CHAPITRE IV
Les Mamelouks Turkomans
Lorsque, après la mort violente de son beau-fils, Ghagaret-ed-Dourr accepta le trône que lui offraient les Mamelouks, comme elle-même anciens esclaves de ÇGâleh Ayoub, il semble qu'elle se soit rendue compte de ce que sa position présentait d’anormal. Elle écrivit au Khalife à Baghdad, l’assurant de sa fidélité et lui demandant son investiture ; puis, sans attendre sa réponse, s'occupa de faire exécuter de suite le traité par lequel saint Louis devait payer une énorme rançon en or et faire évacuer Damiette. Ce traité avait été conclu avant la mort de Tourânchäâh et les émirs auraient voulu le dénoncer pour obtenir des conditions
encore plus dures. La sage souveraine refusa de manquer à
la parole donnée et cette attitude loyale lui fait honneur, mais ce premier conflit lui avait fait sentir le besoïn d'un appui, et elle conféra le rang d'Atabek ou vice-Roi, au plus important des Mamelouks,‘Ezz-ed-Dîn Aybek. En même temps elle s’attacha le peuple par une réduction des impôts, probablement facilitée par l'or de saint Louis. Mais il ne lui fut pas permis de conserver la royauté : le Khalife au lieu de se laisser toucher par sa lettre, fit dire aux Mamelouks que, s’il ne se trouvait pas parmi eux un homme capable de régner, il viendrait en personne leur en amener un, ajoutant que le Prophète avait dit : « Malheur aux peuples qui sont gouvernés par des femmes ! »
On trouva une solution élégante : Aybek fut proclamé sultan et épousa la reine — qui, dit-on, l’aimait depuis longtemps — ce qui lui amena le concours des partisans de cette princesse. Il n'y eut donc rien de changé, sauf en apparence. Chagaret-ed-Dourr continua à régner au nom de son mari et paraît s'être contentée de ce compromis, n'étant pas femme à préférer l'apparence à la réalité. Mais de nouvelles difficultés ne tardèrent pas à surgir. Les descendants des Ayoubides qui régnaient encore en Syrie refusèrent d'accepter la déchéance de leur dynastie et l'un d'eux,
en Nâcer, prince d'Alep, réussit à arracher Damas à
l'Égypte. On crut alors habile d'associer à Aybek un prince
de la famille d'Ayoub; les Mamelouks proclamèrent un enfant de six ans, petit-fils d'el Kâmel, et ajoutèrent son nom à celui d'Aybek à la prière du vendredi et sur quelques monnaies. Malgré cet expédient, les Ayoubides de Syrie assemblèrent une armée et marchèrent sur l'Égypte. Après une série d'engagements, Aybek réussit à vaincre ses ennemis et, n'ayant plus besoin de lui, se défit du pauvre petit qui avait partagé son trône.
Enivré par ses succès, Aybek commença à se fatiguer de l'obéissance que lui imposait son épouse et se mit à faire des projets pour se débarrasser également d'elle. Il ouvrit des négociations avec Lou‘lou‘prince de Mossoul, dont il voulait épouser la fille. Ceci fut révélé à Chagaret-ed-Dourr par un Mamelouk qui avait été injustement traité par Aybek et, folle de rage et de jalousie, elle décida de faire assassiner l'ingrat. Elle plaça quelques esclaves qui lui étaient dévoués dans les bains royaux et, lorsqu'Aybek vint au bain après une partie de polo, ils se jetèrent sur lui et le tuèrent. On raconte que la reine était tout près et que, l'entendant appeler au secours, elle se repentit et voulut le reprendre aux assassins mais que l'un d'eux lui fit remarquer que si le sultan échappait maintenant à la mort il la ferait certainement exécuter, elle et ses partisans.
On essaya de dissimuler le meurtre ; on répandit le
bruit que le sultan était mort d'épilepsie et on introduisit des pleureuses au palais. Mais les mamelouks d'Aybek, que l'on appelait les Mo'ezzys d'après son surnom royal d'el Malek el Mo'ezz, soupçonnaient la reine et torturèrent ses femmes pour en obtenir des aveux. Ils l’auraient tuée de suite sans la protection de ses anciens camarades, les Mamelouks Gâlehys ; ceux-ci, cependant, ne purent empécher qu'on la mît en prison et que l'on proclamät sultan un enfant nommé ‘Aly, fils d’une première épouse qu'Aybek avait divorcée pour plaire à Chagaret-ed-Dourr.
Se voyant prisonnière et devinant la mort qui l’attendait, la reine déchue détruisit ses bijoux, pilant ses perles dans un mortier, afin qu'aucune autre femme ne püût les porter.
Le premier acte du jeune sultan fut de la livrer à sa mère, qui, après l'avoir frappée et insultée, la fit dépouiller et mettre à mort par ses femmes à coups de galoches de bois (kab-kab). Son corps fut jeté dans les fossés de la Citadelle et en partie dévoré par des chiens. Au bout de trois jours, ses restes furent recueillis par de pieuses mains et déposés dans un charmant petit mausolée enrichi d'un beau mihrâb en mosaïque byzantine qu'elle s'était fait construire dans un cimetière au sud du Caire, où se trouvaient déjà plusieurs tombeaux de saintes femmes datant de l’époque
fatimide.
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Quoique bien court, le règne de cette Orientale si exceptionnelle fit sur l'Égypte une impression durable et son nom n'y a jamais été oublié. Elle avait fait le pélerinage de la Mecque en litière et c'est à son temps que remonte la tradition par laquelle le palanquin ou mahmäâl est supposé accompagner tous les ans la caravane des pélerins. Elle avait institué une sorte de sérénade militaire, la nouba de la princesse qui, d'après un chroniqueur arabe, faisait tous les soirs le tour de la citadelle.
Le péril mongol menaçait de nouveau le monde musulman : Houlagou, petit-fils de Gengis Khân, avait pris Baghdad et fait mourir le Khalife, envahi et ravagé la Syrie, détruisant tout sur son passage, pris Damas, et s'avançait maintenant sur l'Égypte. Les Mamelouks décidèrent qu'un sultan de l’âge de ‘ Aly était inutile en un pareil danger, le déposèrent, et, mettant à sa place un des leurs nommé Qoutouz, marchèrent à la rencontre des envahisseurs. L'armée mamelouke, commandée par Qoutouz et par Bibars, dont il a déjà été question, rencontra les Mongols à ‘Ain Djalout, près de Baisân, et leur infligea la première défaite (1) qu'ils eussent encore subie. La légende les avait
(1) Voir dans Moufazzal ibn Abil Fazaïl fasc. I ; (Patrologia Orientalis) t. XII, année 1917, des détails sur cette campagne.
consacrés invincibles et l'effet moral de cette victoire fut immense ; en peu de temps Damas fut reconquise ainsi que toute la contrée jusqu'à l'Euphrate.
Qoutouz rentra en Égypte pour y être traîtreusement assassiné par Bibars, qui fut proclamé sultan à sa place ; l'entrée triomphale préparée pour Qoutouz servit pour son assassin.
Malgré cet avénement répréhensible, Bibars fut un des plus grands souverains qui aient régné sur l'Égypte. Doué d’une capacité remarquable, il sut organiser l'administration du royaume de telle façon qu'aucun de ses successeurs n'eut jamais l'idée de modifier les lois et les règlements qu'il avait institués. De même en ce qui concerne la hiérarchie des Mamelouks et de l’armée, rien de ce que Bibars avait décrété ne fut changé jusqu'à la chute de l'empire mamelouk.
On l'appelait el Bondouqdâry, d'après Aydekin el Bondougdar (l'arbalétrier) un émir auquel il avait appartenu avant de faire partie de la Halqa de Çâleh ; c'était un homme blond, fort et de haute taille, qui eût été beau s’il n'eût été défiguré par une cataracte qui lui avait fait perdre un œil.
Désireux d'affirmer sa qualité de principal monarque
musulman, il invita un représentant de la famille ‘abhas-
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