CHAPITRE II
Les Khalifes Fatimides
Après la chute des Toulounides, en 905, les Khalifes ‘abbassides de Baghdad remirent en usage le régime qui avait précédé l’avénement d’'Ibn Touloûn, c’est à dire qu'ils envoyèrent en Égypte des gouverneurs, choisis en général dans leur propre famille ou parmi leurs protégés. Ces créatures des Khalifes étaient presque toujours d’une incompétence absolue et n'avaient qu'un but, celui de s'enrichir aux dépens du peuple égyptien qu'ils opprimaient sans pitié.
Après une série de quatorze ou quinze gouverneurs de ce genre, il s'en trouva enfin un, Mohammed el Ikhchid, descendant d'une famille princière de Ferghâna et doué
des qualités d'un véritable souverain. Il trouva le pays en
proie au désordre et à l'anarchie, l'autorité du gouverneur baîfouée par les troupes et les revenus gaspillés par des intermédiaires : il lui suffit de quelques années pour rétablir l'ordre, tranquilliser le pays et même reconquérir les provinces syriennes perdues.
A cette époque, dans les lointaines contrées occidentales de l'Afrique du Nord, une dynastie de Chi‘ites venait de se fonder, qui prétendaient descendre de Fatma, fille du Prophète et se nommaient par conséquent Fatimides. Ils avaient, en 909, vaincu et exterminé les Aghlabides qui régnaient alors à Tunis en qualité de vassaux des Khalifes ‘abbassides et s'étaient établis en Barbarie, prenant le titre de Khalifes. Ils ne tardèrent pas à envoyer en Égypte des bandes de pillards par mer et par terre.
El Ikhchîd réussit à les repousser et aussi à mettre fin, une fois pour toutes, aux révoltes et aux mutineries de ses propres troupes qui empêchaient depuis longtemps l'Égypte de se défendre contre les invasions du dehors. Comme Ibn Touloûn, il crut pouvoir fonder une dynastie héréditaire, mais lorsqu'il mourut, en 946, ses fils, ainsi que l'avaient été ceux de Khoumarouîya, étaient trop jeunes pour gouverner par eux-mêmes et le pouvoir resta aux mains de leur tuteur, un eunuque noir nommé Kaïfour ; ce
nom, qui signifie Camphre, c'est à dire ce qu'il y a de plus
blanc dans un pays ou la neige est inconnue, est souvent donné ironiquement aux nègres.
À la mort de Kaîfour, le pays retomba dans l'anarchie et le Khaliïe fatimide de Barbarie s'empressa d'en profiter.
Ainsi que chez tous les Chi‘ites, la foi des Fatimides était fortement teintée du mysticisme de la Perse dont ils étaient originaires, et ils croyaient à l'astrologie, comme les Mazdéens qui les avaient précédés sur les hauts plateaux de l'Iran. El Mo‘ezz, quatrième Khalife fatimide de Qayrouan, beaucoup plus intellectuel que ses trois prédécesseurs, s’occupait lui-même d'astrologie et avait été amené à croire que l’année 969 serait particulièrement favorable à la conquête de l'Égypte et à la chute de son gouvernement
sunnite, projet qu'il chérissait depuis longtemps (1).
(1) Ici encore, M. de Maillet a recueilli sur les causes de la conquête de l'Egypte une histoire tout-à-fait dans le goût du dix-huitième siècle. D’après ce conte, l'Égypte se trouvait alors sous le sceptre d’une jeune reine, anonyme, d’une telle beauté que l'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Un jeune peintre français qui, faisant exception à la règle générale, était amoureux non pas d'elle mais d’une de ses suivantes, trouva l’occasion de l’approcher, fit son portrait et le porta à El Mo‘ezz. Ce dernier s'en éprit désespérément et envoya Gauhâr en Egypte en ambassadeur demander la main de la reine pour son maître. Après des péripéties plus invraisemblables les unes que les autres l’histoire finit par la conquête de l'Egypte et le mariage du peintre et de la suivante, mais on ne nous dit pas ce
qui advint de la belle reine.
32 1 ÉGYPTE MULSUMANE
Un médecin juif islamisé, Yakoub ibn Killis, qui, fonctionnaire sous Kaïour, avait été traité avec une injustice manifeste, étant venu se réfugier à la cour de Mo'‘ezz, lui fournit des renseignements précieux et des conseils pratiques.
Le peuple d'Égypte avait été trop mal traité pour éprouver un sentiment de fidélité très profond envers les ‘Abbassides lointains ; ces croyances religieuses s'émurent à l’idée de la descendance directe du Prophète (les pauvres gens ne savaient pas à quel point cette généalogie était problématique) (1)... Breî, lorsque le généralissime de Mo‘ezz, Gauhâr, que l’on a nommé le Sicilien par une erreur de lecture (2), mais qui semble avoir été d'origine esclavonne, envahit le pays, il ne rencontra que très peu de résistance.
Ayant amené son armée de cent mille cavaliers jusqu'à la capitale égyptienne de Fostât, Gauhar campa dans une plaine au nord de la ville et se disposa de suite à creuser les fondations d’une enceinte fortifiée destinée à contenir les palais du Khalife, des casernes pour l’armée, des écuries pour la cavalerie, des bureaux, ministères, etc. Fos-
tât restant comme auparavant le centre principal de com-
(1) V. au sujet de la généalogie des Fatimides, D’ Leary, Fatimid Khalifate, p. 34.
(2) V. v. Berchem, C. I. A. t. I, p. 44.
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