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et ensuite de son successeur el ‘ Aziz, il acquit une grande fortune et beaucoup d’honneurs qu'il semble du reste avoir mérités, car, sous son administration sage et prudente, l'Égypte vécut en paix et en prospérité pendant le règne de Mo‘ezz et celui, beaucoup plus long, de son fils.
El ‘Aziz fut lui-même un excellent souverain, exempt des vices et de la cruauté de son époque. Le seul reproche que lui aient adressé les plus fanatiques de ses sujets musulmans visait sa tolérance, je dirais presque sa préférence, envers les juifs et les chrétiens. Il avait épousé une chrétienne et avait contribué par son influence à obtenir pour les deux frères de sa femme les deux dignités ecclésiastiques les plus importantes possibles, l'un ayant été fait patriarche melkite de Jérusalem et l'autre d'Antioche. Elle lui donna deux enfants, une fille, qui paraît avoir été exceptionnellement capable, et un fils, el Hâkem, qui lui succéda.
Par un étrange hasard, ce jeune prince (il n'avait que onze ans lorsque son père mourut et il fallut le faire descendre d'un figuier dans les branches duquel il s'était perché pour lui annoncer la nouvelle de son avénement), devint un des pires souverains qui aient jamais régné ; ses cruautés monstrueuses donnent à supposer qu'il de-
vait être fou.
Arrivé à l'âge d'homme, il fit assassiner le vizir Birgouân, un Esclavon comme Gauhär, qui avait exercé la régence pendant son enfance, et ensuite plusieurs des successeurs de Birgouân, au point que nul n'osait plus accepter le poste de vizir. Il persécutait les chrétiens, forçait ses sujets à intervertir le jour et la nuit, fermant leurs maisons dans la journée et faisant toutes leurs affaires la nuit ; il enfermait les femmes chez elles, défendant sous peine de mort aux cordonniers de leur fournir des chaussures pour sortir ; il faisait tuer les chiens et s'amusait même à couper de petits enfants en morceaux de ses propres mains. D'après un affreux récit d’un chroniqueur, El Fadl, général d'el Hâkem, s'étant rendu au palais au retour d’une expédition victorieuse contre une insurrection conduite par un prétendant ommeyade, fut introduit auprès du Khalife sans être annoncé. Ce dernier était occupé à dépecer le cadavre d’un bel enfant qu'il venait de tuer. Le général, épouvanté, ne sut pas cacher son horreur et se rendit compte qu'il venait de signer sa propre condamnation. Il se hâta de rentrer chez lui pour mettre ordre à ses affaires, et, en effet, le bourreau l'y suivit une heure plus tard.
Il est probable qu'el Hâkem se livrait aux pratiques de la magie noire, dont les rites comprenaient le sacrifice d'êtres
humains et particulièrement de petits enfants. Toujours
est-il que sa folie prit un tour mystique ; il se mit à errer seul dans les montagnes pour y communier avec Dieu, disait-il. Il se laissa tomber sous l'influence d'un certain Daraz, fondateur de la secte des Druses du Liban et il ordonna des doctrines et des rites contraires à ceux du Coran, oubliant sa responsabilité de Khalife.
Trois mosquées furent cependant construites sous son règne dont la seule qui nous reste, et qui porte son nom, avait été commencée par son père el ‘Aziz. Évidemment inspirée par la mosquée d'Ibn Touloûn, qu'elle égale en dimensions, elle présente des particularités architecturales extrêmement curieuses. Malheureusement elle est en ruines et la cour en est envahie par de hideuses constructions modernes (P1. 6).
El Hôâkem finit par être assassiné dans la montagne, dans des circonstances assez mystérieuses. On retrouva le cadavre de son âne et une robe multicolore qu'il portait d'habitude, toute tachée de sang, mais son corps avait complétement disparu. On raconte que les Druses croient qu'el Hâkem n'est pas mort, qu'il est monté au ciel pour en revenir au dernier jour... Mais leurs croyances, comme on le sait, sont tenues secrètes.
Il paraît très probable que le Khalife fut victime d’une
conspiration de ses sujets exaspérés par sa cruauté, cons-
piration à laquelle prit part sa sœur, la princesse Sayedat el Moulk, qui avait de sérieuses raisons de se défendre contre lui.
Elle fut chargée de la régence pendant l'enfance du jeune fils d’el Hâkem, qui lui succéda sous le nom d’edh Dhâher. Quoiqu'on l'ait dit exempt de la folle cruauté de son père, . on n'en raconte pas moins qu'il invita un jour deux milles jeunes filles à une fête et les réunit dans une mosquée dont il fit alors murer les portes, laissant les malheureuses mourir de faim. Les portes de la mosquée, pleine de cadavres, ne furent rouvertes que six mois plus tard.
Edh Dhâher épousa une négresse qu'il avait achetée à un marchand juif. Il mourut jeune et cette princesse noire entreprit de gouverner le royaume de son fils enfant, el Moustancer b'illah, en s'aidant des conseils du juif auquel elle devait son mariage. Un de ses premiers actes fut de s’entourer d’une nombreuse garde nègre, augmentant de beaucoup le nombre des Berbères et des Soudanais qui formaient partie de l'armée des premiers Khaliîes ; leurs querelles continuelles avec les troupes turques importées par el ‘Aziz, second Khalife fatimide d'Égypte, contribuèrent grandement aux calamités qui dévastèrent
le pays durant le long règne de Moustancer.
Quoique ce fils mulâtre d'Edh Dhâher soit monté sur le trône (1036) au milieu des circonstances les plus favorables et ait hérité d'un royaume dont l'ordre et la prospérité frappait les visiteurs étrangers, la stupidité de sa mère et sa propre faiblesse permirent à une série de vizirs d'amener le royaume à deux doigts d’une ruine totale. Une disette si terrible que les habitants en arrivèrent à avoir recours au cannibalisme, suivie d'une épidémie de peste, coïncida avec une véritable guerre entre les troupes nègres et turques et la domination fatimide fut bien près de s'anéantir.
D'ailleurs le grand empire fondé par elMo'ezz s'effondrait peu à peu. Un prince normand, le comte Roger I, s'empara de la Sicile que les Fatimides avaient autrefois prise aux Aghlabides. En 1065, Jérusalem et Tibériade tombèrent entre les mains du Seljouk Atsîiz, et, ainsi que plusieurs autres villes de Syrie, se rattachèrent au culte sunnite, se soumettant à la suprématie du Khalife‘ abbasside de Baghdad. Cette désunion au cœur même de l'Islam est d'une ‘extrême importance historique car, quelques années plus tard, les premiers succès des Croisés en furent grandement facilités. En Égypte, non seulement les prétoriens turcs et nègres se battaient entre eux, mais chacun des deux
partis puisait à pleines mains dans le trésor royal. Les
Turcs, qui avaient fini par avoir le dessus, se livrèrent à: une véritable orgie de pillage et de rapine. Entre autres. dégâts, ils détruisirent complétement la magnifique biblio-thèque qu'avaient amassée les Khalifes, brûlant les beaux. Corans enluminés d'or et d'azur et arrachant les reliures: de cuir ouvragé pour en rapiécer des chaussures. Finale-. ment, comme il restait encore un grand nombre de manuscrits, ils en firent un tas qu'ils recouvrirent de sable, créant ainsi un monticule qui porta pendant des siècles le nom de Mont des livres, Tell el Kotob, près. du village d'Ebiôr.
À la fin, le Khalife mulâtre se trouva réduit à une pau--vreté aussi extrême que l'avait été l'immense fortune que-
lui avaient léguée son père et deux très vieilles grand-tan-tes, filles d'el Mo'ezz, qui survécurent à toute une sériede neveux dont chacun à son tour avait compté sur leur héritage. L'énumération des richesses invraisemblables de ce trésor fatimide nous est complaisamment détaillée par les chroniqueurs, on croirait lire un conte de fées »etcependant, au bout de bien peu d'années, ils nous décrivent l'infortuné Khalife en haïllons, assis sur une natte en mauvais état et servi uniquement par trois esclaves âgés et infirmes.
Réduit à cette extrémité, Moustancer fit parvenir un mes-