CHAPITRE III
Saladin et sa Dynastie
Çalâh-ed-Din Youssef, fils d’Ayoub, possède sur les autres personnages dont il est ici question l'avantage unique de n'être pas inconnu du mondeintellectueloccidental. Grâce à l'histoire et aux romans dn moyen âge,on a généralement quelque idée du rôle important qu'il joua au temps des Croisades, de ses combats et de ses négociations avec Richard Cœur de Lion.
C'est avec plaisir que l'on constate que ce prince chevaleresque, une des plus nobles figures de l'histoire, mérite la célébrité qui s’est attachée à son nom. À une époque où la cruauté et l'injustice étaient coutumières, Saladin fit preuve d'équité, de clémence et de bonté ; tandis que la
plupart des chevaliers francs, absous par leurs prêtres,
reniaient sans vergogne traités et promesses, amis ou ennemis pouvaient compter sur la parole de Saladin ; au sein du luxe et de la splendeur d'une cour orientale, il vivait simplement et sobrement, ne prenant plaisir qu'à des exercices virils tels que le polo (importé comme on le sait de Perse et pratiqué par tous les princes d'Orient) et à de doctes entretiens avec de savants théologiens. Extrêmement pieux, il suivait le rite sunnite avec une sincérité et une ferveur absolues.
Son premier soin, lorsqu'il se trouva virtuellement maître de l'Égypte, fut de ramener le pays, qu'il considérait comme adonné à une hérésie dangereuse, à la foi fondée sur les traditions. Pour atteindre ce but, il fonda des collèges religieux ou Madrassas et attira en Égypte les plus grands docteurs orthodoxes, plus particulièrement ceux qui enseignaient la doctrine de l'Imâm Châfey. Ce savant professeur de théologie était venu à Fostât au commencement du IX® siècle et avait fondé l'une des quatre principales sectes sunnites. Un grand nombre de ses disciples restèrent secrètement fidèles à sa doctrine pendant toute la domination fatimide. Il mourut à Fostât et le superbe mausolée qui s'étend sur sa tombe fut construit au temps des Ayoubides.
Dès le commencement de son vizirat, Saladin s'efforça
de gagner la confiance et l'affection des Égyptiens par sa justice et son humanité. Il appela auprès de lui plusieurs de ses frères, et, un an après son arrivée, il fut rejoint en Égypte par son père Ayoub. Ce vieillard sage et prudent avait pendant des années joui d’une grande influence à la cour de Noûr-ed-Dîn, le célèbre sultan de Damas qui avait envoyé Saladin en Égypte avec Chirkouh. Son fils s'étant empressé de lui offrir sa dignité de vizir, il refusa de l'accepter, mais resta auprès de lui pour l'aider de ses conseils et de son expérience.
Les succès obtenus par Saladin contre les Croisés firent grandir sa popularité et, en 1171, il accomplit la révolution religieuse qu'il méditait depuis si longtemps. Le nom du Khalife abbasside de Baghdad remplaça, à la prière du vendredi, celui de l'infortuné Fatimide el ‘Aded, qui se mourait alors dans son palais d’une grave maladie. Aucune protestation n'eut lieu et on évita d'apprendre la nouvelle au moribond qui s’éteignit trois jours plus tard sans avoir été informé de la chute de sa dynastie.
Quoiqu'âgé seulement de vingt-deux ans environ, el :Aded laissait onze fils, quatre épouses et plus de huit cents parents des deux sexes. Pour empêcher qu'ils n'aient des enfants qui puissent prétendre au trône, on les
interna, avec beaucoup d'égards, de confort et même de
luxe, dans deux palais différents, les femmes dans l'un et les hommes dans l’autre. Il est inutile de rappeler que, lors de cas parallèles en Europe au Moyen Age, les prétendants possibles étaient dans le même but, enfermés dans des monastères et des couvents. Le calcul ne réussit pas absolument dans le cas qui nous occupe et quelques prétendus descendants des Fatimides apparurent au bout d'un certain nombre d'années.
Saladin, toujours simple et austère dans ses goûts, ne s’appropria pas le palais du Khalife mais se contenta du palais du Vizirat dans lequel il était déjà installé. Il ne voulut pas non plus toucher à la fortune personnelle du Khalife : il en envoya la moitié à Noûr-ed-Dîn et distribua l'autre moitié aux pauvres.
Mais l'Égypte, maintenant sujette d’un des plus grands hommes que le Moyen Age ait produits, ne devait pas jouir longtemps de la présence de son nouveau souverain. Entièrement absorbé par la guerre contre les Croisés, que sa foi lui faisait considérer comme un saint devoir, et dont l’histoire ne rentre pas dans les limites de cet ouvrage, Saladin passait à peu près tout son temps à combattre en Syrie, laissant son vizir Qaragoûch investi de la régence au Caire. Ce dernier dirigea les travaux des fortifications
destinées par Saladin à entourer l'ancienne capitale, Fos-
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tât, que l'on avait commencé à reconstruire, aussi bien que le quartier Toulounide d'el Qatäy et la cité royale d'el Qâhera, et surmontées par une forte citadelle pour dominer et défendre la ville.
Les récents travaux de M. Creswellont établi le fait que l'enceinte de Saladin, construite en hâte par Qaraqoûch, fut solidement renforcée sous le règne d'el ‘Adel, quelques années plus tard. Les deux énormes tours qui font face au Moqattam, agrandies par el ‘ Adel de plus de la moitié, contiennent chacune une petite tour ronde qui lui sert de noyau, et qui constituait le bastion primitif de Qaraqoûch (P1. 12 et 13).
Qaraqoûch n'était pas comme son maître doué de tact et de charme personnel ; il se fit détester parla population au point que son nom est encore abhorré de nos jours et que les conteurs arabes redisent une foule d'histoires aussi absurdes qu'apocryphes sur des jugements faux et grotesques attribués à Qaraqoûch. On en a également fait le piteux héros du Guignol égyptien, mais peut-être est-ce par confusion avec un personnage légendaire turc, le brigand Qaragheuz.
Pendant que Qaraqoûch s'occupait au Caire de construire la citadelle et aussi d'organiser et d’expédier en
Syrie des troupes de réserve et des approvisionnements,
Saladin continuait la série de ses victoires. En 1187, Jérusalem capitula après avoir été aux mains des Francs pendant quatre-vingt-huit ans. La façon dont fut traitée la garnison chrétienne nous fournit un exemple de la générosité et de la tolérance de Saladin ; les historiens chrétiens des Croisades eux- mêmes assurent qu'iln'y eut point de cruautés inutiles. Ceux qui étaient assez riches pour payer rançon eurent la permission de se racheter eux-mêmes et d’en racheter d'autres. El ‘ Adel, frère préféré de Saladin, lui demanda mille prisonniers en cadeau et les relâcha pour la plus grande gloire de Dieu, et le sultan lui-même ordonna que les vieillards incapables de payer fussent mis en liberté. Un certain nombre de dames, épouses et filles de chevaliers tués ou prisonniers, qui étaient venues se réfugier à Jérusalem, furent traitées par Saladin avec une bonté et une courtoisie chevaleresques.
La plupart des autres villes de Syrie et de Palestine tombèrent également entre les mains de Saladin et les Croisés demandèrent une trêve. Le sultan avait été rejoint en Syrie par le frère dont il vient d'être question, Seif-ed-Din el ‘Adel, que les chroniqueurs francs appellent Safadin : et ce fut lui qui fut chargé de négocier avec Richard Cœur de Lion. Les deux princes se lièrent d'amitié au cours de
ces pourparlers et on raconte que Richard pensa même à
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