‹ L'Égypte pharaoniqueChapitre 26 sur 37 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

CHAPITRB XII.

Doctrine de V allégorie. — Deux cosmogonies dans Sancho^ niaton, — Cosmogonies comparées ^ — Symbolisme. — Philosophie de la cosmogonie.

Nous venons de parcourir un cercle dont la circonfé* renée circonscrit toutes les doctrines qui constituaient la , religion des Egyptiens, considérée du point de vue où nous nous sommes placé. Mais en dehors de la théologie se trouve un second cercle embrassant le premier, et contenant une foule de nouvelles doctrines qui ne sont que le développement matériel des propositions que la théologie n avance qu abstractivement , et sous un rapport purement spirituel. La théologie énonce des faits cosmogoniques , mais elle les présente comme accomplis, et ne s'inquiète nullement du mode de leur accomplissement ; c est à la philosophie ensuite à en pénétrer les causes, à en rassembler les éléments, pour en déduire un système : ainsi , la cosmogonie pose les faits base de la théologie ; la philosophie s'empare de ces faits , les développe et les explique. Nous ne prétendons pas avancer que la division ipéthodique que nous établissons ici ait été celle par laquelle les Egyptiens procédaient à leur instruction : nous l'adoptons seulement par le motif que ce moyen nous parait le plus facile pour arriver à nous rendre raison de doctrines qui souvent semblent contradictoires, considérées sous Tunique aspect d'une théologie philosophique. En dépouillant ces faits de l'enveloppe mythique dont la science du sanctuaire s'étudiait à les entourer, nous parviendrons peut-être à sonder le fond de la pensée des savants primi-

364 L*<6YPTB PHABÂOniOUB.

tifs , de ces génies dont les sublimes méditations senriient de. fondement à ces hautes doctrines que notre œil doit scruter à travers le Toile épais des formes allégoriques, qui ne se soulevait qu'en faveur des initiés. ^ Le mythe, et l'allégorie par conséquent , furent des besoins pour Tantiquité , qui ne comprenait pas qu'on pût paraître savant ou instruit , si on n'avait pas assez de perspicacité pour pénétrer la vérité à travers le tissu de mensonges dont on la couvrait. Ecoutons d'abord Strabon, qui veut nous en donner la raison ; c'est en parlant d'Homère , qui pour mieux nous instruire , dit-il , ajoute aux faits réels des allégories.

« D'abord, observez-*le bien, ce n'est pas simplement « les poètes, ce sont aussi les législateurs qui , même an- « térieurement aux poètes , considérant la nature de Fétre «raisonnable, ont admis les mythes comme utiles. En « effet, l'homme, naturellement, aime à savoir, et débute 9 par aimer les mythes. C'est sur les mythes que les en- « fants, pour la plupart, commencent à fixer leur atten- « tion et à converser; le mythe est pour eux un second « langage tout nouveau , ^ qui leur dit, non ce qu'ils « voient exister, mais tout autre chose. Le nouveau, Tin- • connu ont du charme , et par cela même excitent la eu- « riosité : si l'étonnant et le merveilleux s'y mêlent, ils « augmentent ce charme, philtre puissant de l'instruction. « Tels sont donc les appâts qu'il faut d'abord nous offrir, « afin de pouvoir, avec Tâge, et lorsque l'esprit, fortifié, n'a « plus besoin qu'on le flatte, nous conduire à la connais- « sance des vérités (i). L'homme simple et non encore (t instruit est en quelque sorte comme l'enfant, et autant « que lui il aime les mythes ; médiocrement instruit , il les « aime encore : la raison chez lui n'étant pas assez forte,

(i) Singulière erreur, que celle de penser que la vérité doit être cachée sous des fables jusqu^à ce que Tesprit soit préparé à la recevoir; comme sî l'esprit ne s'en pénètre pas mieux quand il n*a qu'elle pour aliment, qu'il ne sait qu'elle, ne voit qu'elle, n'a jamais besoin

INSTITOTIOrm. 366

« l'habitude de l'enfance prévaut. Mais le merTeilleux , A pouvant effrayer ainsi que charmer, sert à cette double a fin avec les adultes comme avec les enfants. Ifous con- « tons aux enfants , pour les exciter, des mythes agréables; « et, pour les retenir, des mythes effrayants, comme ceux « deslamies, de la Gorgone, d'Ephialte, deMormolyce; « il en est de même des hommes faits , etc. »

« La théologie ancienne, disait Plutarque, tant celle « des Grecs que celle des barbares , n'est autre chose que « la philosophie naturelle , entourée de fables qui dévoi- « lent la vérité aux savants, d'une façon mystiqucet figu-* « rée (i). » « Les Egyptiens , dit encore le même écrivain , R étaient très-attentifs à ne point profaner leur science, en • donnant trop de publicité à ce qui appartient à la con-* « naissance des dieux (a). » Ainsi, la théologie n'était que la philosophie naturelle; et nous avons reconnu qu'en effet la théogonie égyptienne ne fut qu'un long mythe d'abord cosmc^onique, devenu plus tard astronomique et agricole.

« Soyez bien convaincu, » disait Phurnutus , en tra-

d'être désabusé d'une longue erreur, qu'il en coûte toujours de perdre entièrement! Il fallait traiter toute leur vie certains hommes comme les enfants, au moyen de croquemitaines de tous les âges. Ainsi, d'après Strabon, on se servait des mythes comme de moyens d'éducation de l'enfance: et ces contes ridicules des lamtes dévorant les enfants, des mormolyces, spectres dont on les effrayait, restaient cloués dans la tête comme des vérités pendant la vie entière, si on n'était pas jugé assez courageux, assez esprit fort pour apprendre que tout cela n'était qu'une longue, plate et absurde niaiserie! Il est permis de douter que les raisons de Strabon , bonnes pour le temps où il vivait, aient été celles qui avaient déterminé les premiers peuples à adopter la forme allégorique. Strabon parle en homme imbu du scepticisme de son époque, et sans la plus légère connaissance du génie des Orientaux.

Cet usage des allégories s'est conservé chez les musulmans , qui bot converti en allégorie mystique jusqu'à l'aventure de Joseph et de la femme de Putiphar.

(i) Plut., lit EuseK Prœp, evangeL

(i) Idem, deOsiride*

866 t'âOTPTB PHABAONIQUB.

cant pour r instruction de son fils son explication delà mythologie pélasgienne, « que les anciens n'étaient pas « des hommes d*une sagesse ordinaire; mais qu'ils avaient « fait une étude profonde de la nature , et le choix le plus « heureux des symboles et des énigmes les plus propres « pour en parler en philosophes (z). » Ainsi, encore, la philosophie consistait autant à savoir cacher avec beaucoup d'artifice les vérités naturelles sous des allégories, qu'à en pénétrer et deviner le sens quand elles étaient exposées de cette manière; et cette philosophie occulte constituait la Sagesse ou la Sapience tant célébrée des Égyptiens.

En effet, dans la très-haute antiquité, l'allégorie, ou le langage par symboles et par énigmes, s'appliquait atout et empruntait toutes les formes; rien n'était alors ce qu'il paraissait être : édifices, couleurs, images, langage, tout était autre que ce qu'il semblait. Inhérente au génie des peuples d'Orient , dont le brûlant climat , exaltant sans cesse l'esprit, enflammait l'imagination, l'allégorie était un aliment indispensable à cette excessive mobilité intellectuelle, qui, voulant exercer sa pénétration sur tous les sujets, commandait qu'on ne s'exprimât pas avec trop de clarté; qu'on laissât toujours deviner une partie de ce qu'on voulait dire; que ce qu'on exposait ne fût jamais tout ce qu'on prétendait faire comprendre. Aussi la métaphore était-elle perpétuellement sur lés lèvres ; l'équivoque accompagnait tous les discours ; l'énigme , la parabole, l'apologue, la fable, devenaient l'âme des conversations scientifiques, et fournissaient aux rois un moyen de sonder réciproquement leur capacité , en établissant entre eux , dans une correspondance amicale , un perpétuel combat d'esprit : nous en avons des exemples dans les réponses d'Ésope , dans la lettre par laquelle Amasis consultait Bias au sujet de la mer à boire, énigme proposée par le roi

(i) Pburnutus, dt Nat. Deon^m,

IRSTITDTIOHS. 367

d'Ethiopie (i), dans la lutte que s'étaient proposée réciproquement Salomon et la reine de Saba (2). De là vient que, dans le peu qui nous reste de la philosophie de la première antiquité, on ne peut jamais prendre à la lettre ce qui est dit ouvertement, parce que la vérité n'est pas dans les paroles écrites, mais dans le sens auquel elles ser^ vaient de forme. Moïse seul a voulu s'écarter, quant à la cosmogonie, de cette coutume générale d'universelles fictions; seul, et par une exception fort heureuse pour les siècles modernes, dont l'esprit est positif, pendant que chez tous les peuples du second âge la théologie philosophique maintenait dans la doctrine de l'origine des choses les formes allégoriques usuelles, ou même qu'elle inventait pour elle de nouveaux symboles , il a tracé à peu près entièrement à nu la doctrine cosmogonique , regardant cet exposé simple et naïf comme la meilleure garantie pour le dogme de l'unité de Dieu, tant obscurci par le symbolisme de ses maîtres; et cette œuvre admirable de la puissance créatrice, comme trop respectable, trop digne d'une universelle vénération, pour ne pas l'exposer ouvertement à toutes les intelligences , pour la ternir parla simple apparence d'un mensonge de convention.

Cette opération créatrice, dont l'homme que la vaste

(i) On connaît la réponse de Bias : « Le roi d'Egypte pourra boire la mer quand le roi d'Éthîopie aura arrêté tous les fleuves qui s*y rendent»

(9) D'après le texte hébreu de la Bible, les énigmes furent proposées et résolues alternativement et réciproquement par Salomon et par la reine de Saba; et c'est en cela que la princesse jugea de la sfigesst du roi des Hébreux ; car ce n'est que dans cette subtilité d'esprit que l'Écriture fait consister la sapience de Salomon. La Yulgate et les Septante, ainsi que la version arabe, font proposer les énigmes par la princesse seule ; ce qui n'est pas exact. Et venit ad Shelmoh, et locuta est ad eum omne quod erat cum corde suo, et in^ dicavit ei Shelmoh omnia verba ejus. Nonjuit verbum absconditum a rege, quod non indicaverit ei, et vidit regina Sheba omnem sapientiam Shelmoh . Tes te hébr.

368 l'BOTPTB PRAtfAONIQUB.

étendue de ses connaissances a quelquefois fiatit confondre ayec Thoth nous offre le tableau d*une manière si facile, si intelligible , si conforme à la science dont elle est Texpression , deux autres ëcriTains nous la présentent sous TeuTeloppe énigmatique dont la science sacerdotale savait si bien la couvrir. L'un de ces écrivains est l'auteur des livres attribués à Thoth , ou livres hermétiques, lequel exprime bien réellement les idées des anciens Égyptiens sur cette matière; lautre est le Phénicien Sanchoniaton, qui, eo exposant la doctrine cosmogonique phénico^égyptienne, dont il dit avoir pris aussi les éléments dans les livres de Thoth, c'est-à'-dire dans les écrits des temples, confirme la première, quoique la sienne présente quelques différences. Mais une considération particulière s'attache à ce fragment de Sanchoniaton, que nous a conservé Ëusèbe. L'écrivain phénicien, après avoir rapidement parlé de la création universelle, fait l'histoire des dix premières générations prétendues humaines , répondant aux dix mêmes générations selgn Moïse. Après la dixième, au lieu de faire mention du déluge, comme toutes les autres cosmo* gonies, il continue Ténumération d'autres générations; ce qui n'est qu'un nouveau système cosmogonique mis à la suite du premier, et dont on n'a pas eu l'idée de le séparer. Court de Gébelin avait bien reconnu que ces nouvelles générations ne sauraient appartenir à l'époque postdiluvienne, puisque, sans tenir compte de ce qui précède dansle fragment deSanchoniaton, c'est par ces demièresgénérations qu'il commençait l'explication delà cosmogonie phénicienne. D'autres critiques avaient soupçonné quelque erreur dans le texte de l'écrivain phénicien ; les auteurs de l'histoire universelle avançaient que Sanchoniaton avait donné à la race de Kaïn des descendants de la race de Noé; Gumberland trouvait un vide entre les onzième , douzième et treizième générations ; tous s'étonnaient du silaicede l'historien sur un cataclysme dont généralement tous les

IHSTITUTIONS. 369

peuples ont conservé le souvenir, qu ils ont consacré même dans leur théologie. Ce silence serait en effet inexplicable, si les générations qui suivent la dixième, dans ce fragment, se liaient à celles-ci ; mais, en y réfléchissant avec attention, on est forcé de reconnaître, ou que Sanchoniaton avait inséré dans son livre deux systèmes cosmogoniques , diffé* l'ents sous le point de vue allégorique, mais identiques quant aux faits; et qu'une lacune qui aurait pu se trouver dans le xn^niiscnt péinceps , et qui n'aurait pas été remar* quée par le copiste, avait occasionné la confusion par la suppression de cette lacune, dont les lignes perdue^ contenaient probablement les raisons qui portaient San* choniaton à faire suivre la première cosmogonie par cette seconde; ou bien, qu on avait écrit en marge de ce mRnuscrit princeps un second système cosmogonique, qu*un copiste inintelligent aura interpolé maladroitement dans le texte. En effet :

Au début de cette nouvelle cosmogonie paraissent M/sor et Sjrdik , ou Sedek, mots que l'écrivain interprète, par, la vie et le léger et juste ^ Le premier est père de Thoth , le second l'est des Kabires. En même temps qu'eux vit un troisième personnage qui porte le nom i^ÇSEXion^sxxTViomméHypsistus, ou le Très-Haut. Peut-on ne pas voir un seul et même personnage dans Mysor, Sydic et OElion? les deux premiers ne figurant là, de cette manière , que par la confusion probable que les lacunes du manuscrit primitif ont jetée dans les phrases de l'auteur original. Œlion est évidemment le même que l'OElohim de Moïse : c'est toujours le Très-Haut des prêtres égyptiens, et le prétendu surnom XHypsistus n est que la traduction en grec de ce nom oriental : c'est donc encore ici le dieu delà création, suivant Moïse et ses maîtres, qui se montre à la tête du nouveau système cosmogonique : et dans celui-ci , qui se trouve le même que celui des Atlantes , l'allégorie est d'autant plus transparente au début, que V. I. 24

370 l'éotptb PHÀBAORIQUB.

les noms sont la personnificatioD même des idées du texte égyptien, que Moïse nous a transmis dans toute sa pureté. Nous ayons donc quatre différentes versions du même texte. L'une de ces versions , celle des livres hermétiipies, est remarquable surtout par son préambule, qui nous indique conunent les prêtres égyptiens, ou ceux du premier âge , supposaient que le grand acte de la puissance dmne était venu à leur connaissance par une sorte d'intuition. Le dialogue^ forme employée par les Egyptiens dans leuis écrits hiératiques, ainsi que l'a constaté Ghampollion, d'après les nombreux papyrus qu'il a été en position d'examiner, est entre Pimander etThoth, c'est-à-dire, entre l'intelligence divine et l'intelligence manifestée.

« Gomme je méditais un jour sur la nature des choses, et que j'élevais vers le ciel toute la force de mon entendement, mes sens se trouvant assoupis, comme il arrive d'or* dinaire aux personnes qui, soit par satiété, soit par lassitude , sont accablées de sommeil, il me sembla voir tout i coup un être dont le corps était d'une grandeur immense, et qui, m' appelant par mon nom , me tenait ce langage : Qu'est-ce, 6 Tboth, que tu désires de voir et de comprendre ? — Qui es-tu , lui dis-je ? — Je suis , réponditil , Pimander, l'esprit de la puissance divine. Que yeux-tu que je t'apprenne? Je serai partout avec toi. — Je désire, lui dis-je , d'apprendre la nature des choses et de connaître Dieu. A cela il répondit : Perçois-moi bien dans ton entendement, et je t'apprendrai tout ce que tu désires de savoir. Après.avoir dit ces mots, il changea de forme, et sur-le-champ tout me fut révélé. »

Ici donc va commencer la révélation de ce qui s'était passé à l'origine du monde, c'est-à-dire, la cosmogonie dont nous allons suivre les opérations, en plaçant parallèlement celle de Moïse et les deux de Sanchoniaton , afin d'en miçux saisir les rapports.

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376 L BGYPTB PHABÂONIQUK.

Ce qui 8uit| dans Pîmander, relatif à la chute de rhomme, montre, sous le même Toilede rallégorie, une identité d'idées bien remarquable avec celles de Moïse , et prouve bien par là que le récit de ce dernier sort tout entier du sanctuaire égyptien. Nous ne pousserons donc pas plus loin la comparaison des deux textes; ce qui précède suffit pour faire voir comment la doctrine occulte savait envelopper des ténèbres de F allégorie l'exposition naïve de l'œuvre de la création. Le parallèle que nous avons établi entre ces doctrines démontre aussi que, identiques au fond , et ne différant entre elles que par la manière de les exposer, elles s'appuient toutes, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois, sur un récit primitif remontant au premier âge du monde. C'est sur ce fondement que la science philosophique bâtit ensuite ses différents systèmes d'explication. Une fois les faits constatés , on voulut en avoir la raison et en connaître les causes; et ce furent ces recherches qui firent le domaine de la philosophie. Mais les prêtres savants , croyant que la science ne pouvait être enveloppée de trop d* impénétrabilité pour les esprits vulgaires , s'efforcèrent d'en épaissir le voile. Ajoutant encore à cette obscurité dont le goût universel pour l'allégorie se plaisait à couvrir toutes les doctrines, ils exprimèrent le mot propre par un mot symboUque dont la connaissance leur était réservée , et qui , inconnu aux autres , dérobait aux profanes le vrai sens de ce qu'ils voulaient cacher. Ce même systèm.e passant du langage à récriture , les caractères hiéroglyphiques devinrent l'expression graphique de cette langue conventionnelle qui constituait la langue sacrée.

« Les doctrines secrètes , disait Démétrius , sont propo- « sées dans des symboles comme dans les ténèbres d'une « nuit obscure ; car on peut très-bien comparei" la forme « symbolique aux ténèbres et à la nuit (i). » C'est ce soin

(i) Démétrius» de Eloquentia.

extréne de repousser au plus épais de ces ténèbres tout ce qui tenait aux doctrines philosophiques , qui rend si difficie à pénétrer aujourd'hui les fables derrière lesquelles sont cachées les vérités ; c'est ce soin qui rend si différeites entre elles les relations des mêmes faits , diversement exposés dans les livres philosophiques de l'anti* quité , suivant le génie particulier de la nation de laquelle ils émsnent, ou suivant les idées propres des prêtres des pays atxquels leurs auteurs appartenaient. Quelques rapports seulement que la comparaison permet de saisir dans les trais généraux conservés dans ces cosmogonies , sont souventlesseules traces qui puissent faire reconnaître la commutauté d'origine entre elles ; mais ces indices, quelque léges qu'ils paraissent, sont rendus décisif par les circonstaices auxquelles ils se rattachent. La parfaite identité les doctrines cosmogoniques et philosophiques des Indi^s , des Perses et des Egyptiens, n'est plus douteuse aujourd'hui, malgré la différence si tranchée des noms et d\s symboles (i) ; et cette identité est la meilleure preuve qiiaux premiers siècles après le déluge, l'Asie entière suiissait la même influence et reconnaissait les mêmes dotrines. Moïse , qui nous a montré sans voile celle que sivait l'Egypte à son époque, nous présente dix successionscosmogoniques à la suite de la création de l'homme. S chez les Phéniciens et les Babyloniens, avec des faits coslogoniques en rapport avec ceux du sanctuaire égyptien, ndjs trouvons également dix successions cosmogoniques; siihezles Atlantes nous voyons Posseidon procréer cinq générations doubles du sexe masculin , et que chez ce peupe ce dieu, réputé créateur, divise son ile en dix contrées ;û chez les Chinois, après les générations de Poan-Kou, qi ne paraissent être que l'allégorie des actes généraux des ix périodes de la création universelle , sui-

(i) Voyez F. Gbuzer, Relig. de l'Antiq.

S78 l'égypxb phàbaoniqub.

vaut U système symbolique qui était propre à cepeuple(i), viennent dix périodes ou Ki ^ à la tête desquelles est <$*/«• hoangy qui parait être leur premier homme , n'est-il pas permis d'en conclure que ces dix âges de la mythologie chinoise , aussi bien que les cinq doubles géniratioos masculines de celle des Atlantes , ne sont autres que les dix successions patriarcales des Égyptiens , et que les obscurités qui couvrent les faits antérieurs à l'apparïioa de ces dix générations doivent être conformes, au foid, avec ceux de la cosmogonie des Indiens , des Perseï et des Egyptiens; qu'ils ne nous paraissent iniutelligbles ou inexpliquables que parce que le système symbolifue et le génie allégorique de ces nations nous sont complètement inconnus?

A travers les complications du langage alléforique et malgré l'obscurité de ses énigmes , on peut , en combinant le récit tout simple de Moïse avec celui tout synpolique de Pimander, dont les gnosticiens paraissent avoirMt la base de leur doctrine, parvenir à reconnaître quelbs furent les idées philosophiques des Égyptiens sur la fcrmation du monde. Quoique le dernier de ces livres soit, quant à sa rédaction , d'une date bien postérieure à répo(tte où vécut le législateur des Hébreux, il n'en est pas noins certain que , quant à la cosmogonie, il nous donne le vrai sentiment des premiers peuples sur la manière dmt ils entendaient l'organisation de l'univers. Mais, pov bien entrer dans la pensée des auteurs de cette doctrine nous devons nous attacher principalement à la narratio littérale de Moïse, en cherchant à pénétrer le senspréis et exact de ses expressions, sens qui devient le criterim de la doc< trine.

(i) Suivant la doctrine des bonzes, ces tempsqui, suivant eui^ précédèrent le monde , s'élèvent à des millions dinnées et se partagent en plusieurs âges : cette doctrine est Tansogue de celle des dynasties divines des Égyptiens.

Le préambule de Pimander sert dlntroduclion auxdif* fërents tableaux que ce dialogue ya faire passer devant l'entendement du lecteur. D'abord, le prétendu Thothyoit briller une vive lumière , spectacle suave et délicieux qui le remplit d'admiration. Cette lumière inexprimable, c'est l'intelligence créatrice, fille de l'intelligence principe; c est le germe resplendissant de cette intelligence créatrice, fille de l'intelligence première; c'est le fils de Dieu, Dieu le père lui-même, inséparable et identique de son fils ; c'est OElohim , Jehovah , Amoun ; c'est le dieu de la création , existant seul avant toute chose , 1 être par excellence , éternel , infini , bon, omnipotent; voulant faire exister ce qui n'existait pas , convertir en être ce qui était néant, fabriquer un monde , un univers, dont rien, hors de sa propre substance, ne poiivait lui offrir le modèle. Cet être incréé ouvre ainsi la scène, et commence la succession des tableaux qui vont se dérouler.

La création prend son principe à la volonté du Créateur.

Une ombre horrible, succédant à la lumière inefi(able, forme le second tableau : c'est le chaos ténébreux de Sanchoniaton , le tohw'bohu de Moïse , les ténèbres premières, athor, dans la théogonie. Ce chaos , ces ténèbres premières, c'est-à-dire, la matière élémentaire de l'univers, se trouve à l'état d'extrême diffusion après que Dieu en a créé ou réuni les principes. Nous disons créé ou réuni , parce que le verbe bara qu'emploie Moïse , vague par sa nature , laisse aux deux systèmes toute latitude pour l'interpréter à leur convenance (i).

Ce chaos , ces ténèbres premières s'évanouissent à leur tour^ et sont remplacés par une nature humide , Yaretz de

(i) « J'ai déjà eu occasion de chercher la vraie étymologie de ce « verbe fameux, et j'ai prouvé qu'il signifiait tirer d'un élément « inconnu , faire passer du principe à l'essence , rendre même ce qui « était autre , etc. » Fabre d'Olivet, Cosmog,, note i'®. Cette explication rentre tout à fait dans celle de dom Galmet, Diction, de la Bible,

880 l'^OYPTB PHAB40NIQUE.

Moïse ) neith dans la théogonie. Mais cet aretz , cet abîme aqueux nest pas la terre-planète, qui ne pouvait pas exister, dont il n'est pas question encore, et que 1* ignorance présenta plus tard comme le noyau du cliaos , le centre à la circonférence duquel se développa le monde : c est le principe cosmogonique universel, matière humide, d'abord diffuse, maintenant concrète, renfermant en soi, à ( un état de mélange d'une confusion extrême, la lumière, l'éther, le feu, l'air, l'eau, la terre et les métaux (i); cest, philosophiquement , le principe passif en présence du principe actif efficient, qui est Dieu.

Le soufHe de la volonté créatrice , \ esprit divin , agitant la partie humide de la matière, l'échaufFe, et y détermine un mouvement générateur : ce souffle divin , c'est le rouah de Moïse, force expansive et dilatante, opposée à la force compressive de l'obscurité (2). Alors se fait entendre pour la première fois la voix de l'Eternel, cette voix de la lumière , suivant Thoth , seconde émanation de Dieu , voix lumière elle-même qui illumine tout homme venant au monde, suivant Tévangéliste philosophe (3); lumière qui est aussi la volonté de Dieu , le Kneph des temples produisant par la bouche un œuf, qui est le symbole du monde (4), sorti en effet de la bouche du Créateur

(i) Fabre d'Olivet remarque que le mot aretz repose sur la racine /v, qui| suivant les modifications qu'elle reçoit, signifie lumière» feu, étber, air, eau, terre et métaux. On saït que les Égyptiensemployaient cette racine pour désigner le soleil, Ph-ré : ce sens paraît avoir été le plus restreint.

(2) Fabre d'Olivet.

(3) Erat lux vera quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. £v. St. Johan.

(4) La parole sortant de la bouche, ou le verhe'^ ne peut pas donner matériellement l'être à un produit. Les Égyptiens, ou leurs maîtres , imaginèrent de représenter allégoriquement cette parole par un œuf sortant de la bouche du dieu. L'oeuf fut choisi pour symbole du monde, par la raison que Ton supposait que sa coqu«

au moyen de la parole; c'est le Honorer des Perses, le Kâch des Hindous, le Logos des Grecs, le Memra des rabins, si souvent substitué par eux au nom sacré de Jehovah, qu'ils doivent autant éviter de prononcer que les Égyptiens évitaient de prononcer eux-mêmes celui de l'intelligence suprême (i); c'est enfin le Verbe divin, que le même évangéliste proclame, comme les Égyptiens , Dieu identique à son père , éternel en lui|, incréé comme lui (2).

représente l'éther, son blanc l'air, et le jaune la terre sur laquelle le germe représente le principe de toute production.

(i) Cicerp, de Natura Deor., III, 22,

(i) Inprincipio erat Ferbum, et F'erbum erat apud Deum, etDeus erat Verbum. Voilà une doctrine tout égyptienne par le fond et par la forme. Ce grand évangéliste prouve, dans Tinstruction allégorique connue sous le nom ^Apocalypse , qu'il était très-versé dans la philosophie symbolique des Orientaux.

Il y a entre Moîse et Pimander une grande différence, que nous devons faire remarquer. Moîse montre d'abord Œlohim créant la matière du inonde; immédiatement après il fait paraître le rouah^ l'esprit de Dieu soufflant sur les eaux.; en troisième lieu intervient la yoix de Dieu ^ te Verbe. Pimander, au contraire, présente le Verbe divin, l'intelligence, comme fils de Dieu ; et ce n'est qu'après cette première émanation que parait l'esprit, le souffle. Le Verbe ne devrait donc être, dans le système de Moîse, que la troisième personne de la Trinité. Y a-t-il eu encore ici quelque interversion dans cette partie du récit de Moîse? Les premiers chrétiens, s'écartant en ce point de la doctrine mosaïque, rétablirent le Verbe à la deuxième place de la Trinité , en réservant la troisième au souffle divin, spîritus sanctus.

Voici une prière attribuée à Thoth , sortie par conséquent du sanctuaire égyptien, qui pourrait prendre place dans la liturgie chrétienne. « Je t'adjure , ciel, savant ouvrage du Dieu grand , d'être « propice; je t'adjure, voix du père;, qu'il a parlée en premier lieu « lorsqu'il a affermi l'univers par sa volonté; voix du père, qu'il a « fait entendre la première , son verbe seul engendré. » Chronic. paschale.

Une autre observation sur laquelle nous voulons appeler Tattenlion , c'est que la triade qui a tiré l'univers du néant : Œlohim , son Verbe et son souffle , c'est-à-dire | l'unité divine en trois personnes ,

S83 L'iGYPTB PHÀHÀOIIIQUS.

Le f^erbe est le grand ouvrier da monde , et Moïse ne mancpie jamais de faire commencer chacune des opérace que D0U8 croyons constituer L4 saivtb TRiHiri , reste toujours en dehors des autres triades qui sortent de Puni té divine par émanation » et qui ne sont que la personnification des attributs divers de la Divinité. Il fiiut bien remarquer aussi que , pour procéder à l'émanation de ces triades symboliques, Dieu a besoin de recourir à l'hermaphrodisme; tandis que la première existe indépendante de toute action féminine, que c'est Dieu ne relevant que de lui-même, éternel dans son unité comme dans son apparente divisibilité. Jamais la Trinité, à qui il faut consacrer ce nom distinctif et carao téristique, ne se mêle avec les triades, jamais aucun nom da panthéon égyptien ne vient se placer à côté d'aucun de ses membres. Les livres hermétiques en font un être tout à fait à part. Le PimaDder semble, à cet égard, appartenir à une époque plus reculée que celle de la religion symbolique , puisque pour lui la Trinité créatrice n*a pas de nom individuel, qu'elle n'est désignée que par son caractère propre, une lumière toute suave et délicieuse , qui est Dieu le père; l'esprit de cette intelligence, qui est Dieu le fils, oa le Verbe ; l'intelligence ouvrière , qui est le soufBe divin , le saint esprit. Loin de se confondre avec les triades , la Trinité s'en sépare elle-même, puisque le Verbe, sous le nom de Pimander, veut être rinstituteur de Thoth. Il est vrai que de ce Pimander on a fait plus tard un Thoth premier, trois fois çraDd ^ trismé^te , un Thoth fNur excellence; mais c'est parce que, comme instituteur du deuxième Thoth , il fallait le mettre en rapport avec celui-ci , afin de faire découler toutes les institutions du même principe.

Une séparation si bien tranchée de la Trinité et des triades semble nous indiquer que, dans le laps de la longue durée de l'empire égyptien, il a existé successivement trois religions : une première religion révélée, théisme pur^ connaissance de Dieu venue par les antédiluviens , la seule que Moïse ait voulu donner à son peuple; une deuxième religion , théogonie par émanations, multipliant les apparentes divinités par hermaphrodisme , théisme syrMisé, inventé par le génie allégorique des postdiluviens en un lieu et un temps inconnus ; une troisième religion, très- tardive, dans laquelle les êtres principaux sont des êtres passibles de la mort , Osiris toé par Typhon , Typhon foudroyé dans le lac Sirbonis, Isis placée au rang des dieux après sa mort; théisme humanisé, religion par conséquent toute terrestre, et première source du panthéisme.

Nous disons que la Trinité se manifeste de la manière la moins

tions cosmogoniques par les mots : Disu dit; mots dont le Verbe divin est la personnification. Par l'intermédiaire

équivoque dans le premier chapitre de la Genèse, ou nous voyons,

Dieu créer le monde,

Le créer par sa parole ( logos , verbum ) ,

£t par le concours de son souffle agitant les eaux (pneuma, spiri' tus). Ajouterons-nous que nous ne comprenons pas, quand l'intelligence de ce dogme est si facile, si simple, si claire, qu*on l'ait présentée comme hérissée d'inextricables difficultés, comme audessus de toute la puissance de l'entendement humain; que ce qui était si bien compris par les anciens ait été entouré pour le christianisme de barrières qui tendent à compromettre la religion aux yeux de la science , quand il est de la plus grande évidence que la science et la religion peuvent au contraire marcher, et marchent en effet de très-bon accord ? Ne serait-ce pas qu'à une époque où toute vraie science était à peu près anéantie, dans l'oisiveté de toute préoccupation sérieuse, où l'on s'étudiait plus à créer aes difficultés par des arguties qu'à les aplanir par des raisonnements lucides et saisissables par toutes les intelligences , on se serait trop appesanti sur la nature des hypostases , on aurait trop personnifié les éléments de la Trinité? qu'à force de se tourmenter l'imagination pour inventer des subtilités théologiques , on en serait venu à tourner le dos au vrai but , à perdre de vue le point de départ, à ne plus s'entendre au milieu d'une confusion d'abstractions ?

Quand Moïse , en rendant compte des grands actes de la création , écrit ces mots : Diku dit, et qu'il fait ainsi intervenir la parole divine, il n'a pas entendu , par cette manière de s'exprimer, que Dieu ait parléf qu'il ait prononcé des paroles semblables à celles de l'homme, c'est-à-dire^ sortant d'une bouche, et produites par l'air faisant vibrer les cordes sonores d'un larynx; car il faudrait d'une part matérialiser l'Éternel, et d'autre part supposer qu'il y avait dans la matière du monde , laquelle n'existait encore qu'en principe, des oreilles pour recevoir ces sons et entendre ces paroles : le grand législateur s'est servi d'une tournure métaphorique, pour se faire comprendre de la multitude {*). Il n'est donc pas plus question en cela de voix articulée , qu'il n'est question d'air chassé d'un poumon pour produire le soufQe ou l'esprit de Dieu, sanctus spiritus. Penser

C) Secunda persona in divinis vocatnr Verbum, quia per intellectam ad modum verbi intellectaalis producitar, et quia verbum est similltudo qasdam et imago rei inteUecta expressa , et prodacta per actum intelligeDdi. BeyerliDck , Magnum Theat, vita hum.^ verbo Trinitas,

384 l'éoyptk PBABAONIQUB.

de sa patole ou de son Verbe , Dieu veut que la lumière se fasse ; et le premier résultat du mouvement expansif et dilatant est de séparer du chaos , de la matière humide, la partie lumineuse , laquelle se sublime dans les répons élevées. Cette lumière dégagée des ténèbres, ce feu léger sorti de l'eau (i) , qui, suivant Pimander, s'étend entre le

autrement serait faire de la DiviDité un être semblable à rhomme, puisque l'air, qui produit la parole aussi bien que le souflQe, étaot l'un des éléments indispensables à l'ciûstence de l'homme , en raison de son action chimique sur le sang, il faudrait supposer que Diea aussi avait besoin de respirer, et assimiler par là l'état d'éteroité, caractère de Dieu , à l'état de mortalité, caractère de l'homme (*).£t quant à l'union hypostatique du Verbe avec la nature humaine, si on croit que le monde n'est pas le produit du hasard, qu'il a eaun créateur, on ne doutera pas que cette suprême intelligence créatrice, dont nous ne connaissons ni la nature ni la substance, dont nous ne pouvons pas par conséquent apprécier ce qu'il faut entendre par ces expressions métaphoriques, sa parole ou verbe et sonsoufjk ou esprit, substances néanmoins que nous savons très-bien faire partie de son essence unique et toute spéciale, quelle qu'elle soit; on ne doutera pas, disons-nous, que cette intelligence incomparable n'ait pu aussi facilement, à raison de sa toute-puissance, faire passer une portion de sa substance, celle qualifiée de Verbe, dans un corps revêtu de formes humaines, et par cela même passible de toutes les souffrances de l'humanité, que de tirer l'univers du néant, défaire être ce qui n'était pas , d'organiser la matière des milliards d'astres qui brillent dans le ciel.

Nous nous arrêtons là; notre objet n'est pas de faire de la théologie: nous n'avons voulu que montrer, dans une question que notre sujet amenait sous notre plume, l'inanité de cette prétendue opposition, de cette antipathie imaginaire que des esprits ignorants veulent trouver entre la véritable science et la religion. Depais longtemps le célèbre Fr. Bacon l'a dit : « Une philosophie superfi- « cielle fait incliner vers l'athéisme , mais une philosophie plus pro- « fonde ramène à la connaissance de Dieu. » Essais de morale, XVI.

(i) Il est bien remarquable que la science primitive ait fait sortir le feu de l'humidité. Comme toute la cosmogonie est le produit de la science d'observation , il est à supposer que les auteurs de ce

D Voyez salut Augustin, Confessions, XI, 0 et 7.

feu et Teau^ c'est Phtah. Là se termiae la première période ou le premier acte de la création : c*est le premier Dieu de la première dynastie divine régnant sur TElgypte fictive, ou la patrie céleste (i).

Uaretz y ou principe élémentaire matériel du monde , contenait , après que la lumière en eut été séparée par le souffle ou l'esprit divin , les éléments des corps terrestres et des fluidités aqueuses dans une étrange confusion : c'était encore le chaos. Pour séparer ces éléments divers il fallait volatiliser une partie de ces fluidités et condenser l'autre partie : c'est ce qu'opéra la parole divine, le Verbe. Une force raréfiante, un souffle, une sorte d'haleine suivant Moïse, un air léger père de l'esprit, suivant Thoth (a), se glisse au milieu de ces fluidités élémentaires, et opère une division dans leurs principes particuliers : une portion s'en détache, et s'élève par la légèreté qu'elle vient d'ac-

travail merveilleux ont dû faire ce raisonnement : « La foudre est produite par l'amoncellement des nuages; les nues ne sont qu'un amas d'eau à l'état de vapeur : donc c'est de l'eau que provient le feu.

(i) Avant l'Egypte terrestre formée par l'abaissement des mers et les dépôts du Nil, les prêtres plaçaient, à ce qu'il parait, une Egypte imaginaire, Egypte céleste sur laquelle auraient régné les dieux.

(a) Par cet air léger père de l'esprit, très-différent de cet esprit, du soufQe divin , du rouah, il faut entendre sans doute le soufQe imperceptible qui sort de la bouche en prononçant les mots, cet air qui s'échappe avec les sons qu'il sert à produire. En effet, dans le système de Thoth , c'est le Vtrbt lui-même qui donne naissance à ce nouvel être cosmogonique ; c*est donc l'haleine expirant avec la parole , la partie aérienne de cette parole , qui se glisse au centre des fluidités , ou de la nature humide.

En même temps que le souffle de l'air chassé du poumon produit la parole qui commande et qui est personnifiée dans le Verbe , ce même souffle, qui vient de servir à produire le Verbe , pénètre dans Télément des fluidités, dont il doit opérer la séparation en le dilatant et le raréfiant.

386 L*iGTPTB PH4BA0IIIQUB.

quérir ; et un interralle existe entre ces fluidités passées à l'état de vapeur et celles passées à Tétat de condensation aqueuse. Ces dernières furent les mers , les autres formèrent Texpansion aérienne ^ interposée entre l'étheretles corps planétaires : c'est l'air léger que Pimander a déjà étendu entre le feu et l'eau.

Pour la troisième opération cosmogonique , Pimander fiiit intervenir un nouvel être organisateur, seconde émanation divine qualifiée du titre d'opérante ou ouvrière, laquelle s'unit à la première , qui est le f^erbe. Cette seconde intelligence, que Dieu, dans sa faculté hermaphrodite, a enfantée de concert avec le Verbe, c'est le rouah^ le\souffle divin , l'esprit de Dieu, que Moïse a déjà fait paraître dans la seconde période de la création attribuée au seul Verbe par Pimander; c'est Thoth organisateur, le type du premier Hermès trois fois grand , qui complétera la création de concert avec le Verbe , pendant que Dieu le père se reposera désormais dans son immensité. La philosophie ayant partagé l'unité de Dieu en trois parties, ou, autrement , ce Dieu unique ayant engendré symboliquement le Verbe et l'intelligence^ ce n'est plus qu'à ces deux personnages symboliques , sa parole et son souffle , qu'il appartient de tirer de Xaretz les autres corps de l'univers. Dans cette pensée , Dieu le père est censé -se livrer au repos, s'y vouer entièrement, après avoir chargé ses deux * produits de continuer le travail de la création et de compléter son ouvrage : l'allégorie , en personnifiant et matérialisant tout dans la cosmogonie , exprime cette pensée par l'image d'OËlion mourant après la naissance d'Uranus et de Gé , c'est-à-dire, entrant dans un repos absolu , semblable à celui de la mort. En cet état, il n'a plus qu'à recevoir des vœux et des sacrifices.

Cette intelligence ouvrière, lerouah, Thoth l'ancien, le premier Hermès, Har-Hat, le souffle divin agitant les eaux, mettant tout en mouvement , est donc aussi le Mot des

Phéniciens et des Égyptiens, le mouvement lui-même (i), considéré dans Tantiquité comme la cause efficiente de tout; et c'est par une juste conséquence de cette idée première que Thoth était réputé Tauteur de toutes les découvertes Vinventeur de toutes les sciences. Les deux puissances organisatrices tirent ensuite de la lumière sublimée tous les corps célestes y dont les deux principaux sont destinés à éclairer alternativement notre planète et à servir à la division du temps. Moïse réunit eu un faisceau , sous le nom collectif d'étoiles (s* il n'existe pas en cet endroit une lacune de quelques mots, comme tout le fait croire) , tous les corps célestes qui gravitent dans F univers; Pimander, au contraire , organise à parties sept planètes, dont les différentes positions constituaient astrologiquementle destin.

Après l'organisation du ciel sidéral , Pimander passe immédiatement à la création des animaux , sans faire mention d'abord de la végétation, indispensable cependant à la nourriture des êtres de ce règne. La cosmogonie des Atlantes semble suppléer à cette omission , en faisant produire d'abord parUranus et Gé Kronos , Bœtjrlos et Da-gariy c'est-à-dire , dans son langage symbolique , le temps, les montagnes et la verdure (2). On pourrait croire que, pour n'avoir plus à y revenir, l'auteur de cette description cosmogonique s'empresse d'organiser complètement, et

(i) Il faut bien remarquer que c'est toujours par le mouvement que toute création passe de la volonté à l'effet , et que c'est un soufQe, un air léger, spiritus, qui produit l'agi (ation et détermine le mouvement. Champoilion a vu sur les monuments Anton s'unissant à la déesse Mouth, que ce savant croit être la matière première ayant reçu le mouvement , et que nous croyons être plutôt le mouvement lui-même.

(a) Le mot Bœtylos, qui vient de Beith-œl, construction élevée, est appliqué aux pierres élevées au-dessus de la terre ; celui de Dagan signifie froment; mais, dans le sens le plus large, c'est montagnes et végétation.

388 l'royptb phàbàoniqub.

d*an seul coup , la masse entière de la croûte du globe , ce qui eu forme la partie productrice. Il est à remarquer que ce système est précisément celui auquel a voulu se conformer le restaurateur des écrits de Moïse , après la grande captivité ^ en intercalant les onzième et douzième versets de sa cosmogonie entre les dixième et quatorzième. Vient ensuite l'émission de toute T animalité produite par les eaux et par la terre ou la nature humide , et indiquée dans le même ordre par Moïse et par Pimander. De tout ce qui précède il semble qu'on peut tirer cette conclusion, qu'aucun des textes cosmogoniques que nous a transmis l'antiquité ne nous est parvenu par&itement entier, mais qu'ils peuvent se compléter les uns par les autres.

Cette doctrine de Moïse sur la création , toute savante quelle est, n'est pas entièrement conforme cependant à ce qu'enseigne la pure et saine philosophie. Quoique l'écrivain sacré distingue bien l'arête de Yiabashay c'est-à-dire qu'il établisse une différence entre la matière cosmogonique et la terre dans son état d'aridité native, il n en est pas moins certain qu'il donne ensuite ce même nom daretz à la terre elle-même; et tout ce qu'il dit tend à montrer que, dans son idée , notre globe est le point central de l'univers. Une pareille erreur doit-elle être imputée au système philosophique des Égyptiens , ou appartient-elle aux juifs restaurateurs du Pentateuqu^ (i)? De grands désastres avaient déjà frappé l'Egypte à l'époque où vécut Moïse; nous avons cité l'invasion des Hyksos. Quatre siècles

(i) On est généralement d'accord sur le soin que prit Esdras de recueillir les livres de Moïse à l'issue de la longue captivité, à les purger des corruptions qui s'y étaient glissées, et à les partager en autant de chapitres que l'alphabet hébreu contient de lettres. Si donc il s'était déjà glissé des corruptions dans ces écrits à l'époque d'Esdras, qui répondra que, dans le remaniement qui fut fait alors, on n'ait pas considéré comme telles les parties qui ne se trouvaient pas en harmonie avec la philosophie dégénérée des Babyloniens?

IIISTlTUTIOIfS. 389

avant ces pasteurs , les Assyriens avaient envahi , sous la conduite deSémiramis, une grande partie du royaume; dans rintervalle , et avant ces deux invasions , la guerre civile avait plusieurs fois désolé la contrée ; le Désert de régarement ne fut jamais une barrière rassurante pour le Delta y et la sollicitude des rois se porte toujours de ce côté. A peine établis en Egypte , les Hyksos s'empressent de fortifier la firontière orientale, pour en fermer Tentrée aux autres peuples de la Syrie. Joseph fait arrêter, sur cette même frontière,' ses firères, comme des espions venus pour reconnaître les points les plus faibles de l'Egypte; Sésostris fait construire une grande muraille qui va s'appuyer sur Péluse. Cette frontière était donc toujours suspecte et toujours surveillée ; des doctrines corrompues auraient donc pu pénétrer par là en Egypte, avec les peuples contre qui ces défenses matérielles étaient élevées. Mais tout porte à croire , et l'ensemble de ce qui nous reste vraiment de Moïse semble l'affirmer, que du temps de ce grand homme la décadence des sciences , lentement progressive , n'en était pas arrivée encore au point de confondre Yaretz, principe élémentaire général de l'univers, avec Yaretz globe terrestre , ce mot étant réduit au sens le plus restreint (i) ; de faire de notre planète la seule sphère peuplée et l'objet principal de la création , de la constituer en état d'existence et de la couvrir de végétation avant l'or-

(i) Il en est sans doute du mot aretz comme des mots iom , maîm, adam, ^u\, exprimant dans la langue secrète une généralité sui generis , deviennent dans la langue vulgaire, et dans le sens le plus restreint , les noms mêmes de l'individu ou du corps le plus remarquable du genre : ainsi , aretz est l'amas des principes élémentaires de l'univers et la terre en particulier; iom est, lamas des manifestations lumineuses, et un jour; maïtn est l'amas des principes des fluidités aqueuses, et Teau; adam est l'amas des êtres humains, et l'homme chef de la race. Nous parlerons de la question de l'immobilité de la terre au centre du monde, dans le chapitre sur l'astro^ aomie.

390 L*ÉOYPTB PHABAOIIIQUB.

ganisation des astres. La confusion qui règne à cet égard dans la cosmogonie mosaïque n est donc, on peut le soupçonner, que le résultat de la perte des hautes sciences à l'époque d*Esdras , et des efforts de celui-ci pour accommoder , avec le moins de dérangement possible , le système philosophique des Hébreux reprenant leur nationalité y avec celui qui dominait de son temps dans les écoles de Babylone ^ où il avait dû en acquérir la connaissance : de là , ces transpositions de versets, et ces quelques changements qui mettent parfois la doctrine de Moïse en contradiction avecVétat des sciences en Egypte à Tépoque où les Israélites traversèrent le désert.

CHAPITRB XIII.

f^ariations de la philosophie égyptienne. — La matière créée ou éternelle, — Époque cC Orphée. — Introduction en Egypte du système indien des théophanies, — Époque de Thaïes et de Pythagore. — Époque de Platon, — Époque de Chérémon. — Eâme et ses transmigrations.

La doctrine philosophique des Égyptiens ne fut pas constamment la même. Semblable à toutes les autres connaissances, elle brilla de l'éclat le plus pur aux temps les plus reculés de la première période historique de l'Egypte, et elle alla en dégénérant à mesure que les siècles s'amoncelaient, que les sciences s'affaiblissaient, que des idées étrangères parvenaient à prendre place dans l'enseignement de la classe sacerdotale : elle finit par n'être plus, à l'extinction de la nationalité égyptienne, qu'un tissu monstrueux de doctrines hétérogènes, dont le matérialisme le plus grossier faisait la base. Dans la série des écrivains qui nous ont transmis des documents sur cette doctrine, Moïse et Chérémon peuvent être considérés comme les points extrêmes de cette longue chaîne dont Orphée,

Thaïes, Pythagore et Platon soutiennent les anneaux à de grandes distances. Mais, dans les intervalles qui séparent chacun de ces personnages , l'histoire signale de ces grands évé Déments dont l'influence ne pouvait manquer de réagir sur le sacerdoce égyptien , et par conséquent sur la philosophie qu il professait.

Deux grands systèmes furent en présence, dès la plus haute antiquité , sur le fait de la formation du monde. L'un et l'autre reconnaissaient qu'une puissance intelligente, à laquelle était attribuée la faculté d'être éternelle, immatérielle, incorporelle, immuable, impassible, de se suffire à elle-même , d'être cause , principe et fin de tout ce qui existe, avait fabriqué l'univers : mais les partisans de Tun de ces systèmes , qui parait avoir été celui des Égyptiens, puis qu'il fut suivi par tous ceux qui étaient allés puiser chez eux l'instruction , croyaient que cet être , désigné sous le titre de Très-Haut, notre Dieu , avait créé de rien la matière même du monde, tandis que les partisans du système contraire , dans les rangs desquels se trouvaient Parménide, Ânaxagore, Zenon, Démocrite, Âristote, et qui parait avoir prévalu chez les peuples de l'Asie , soutenaient que, rien ne se faisant de rien, la matière doit être incréée , et que Dieu n'avait fait que lui donner une forme. Nous venons de .voir que le texte hébreu de Moïse ne tranche pas aussi nettement cette question qu'on pourrait le désirer dans le sens delà non-éternité de la matière : quant au texte samaritain , il ne laisse aucun doute sur la préexistence de cette matière, puisque, au lieu du verbe créery il emploie le verbe concréter.

L'époque d'Orphée, qui suivit de deux siècles celle où le grand Rhamsès , de retour en Egypte après avoir par* couru l'Asie , avait rapporté dans son pays des idées nouvelles puisées dans cette vaste région du globe , ne présente point encore de grandes différences dans la doctrine philosophique des Egyptiens; l'absence de documents certains

a99 l'égyptb pharaonique.

ne permet pas, du moins , d^en établir de bien considérables. Ce n*est pas de Tathéisme qu on trouve dans la doctrine du plus ancien poète grec , comme ont cru le yoir quelques écrivains tant anciens que modernes; ce sont les idées égyptiennes elles-mêmes^ mais entourées du voile épais du symbolisme dont Moïse les avait dégagées : c'est la Trinité première, sous une autre forme et sous des symboles difFérents, qu oflre le principe monstre de la doctrine orphique, portant la face d*un Dieu entre une tête de taureau et une tête de lion , c'est-à-dire, entre la bienfaisance et la puissance vigilante, et conservatrice (i), ce qui la ramène à l'identité d' Amoun-Knef.

De tous les étrangers admis à recevoir une instruction philosophique dans les temples de l'Egypte , Orphée est le premier dont le nom nous soit parvenu. D'autres, peutêtre , l'avaient déjà précédé, depuis que les barrières qui pendant tant de siècles avaient séquestré ce pays eurent été abaissées. Cet accueil fait à des barbares , cette sorte d'adoption qui les rendait aptes à participer à un enseignement resserré jusque-là aux seuls grands du pays, en vertu de cette xénélasie qui ne permettait guère T entrée momentanée de l'Egypte qu'aux caravanes des marchands arabes ou ismaéliens , était T effet des idées nouvelles importées en Egypte par le grand conquérant. Après avoir subjugué une partie de l'Asie, Sésostris dut conserver des relations avec les peuples à qui il avait imposé son joug, et dont de nombreux captifs avaient été traînés sur les rives du Nil : alors l'Egypte put être visitée par des étrangers, et Orphée et Homère purent y venir recevoir, soit l'instruction, soit les renseignements dont ils firent usage. Mais pour en venir à faire admettre d'aussi capitales innovations à un peuple habitué à ne voir jusque-là qu'avec répugnance tout ce qui venait des régions typhoniennes , il ne fallait

(i) HorapollOy HierogL, I, 19.

IlfSTITtJTIONS. 393

pas moins qu'un nom et des actes comme ceux du héros. Ce fut donc à la faveur de sa propre illustration, de la gloire qu'il avait si largement versée sur le pays, du haut degré de splendeur auquel il avait élevé le nom égyptien , des bienfaits sans nombre qu'il répandit à pleines mains parmi toutes les classes , que Rhamsès le Grand put faire révoquer ou tout au moins modifier la xénélasie, loi inhospitalière , il est vrai , mais du moins conservatrice des institutions.

Une innovation dans des matières graves a toujours des conséquences graves aussi, car elle ne marche jamais seule. Les lois politiques, en Egypte, étaient intimement liées aux lois religieuses, et les grandes modifications que recevaient les premières devaient réagir inévitablement sur les secondes^ La plus énorme de celles-ci fiit certainement celle qui introduisait, à côté du système des émanations divines de la théogonie égyptienne , celui de la théophanie, si familier à la théologie indienne ; système avec lequel les Egyptiens avaient déjà pu faire connaissance par Tin* termédiaire de ces gymnosophistes qui , forcés de quitter les rives du Gange, étaient parvenus jusqu'aux rives du Nil en la cinquième année du règne de Thouthmosis IV, prédécesseur d'Aménophis-Memnon (i). Une admiration adulatrice ouvrit les temples égyptiens à ce système nouveau en faveur du héros, dont on semblait ne pouvoir expliquer les exploits qu'en considérant son corps comme le sanctuaire mortel de la divinité, daignant se manifester en lui. — Dans la religion des Indiens, les Egyptiens trouvaient les mêmes théories que dans la leur, et un fonds d'identité

(i) Ëusèbe, Chrome. ; Philoslrat., Fita apolL, VI, 6. Lucien faisant parler la philosophie elle-même, la fait arriver de l'Inde en Ethiopie, d'où elle passa en Egypte , « pour y instruire les prêtres et les pro- « phètes des choses divines. » De Jstrolog, Apollonius de Tyane avait une très-mauvaise idée, en générai, des prêtres égyptiens de son temps.

304 L^£GYPTB PUABAONIQUE.

qu'ils ne pouvaient mécoimaître ; mais dans les dogmes de cette religion, à côté des émanations produisant la grande trimour û, ils voyaient un système de théophanie qui leur était inconnu. La seconde personne de cette triade, Yichnou, avait daigné plusieurs fois venir vivre familièrement avec les hommes ; une fois entre autres , la quatrième , Vichnou, avait animé le corps de Rama, héros célèbre dans l'histoire mythologique : Bala^Rama avait été un guerrier sans pareil, un bienfaiteur de Thymanité^ un grand promoteur de l'agriculture (i); la divine épouse de Yichnou s'était elle-même manifestée dans la personne d'une jeune fille nommée Sida, dont f^ichnoU'Rama devint amoureux et qu il épousa. Ces traits mythologiques avaient trop de rapport avec la vie du grand roi égyptien , pour ne pas faire impression sur des esprits enthousiasmés de son propre mérite : les théologiens d'Egypte accueillirent un système si en harmonie avec leurs idées sur Rhamsès-Sésostris, et les firent passer dans leurs propres doctrines : Sésostris, sous le nom mythique d'Osiris {2)^ fut donc reconnu pour une manifestation d'Ammon. Les libéralités intéressées de la royale veuve achevant de lever tous les scrupules, s'il en restait quelqu'un , les prêtres proclamèrent , à la mort du prince mortel ^ le retour du dieu dans sa propre essence divine , et Isis , nouvelle Sida , obtint à son tour de partager les honneurs de la divinité. Telles durent être^ dans notre sentiment, les raisons et l'origine du grand changement qui bouleversa de fond en comble l'antique et primitive religion de l'Egypte ; et ce

(i) F. Creuzer, Relig, de l'Jntiq,, I, 3.

(a) Tout tend à démontrep que le mythe d'Osiris- Sésostris fut calqué sur celui de Vichnou-Rama : il n*y a pas jusqu'au coffre dans lequel Osiris fut enfermé par Typhon, qui ne soit emprunté à celui dans lequel Sida fut enfermée, et jetée à la mer. Cette allégorie s'accommodait trop bien avec la circonstance de la rentrée du Nil dans son lit, pour qu'on ne la fit pas figurer dans le mythe égyptien.

qui , au besoin , confirmerait encore Torigine indienne du mythe isiaque , c'est Tidentitë de rôle que jouaient^ dans la religion des Indiens et dans la nouvelle religion des Égyptiens, le serpent, le cynocéphale ou le singe, et la fleur du lotus.

Orphée recevant l'initiation au moment où les idées nouvelles, qui ne dataient alors que de deux siècles, étaient dans leur plus grande faveur, apprit à connaître un dieu et un système ignorés de Moïse; et alors aussi il put trouver introduite dans la philosophie égyptienne cette doctrine des Yedas, qui fait commencer la création paij* le temps , réther et le chaos (i).

Thaïes ne passa en Egypte que huit siècles après Orphée , sous le règne d' Amasis. Dans ce long intervalle , des événements considérables avaient changé la face de F Egypte. Les Egyptiens, à qui leur plus grand roi, en pénétrant jusqu au cœur de l'Asie, avait enseigné le chemin des pays étrangers et inspiré le funeste goût des guerres lointaines, à qui ce prince avait légué un héritage plus fatal encore , celui de ne savoir plus se suffire à eux-mêmes, les Egyptiens avaient éprouvé ce qu'entraîne toujours, tôt ou tard, le trop grand éclat des victoires. Après avoir visité en vainqueurs les peuples de l'Asie, ils avaient attiré chez eux les armes des Babyloniens, et de conquérants ils étaient devenus conquis : après avoir possédé l'Ethiopie, la Syrie, l'Arabie, et avoir étendu leur empire jusqu'à l'Euphrate, ils s'étaient vus refoulés entre les barrières de leurs déserts , et deux fois ils avaient subi le joug des Ethiopiens, qui avaient vengé leur humiliation par l'envahissement de l'Egypte, soumise tout entière à leur domination ; six fois,

(i) Simplicius dit qu'Orphée admettait trois principes , dont le premier était le temps, après lequel les deux autres, Féther et le chaos, avaient été produits : nous supposons qu'il avait pu avoir reçu cette doctrine de l'Egypte en même temps que la connaissance du mythe isiaque.

896 l'^gyptb pharaonique.

dans ce même ioterralle, le trône national avait dû changer de place par les vicissitudes de la guerre, etNabuchodonosor, vainqueur, et tenant le front des Égyptiens plongé dans la poussière de la servitude , avait brisé la chaîne de la succession régulière de ses rois, dont le dernier, soldat rebelle, ne régnait à Sais que sous l'autorité de Babylone. Cest là le moment où vint à Héliopolis le sage de Milet, suivi bientôt par un de ses compatriotes non moins illustre.

Instruits par les prêtres égyptiens de la même époque historique. Thaïes et Pythagore ne peuvent être séparés dans l'exposition de leur doctrine. Si cette doctrine appartient encore à TÉgypte par les formes, elle s'en éloigne tellement par l'esprit, que l'antiquité même a douté si Fathéisme n'était pas le fond des leçons des deux grands philosophes , malgré tout ce qu'ils disent de la divinité : pour eux l'accusation était mieux fondée que pour Orphée. Qu'est-ce, en effet, qu'un Dieu qui est identique avec la matière, coétemelle avec lui? Qu'est-ce qu'une matière qui pour produire les corps n'a besoin d'être mue par aucune intelligence en dehors d'elle-même? Et c'est là précisément le thème que développent les disciples de ces philosophes, et surtout Ocellus Lucanus, le plus ancien de tous. Cétait donc le panthéisme universel , depuis longtemps étabh dans rinde, qui s'était glissé au milieu de la philosophie égyptienne dans l'intervalle qui sépare Orphée de Thaïes, ou la dix-neuvième dynastie de la vingt-septième.

L'invasion du panthéisme avait été, en Egypte, Tune des déplorables conséquences de la perturbation jetée dans la théologie primitive par l'introduction des doctrines étrangères, depuis l'institution du mythe d'Osiris et l'établissement de la religion isiaque. Cependant, bien des temples conservèrent encore un fonds de la doctrine de l'unité de Dieu , et le sanctuaire de Thèbes n'y renonça jamais. Ceci prouve que les dogmes avaient cessé d'être

universels dans toute l'Egypte; que l'anarchie régnait dans l'enseignement des grands collèges sacerdotaux; que le culte isiaque , qui jeul conservait sa domination , avait jeté le doute sur les croyances anciennes et amené la dissolution des saintes doctrines des temps primitifs; que si on recourait encore quelquefois à la théologie des ancêtres, c'était pour en matérialiser de plus en plus les formes, pour en corrompre plus complètement les leçons. Moïse, interprète des temps anciens et exposant la doctrine de son époque, avait exprimé vulgairement que l'esprit de Dieu s agitant sur les eaux avait développé les principes du monde; et les livres de Thoth, personnifiant cette idée du sanctuaire égyptien , avaient montré ces eaux premières , cette nature humide, comme une déesse émanée d'Amoun. Thaïes expliquait cette doctrine en montrant que Teau était en réalité le principe immédiat, l'élément vrai et primordial de tout ce qui existe ; la chimie pratique montrait à tout instant des cristallisations se formant dans l'eau , et donnant ainsi une consistance et des formes irès^régulières à des corps auparavant invisibles à l'œil ; ce principe fut étendu à la cosmogonie, et Thaïes s'en servit pour montrer qu'à l'état liquide la matière est dépourvue de formes, et qu'elle les acquiert en passant à l'état solide; et, pour preuve, il disait que toutes choses, étant composées d'eau, se résolvaient en eau; que les semences, quelle que fiu leur nature, ne fructifiaient que par le secours de l'eau, sans laquelle elles se dessécheraient; enfin, que le soleil et les astres ne se nourrissaient eux-mênies que des vapeurs de l'eau (i). Dans le sentiment de ceux qui.plaçaient la

(i) Plutar., de Placit, philos.^ I. L*un des axiomes de Thaïes , c'était que la chose au inonde la plus difliciie est de se connaître soimême, et la plus facile de conseiller les autres. On lui attribue ausï;i cette autre maxime, peu consolante, qu'il faut vivre avec ses amis comme pouvant devenir nos ennemis. Il ajoutait qu'il ne fallait pas faire ce qu'on blâmait daus les autres.

398 l'eOYPTE PHAfiAONIQUE

teiTc au centre du monde , T univers était un grand tout, composé de deux parties distinctes, Tune contenante et incréée, l'autre contenue et produite; et le cercle que la lune parcourt autour de la terre fut pris pour la limite qui séparait les deux parties si dissemblables, c'est-à-dire, l'étemel et le périssable. En dehors de ce cercle était la partie divine de l'univers, toujours dans un grand mouvement ; en dedans , ou dans la partie produite , était le germe de la division et de la nature , où ont lieu le dépérissement et le perpétuel renouvellement des choses engendrées (i). La même division était présentée par Platon , sous une autre forme ; l'univers se partageait en deux sections inégales, dont l'une était celle des intelligences, Vautre celle des choses sensibles (a). Pythagore prétendait que l'univers se meut dans le vide ; Thaïes réprouvait le vide ; et le sentiment de Platon, conforme à cette dernière doctrine, semblerait attester que c'était là réellement l'opinion des Egyptiens, de laquelle Pythagore se serait écarté. Suivant ces philosophes, le monde étant engendré est, par cela mémef corruptible; mais cependant il ne périra pas , parce que la Providence, c'est-à-dire l'ensemble des lois universelles, ne le permettra pas.

Le petit nombre de documents qui nous restent sur la philosophie de Thaïes et de Pythagore, et l'impossibilité de distinguer dans ce peu ce qui appartient véritablement à ces philosophes, dont la doctrine a été tant surchargée par leurs disciples, ne permet pas de rechercher, d'après d'aussi faibles données, quel dut être le sentiment des Egyptiens sur une foule de sujets importants ; mais deux opinions dont Pythagore porta la connaissance dans la Grèce , et qui faisaient bien réellement partie de la philo- Sophie religieuse de l'Egypte à son époque, sont le célè-

(i) Plut., Platon. Quœst, (i) Ocellus Lucatius.

bre dogme de la métempsycose et la science des nombres mystérieux : nous en parlerons bientôt.

Le voyage de Platon en Egypte suivit à plus d'un siècle de distance celui de Thaïes et de Pythagore. Ceux-ci avaient encore vu la puissance des pharaons s'étendant sur toute la monarchie de Manès; Platon n'y parut qu'à la fin de la première domination des Perses, et pendant la lutte engagée entre ces étrangers et un prince égyptien qui, parvenu à les expulser, rétablit sur les bords du Nil une lueur de nationalité. Cent vingt ans de domination d* un peuple dont le culte était antipathique à celui des Égyptiens , et le contact des mages, qui avaient dû s'établir en Egypte pendant la durée de cette assez longue période j n'avaient pu manquer d'exercer quelque influence surles doctrines d'une religion dont le fond, identique pour tous les peuples issus de la souche asiatique , offrait de si grands points de ressemblance, malgré la différence dans la manière de l'exercer extérieurement. C'est à cette influence, sans doute, qu'il faut attribuer le changement de ce point de cosmogonie qui substituait le feu et la terre à l'eau dans la production des phénomènes de la création , ainsi que le proclamait Platon, si toutefois, hâtons-nous de le dire (i), ce point de philosophie était bien l'un de ceux qu'il avait puisés dans ses études en Egypte. Avec Thaïes et Pythagore, Platon considérait la matière comme incréée et éternelle; mais, différent d'eux, il ne croyait pas à la pluralité des mondes, et il soutenait qu'il ne pouvait y en avoir 'qu'un (2).

Quoique Platon ait beaucoup emprunté aux Égyptiens, sa philosophie n'en est pas moins un mélange d'éléments divers, puisés autant dans les leçons des prêtres d'Héliopolis que dans celles de Cratyles, d'Héraclide et de Socrate :

(i) Plut., de Fortuna roman, (1) Plut., de Oracid, Defectu,

OXFORO

400 L B6YPTB PHAAÀOMIQUB.

il serait donc trop hasardeux déjuger d* après lui de l'état réel de la philosophie en Egypte à son époque. Il n en est pas ainsi pour l'époque de Ghérémon. Celui-ci, Égyptien, de la classe sacerdotale , et occupant le poste important dliiérogrammate , lequel suppose la connaissance complète du système théologique et philosophique des temples, a dû. eiposer dans ses écrits la doctrine égyptienne telle qu'on l'enseignait de son temps. Cette science était tombée alors dans un tel état de pauvreté , que Strabon n'a pu voir que des absurdités dans ce que disait le scribe sacré, et qu'un objet de dérision dans Chérémon luimême (i). Suivant ce prêtre, rien n'avait précédé le monde visible; le soleil était le seul artisan de l'univers; et les planètes avec les constellations zodiacales, les paranatélions, c'est-à-dire, les astres se levant à côté d'autres astres, arec les décans et avec les étoiles qui étaient supposées influer sur la nature vivante et produire le destin, étaient les vraies et seules divinités qu'adorât sa patrie (2). Matérialisme et fétichisme, c'était donc là toute sa religion : voilà où en était venue, au commencement de l'époque romaine, cette philosophie égyptienne si sublime dans la première période delà monarchie I

Nous avons dit que le système des théophanies , origiuaire de l'Inde^ qui en avait fait un si fréquent usage, avait été transporté en Egypte, où il avait re^u une seule fois son

(i) Strabon, XVII. Ce Chérémon, si méprisé par le géographe grec , est cité pourtant avec éloge par Porphyre. F. Josèphe le cite aussi ; mais le peu qu'il transcrit de son histoire d'Egypte ne tend pas à donner une haute idée de ce travail, et fait plutôt partager à l'égard de son auteur le sentiment de Strabon que celui de Porphyre.

(a) Diogène Laêrce, in proœmio; Porphyrii eputola ad Jneb, Jamblique réfuta , trois siècles après Chérémon , la doctrine de ce prêtre; mais à cette époque il n'existait plus de philosophie égyptienne : néoplatonicien , Jamblique ne fit qu'exposer les idées de sa secte, en combattant les propositions de Chérémon.

application en faveur du prince dont les conquêtes avaient servi à renouer les anciens liens des doctrines relisfieuses des deux nations. De ce même empire sortit également le système de la métempsycose.

La métempsycose resta inconnue à TÉgypte pendant * presque toute la première période de Thistoire de ce pays. Nous ne nous appuierons pas , pour afBrmer ce Fait , du silence de Moïse sur un point aussi important et aussi capital de la psychologie , puisque tout ce qui , dans les écrits du divin législateur, se rapporte à Tàme paraît avoir été perdu de très-bonne heure , ainsi que nous l'avons exprimé plus haut; mais nous nous autoriserons de Tabsence de tout tableau se rapportant à cette doctrine dans les tombes les plus anciennes de TEgypte (i).

Quelques critiques , par esprit de philosophisme , ont prétendu que le dogme de l'immortalité de Tâme n* était point encore connu du temps de Moïse , puisque rien, dans le Pentateuque , ne s'y rapporte. Nous venons de réfuter indirectement cette accusation; nous avons montré aussi, plus haut, que la doctrine de Moïse n'est que celle des Égyptiens, essentiellement basée sur le principe de l'immortalité de Tàme : comment donc cet élève du sanctuaire d'Héliopolis aurait-il pu ignorer un principe pareil? Mais nous voyons au contraire qu'il y fait lui-même allusion , quand ii proscrit l'évocation des morts : comment en effet

(i) La métempsycose y originaire de Tlnde, fut peut-être introduite eu Egypte par les gymnosophistes, dont elle était un des dogmes spéciaux. Si, comme le dit Eusèbe, Témigration de ces philosophes indiens se fît sous le règne de Thoiithmosis IV, leur arrivée ayant eu lieu une soixantaine d'années après le départ des Hébreux, Moïse n'a pu en avoir connaissance. La lettre dans laquelle M. Nestor L*hôte rend compte de sa visite aux grottes sépulcrales d'£ll-Tell , l'antique Psinaula, est venue confirmer ce point d'histoire, en nous apprenant que la seule divinité qui fi^^ure dans la décoration de ces tombeaux, qui datent d'avant l'invasion des Hyksos, est le soleil ou Phré, à qui la ville était consacrée. T. I. 26

403 l'ÉGYPTB 9HABÀ0NIQUE.

évoquer ïim^ d*uo mort, si cette âme périt avec 40a corps? Mais cette défense même prouve que la métempsycose n existait point encore au moment où les Israélites quittèrent rÉgypte : car comment faire comparaître Time d'un mort si, après s*étre séparée de celui qu*elle animait, cette âme lie reste pas dans un état fixe, si elle a pu entrer, avec un oubli absolu du passé, dans un autre individu raisonnable ou irraisonnable?

La métempsycose n est donc pas originaire de TÉgypte, ainsi que l'avait prouvé depuis longtemps le savant abbé Mignot; le berceau de ce dogme singulier ne peut être cherché que dans VAsie, q\\ le plaçait Pbilostrate , où la croyance en fut générale , et où la théorie des manif^^ta^ lions divines en fut la conséquence naturelle.

La base de la métempsycose est le dogme de T immortalité de Tàme, dogme dont Hérodote attribue Finveotion aux Egyptiens, pendant que Pausanias le fait venir, avec aus^i peu de raison, des Cbaldéens et des Perses. Au reste, ce dogme, clie% les anciens, ne ressemblait nullement au n^tre. Cheï les Indiens, comme che% les Égyptiens de la seconde époque, l'immortalité de Tâme, au lieu d'être individuelle. Vêtait en masse, parce que Tàme de Thomoie n'était pas une spécialité pour chaque corps humain, mais qu elle était un fragment de Tàme universelle du monde, de cette grat^de âme dont la création précéda, au dire de Platon, celle du feu et de la terre, une très-petite partie détachée de ce souffle divin qui remplit l'univers, destinée à animer momentanément le corps de Thomme. Cette âme universelle se confondait avec Dieu lui-même, suivant l'antiquité ; mais celte doctrine , qui fut le panthéisme, ne s'établit en Egypte qu'à la seconde époque, et ne fut jamais celle des peuples du premier âge et de leurs premiers successeurs : ceux-ci, ainsi que le dit Moïse dans son langage à double acceptioq (i), ne considéraient le rouah^ ce

(i) Nous avons montré que» suivant la doctrine générale de

INSTITOTIONS, 403

souffla divin déterminant la cràition des choses, que comme une volonté de l'être incréé , laquelle se résout en une force expansive et dilatante qui pénètre la nature humide, et détermine la séparation des éléments cosmogoni* ques. On n'a pu voir, dans cette opération de la force expansive de la volonté créatrice , une des parties constituantes de la Divinité t ou, en d'autres termes, la création d*une prétendue âme universelle (i), qu àTépoque où, par Tin-

rOrîent dans l'antiquité , Moîse emploie des mots exprimant, dans un sens hiéroglyphiques ou plus large, une idée plus étendue, quelquefois même différente de celle qui se trouve attachée à ce même mot dans le sens le plus restreint.

(i) Cest à la corruption des idées au sujet de cette opération cosmogonique , suivant la doctrine primordiale, que nous attribuons l'origine du système panthéistique d'une âme universelle. Tout ce qui tient aux doctrines ihéologiques de l'antiquité est nécessairement , inévitablement fondé sur un des points de la doctrine cosmogonique des peuples primitifs, mal compris ou mal expliqué : car, en matière semblable, on peut déduire des théories fausses d'un principe mal jugé ; mais on n'invente pas pour le plaisir d'inventer : il faut toujoura une base à une opinion, quelle qu'elle soit. La force expansive et dilatante, pénétrant Li nature humide à la volonté du créateur, est produite par le soufOe de ce Dieu créateur, par le rouah , partie réelle de la Divinité , troisième personne de sa trinité, ainsi que nous l'a montré la cosmogonie égyptienne. L'agitation que produit ce soufBe divin débrouille le chaos, en séparant les principes divers qu'il renferme : mais là s'arrête son rôle ; le rouah ne s'y incorpore pas , ne s'identifie pas avec ces principes, n'en devient pas une partie inséparable, constitutive; et c'est là Terreur : c'est pour avoir cru que ce souille divin s'était lui-même transformé, en quelque sorte, en ces pr^icipes élémentaires cosmogoniques universeb, qu'on a considéré toutes les productions de cps principes cosmogoniques comme animés par la Divinité, comme faisant par conséquent partie aussi de la Divinité. Mais jamais une doctrine aussi absurde n'aurait pu être dans les idées des savants auteurs du Système cosmogonique : ce ne sont que les subtilités philosophiques des temps postérieurs, c'est-à-dire de l'époque ou, par la perte des sciences, tout se matérialisait dans la théologie, qu'une théorie aussi monstrueuse a pu prendre naissance.

404 l'boyptb phabàoivique.

troduction des idées corrompues des peuples asiatiques, le sanctuaire égyptien matérialisa tous les symboles dont s étaient servis dans leurs allégories les peuples primitifs. La théorie d'un panthéisme universel une fois établie, il est bien certain que celle de la métempsycose en découlait. L'âme du monde se trouvant partie intégran te de la Divinité, et Tàme humaine n*étant qu'une légère portion de ce grand tout, si le corps que cette âme venait d'animer avait été méchant, cette partie du tout divin était souillée, et, souillée, elle ne pouvait pas rentrer dans Tunité du tout dont la pureté était lessence, sans avoir été d'abord purifiée; elle devait donc retourner immédiatement sur la terre pour subir cette purification : son passage par les corps différents, suivant le temps que devait durer son épreuve, devenait donc une nécessité.

Ce système de purification, qui plaçait l'âme de l'homme dans des conditions très-inférieures à l'âme des bêtes, puisque le nombre des animaux de toute espèce qui peuplent le globe étant infiniment supérieur à celui des hommes, il ne pouvait y avoir dans chacun d'eux, une âme humaine en état d'expiation, et que Tâme propre des autres de ces animaux, par une conséquence forcée du panthéisme, faisant aussi partre du tout divin, n'avait pas besoin de purification pour se réunir, immaculée, ace tout; ce système, disons-nous, inventé, suivant Timée de Locres, uniquement pour la terreur des méchants (i) , ne fut pas uniforme

(i) « Si quelqu'un est vicieux et viole les lois de TÉtat, il fautie « punir par les lois, et Pépouvanter par la terreur de renfer. H «• faut établir des peines passagères fondées sur la transformation « des âmes, en sorte que les âmes des timides passent dans le corps «des femmes, exposées au mépris et aux injures; les âmes des « meurtriers, dans le corps des bêtes féroces, pour leur punition; « celles des impudiques, dans les cochons et les sangliers; celles des « inconstants et des évaporés, dans les oiseaux qui volent dans les « airs ; celles des paresseux , des fainéants , des ignorants et des fous,

INSTITCTIORS. 405

dans son exposition, et chacun de ceux qui l'enseignaient l'arrangeait selon ses idées : ainsi les druides dans l'Occident, comme les Babyloniens dans rOrient, n'avaient admis de la métempsycose que la simple palingéuésie, c'est-àdire , ime seconde vie mortelle après la première , le passage de Tâme d'un corps humain dans un autre corps humain, et non d'hommes à animaux; tandis que des disciples de Pythagore et de Platon, non contents de la faire vagabonder dans tout le règoe animal , avaient poussé le délire de l'extravagance jusqu'à la faire entrer dans le$ choses inanimées, dans les plantes, dans tout le règne végétal (i).

La métempsycose éprouva en Egypte des variations , suivant les temps. D* après les livres hermétiques, l'âme n'arrivait à T homme qu'après avoir passé par le corps des divers genres du règne animal. L'ordre de ces migrations successives commençait par les reptiles; des reptiles, l'âme entrait dans les animaux aquatiques; de ceux-ci, elle parvenait aux animaux terrestres, d'où elle gagnait les volatiles, et enfin les corps humains. Cette marche, qui n'indique qu'une aveugle fatalité , est tout à fait contraire à celle qu'expose Timée de Locres, suivant qui F âme humaine

« dans les formes des animaux aquatiques. » Tim. dâLocres, trad, de d'Avgeni , chap. IV.

(i) Un système de transmigration des âmes de corps humain à corps humain exista chez les Juifs après la grande captivité, mais leurs idées sur ce point ne furent jamais bien nettes : ils croyaient que l'âme d'un mort pouvait passer dans le corps d'un homme vivant, sans trop savoir comment elle s'arrangeait avec l'âme qui s'y trouvait déjà. Nous voyons un exeipplede cette bizarre opinion dans Hérode, qui, à propos des prodiges du Messie, dit que c'est l'âme de Jean, qu'il avait fait décapiter, qui était entrée dans le corps de Jésus : c'est là le sentiment de dom Calmet. A propos de celte même mort et des miracles du Sauveur, quelques Juifs disaient que c'était l'âme d'Élie qui était entrée dans son corps , et quelques autres, l'âme de Jéréroie. Voyez l'évangile de saint Matthieu , xir , a-17.

406 LEGYPÏË PH4fiA0NlQUB.

étftit jetée dans le corps d*tin animal plus ou moins môûde, suivant la nature du vice que cette migration devait puttir^ en aidant à la purifier. L*àme de l'homme vertueux , suivant les mêmes livres hermétiques, entrait dans les corps des génies ou démons , et de là dans le chœur des dieuH) où elle obtenait le plus haut degré de félicité auquel elle p{kt prétendre. Ce chœur des dieux était présenté comme de deux sortes : Tun^ des dieux errants, Tautre, des dieux qui n'erraient pas ; ce qui nous rejette dans la doctritte de Chérémonet des derniers temps, en nous offrant dans ce double ordre de divinités les planètes et les constellations : cette doctrine fut celle qu'adoptèrent les derniers platoniciens. Suivant une autre doctrine, Tâme, à sa séparation du corps, était conduite dans chacune des sept régions concentriques qui composent l'univers, c'est-à-dire, les orbes des planètes, dans chacune desquelles elle déposait successivement l'un des sept vices qui, comme les sept fé* chés mortels, l'avaient souillée. Un autre système, beaucoup plus raisonnable, puisqu'il admei la chute de Yijùt, 5a punition et son rétablissement (i), système vérifié pair Champollion sur les monuments, confond toutes ces àoù* trines partielles eu une seule, et montre le dogme tel qull dut être dans l'origine, à l'époque de son introduction dans la religion égyptienne. Suivant cette doctrine, à la mort d'une personne son âme était conduite devant les quarante-deux juges de Tamenti, présidés parOsiris, dont chacun devait rechercher, avons-nous dit, un péché spécial et le punir; ce qui peut faire supposer que la théologie égyptienne reconnaissait dans la nature humaine quarantedeux imperfections punissables après la mort Si l'âme 80^ tait triomphante de cet examen, elle entrait dans les demeures de la félicité; si elle était reconnue coupable, elle était précipitée dans les ténèbres des régions inférieures,

(i) Barthélémy et ses an toi i tés, d&ns jinacharsis , chap, ly.

lifttiTtrriotïs. 407

d'où elle ne sortait plus (i), et où elle souffrait une <fternité de peines; mais si les vices qui exigeaient une punition n étaient pas de nature à entraîner un si énorme châtiment, Vâme était renvoyée sur la terre, pour faire un temps d* expiation ou de pui*gatoire dans le corps d* un animal appro-^ prié au vice qu il fallait punir. Cette théorie, qui sous ce dernier aspect s'accorde avec celle deTimée, fbt sans contredit la plus ancienne, puisqu'elle se trouve sur les tableàut peints dans le tombeau de Tun des pharaons les plus rapprochés de l'époque où, avec le mythe de la tti^ni^ fe^tation d'Osiris, dut être introduite cette doctrine psy* chologique ; elle prouve aussi que l'institution de ce dogme remonte bien plus haut que ne l'ont eru ceux qui en ont filé là date à cinq siècles avant Py thagore (à).

CHAPITRS XIV.

Doctrine des nombres harmoniques. -^— Sa très-haute antt*' fuite, — Qualité des nombres» — Leur application aux éléments de Vuniçers et à la musique, *^*^ Leurs rappotis avec les saisons et les jours ^ et at^c la géométrie cosmo-gonique.

L'une des sciences les plus célèbres de l'antiquité fut celle des nombres harmoniques, à laquelle l'esprit émi<> neroment calcukteur de Pythagore se livra avec une ar^ deur toute spéciale, avec une si grande affection, qu'il passa pour en être l'inventeur : ce philosophe s'en servit

(i) Plutarq.j de Osiride.

(i) Les Chinois et les Indiens prétendent également à Tinvention du dogme de la métempsycose, qu'ils attribuent, les premiers à Fo, les seconds à Bouddha. Comme les Chinois conviennent que Fo n'est pas né dans leur pays, les deux personnages pourraient bien être identiques, et avoir été connus sous des noms différents dans les deux pays.

408 L^^GYFTE PHÀBÀONIQUE.

au moins pour rendre impénétrable sa doctrine , qu il s efforçait d'envelopper du plus profond mystère (i).

De même qu on retrouve encore de nos jours les traces de la superstitieuse croyance de la transmigration des âmes chez les peuples indiens, de même aussi on trouve chez les Chinois , peuple si statlonnaire depuis une haute antiquité , cette langue mystérieuse des nombres , dans laquelle le savant de Guignes avait puisé, il y a un siècle, la preuve des rapports intimes qui existent entre ce peuple et les Égyptiens , et au moyen de laquelle il avait aidé à rintelligence du peu de mots se rattachant à cette science, qu*on trouve épars chez les écrivains de l'antiquité.

L'introduction en Chine de cette théorie est loin d'appartenir à Pythagore ou à son école , ainsi que l'ont répété tant de fois la vanité des Grecs et la confiante crédulité des modernes. Que l'illustre chef de l'école italique ait enseigné aux Grecs, peuple nouveau , volage , et aussi curieux d'apprendre qu'empressé d'accueillir tous les enseignements et de voler au-devant de toutes les innovations, les sciences dont il avait puisé les éléments dans ses voyages en Egypte ou en Asie, on le comprend; mais concevrait-on que des peuples aussi anciens , aussi positifs , aussi instruits que Tétaient à la même époque les Egyptiens, les Indiens et les Chinois, eussent, tous à l'envi, mis une ardeur sans exemple à sacrifier leurs propres principes consacrés par une durée de tant de siècles , et dont ils étaient, si on peut le dire , imprégnés , pour adopter subitement Une doctrine religieuse importée par un étranger, qui même n'aurait pu la professer que devant un nombre très-borné d'élèves ? La xénélasie qui frappe encore aujourd'hui les étrangers sur la frontière de la Chine n'est que la suite de la loi qui les repoussait dans l'antiquité ; et ce, que l'Egypte abandonna dans la seconde période de son existence po-

(i) Porphyr., Fita Pythog,

mSTlTOTlORS. 409

litique , la Chine le maintint à toutes les époques. Qiez un peuple neuf et sauvage, un étranger qui vient adoucir les mœurs , chercher à taire pénétrer l'instruction et répandre des idées d^ civilisation, est considéré comme un dieu; chez des peuples anciens, instruits et civilisés, Tétranger qui s'annoncerait comme voulant changer les idées reçues, et froisser par là autant les amours-propres que les intérêts y serait regardé comme un fou,

La science des nombres harmoniques , ou des nombres mystérieux, existait bien avant Pythagore; et nous n hésitons pasà la considérer comme une partie de Fhéritage légué à leurs successeurs par les antédiluviens. Connue des druides comme des brahmanes , des bonzes comme des mages, des Scandinaves comme des Egyptiens, cette universalité atteste un point de départ commun : employée par Moïse sous l'apparence d'une mystérieuse chronologie, et conservée encore dans la doctrine des premiers chrétiens(i), il n'a pas fallu moins que les conséquences désastreuses de l'invasion des peuples barbares, et le fanatisme exagéré d'un mysticisme nouveau, tant sous le labarum de Constantin que sous l'étendard de Mahomet, pour en extirper

(ï) Avec Fabre d'Olivel , nous considérons comme des nombres mystérieux ces chiffres exprimant en apparence, dans Moïse, des dates où se présentent, comme sommes d*àge de ses patriarches , des masses d'années qu'il n'a jamais élé donné à la vie humaine de compléter, et qui ne peuvent rien exprimer chronologiquement. C'est a l'emploi de ces nombres mystérieux , et à leur mutation en valeurs d'une expression synonymique, qu'il faut attribuer ces différences si extraordinaires, si inexplicables par tout autre moyen, que montrent, dans l'expression des mêmes quantités soi-disant chronologiques, le texte hébreu et samaritain, aussi bien que la versioa des Sepianle; changements qu'on ne peut supposer avoir été introduits arbitrairement, et par une sorte de caprice» dans un livre aussi sacré que celui de la Genèse.

La science des nombres harmoniques existait encore aux premiers temps du christianisme; et saint Augustin en fait un fréquent usage , surtout dans son livre sur la musique»

410 ViGYWn PHàBAOniQUE.

jusqu'aux racines sur les trois quarts de la surface de Tancien monde. Cette science des nombres, si complètement perdue pour nous , formait dans V antiquité une sorte de langue à part, langue mystërieuse et universelle, qui, semblable à la langue allégorique, ne dirait rien de ce quelle avait Tair de dire , et exprimait de tout autres idées que celles attachées à la valeur des chiffres qu'elle montrait ; science inintelligible au vulgaire , mais que compreDaient très-bien les initiés étales savants de toutes les parties de la terre, quelle que f&t d'ailleurs la différence de la langue parlée. C'est dans cette langue des nombres que se formulaient les propositions dont on voulait rendre rin«> telligence universelle pour tous les adeptes , comme nous formulons aujourd'hui pour tous les pays, et en dehors de toutes les langues, les propositions mathématiques. Chaque nombre, renfermant un sens autre que celui de sa Valeur numérique , avait par cela même une signification particulière, qui lui donnait tout à la fois des qualités arithmétiques, physiques, théologiques et morales. Le temps, la vertu, la justice, Famitié, l'intelligence, exprimés par des valeurs conventionnelles, étaient considérés comme des rapports de nombres (i), et Pylhagore pouvait, en ce sens, dire avec beaucoup de raison que F arithmétique était la plus belle des connaissances , et que celui qui la saurait parfaitement posséderait le souverain bien.

Dans cette science des nombres mystérieux , où le nombre lui-mêqie était qualifié de glorieux et appelé le père des dieux et des hommes (2) , chaque signe était considéré comme ayant une valeur intellectuelle et une valeur scientifique. Le nombre intellectuel subsistant, dit Pythagore, avant tout dans l'entendement divin, était la base de l'ordre universel et le lien qui enchaîne les choses; le nombre

(i) Barthélémy , JnMth. , XXX.

(9) Proclus, in Timêfo,

tflSTlTimoitâ. 411

scientifique , il le définissait la cause générale dé la mul« tiplicité procédant de F unité et venant s*j résoudre : ainsi, toujours le principe de l'unité théognostique au point de départ.

La théorie de la science des nombres était basée sur celle de la musique , et les mêmes formules musicales exprimaient le système des sons et le système de Tunivers. L'intervalle des intonations était rapporté à la distance des astres entre eux , comme les mouvements de ceux«>ci étaient rapportés aux lois harmoniques de la musique. Les anciens ayant remarqué que^ dans une corde sonore bien tendue , une division par la moitié , par le tiers , par le quart de sa longueur, donnait toujours et invariablement Foctave, la quinte etla quarte, avaient reconnu par là queToctave était comme un est à deux , la quarte comme trois est à quatre , la quinte comme deux est à trois; et partant de cette observation, ils avaient donné aux nombres i , a, 3, 4> le nom de sacré quartenaire. Reconnaissant aussi que la loi fon* damentale des sons se trouvait établie sur les lois immuables de la nature, ils en avaient déduit sans doute la con*> séquence que cette même nature, toujours constante dans sa marche, avait dû être soumise aux mêmes règles dans 1* organisation du système du monde (ï). Quoi qu il en soit de cette supposition du savant Barthélémy , il est certain que c'estsur ce principe qu'était fondé le systèmedesproportions harmoniques , musicales et astronomiques. Comme ensuite là réunion des nombres du sacré quartenaire forme, additionnés ensemble , le nombre dix , ce dernier chiffre fut considéré comme le plus parfait; et, pour en suivre les rap^ ports dans la composition de l'univers, il fallut supposer, dit Aristote, une dixième sphère, quoique l'œil n'en fît apercevoir réellement que neuf dans le ciel (a).

(t) JnmckarsiSyXXX.

{n) Cette sphère idéale portait le nom d*€uitichthom, on terre op-

412 L^iGYPTE PHIBAONIQUE.

Chacun des nombres simples qui forment la décade avait ses propriétés particulières et un caractère symbolique propre; ainsi, Dieu étant unique, Tunité ou la monade devenait son attribut , et ce nombre était le symbole de ridentité, de Tégalité, de Texistence , de la conservatioa, de Tharmonie générale ; il était aussi le dernier terme y le dernier état, le repos de Tétat dans son décroissemeot.

Le nombre binaire, ou ladyade, était la matière, le principe passif; il était aussi le mauvais principe, le désordre, la confusion, le changement. L'antipathie qu exprimait ce nombre s'étendait à tous les autres nombres dont il était le premier signe : 20, 200 , 2000, etc.

Le ternaire, ou la triade, premier des nombres impairs , était le nombre divin. Contenant Tunité et la dualité , il était comme identique avec i , et i était comme identifié avec 3, parce que Tunité avait, par émanation, fait sortir d'elle-même les deux autres unités au moyen desquelles se forme ce nombre trois : c'était donc théologiquement le Créateur, son Verbe, et son souffle ou esprit ; mythologiquement , Âmoun extrayant de son individualité Saté ou Neith, et Phtha; philosophiquement, la réunion du principe actif, du principe passif, et du produit des deux; enfin c'était, cosmogoniquement, l'union de l'intelligence avec la matière et l'univers, qui en était le produit. Platon appelait ces nombres le père ou Tidée, la mère ou la nourrice , et le fils, ou Vengendré.

Quatre, nombre carré du premier nombre pair, formant le quartenaire le plus parfait et la racine des autres quartenaires , rappelait Dieu et sa puissance, et renfermait en lui la religion du serment. Les pythagoriciens voyaient dans ce nombre la composition de Tàme humaine , lui reposée : nous en parlerons au chapitre sur l'astronomie. On donnait ce même nom d*an/ichthona aux terres de l'hémisphère austi*al, qu'on supposait séparées de celles de l'hémisphère boréal par use bande de rocéan y ceiguant le globe en manière de zone, sous Téquateur.

INSTITUTI0I«S. 4i3

connaissant lenteDdement; , la science, l'opinion , le sentiment dont procède toute science (i).

Cinq 9 composé du premier nombre carré et du premier impair, tenait de son père et de sa mère. Multiplié par lui-même, il formait, suivant Plutarque, un nombre de lettres égal à celui des lettres de Talpbabet égyptien, et égal encore au nombre d'années que vivait Apis (si). Comparé au premier principe, il se trouvait placé au milieu des sphères élémentaires.

Six est réputé par Philon le nombre le plus parfait, parce qu'il est le premier qui soit divisible en trois parties égales , et qu'il présente deux côtés égaux. Ce nombre est aussi celui des mouvements des êtres animés , lesquels jouissent de la faculté de se mouvoir en avant , en arrière , en haut , en bas, à droite et à gauche (3). Base de la division de toutes les figures géométriques , suivant Vitruve , six était le symbole de la diversité , de l'inégalité , de la séparation, des vicissitudes. L'exactitude du jugement et la rigidité de la méthode étant des qualités indispensables pour la géométi'ie, ce nombre fut le caractère de la justice, qui les exige également.

Sept, nombre du repos après la création , a été de tout temps le plus célèbre, et fut toujours considéré comme le plus saint dans tout l'Orient, mais surtout en Egypte, où on le trouvait partout : ainsi , on comptait sept planètes , sept jours dans la semaine , sept bouches au Nil ; les prêtres faisaient faire sept fois le tour du temple à une vache, à l'époque du solstice d'hiver (4) ; ils célébraient les dieux par sept voyelles, suivant Démétrius, ce qu'Isaac Vossius croit devoir s'entendre de sept voix, et que nous

(i) Plut., Phil. opin., i, 3.

(a) Apis De pouvait vivre que vingt-cinq ans; après ce terme, on le noyait.

(3) Philo, Jllegor, i.

(4) Plut., de Oséride.

414 l'ÉOYFTR FHlBi.ONIQUE.

croyons plut6i être la gamme. Ce même nombre marquait les vicissitudes de la yie humaine, et la médecine reconnaissait en lui une influence directe sur les époques critiques des maladies. Élève du sanctuaire de TEgjpte, Moïse ne pouvait qu adopter la sainteté de ce nombre, qui se présente à tout instant dans 1* Ancien comme dans le Nouveau Testament (i). Huit exprimait la loi naturelle , primitive et sacrée.

Neuf, signe de la fragilité des choses humaines, étût un nombre redoutable, qu'il fallait éviter (a); produit

(i) Chez les Hébreux > les terres devaient se reposer chaque septième année ; le jubilé avait lieu après tous les septénaires de sept années y ou tous les cinquante ans; les grandes solennités de la loi duraient sept jours; le grand candélabre d'or avait sept branches; op immolait sept victimes dans certaines ciroonstances , etc. Voycs, sur ce nombre, Phi Ion, de Mundiopificio, et Jlkgoriamm i.

Le christianisme glorifia aussi le nombre sept : ainsi, dans TApocalypse on voit sept églises , sept flambeaux , sept étoiles , sept lampes, sept sceaux, sept anges, sept fioles, sept plaies. Sept était un nombre déterminé, misa la place d'un nombre indéterminé ou ineonnu; et c'est dans ce sens qu'on le trouve dans les sept épis et les sept vaches du songe d'Apophis , dans les sept années que Jacob doit servir Laban, dans les sept femmes qui, dans Isaîe, doivent prendre un homme pour les épouser, etc. Les Indiens se servaient aussi de ce même nombre dans ce dernier sens : on ne peut entendre que de cette manière les sept choses précieuses dont il est parlé dans le pèlerinage deFa-Hiam. Plutarque dit que le nombre trois était emplojfé aussi dans ce même sens.

(a) Le nombre dix-sept était néfaste aussi, par la raison que placé entre seize, qui est un nombre carré, et dix-huit, qui est un parallélogramme, lui seul disjoint et sépare ces nombres parfaits; aussi disait-on qu'Osiris était mort le dix-sept du mois. Le nombre soixante était , au contraire, vénéré, et employé fréquemment dans ce qui traitait des choses sacrées ; ainsi , par exemple , on disait que la ponte du crocodile était de soixante œufs, et qu'elle se faisait en soixante jours. (Plut., de Qsiride.) Le nombre mille quatre-vingt quinze exprimait le silence, parce que, divisé par trois cent soixantecinq , il donnait l'espace de trois années , après lesquelles si un enfant ne parlait pas, c'est qu'il était né muet.

du ternaire multiplié par lui*niême ^ il devenait néfaste. Dix, circonféreaoe renfermant toua les rapports numériques et harmoniques des neuf premiers nombres , était rimage des merveilles de l'univers. Formée du quinaire redoublé, sa première partie contenait les préceptes divins, la seconde les préceptes humains; et il était un signe d'amitié, de paix, de bienveillance. La puissance de ce nombre, suivant Pythagore , résidait dans le quartenaire^ dont les chiffires additionnés donnent ce nombre dix(i). Outre ces qualités particulières attribuées aux nombres indivi*» duellement, ces nombres en possédaient de générales, qu'ils empruntaient de la place qu'ils occupaient dans Tordre de la numération : ainsi, les nombres impairs étaient ré<* pûtes plus parfaits que les nombres pairs; les premiers étaient considérés comme mâles et célestes, les autres comme femelles et terrestres. La monade, ou unité, d'abord symbole du Dieu unique , fut considérée ensuite par les pythagoriciens, partisans du dualisme, comme symbole du bon principe, et ils attribuèrent à ce nombre les qualités de fini , direct , en repos, carré , droit , lumineux ; le nombre deux, symbole du mauvais principe, avait toutes les qualités opposées , et devenait , dans la doctrine, infini, courbe, mouvant, inégal, gauche, ténébreux. Aristote donnait à la monade le nom déforme, et à la dyade celui àe privation. Platon appelait la première U même, la seconde Vautre. Pour ces philosophes la monade n était plus le signe du Dieu unique des premiers temps, elle était Osiris , le bon , Tâme, la raison, Fintelligence ; Vautre, ou la dyade, était Typhon , les passions, la déraison. Pour eux aussi la vie consistait dans ces deux nombres, parce qu'elle n'était que l'effet des deux principes, des deux puissances ennemies (a). En ceci encore on recon-* naît l'engouement des Egyptiens de la seconde période

(i) 1+2+3+4=10. Plut., Phil, opin, i, 3. (a) Plut., de Osiriée,

416 l'sGYPTB PH4BA0NIQUB.

pour la religion isiaque , à laquelle tout dut être tyranniquement sacrifié quand une fois son empire fut établi.

Dans le système philosophique des Egyptiens, le monde était composé de quatre éléments : Tair , le feu, Teau, la terre, qui répondaient au quartenaire sacré ; mais chacun de ces éléments se dédoublait ensuite pour former un nouveau quartenaire, et les deux réunis, ou huit, étaient, comme nous Tenons de le dire, l'expression de la loi naturelle et primitive de Tunivers. Pour ce dédoublement, on attribuait aux quatre premiers nombres la faculté d'hermaphrodisme, et on les considérait chacun comme mâle et femelle tout à la fois. Sénèque , de qui nous tenons cette doctrine, s'exprime ainsi : « Les Égyptiens jugent Tair mâle, « parce qu il produit le vent, et femelle , parce qu'il est « nébuleux et inerte; ils appellent la mer eau mâle, et « toute autre espèce d*eau , eau femelle. Le feu mâle est « celui qui brûle par la flamme, le feu femelle, celui qui « luit sans nuire ; ils donnent à la terre la plus forte le nom « de terre mâle , et celui de terre femelle à celle qui est « propre à la culture (i). » Cette même division des éléments en mâle et femelle subsiste encore de nos jours dans la philosophie des Chinois; et on y trouve un rapport si direct avec ce que Plutarque et Sénèque nous ont transmis sur cette partie de la philosophie des Égyptiens, que l'identité d'origine ne peut être méconnue, et que Tune peut servir à expliquer l'autre.

Les Chinois font naître du premier principe les éléments mâles, et du second principe les éléments femelles ;'et, de son côté, lamblique attribue les premiers au soleil et les seconds à la lune. L'ordre de ces huit éléments était le même chez les deux peuples. Dans le système philosophique des plus anciens Chinois , qui était le système de Fohi (2), cet ordre était tel :

(i) Senec. , Nattir. quœstion,^ lib, III, 14.

(a) Fo-hi régnait, suivant de Guignes, 346a ans avaul J, C. ; ce

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