons forment comme une ceinture verte autour de sa base. Cette île est sans doute celle que Ptolémée place à la hauteur de Cynopolis.
Tahaneh, placée sur la rive droite du fleuve, offre beaucoup plus de restes antiques. On la croit assise sur l’ancienne Acoris, dont les ruines forment une butte très-haute. Bien qu’aucun monument intact ne se des-
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sine dans ses décombres, il est à croire que des fouilles bien dirigées conduiraient à d’importants résultats.’ Des bases de colonnes, des vestiges d’architecture grecque, des entablements égyptiens, des soffites en pierres calcaires, des carrières, des grottes, des hypogées ornés des bustes d’Isis et de sculptures hiéroglyphiques, tout atteste qu’une ville importante exi s! a sur ce point.
Au nord de Tahaneh est situé le village d’Ouadi-elïeyr, dans le rocher duquel s’ouvrent de profondes carrières. La montagne qui domine le village Gebel-el- Teyr (mont des Oiseaux) est de tout temps couverte de ramiers qui habitent ses flancs, et d’aigles ou d’éperûers qui peuplent son sommet. Sur le même plateau, du côté du nord, on aperçoit 1$ monastère de la Poulie (Deyr-el-Bakarah), qui, placé à pic sur le fleuve, y puise de l’eau pour son usage. Ce couvent est l’un des plus peuplés de l’Égypte moyenne. La principale occupation des religieux est de demander l’aumône aux voyageurs. Quand une barque paraît au loin , l’un d'eux se jette à la nage et va faire un appel à la charité du passant.
Au milieu des divers gisements antiques de l’ancienne province de Cynopolis, il en est un qui a échappé jusqu’ici aux recherches des archéologues, celui ù’Alabastria , situé à l’est du fleuve, et assez avant dans les terres. C’est d’Alabastria que les Égyptiens tiraient la grande quantité d’albâtre que l’on a pu retrouver dans leurs monuments. Quelques savants on', cru reconnaître cette ville dans des ruines qui existera près de Gebel-Khalyl sur le chemin du couvent d’El- Arabah ou de Saint-Antoine. Ce mot d 'Arabah, qui veut dire chariot, et que l’on donne à la plaine voisine, provient sans doute de la grande quantité de chariots
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qui servaient à transporter l’albâtre. Toute cette route, que nous avons suivie pour aller visiter les monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul, n’est guère peuplée que de chamois et de gazelles : à peine trouve-t-on sur les bords des torrents quelques sénés et quelques acacias ; des brins d’une herbe rare, perçant à travers le sable, sont la seule pâture des animaux qui végètent dans ce désert, et ils n’ont pour se désaltérer qu’une eau saumâtre qui suinte du pied du mont Khalyl. Dans la vallée d’El-Arabah se voient des travaux dans le rocher qui témoignent d’une exploitation antérieure. Non loin de là, et sur le sommet du mont Kolzoum, se trouve le couvent de Saint-Antoine.
Ce n’est pas sans émotion que, dans ces solitudes qui s’étendent entre le Nil et la mer Rouge, et particulièrement dans les vallées de Kolzoum et d’El-Arabah, nous avons reconnu les traces du séjour des pieux solitaires des premiers temps du christianisme. Cette partie de l’Égypte, aussi bien que les environs de Thèbes, était comprise sous la dénomination générale de Thébaïde. C’est là que les premiers cénobites ont vécu, que les premiers monastères se sont élevés ; c’est de ce point du monde qu’ils ont rayonné sur toute la terre chrétienne. Les plus anciens et les plus célèbres de ces monastères étaient ceux de Saint- Antoine et de Saint- Paul, ermite, que nous venons de désigner. Tous deux, quoique bien déchus depuis plusieurs siècles, subsistent encore et sont habités par des religieux cophtes. Nous n’avons trouvé dans chacune de ces retraites que sept ou huit cénobites livrés à la prière et aux travaux manuels, règle qui semble oubliée aujourd’hui dans la plupart des couvents voisins du Nil, où des moines passent leur vie à mendier. Nous ne reproduirons pas ici la description que nous avons
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donnée ailleurs du couvent de Saint -Antoine (1). Le couvent de Saint-Paul est bâti au pied d’une montagne, du sommet de laquelle on voit, au nord-est, les deux pointes du Sinaï, à l’est la mer Rouge, à l’endroit même où, suivant la tradition, le peuple d’Israël avait traversé l’abîme des eaux. Il a été construit sur l’emplacement de la grotte où Paul de Thèbes vint chercher un abri pendant la persécution de l’empereur Dèce, et où il avait passé soixante ans de sa vie, lorsqu’il y accueillit saint Antoine, à qui le prodige de sa sainteté avait été révélé dans un songe. Les pèlerins du moyen âge ne visitaient pas ce monastère avec moins de dévotion que celui de Saint-Antoine. Le seigneur d’Anglure, vers la fin du quatorzième siècle , y trouva soixante religieux « qui lui firent très-bonne chiere et le reçurent moult doucement et bénignement. » « Ces bons frères, ajoute le pèlerin champenois, se levèrent au milieu de la nuit, et estaient aussi 'diligents de nous servir et de nous appareiller chaudes viandes, comme si chacun d’eux deust gagner cent ducats. En icelle dicte abbaye y a belle petite chapelle, laquelle est en bas, en dévalant plusieurs degrés sous une roche. Tllec demouroit saint Paul en faisant sa pénitence, car autre habitation n’y avoit que la roche pour icelui temps. L’abbaye a de plus très -bel jardin et très -belle fontaine. » Deux siècles après le passage du seigneur d’Anglure, un autre voyageur français , Jean Coppin , consul à Damiette et syndic de la Terre- Sainte, traversa la vallée de Kolzoum et fut reçu au couvent de Saint- Paul; Vansleb, curé de Fontainebleau , le vit aussi quarante ans plus tard, et le père Sicard, au commencement du siècle dernier, le visita également, ainsi que plusieurs autres couvents de la Thébaïde, dont il a donné la des- (1) La Syrie, la Palestine et la Judée, édit, in-12, page 87.
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cription. Depuis cette époque, nous ne connaissons aucun voyageur avant nous qui ait porté son attention sur ces déserts, habités autrefois par un peuple de saints. U y a là pourtant bien des couleurs pour la poésie, bien des souvenirs pour l’histoire, bien des leçons pour !e sage. M. Michaud, qui est venu en Égypte un an après notre premier voyage, a publié, dans sa Correspondance d'Orient (1), un intéressant chapitre sur les solitaires de la Thébaïde, mais il témoigne le regret de n’avoir pas vu les monastères de la moyenne et de la haute Égypte.
Au retour de notre course dans le désert de Kolzoum et d’El-Arabah, nous avons traversé le Nil pour parcourir la belle province du Fayoum, qui répond à la situation du nome de Crocodipolis ou d 'Arsinoé. Le Fayoum semble être un pays à part dans l’Egypte, une oasis détachée des rives du Nil, une contrée distincte et indépendante du fleuve souverain de l’Égypte. Enveloppée d’une chaîne de montagnes, ne livrant passage que par une gorge étroite, elle ne fut connue des Arabes qu’un an après qu’ils eurent conquis l’Égypte. De tout temps elle a été renommée pour sa fécondité. « La préfecture »d’ Arsinoé, dit Strabon, surpasse toutes les autres » par sa beauté, sa richesse et la variété de ses produc- » fions. » Toutefois, en jetant les yeux sur les déserts qui l’enceignent, il est facile de voir que son vaste bassin fut autrefois infertile. Voici comment on raconte l’histoire de sa fécondation.
Dans un siècle que l’on ne précise point, un pharaon nommé Mœris, visitant ses États, trouva, à l’ouest du Nil, une vallée enfermée par la chaîne libyque, et il résolut, en y amenant les eaux du fleuve, d’arracher ce terrain au désert. Sans doute en plusieurs endroits la
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nature avait commencé ce travail gigantesque ; la main de l’homme fit le reste. Des milliers de bras déblayèrent un vaste espace qui allait devenir une plaine d’eau douce, un lac factice, et, quand ce travail fut achevé, on creusa, pour compléter l’œuvre, un canal de cinquante lieues de long et de trois cents pieds de large. Ce canal, c’est, selon la plupart des savants, le Bahr-Yousef ou canal de Joseph ; le second, c’est le lac Mœris, que l’on ! croit généralement retrouver dans le lac qui porte le nom de Birket-el-Karoun. Le Bahr-Yousef semble attester encore les travaux prodigieux qu’il nécessita. Depuis sa prise dans le Nil, à Farout-el-Chérif, jusqu’à son em- 1 houchure dans le Birket-el-Karoun, on reconnaît son lit tracé entre deux montagnes, parfois taillé dans le roc vif, et combiné au moyen de nivellements réguliers. Le ! Birket-el-Karoun, s’il n’est autre que le lac Mœris,
' conserve moins l’empreinte d’une création humaine. La pensée se refuse à croire que des hommes aient pu creuser un réservoir qui; au temps de Strabon et d’Hérodote, avait soixante-quinze lieues de circonférence,
, et qui, de nos jours encore, présente un circuit de vingtquatre lieues. S’il est des savants auxquels l’aspect des pyramides a enlevé toute incrédulité au sujet de la puis- : sance d’exécution des Égyptiens, il en est de plus sceptiques, qui n’ont vu dans le Birket-el-Karoun qu’un amas d’eau, déterminé naturellement par la surverse du Nil, et existant de temps immémorial. Quelques-uns même ont voulu, avec moins de fondement sans doute, retrouver le lac Mœris dans le lac Bathen, bassin étroit et marécageux situé à l’entrée du Fayoum.
Quoi qu’il en soit de ces diverses opinions, il existe encore assez de vestiges autour du lac Birket-el-KarOun pour témoigner, à défaut de renseignements historiques, que les rois d’Égypte, s’ils ne l’ont pas créé, l’ont
du moins fait servir à la culture de la province. « Quand » le Nil décroît, dit Strabon, il rend, parles deux embou- » chures d’un canal, l’eau nécessaire à l’irrigation. A cha- » que embouchure il y a des digues au moyen desquelles » les architectes maîtrisent les eaux qui affluent dan;' » le canal et celles qui en sortent. » Des vestiges de ces digues, encore existants, fournissent à l’appui de ce passage une preuve matérielle (1). On en peut conclure que les eaux du lac, dirigées suivant les besoins du pays, suppléaient aux crues médiocres, ou recevaient l’excédant des crues abondantes. Ainsi, dans son double but, le lac Mœris devait servir soit à l’arrosement des terres, soit à la navigation du Nil, auquel il aboutissait par deux canaux de décharge. Il y a plus : en de certaines aimées, l’inondation pouvait être tellement forte qu’il y eût lieu de craindre une irruption des eaux. Pour remédier à cet inconvénient il paraît qu’il existait, au travers de la montagne libyque, une sortie de décharge creusée à main d’homme, et qui jetait l’excédant des eaux du lac dans les sables du désert. Ce serait à cette circonstance que l’on devrait, selon plusieurs savants, attribuer l’existence du Bahr-Bela-Mâ ou fleuve Sans-Eau, dont nous avons parlé (page 54), et non pas à un détournement du cours du Nil, sous le règne du roi Mœris.
Depuis Strabon, le vaste réservoir, creusé par les pharaons, aurait bien perdu de ses développements si le Birket-el-Karoun en est un reste; ce fait ressort de
(1) M. Linant-Bey a remarqué aussi les restes des digues longues de plusieurs milles, et de construction ancienne, qui form ut la limite entre la partie supérieure et la partie inférieure du Fayoumet il reconnaît également que ces digues ne pouvaient avoir d’autre but que d’arrêter les eaux d’un lac artificiel; mais il pense que ce lac, aujourd’hui desséché, n’a rien de commun avec le Birket-el, Karoun. Cette opinion a été partagé par le docteur Lepsius.
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l’examen des bords du lac qui, vaseux et presque liquides, trahissent le séjour des eaux à une époque antérieure. Privé de communication soutenue avec le Nil, et livré à une évaporation active, le lac a dû non-seulement décroître, mais perdre la pureté de ses eaux. De là leur goût saumâtre, et l’absence de poissons dans un lac jadis si poissonneux. Diodore marque que la pêche du lac Mœris rendait une valeur correspondante à 18,000 francs de notre monnaie, affectés aux parfums et à la toilette de la reine. D’autres écrivains ajoutent que cette pêche était si abondante, qu’on trouvait à peine un nombre d’hommes suffisant pour saler le poisson.
Les égyptologues modernes identifient le roi appelé Mœris par les Grecs, avec le pharaon Aménemhès III, dont le prénom était Ra-en-Ma, soleil de justice, ou Maure, mais ils ne croient pas pouvoir lui attribuer le lac connu sous le nom de Mœris. En effet, suivant eux, Aménemhès III n’est que le quatrième successeur de Sésourtésen I, et l’existence d’un obélisque de ce dernier pharaon à Begig, dans le Fayoum, prouve que le sol de cette province était déjà cultivé et habité sous son règne. Or, comme c’était le creusement du lac et l’établissement du canal de dérivation des eaux du Nil qui avaient déterminé le dépôt d’alluvion auquel le Fayoum dut d’être habitable, il faut nécessairement admettre l’existence du lac avant Sésourtésen, et, par suite, avant Aménemhès. Toutes les probabilités, ajoutent les mêmes savants, se réunissent pour appuyer la conjecture de M. Bunsen, d’après laquelle le lac aurait été creusé par un pharaon du nom de Papi-Mairé, dont le cartouche s’est retrouvé à Ouadi-Magara, et qui paraît avoir appartenu à la sixième dynastie. M. Lepsius tire l’étymologie du nom de Mœris du mot qui désignait en
égyptien ce vaste réservoir, dont le creusement remontr, quelle que soit la véritable origine de son nom, à une époque très-reculée.
Au sud du lac Birket-el-Karoun, et en gagnant un peu du côté du désert, on trouve le temple de Kasr- Karoun, ruine évidemment égyptienne, et qui a conservé un aspect d’une symétrie et d’une régularité remarquable. Les Arabes nomment la zone où se voit cet édifice Beled-Karoun, ou pays de Karoun. Ce nom , commun tout à la fois à des vestiges de ville et au lac voisin, a fourni matière à une fable plus ingénieuse que probable. On a supposé que le batelier chargé de transporter les morts dans une île du lac Mœris, destinée à des sépultures royales, s’appelait Karoun ou Karon, et que ce nom de Caron était non pas individuel, mais générique, s’appliquant, non à la personne, mais aux fonctions. Ainsi la grande communauté des Caron aurait pu, dans ce transport chèrement rétribué, acquérir de grandes richesses, avec lesquelles elle aurait d’abord bâti un palais, puis fondé une ville. De là encore le nom de Caron serait celui de tous les bateliers des morts, et aurait passé en Grèce, où il serait devenu celui du nautonnier des enfers. Tout ceci, nous le répétons, n’est guère qu’une subtilité puérile.
Ce qui paraît certain, c’est que l’édifice de Kasr- Karoun fut plutôt un temple qu’un palais. Dans un étage supérieur du sanctuaire, on a découvert une pièce de neuf pieds de long sur trois et demi de large, pièce obscure, mystérieuse, mais sonore et répercutant la voix avec un éclat extraordinaire. N’est-ce pas le cas de supposer que cette pièce servait à rendre des oracles? Quand le dieu était consulté, le prêtre répondait pour lui du fond de cette niche, et son organe, multiplié par les échos du temple, ne ressemblait plus à un organe
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humain : c’était la voix du dieu ; c’était l’oracle. La disposition des caveaux souterrains viendrait à l’appui de cette hypothèse. On y trouve en effet des cellules longues, basses et étroites, qui pouvaient servir à loger des crocodiles sacrés. Les ornements qui décorent ce temple, la physionomie du bâtiment, ses pièces latérales, son pérystile extérieur, sa corniche, ses assises, tout accuse le caractère des monuments religieux de l’ancienne Égyple. On n’y a découvert, du reste, aucune inscription.
Ainsi, Kasr-Karoun ne serait pas, comme l’ont pensé Paul Lucas, Savary et quelques autres, le fameux labyrinthe dont parle Hérodote. Ce labyrinthe, les savants de l’expédition française, et après eux les successeurs de Champollion, croient le retrouver auprès de la pyramide d’Harouarah, à deux lieues au sud-est de Medinet-el-Fayoum, et à une demi-lieue nord du canal de Joseph. Là, dans une position qui semble concilier les textes de Strabon, d’Hérodote et de Diodore, sur un plateau étendu qui domine la province, se trouve une pyramide en briques cuites au soleil, et dont la base a trois cent trente pieds de longueur. La hauteur perpendiculaire est de cent quatre-vingt-cinq pieds. Au nord et à l’ouest de ce monument, gisent des ruines considérables, des débris d’une enceinte reconnaissable encore. Ce qu’on en voit ne semble guère constituer que la partie supérieure de l’édifice ; le reste a été englouti par les envahissements du désert ou par la vase du Nil. A l’extérieur, l’œil ne rencontre que des fragments de murailles flanquées de tourelles; à peine a-
5t-on pu apercevoir l’ouverture de quelques salles souterraines ; les décombres dont elles sont jonchées en ont interdit l’accès. On a trouvé récemment, dans une de ces salles, le cartouche répété du pharaon Aménem-
hès III, qui, comme nous l’avons dit, paraît être le Moeris des Grecs.
C’est là que nos savants croient voir les restes du célèbre labyrinthe d’Égypte, misérables débris si on les compare aux merveilles que nous décrit Hérodote. « Le » labyrinthe, dit-il, l’emporte même sur les pyramides. » Il est composé de douze cours couvertes, dont les » portes sont à l’opposite l’une de l’autre, six au nord » et six au sud, toutes contiguës ; une même enceinte » de murailles, qui règne en dehors, les renferme; les »> appartements en sont doubles; il y en a quinze cents » sous terre, quinze cents au-dessus; trois mille en » tout. » Diodore, Strabon et Pline enchérissent sur celte peinture; mais aucun de ces auteurs ne s’accorde sur la destination de l’édifice. Suivant les uns il devait servir à la sépulture des rois ; d’autres, et c’est le plus grand nombre, en attribuant son érection à Mœris, disent qu’il contenait vingt-sept péristyles et vingt-sept salles, où les députés des vingt-sept nomes égyptiens se rassemblaient pour délibérer sur les affaires importantes de l’État. Enfin, il en est qui ont vu dans le labyrinthe un tombeau, à la fois pour les restes des rois et des crocodiles sacrés. La renommée du labyrinthe d’Égypte fut telle, dans l’antiquité, que Dédale en fit un semblable pour l’île de Crète, sous le règne de Minos.
La province de Fayoum est remplie de débris de monuments, parmi lesquels on remarque le bel obélisque en granit rouge de Bégig, où l’on a retrouvé le cartouche de Sésourtésen I, et la pyramide d’El-Lahoum, qui, selon les historiens grecs, portait l’inscription suivante : « Ne me méprise pas en me comparant aux pyramides » de pierre : je suis autant au-dessus d’elles que Jupiter » est au-dessus des autres dieux, car j’ai été bâtie de » briques tirées du limon du lac. »
l’égypte.
La capitale de cette province se nomma Crocodilopolis jusqu’à Ptolémée Philadelphe, qui lui donna le nom de son épouse et sœur Arsinoë. C’est aujourd’hui Medinet-el-Fayoum. L'histoire de cette ville est incertaine. On parle vaguement de quelques traditions fabuleuses d’un temple d’or et d’une statue de topaze de quatre coudées de hauteur. Les contes des Mille et une Nuits ne datent pas tous de la brillante imagination des Arabes. Strabon dit avoir vu à Arsinoé un crocodile familier qui portait aux oreilles des boucles d’or, et que les prêtres nourrissaient avec des gâteaux au miel, de la viande- cuite et de l’hydromel.
Du temps d’Aboul-Feda , Medinet-el-Fayoum avait une certaine importance; elle était entourée de jardins, possédait des bains publics, des mosquées et des colleges. La ville actuelle n’est pas tout à fait sur le même emplacement qu’Arsinoé; elle s’en trouve à quelques centaines de mètres vers le sud. De l’ancienne capitale, il ne reste que des fragments de statues en granit ou en marbre, des vases en terre et en verre gisant sur un monticule de décombres. Medinet-el-Fayoum a une population de cinq mille âmes, dont une portion est chrétienne. Son industrie se borne à quelques manufactures de nattes, de tapis grossiers et d’eau de rose distillée. La campagne qui l’entoure est ravissante. Là point de charrue qui ouvre péniblement la terre. Quand l’inondation s’est retirée, on jette sur le limon déposé par le fleuve quelques poignées de doura, de blé, de millet ou d’orge, et le piétinement de quelques hommes complète l’ensemencement. Les coteaux sont couverts de vignes et d’oliviers; la vallée de rosiers en fleurs, d’indigo et de cannes à sucre. On y voit des plantations de lin, de carthame, de coton, de hermeh, de tabac; des forêts de dattiers et de figuiers;
des baies d’opuntias, des vergers de pruniers, de pêchers et d’abricotiers. C’est, en un mot, la province la plus fertile de la plus fertile contrée qui soit au monde. Les richesses de ce sol, provenant toutes des eaux du Nil, l’irrigation est pour le cultivateur l’objet d’une sollicitude perpétuelle. C'est aux environs de Medinetel-Fayoum que se trouve l’embranchement des neuf canaux qui arrosent la province, à l’aide d’une vanne que l’on lève et que l’on abaisse. Quand un village se refuse à payer le miry, on ferme la vanne de son canal, et il capitule.
La province d’Achmouneyn ou de Minieh correspond au nome Hermopolite, le plus vaste de tous, qui s’étendait par portions à peu près égales sur les deux rives du Nil. Son ancienne capitale, remplacée aujourd’hui par la bourgade d ' Achmouneyn, était Hermopolis-Magna, dédiée, à ce que l’on croit, à Hermès ou à Thoth, le Mercure égyptien, à tète d’ibis. Ce Mercure passait pour avoir inventé le calcul et les sciences, la musique, la grammaire et l’écriture. Plusieurs villes prirent son nom, et dans le nombre Hermopolis, qui, ainsi que l’attestent ses débris, fut l’une des plus puissantes. Le Nil y arrivait par plusieurs canaux; le Bahr-Yousef la traversait, et aujourd’hui même que ces divers moyens d’irrigation n’existent plus, le bassin d’Hermopolis donne encore des preuves de fécondité et d’abondance.
Rien n’est plus imposant que les ruines de la ville égyptienne. Leur étendue, leur couleur sombre et noirâtre frappent d’abord le regard. Partout on voit des blocs immenses, ornés d’oves et de moulures; des entablements, des fûts de granit, des bases antiques ; mais , au milieu de ces débris, ce qu’on remarque surtout, c’est un portique de douze colonnes debout, et en parfait état de conservation. Ce portique, dont les
dimensions sont colossales, garde le caractère des plus antiques monuments égyptiens. On présume qu’il se composait de dix-huit ou vingt-quatre colonnes formant le péristyle d’un temple dont les traces ont entièrement disparu. Les fûts qui restent sont en granit : hauts de quarante pieds, ils en ont environ vingt-quatre de circonférence. Les architraves et les plafonds sont parfaitement conservés, et les pierres qui les composent présentent des dimensions énormes : on n’en compte que cinq dans toute la longueur de la façade, et la plus grande n’a pas moins de vingt-cinq pieds. La frise qui règne à l’entour est chargée d’hiéroglyphes ; on y reconnaît des figures d’oiseaux et d’insectes, comme aussi des hommes assis, et recevant des offrandes. Le portique était peint en rouge et en bleu : le temps a effacé quelques-unes de ses couleurs; mais la corniche et les chapiteaux ont conservé leur dorure. Les étoiles semblent y étinceler comme sur un fond d’azur. Quoique l’ensemble de ces débris soit intact, quelques parties ont souffert des outrages du temps et du fanatisme. Les trois quarts de la corniche n’existent plus, et les dix colonnes de la façade ont disparu. Sans doute ces mutilations proviennent du fait des Arabes. A diverses époques, ils ont porté le marteau sur ces monuments, dans l’espérance d’y trouver des trésors, et presque toujours rebutés, ils ont reculé devant la difficulté de les détruire. Néanmoins, ils demeurent encore convaincus que ces blocs gigantesques recèlent des richesses mystérieuses, et c’est avec la plus grande défiance qu’ils voient des voyageurs en dresser le plan géométrique. Le père Sicard raconte qu’au moment où il admirait, presque en extase, le portique d’Achmouneyn , son guide arabe craignit un acte de magie, et lui dit : — « N’allume pas ton encensoir; il nous arriverait malheur. — Que
veux-tu dire? Je n’ai ni encensoir, ni feu, ni encens. — Tu te moques, un étranger comme toi ne vient point ici par pure curiosité. — Et pourquoi donc? — Je sais que tu connais par ta science l’endroit où est le grand coffre plein d’orque noms ont laissé nos pères. Si l’on voyait ton encensoir, on croirait bientôt que tu n’es venu ici que pour ouvrir notre coffre par la vertu de tes paroles magiques, et enlever notre trésor.» Dans toute l’Égypte et la Syrie, nous avons retrouvé les mêmes idées. Ainsi, encore aujourd’hui, aux yeux des Arabes, les Européens sont des sorciers qui n’ont d’autre but que de s’approprier, par le moyen de sortilèges, des richesses cachées dans les monuments.
Aux environs d'Achmouneyn ou Hermopolis, on rencontre Taha qui doit être l’ancienne Ibeum, et Touneh qui est une des Tanis égyptiennes. Dés murs de briques crues, des fragments de marbres et d’albâtre travaillés, des pierres chargées d’hiéroglyphes, signalent ces deux localités. Dans le même rayon on trouve jetés, sur l’une et l’autre rive du Nil, les vestiges de Thebaïca-Philace, à'Hermopolitana-Phüace, de Psinaula, de Spéos-Artemidos, comme aussi des ruines de divers caractères et de diverses époques dans les villages lstabl-Antar , Atlidem, Zaouyet- el- Meyteyn , Souadeh, Beni-Hassan, etc. Les chaînes arabique et lybique contiennent en outre des carrières, des hypogées et des murailles antiques sur la lisière du désert, des églises des premiers temps du christianisme, enfin des buttes de décombres égyptiens qui servent d’assises aux habitations modernes.
C’est à Cusæ ( ElrKôussieh ), point le plus méridional de la province d’Achmouneyn ou de Minieh , qu’était jadis adorée Vénus, sous la figure d’une vache. Quelques ruines font seules foi de l’existence de cette ville.
Koussieh, qui la remplace, est le centre d’un commerce actif où les Ouafi viennent faire leurs emplettes. A de certains jours, il s’y tient un marché où accourent deux à trois mille personnes, et où l’on vend du tabac, des toiles, des dattes, des' chameaux, des bestiaux et de la verroterie. Quand les Arabes se sentent les plus forts, ils dictent la loi aux vendeurs, et règlent, la lance à la main, la mercuriale du marché. Dans la montagne arabique, et en face de Koussieh, on retrouve l’hypogée de Cusæ, qui n’a de remarquable que la découverte de grands dessins tracés à l’encre rouge sur des parois dressées exprès. Ainsi, on aurait, sur ce point seul, retrouvé les épures qui devaient diriger les ouvriers dans la taille des chapiteaux. Ces épures sont dessinées entre des carreaux tracés en rouge, selon la méthode actuellement pratiquée en Europe. La projection est presque toute composée de lignes droites ; les courbes sont des arcs de cercle, les uns faits au compas, les autres jetés à la main avec une hardiesse remarquable.
Cette zone est peuplée de couvents. Sur la limite du désert libyque est le monastère d'El-Maharrag (le couvent brûlé), avec vingt religieux et deux cents laïques; près de Sanabon, le Deyr-Girgis ou couvent de Saint- George, dans l’église duquel on voit un tableau représentant saint George à cheval; le couvent de Saint- Théodore, depuis longtemps en ruines, celui de Mary- Menah, avec une église voûtée, des salles spacieuses et une citerne ; enfin une foule d’autres monastères moins importants..
Nous avons visité dans cette contrée, comme dans les autres parties de l’Égypte, un grand nombre de ces pieuses retraites, aujourd’hui presque toutes abandonnées. Un de ces couvents, autrefois habité par cent religieux, n’en avait plus alors que deux, un moine et
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un novice. Nous y arrivâmes très fatigués, après une longue marche dans le désert libyque , et nous nous souviendrons toujours avec plaisir de l’hospitalité toute biblique que nous y avons reçue. Le pauvre cénobite, après nous avoir lavé lui -même les pieds, s’empressa de nous offrir tout ce qui pouvait contribuer à réparer nos forces, et il nous montra plusieurs manuscrits grecs, précieux débris de la bibliothèque de son couvent.
A Medinet-Keyssar, qu’on croit être l’ancienne Pesla , on trouve les ruines d’un temple et des catacombes qui semblent se prolonger dans la chaîne arabique jusque vers El-Houatah. Plus loin, dans le village d'EL- Tell , peuplé d’Arabes soupçonneux, farouches et à demi sauvages, nos savants ont reconnu les restes de Psinola. Melaouy ou Devrout-Achmoun est l’ancienne Hermopolitana-Philace. Autrefois littorale, cette ville est maintenant au milieu des terres par suite d’un changement de direction dans le cours du Nil. Melaouy, à cause de cette circonstance, a beaucoup déchu. Autrefois capitale de la province, elle a été obligée de céder ce rang à Minieh , enrichie par le voisinage du fleuve. Cependant Melaouy est encore une des villes considérables de l’Égypte moyenne. Elle a cinq grandes mosquées, des rues larges et bien entrenenues, des bazars opulents. Dans sa décadence, elle a su conserver un commerce étendu avec la Mecque, et tous les habitants, turcs ou chrétiens, s’y livrent à des professions industrielles. La partie occidentale de la ville est bâtie sur des fûts antiques, des pierres taillées, des blocs de marbre et de granit, dont les Égyptiens font des meules ou des abreuvoirs pour les bestiaux.
Minieh, la capitale actuelle de la province, renferme aussi assez de débris de ce genre pour qu’on ait cher-
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ché à y retrouver une position antique. On pense qu’elle avait autrefois un temple dédié à Anubis. Les mosquées, surtout la plus grande, sont ornées de colonnes en granit et en porphyre qui portent l’empreinte du ciseau grec. Quelques savants ont cru y reconnaître Cynopolis, mais Samallout répond mieux à la situation de cette antique cité. La Minieh moderne est une jolie ville, et une des stations les plus commerçantes de l’Égypte. Les rues y sont propres et droites, les boutiques nombreuses et de belle apparence, les cafés constamment ouverts et remplis de danseuses publiques. Nous avons remarqué à Minieh un usage dont l’explication est difficile. Les maisons des personnes pieuses, qui ont fait le pèlerinage de la Mecque, sont recouvertes d’une espèce de stuc blanc sur lequel on voit représentés des poissons, des crocodiles et toutes sortes de monstres d’une exécution fort grossière. Si l’on en excepte les mosquées, il n’y a guère qu’un seul monument qui soit resté debout dans cettê ville depuis les derniers sièges qui l’ont ravagée, c’est le tombeau d’un santon, édifice d’un caractère assez remarquable. Minieh, avec ses maisons carrées aux murailles percées de plusieurs rangs de petites fenêtres, a de loin l’apparence d’une grande forteresse. Ses minarets se distinguent par le genre de leur architecture. Cette ville est renommée pour la fabrication des bardaques, dont elle fait un grand commerce avec toute l’Égypte. Sous la domination des Mamelouks, tous les bateaux qui descendaient le Nil étaient obligés de s’y arrêter pour payer un droit au kachef qui y faisait sa résidence. Devant la ville, le fleuve est d’une très-grande largeur à l’époque des crues ; il est au contraire fort resserré dans les autres temps à cause d’une île de sable assez basse qui, alors, divise le Nil en deux branches. C’est pour n’avoir pas
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fait cette observation que quelques voyageurs ont été induits en erreur, selon qu’ils ont visité Minieh à l’époque des basses eaux ou pendant l’inondation. On voit sur la rive une belle forêt de palmiers de plusieurs lieues d’étendue, où sont bâtis quatre villages, dont Mourad-Bey possédait la propriété. A l’ouest de Minieh se trouve un vaste bas-fonds, improprement nommé le lac Bathen. C’est tout simplement une dépression du terrain, lente et graduelle, qui a été probablement déterminée par l’exhaussement des rives du Nil, et de celles du canal de Joseph. A l’époque de l’inondation, ce bas-fond se couvre d’eau : il demeure à sec pendant le reste de l’année.
Toute la chaine arabique qui fait face à la province de Minieh est percée de grottes, de carrières et de catacombes. Dans le nombre, on cite Istabl-Antar (écurie d’Antar, le héros du poëme arabe que nous avons cité), et surtout les hypogées de Beni-Hassan, la Speos- Artemidos des Grecs. Ces hypogées, situés sur le même plateau et à une même hauteur dans le rocher, sont surtout remarquables par la grâce de leurs tableaux et la fraîcheur vraiment merveilleuse de leurs peintures. Le jaune, le rouge, le bleu, sont restés en divers endroits saillants comme au premier jour; le bleu surtout a gardé un éclat prodigieux. Les sujets que portent ces parois sont presque tous religieux et graves. Ici, quatre prêtres se mettent aux pieds de la déesse Isis en lui offrant des lotus, des poissons et des fleurs. Là; des jeunes gens, assis dans une barque, font glisser sur le Nil une momie couchée sur son lit funèbre. Sur d’autres parois figurent des scènes de la vie civile. Les travaux de la campagne, les exercices de gymnastique, la chasse aux gazelles, le supplice de la bastonnade, et mille autres sujets variés se reproduisent à chaque pas
dans ces galeries souterraines. Les plafonds eux-mêmes sont décorés de peintures : on y remarque des méandres et des enroulements exécutés avec goût. Les hypogées de Zaouy et de Meyteyn diffèrent peu de ceux de Béni- Hassan; mais celui de Souadeh a ce caractère particulier qu’il semble offrir* dans quelques-unes de ses parties, des traces de l’architecture romaine. Les chrétiens l’ont, dans l’ère moderne, converti en église.
Il serait trop long de donner ici la liste des localités importantes que renfermait le nome Hermopolite. A chaque pas on y heurte l’antiquité ; c’est un sol jonché de ruines monumentales. De vieilles fondations en briques, des canaux ensablés, des couvents en ruines, des églises devenues des mosquées, des catacombes, des carrières, des grottes, des hypogées, des digues, des chaussées, des colonnes, de blocs de granit, des statues monolithes, des vases antiques en albâtre ou en marbre, des tombeaux chrétiens et des santons musulmans, voilà ce que le voyageur rencontre dans un territoire jadis si populeux, aujourd’hui livré en partie aux incursions des Arabes et aux envahissements du désert.
En dehors de l’Heptanomide, préfecture entièrement égyptienne, et sur l’autre rive du Nil, se trouvait, dans l’ère romaine, une préfecture entièrement italique, celle d’Antinoé. L’empereur Adrien fut son fondateur. Le prince, arrivé en Égypte en 883 de Rome (130 de notre èrej avec son favori Ântinoüs et un cortège d’artistes, se plut à visiter dans tous leurs détails les monuments de la haute Égypte. Sa barque remontait le üeuve quand, à la hauteur d’Hermopolis, son favori tomba dans le Nil et se noya. De là provint la ville d’Antinoé, monument funèbre élevé à la mémoire du plus vil des courtisans. Adrien traça lui-même avec amour le plan de sa ville ; il y fit déifier son favori, lui
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éleva deux cents statues, et obligea les habitants à l’adorer. Àntinoé fut bâtie sur la rive orientale du Nil, en face de l’endroit où le jeune Bythinien avait péri. En quatre ans tout fut achevé, rues, maisons, portiques, colonnades et sculptures. Dotée des privilèges de colonie romaine, Antinoé compta bientôt une population nombreuse. Adrien y fonda en l’honneur d’Antinoüs des jeux gymniques et des fêtes annuelles qui y attirèrent un grand nombre de curieux. A son tour, Alexandre Sévère la dota de nouveaux privilèges, et plusieurs colonnes, élevées en l’honneur de ce souverain, attestent la reconnaissance des habitants. Dans les premiers temps du christianisme, Antinoé n’avait rien perdu de son éclat ; elle possédait un évêché dépendant de Thèbes. Pallade assure que l’on comptait, dans ses environs, douze couvents de vierges et un nombre incalculable de couvents d’hommes. Cependant cette dernière phase dura peu : les Sarrazins trouvèrent Antinoé déserte au dire d’Aboul-Féda.
Quand nous avous visité cette ville, à l’époque de notre premier voyage en Égypte, elle offrait encore d’importantes ruines, appartenant toutes exclusivement à l’époque de la domination romaine. Les frises et les chapiteaux de ses monuments restés debout se découpaient au-dessus d’un bois de palmiers touffus. Du sommet d’un monticule qui la dominait, on distinguait les deux rues magistrales qui la coupaient à angle droit; puis, dans la plaine, au delà du massif des ruines, l’hippodrome et le tombeau du cheik Abadeh, la montagne arabique et ses excavations ; plus au nord, les grandes colonnes triomphales d’Alexandre Sévère, l’arc de triomphe et ses colonnades en granit; enfin, à droite et à gauche de cette vaste enceinte, les restes de deux villes antiques, l’une égyptienne (Besa), l’autre
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chrétienne, remplacée aujourd’hui par le village de Deyr-Abou-Hennys.
Ces immenses débris excitaient au plus haut point la curiosité, et il nous inspirèrent l’admiration que nous avions éprouvée à Pompéi, à Herculanum et à Djérash. On y voyait d’abord un portique de théâtre avec quatre colonnes intactes, chacune d’elles haute de cinquante pieds : la sculpture des chapiteaux était d’un fini rare; les feuilles d’acanthe et les caulicoles étaient admirablement fouillées ; l’arc de triomphe paraissait plus vaste encore et bien mieux conservé. Situé au milieu d’un bois de palmiers, il ne se découvrait en entier que lorsqu’on arrivait à sa base. Trois arcades le composaient; celle du milieu, haute de trente-cinq pieds, avait le double d’élévation des autres. L’épaisseur du monument était divisée en deux par des arcades dirigées perpendiculairement à l’axe, et plus basses que les arcs latéraux de la façade, ce qui partageait le monument en huit masses. D’après quelques vestiges, on pouvait croire qu’une colonnade surmontée de statues entourait cet édifice. Rien de plus gracieux et de plus pur que l’exécution des diverses parties de cet arc de triomphe : les lignes générales, les angles, les moulures d’archivoltes, tout était d’une correction et d’une élégance rares. Par son fronton, par ses colonnes d’ordre corinthien, ses pilastres et ses entablements d’ordre dorique, ce monument rappelait l’arc de Marius à Orange.
Les colonnes monumentales d’Alexandre Sévère avaient aussi leurs beautés. Deux étaient tombées ; la troisième n’existait que dans son piédestal et dans la base du fût : la quatrième était intacte. Il n’y manquait à peu près que la statue de l’empereur. Ces colonnes semblaient avoir eu cinquante-cinq pieds de haut, et
leurs statues colossales devaient dominer sur tous les édifices environnants. <k.
Une inscription grecque, gravée sur la base d’une de ces colonnes , attestait que le tout avait été érigé en l’honneur d’Alexandre Sévère et de sa mère Julie Mammée, l’an de J. C. 232, pendantl’expédition de ce prince contre les Perses. Cette inscription, recueillie par M. Jomard et M. Hamilton, a été restituée parM. Letronne qui en donne ainsi la traduction : « A la Bonne Fortune. A l’empereur César Marc Aurèle Sévère Alexandre, pieux, heureux, Auguste, et à Julie Mammée Auguste, mère de l’empereur et des invincibles armées; pour la victoire et le maintien éternel d’eux et de toute leur maison; — Mévius Honorien étant préfet de l’Égypte; Vibius Sévère Aurélien étant épistratége; — le sénat des Antinoéens, nouveaux Grecs (a élevé cette colonne); — sous la prytanie d’Aurèle Origène, dit Apollonius, de la tribu Athénaïde, Sénateur, gymnasiarque, chargé delà distribution des couronnes. La onzième année, le.... du mois épiphi. (1) »
Nous avions aussi reconnu à Antinoé les traces d’un hippodrome rectangulaire de mille pieds sur deux cents de large, et des thermes ou bains publics, qui offraient un chaos de murailles, de piliers, de colonnes, au milieu desquels se dessinait un bassin circulaire. Ce qui résultait aussi de l’état de ces ruines, c’est que les rues d’ Antinoé étaient bordées de portiques à deux rangs de colonnes, surmontés de statues d’Antinoüs.
Tout ces restes si remarquables de la ville d’Adrien, que nous avions admirés lors de notre premier voyage, avaient presque complètement disparu lorsque nous revîmes l’Égypte deux années plus tard. Un jour Ibrahim-Pacha, ayant eu envie de faire élever une raffinerie
(1) Letronne, Recherches pour servir à l’ histoire d’Égypte, p. 292.
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de sucre et d’autres usines sur l’autre rive du Nil, avait pris les matériaux des édifices romains pour construire ces manufactures. Il ne restait plus sur l’emplacement de la ville antique que quelques chapiteaux brisés, les jambages de l’arc de triomphe et des collines de débris.
Près des ruines d’Antinoé est bâti le misérable village de Cheik Abadeh, dont les huttes informas s’adossaient à des massifs de palais. On y voyait encore, lors de notre second voyage une construction qui a été tour à tour temple, église et mosquée. La population du lieu est mahométane; mais, par une bizarre tradition, elle a conservé le nom d 'Abadeh, saint évêque, martyr à Antinoé, dont le tombeau existe dans la chaîne arabique. Les indigènes vont prier sur cette tombe; et quand on leur demande si c’est en connaissance de cause qu’ils rendent cet hommage à un chrétien, ils répondent : « Toi, tu le sais; mais nous, nous n’en savons rien. »