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Intérieur du Mausolée de l'Imâm Châfey (construit en 1211 et restauré à plusieurs reprises).
voyant qu'el Qâhera elle-même était menacée, fortifia la ville de Mançoûra, au sud de Damiette, et envoya des messagers à tous ses cousins de Syrie pour les appeler à son secours. Puis, se sentant plus à même de négocier, il offrit de rendre le royaume de Jérusalem, tel qu'il était avant Saladin, en échange de Damiette. Suivant encore cette fois les conseils aveugles de leur clergé, les Croisés refusèrent cette offre magnifique, décision insensée qu'ils ne tardèrent point à regretter amèrement. L'été vint, le Nil monta, les musulmans désespérés rompirent les digues et inondèrent le Delta tout entier. Les Francs, isolés sur quelques hauteurs, accablés par la chaleur, furent trop heureux de parlementer et cédèrent Damiette sans aucune des compensations qu'ils avaient refusées.
Cependant el Kâmel, en concluant la trêve, leur accorda des conditions d'une générosité inattendue, car il n'avait aucun désir d’envenimer les haïines de religion. Durant tout son règne, ce prince fit preuve d'un esprit de tolérance et de diplomatie bien en avance de son époque et fut même accusé par ses contemporains d'un défaut de ferveur religieuse. Il faut ajouter que la même accusation, en sens inverse, fut portée contre son adversaire, l'empereur Frédéric Barberousse, qui conduisit les négociations
d'une facon si amicale qu'il fut soupçonné d'être secrète-
ment entaché d'islamisme. Et cependant, il obtint pour les chrétiens la possession de Jérusalem et du Saint Sépulcre, mais non pas celle du Dôme du Rocher que l'on appelle Mosquée d'Omar.
Le fils aîné d'el Kâmel, qui lui succéda comme sultan d'Égypte, fut supplanté au bout de deux ans par son frère Çâleh Negm-ed-Dîn Ayoub. Ayant obtenu le trône par traîtrise, ce dernier, pour consolider sa position, fit arrêter et exécuter les émirs et les mamelouks qui avaient pris part à son usurpation ; puis il créa un corps tout nouveau de mamelouks, jeunes gens d'origine turkomane, achetés dans divers marchés, dont il fit sa garde du corps. Ils furent nommés la Halqa (c'est à dire ceinture) royale et logés dans une caserne construite exprès pour eux dans l'île de Roda ; c'est pour cette raison qu'on les appelait aussi Bahrys ou riverains. Cette innovation est d’une grande importance car ce fut l'origine de la première dynastie de sultans mamelouks dont il sera question dans le chapitre suivant. Çâleh était habile et courageux et il réussit à reprendre aux Francs et à ses propres cousins, les princes ayoubides qui régnaient dans les villes de Syrie, la plus grande partie du royaume de Saladin. Pour arriver à cette fin il n'hésita pas à se faire aider par une horde de barba-
res, les Khouarezmiens, qui, après avoir fondé un empire
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qui comprenait Khiva, Boukhara et Samarkande, étaient maintenant chassés des hauts plateaux de l'Asie par le célèbre conquérant mongol, Gengis Khan, qui avait commencé en 1218 à dévaster l'Orient.
Gâleh arriva ainsi à reprendre Jérusalem et Damas ; il assiégeait cette dernière ville lorsqu'il tomba malade d'une plaie gangréneuse à la jambe, causée dit-on, par un poison répandu exprès sur une natte sur laquelle il avait l'habitude de s'accroupir pieds nus pour jouer aux échecs. Il reçut alors une nouvelle d'Égypte qui le décida à se faire rapidement transporter au Gaireen litière,cariln'était plus capable de monter à cheval ni même de se tenir debout.
La nouvelle était que les Francs avaient débarqué près de Damiette. C'était la VIIe Croisade, conduite non plus par des nobles avides et ambitieux, mais par un saint monarque, le roi Louis IX de France, qui mérita d’être plus tard canonisé par l'Église catholique et dont les vertus et la piété firent une impression profonde même sur les musulmans qui se trouvèrent en rapport avec lui au cours de cette campagne. L'histoire de cette époque est si chargée de crimes et de sang que c’est avec soulagement que l'on y rencontre deux hommes comme Saladin et saint Louis.
Le roi de France amenaïit avec lui 50.000 hommes com-
prenant l'élite de la chevalerie française et tout ce qu'il
leur fallait comme provisions et matériel de guerre. Damiette, soigneusement approvisionnée, ses fortifications remises à neuÎ, avait été confiée à la garde d'une tribu de Bédouins fort belliqueux, mais, surpris par l'arrivée inattendue des vaisseaux francs et se souvenant sans doute du sort de la malheureuse garnison en 1218, ces Bédouins prirent la fuite et les Français occupèrent la ville sans difficulté. Les troupes égyptiennes, sous l'émir Fakhr-ed-Dîn, se retirèrent à Mançoura, où le sultan se fit transporter malgré ses souffrances. Probablement à cause de sa maladie, il était accompagné cette fois de son épouse, en laquelle il avait une telle confiance qu'il la chargeaïit généralement de gouverner la capitale à sa place lorsqu'il était absent en campagne; c'était d’ailleurs elle qui l'avait prévenu de l'invasion ifranque. .
Cette femme remarquable mérite que nous accordions à son histoire un peu plus de détails que je n'ai pu en consacrer aux autres personnages de mon récit. C'était une esclave d'origine probablement turkomane, ou peut-être arménienne, que Gâleh avait épousée après qu'elle lui eût donné un fils qui mourut en bas âge. Douée d'une beauté et d'une intelligence exceptionnelles, elle avait acquis sur son époux une influence telle qu'il
la consultait même pour des affaires d'État.
Peu de jours après son arrivée au camp de Mançoûra, la maladie du sultan s'aggrava et il mourut, au moment où les Francs. sortaient de Damiette. La reine, Chagaret-ed-Dourr, (nom qui signifie arbre ou rameau de perles et qui dénote sa condition d’esclave), se rendit compte du danger où l'armée musulmane allait se trouver, privée d'un chef, tandis que l’armée franque avançait rapidement pour livrer combat. Elle décida de cacher la mort de son mari ; mettant deux ou trois fidèles dans le secret, elle convoqua une assemblée des principaux émirs et leur annonça que le sultan était trop souffrant pour les voir et leur ordonnait de lui jurer obéissance et, après lui, à son fils Tourânchâäh qui se trouvait alors en Mésopotamie ; elle leur dit aussi que le sultan avait ordonné que l'émir Fakhr-ed-Dîn prit provisoirement le commandement de l’armée. Les émirs prêtèrent serment sans hésiter ; on expédia au Caire des décrets portant la signature du sultan, très habilement imitée par un esclave nommé Soheil. Le médecin de la cour, qui était un des complices, continuait régulièrement ses visites, on apportait tous les jours à la tente royale des plats destinés à l'auguste malade, bref, on ne négligea aucun détail propre à inspirer confiance. Ce ne fut que trois mois plus tard que Tourânchäh, fils de Çâleh par une pre-
mière femme, revint de Mésopotamie, et pendant tout cet
intervalle, Chagaret-ed-Dourr gouverna le royaume au nom de son époux défunt.
Les circonstances étaient d'ailleurs fort critiques : l'armée des Francs approchait de Mançoura qu'ils attaquèrent le 8 février 1250, avec plus de bravoure que de stratégie. La bataille fut terrible ; le général musulman Fakhr ed Din fut tué et, au premier abord, les Francs parurent avoir le dessus. Mais ils avaient compté sans la garde turkomane de Gâleh, les mamelouks bahrys, commandés par l'un des leurs, Rokn-ed-Dîn Bibars, dont nous reparlerons ; cette brillante cavalerie fondit sur l'ennemi avec une impétuosité irrésistible, abattant tout sur son passage ; les Francs furent écrasés et mis en pièces. Parmi les nombreux chevaliers qui périrent se trouvait le comte Robert d'Artois frère du roi, dont la folle témérité avait amené l'armée dans une position intenable.
Cette bataille sanguinaire n'apporta cependant aucun changement : les deux partis avaient éprouvé de cruelles pertes, mais leur position relative restait la même et les deux armées passèrent quelque temps à s'’observer mutuellement sans risquer une nouvelle attaque. Sur ces entrefaites, Tourânchâh, héritier de Çâleh, arriva de Mésopopotamie et la reine put enfin annoncer la mort du sultan
et remettre le pouvoir aux mains de son beau-fils. Ce jeune
prince, dont les seules qualités semblent avoir été le courage et un certain talent militaire, se montra fort peu courtois envers la veuve de son père, mais s'occupa immédiatement d'organiser une attaque combinée par terre et par le fleuve, faisant apporter du Caire des bateaux démontés qui furent rapidement mis à flot en aval de l'armée franque. Cette manœuvre eut un tel succès que trente-deux des vaisseaux de saint Louis furent capturés par la flotte égyptienne. Découragés par ce revers, les Francs essayèrent en vain de parlementer et finirent par retourner vers Damiette où ils espéraient s’abriter. Mais les musulmans les poursuivirent et les rejoignirent à Fareskoüûr, où eut lieu un épouvantable carnage ; d’après les chroniqueurs arabes, non moins de 30.000 Francs furent tués ou noyés. Le saint roi lui-même, avec sa suite comprenant le célèbre Sénéchal de Champagne, Joinville, qui nous a fourni la plupart de ces détails, fut fait prisonnier et tenu à rançon.
Ce fut donc par une grande victoire que débuta le règne du dernier sultan ayoubide ; il fut lui-même cause de sa ruine et la mérita. Grisé par son succès et par sa royauté, il se crut assez puissant pour insulter et maltraiter les émirs de son père, il en fit même exécuter plusieurs. Il exaspéra les Mamelouks par ses vices et sa brutalité, et il
commit l'erreur funeste d'offenser sa belle-mêre, à laquelle | 5
il devait le trône. Chagaret-ed-Dourr, d'autre part, était. très-aimée de la cour et de l'armée et l'on comparait son gouvernement plein de sagesse avec celui du jeune débauché qui, depuis sa victoire, passait tout son temps en compagnie de vils courtisans qu'il avait amenés de Mésopotamie. Les Mamelouks décidèrent sa mort et ce fut Bibars qui lui porta le premier coup. Le sultan s'étant réfugié dans une tour de bois construite provisoirement sur le Nil pour échapper à ses assassins, ceux-ci y mirent le feu et, lorsqu'il se jeta dans le fleuve pour s'enfuir à la nage, Bibars plongea après lui et l’acheva dans l'eau. Son cœur arraché de sa poitrine, fut apporté sur un plat à saint Louis dont on peut s'imaginer l'horreur à cette vue.
Ainsi finit misérablement cette dynastie ayoubide qui avait commencé si glorieusement avec Saladin et donné à l'Égypte trois autres grands souverains: el ‘ Adel, son fils el Kâmel, et son petit-fils Çâleh Ayoub. Ce dernier contribua indirectement à la chute de son fils lorsqu'il créa la milice prétorienne qui devait pendant 250 ans fournir une série de sultans à l'Égypte.
Cette première fois cependant, les Mamelouks ne se décidèrent pas à placer un des leurs sur le trône, mais s'arrêtèrent au parti sans précédent de couronner une femme,
la veuve de leur maître, dont ils avaient déjà connu la domi-
nation douce et habile; Chagaret-ed-Dourr fut proclamée « Sultan » d'Égypte sous le nom de Mère de Khalil, d'après le petit garçon qu'elle avait eu de Çâleh. L'histoire de son court règne et de la fin de sa dramatique existence appartient au chapitre suivant, mais il faut arrêter l'attention sur le fait remarquable que le premier souverain élu dans l'Égypte mulsumane était une femme. Elle fut la première de cette série de sultans, placés sur le trône par le choix des turbulents émirs mamelouks, régime qui dura jusqu'à la conquête turque. A partir de ce moment, même lorsque le successeur d’un sultan était son propre fils, ce n'était qu'avec le consentement des Mamelouks et souvent pour préparer le chemin à quelque soi-disant régent qui ambitionnait le trône. Ce ne fut que durant le règne de Tourânchâh que le formidable corps de mamelouks réuni et formé par son père prit conscience de sa force et résolut de l’exercer. Depuis lors, eux et leurs successeurs occupèrent le pays et le gouvernèrent en étrangers, couronnant et déposant tour à tour des émirs choisis dans leurs rangs et formant divers partis, toujours en guerre les uns avec les autres.
Ces fréquentes batailles portaient la terreur parmi les gens du peuple qui pâtissaient toujours, quelque fûtlevain-
queur ; leurs champs, leurs ateliers, leurs boutiques en
proie à la destruction et au pillage, la liberté de leurs femmes et de leurs enfants continuellement en danger. De lourds impôts accablaient la population toutes les fois qu'il fallait de l'argent, mais cet argent ne servait pas au bien public. Les sultans mamelouks ordonnaient à leurs ministres de bâtir de vastes greniers à l'instar du prophète Joseph, et de les remplir pour s'approvisionner contre la famine qui dévastait le pays lorsque la crue du Nil avait été insuffisante, mais ils en faisaient une source de gains illicites, vendant les céréales à haut prix à la population affamée. Les infortunés paysans, sans recours contre une pareille tyrannie, ne se révoltaient presque jamais, mais travaillaient avec patience, bénissant Allah lorsqu'un sultan plus humain que les autres allégeait quelques impôts ou distribuait quelques aumônes.
Des œuvres d'art de la période ayoubide, c'est le bois sculpté qui est le plus remarquable ; le travail de certains panneaux conservés au Musée du Caire est d’une délicatesse et d’une finesse incomparables. Les sultans eux-mêémes ne montrèrent point l'amour des arts et du luxe qui, sous d’autres dynasties, encouragèrent les artisans à produire des objets de métal ou de verrerie destinés à l'usage de la cour. Ils se bornèrent à l'embellissement des mosquées
et plusieurs d'entre elles contiennent encore de merveil-
leuses sculptures sur bois. Dans ces boiseries et dans le décor en plâtre qui atteignit également une grande perfection à cette époque, il est à remarquer que les inscriptions historiques (1) ne sont plus en koufique. Cette ancienne forme de l'écriture arabe, en usage sous les Fatimides, est remplacée depuis cette époque par des caractères appelés naskhy qui se rapprochent beaucoup plus de l'écriture arabe moderne et qui prévalaient déjà en Syrie depuis quelque temps lorsque Saladin les importa en Égypte. Il paraît avoir pris une sorte de fierté religieuse à cette substitution. Malheureusement le même sentiment l'incita, ainsi que ses successeurs, à démolir les tombes et les palais de leurs prédécesseurs chiites, ce qui est une grande perte pour l'archéologie. >
(1) Le koufique cependant resta en usage pour les inscriptions coraniques et purement décoratives.