chapitre xvi
Législation des Egyptiens. — Menés premier législateur. Gouvernement despotique des pharojons, — Finances,
— Cinq rois législateurs connus, — Castes en Egypte, et leurs diifisions. — Xénélasie. — Tribunaux égyptiens,
— Code criminel, — Lois civiles,
La sagesse est la base de toute législation. Les législateurs ont toujours été les sages des contrées à la prospérité desquelles ils ont travaillé en leur donnant de bonnes lois: la législation est donc une des branches de la philosophie, et Tune des institutions de la sagesse.
L'importante question de la législation égyptienne a été traitée avec plus de développement que nous ne pouvons lui en donner, et avec tout le talent que comporte la matière , par le savant historien de la Législation de tous les peuples : nous n'aurons donc qu'à puiser dans le travail de Pastoret ce qui peut convenir à notre plan ; et nous nous empressons de le déclarer, afin que s'il nous arrive d'employer les mêmes expressions que lui sans le citer , ou de transcrire des parties de ses propres phrases , cet emprunt ne nous soit pas imputé à plagiat.
Les différentes institutions de l'Egypte, dont nous avons exploré jusqu'ici l'origine, se sont offertes à nous comme prenant leurs sources chez un peuple primitif, antérieur aux Egyptiens comme à tous les autres peuples connus, et que la succession des temps signale comme ayant résisté au grand bouleversement qui enleva à notre planète une grande portion de ses continents. Serait-ce donc encore chez ces survivants au grand désastre de notre globe qu'il faudrait chercher le berceau des lois fondamentales de la constitution égyptienne? Et si, entraînés par notre conviction, nous répondons que c'est là la vérité , ne semblera-t-il pas que c'est, de notre part, un parti pris d'à-
INSTITOTIONS. 457
vaiice de tout reporter à Tépoque antédiluvienne? Lorsque nous ne faisons qu'examiner avec conscience , exposer avec conviction et sincérité le résultat de cet examen sur la route qu'ont suivie les institutions dont se parait l'Egypte à l'aurore de son existence politique , ne serons-nous pas accusés de n'avoir été conduits dans nos recherches que par un misérable esprit de système qui , voulant tout asservir à l'idée r,étrécie qu'il s'est formée des choses, veut forcer ces mêmes institutions à se presser dans l'unique sentier qu'il a d'avance ouvert à ses explorations?
Que la science législatrice ait, comme toutes les autres sciences, pris naissance chez les antédiluviens , c'est cependant un fait hors de toute controverse possible , puisque les lois sont aussi anciennes que les sociétés : et quant au code égyptien en particulier , nous le verrons se rattacher en très-grande partie à ces peuples de l'époque perdue, si nous nous en rapportons aux prêtres mêmes qui instruisaient Solon. Quapd ces prêtres, s' entretenant avec ce sage , lui parlent de la race des Atlantes , de cette nation qui, dans l'énorme catastrophe , périt avec le sol qui la portait, ils lui disent : « Et d'abord considère par quel « accord les lois de ce peuple sont conformes aux nôtres ; « tu en trouveras en effet ici un bon nombre de sembla- « blcs aux siennes (i). » Partant de là, ces prêtres lui indiquent, comi#e appartenant à ces temps naufragés , la séparation des prêtres d'avec le reste de la population , et le partage des habitants en castes spéciales ayant chacune leurs devoirs à remplir, sans jamais pouvoir se fondre les unes dans les autres. Ils montrent encore à Solon, comme a^rticles des lois de ces mêmes peuples submergés, l'isolement de la classe des guerriers, l'identité d'armenent de ces guerriers , l'usage commun aux Egyptiens et Î.UX Atlantes des boucliers et des javelots. Nous avouons,
(i) Plato, in Timoio,
458 L'iGYPTB PHàEÀOmQUB.
quant à nous , que cette identité des armes offenûves chez tous les peuples de la terre tant* sauvages que civilisés, dans r ancien et dans le nouveau monde , nous est la preuve la plus démonstrative de la communauté d'origine de tous les peuples postdiluviens (i).
On dit que le premier des législateurs de l'Egypte fut Menés , et cela doit être : ce prince ayant opéré une révolution dans le pays, et séparé TEgypte de T Ethiopie , de^ vait dresser, pour le peuple nouveau qui se formait , ua code de lois appropriées à ses besoins, à ses intérêts , à sa position ; comme plus tard Moïse , en séparant les Hébreux des Égyptiens, leur donna à son tour un code de lois appropriées à la nouvelle situation dans laquelle ces Hébreux
(i) L'universalité de l'arc et de la flèche , en usage chez tons les peuples sauvages « tant du continent américain que des iles les plus isolées dans toutes les mers, dénote bien réellement un point de départ commun et des communications faciles d'an peuple à l'àtittYi à une époque donnée. Les premiers hommes ont Vécu de la chitôsè, c'est un point incontesté; il leur fallait donc un mojen d'atteindre de loin l'animal terrestre ou volatil qui s'enfuyait. Un esprit in- ▼entif imagina de courber un morceau de bois flexible, et de faire de son élasticité un moyen d'impulsion pour lancer, d'une certaine distance, le trait qui devait donner la mort à cet animal. Qu'uti pareil artifice se soit présenté à la pensée d'un individu , et que de proche en proche l'utilité de cette arme l'ait fait répatfdre chez tous les peuples , cela se comprend , quelque longueur de temps qu'il ait fallu ; mais on peut hardiment affirmer que la même idée n'a pu se présenter de la même manière à des milliers de peuples sans communication entre eux. Il faut bien remarquer qu'il ne s'agit point ici d'un simple intermédiaire tranchant, appliqué au bout d'une perche | il s'agit d'une combinaison de moyens qui , tous , demandent de la méditation ; il s'agit d'une invention complexe : idée d'un arc, foi'mation de cet arc, manière de s'en servir au moyen d'une corde fortement tendue , qui est l'âme de la machine ; invention di trait; manière de le diriger dans les airs au moyen del'empeiitiuref! Il est des peuplades trop stupides pour avoir inventé un semblable moyen, s'il ne leur avait pas été familier à raison d'une commi' nauté de source.
allaient se trouver. Mais , de même que le fond de ce code était I de la part de Moïse, puisé dans le code des lois égyptiennes , de même aussi le fond du code législatif de Menés fut emprunté à celui des lois éthiopiennes (i), qui elles-mêmes venaient de l'Asie ; et celles de l'Asie n'étaient que la continuation des lois observées dans les parties de cette immense région que le déluge avait épargnées.
Les lois égyptiennes se divisaient en trois catégories : lois concernant la religion et le sacerdoce, lois concernant le gouvernement de l'État et la politique nationale, lois criminelles et civiles concernant la morale publique. Nous avons parlé des premières à propos du culte et du sacerdoce : tout ce qui réglait les fêtes et les cérémonies , les sacrifices et le choix des victimes , les prêtres et leur régime de vie, était l'objet de tout autant de coutumes passées en lois, à la stricte et invariable observation desquelles les prêtres tenaient sévèrement la main ; ce qui fait dire à Platon que si l'un d'eux avait changé quelque chose aux usages reçus de leurs pères , celui-là aurait été dégradé et rejeté de l'ordre : aussi, ajoute ce sage dans un autre en«> droit de ses écrits, un usage nouveau en Egypte était une merveille (2).
Nous avons déjà parlé de la forme du gouvernement de l'Egypte, que nous considérons comme une théocratie mixte au moins pendant la plus grande partie de la nationalité égyptienne. Le judicieux Pastoret a victorieusement ré* futé l'opinion de ces écrivains , tant anciens que modernes , qui, dans leur enthousiasme pour la vieille Egypte ^ accueillant avec une confiance sans bornes , et par conséquent sans examen critique, comme des faits incontestables, les pastorales de Diodore au sujet du régime égyptien , ont présenté le gouvernement des pharaons comme
(i) Diodore, m, 3.
(a) Porphyr., de Abstinentia, v, 8. Plato, de Legibus, n , 7.
460 L*ÉGYPTR nfARÀONIQUE.
un gouvernement doux et tempéré , h Tombre duquel les peuples, libres et heureux, filaient des jours d'or et de soie, et ces princes eux-mêmes comme le type de la sagesse humaine, sous un diadème de fleurs et sous une couronne civique. Suivant eux, toutes les actions des pharaons étaient réglées par des lois auxquelles ceux-ci se faisaient un bonheur de se soumettre avec une fidélité si surnaturelle, une exactitude si scrupuleuse, qu elles impliqueraient r abnégation la plus complète de soi-même ; mais qui aussi, il faut bien le dire, auraient réduit ces princes au rôle de marionnettes dont les prêtres auraient tenu les fils. Loin cependant d'avoir été un gouvernement modéré, celui de l'Egypte fut l'un des plus absolus et des plus despotiques dont l'antiquité nous ait laissé le souvenir. Fautîl, en effet, considérer comme un gouvernement paternel celui où les séditions et les guerres civiles éclatent à tout instant? Faut-il considérer comme l'indice d'un gouvernement tempéré la servilité des peuples se mettant à genoux devant l'étranger tiré de la condition des esclaves, qu'il a plu au roi d'élever au poste le plus éminent de l'État, et la manière aussi insolente qu'orgueilleuse par laquelle le monarque défère à cet intendant cette autorité sur ses peuples : « Nul, dans toute TEgypte , ne remuera la main « ou le pied sans ton ordre (i) ? » Est-ce un gouvernement modéré et paternel que celui où le prince , pour le prix de quelques raves et de quelques oignons , fait travailler pendant vingt ans plus de trois cent mille de ses sujets à lui construire un tombeau gigantesque , et qui , maudit par tous , finit p^r demander en grâce de n'y pas être enfermé (2), de peur que la haine publique l'y poursuivant,
(i) Genèse f xli, 4o*44«
(a) Nous parlons dans l'hypothèse des écrivains qui ont cru aux inculpations que les historiens grecs ont lancées contre ce prince; nous avons fait remarquer plus haut que les monuments, au lieu d*être en cela d'accord avec ces écrivains, qualifient au contraire Chéops de roi modéré.
ne se venge enfin sur ses restes; où on envoie le peuple^ par corvées de cent mille à la fois , traîner des monolithes et périr à la peine; où on le fait travailler, par corvées aussi , à fouiller l'intérieur des mines ; où tous les grands du pays sont forcés de prendre le deuil pour la mort du père d'un esclave parvenu à la plus haute fortune par la faveur du prince, et obligés d'accompagner son convoi, à travers le désert, sur une terre étrangère? C'est vainement que Diodore se complaît à tracer un tableau si attrayant de la félicité des rois , vivant comme des automates qui ne peuvent agir au delà des limites que les rouages de la machine impriment à leurs mouvements : nous répétons, avec Pastoret : Une législation qui aurait voulu déterminer d'une manière invariable l'heure à laquelle on devrait se baigner, sevêtir, ouvrir seslettres, se promener, boire et manger, aurait consritué un esclavage insupportable pour les citoyens ordinaires , et à plus forte raison pour le monarque. En principe ; le gouvernement égyptien était sans doute, comme l'entend l'un des savants de notre époque qui ont le plus étudié l'Egypte monumentale, « une mo- « narchie aristocratique, dans laquelle le roi, investi de la « suprême puissance, mais soumis lui-même à certaines « lois, était réuni et serré, pour ainsi dire, en un seul « faisceau avec les prêtres et avec les militaires , de qui il « recevait l'autorité et le pouvoir (i). » Mais si tel fut le principe , on peut dire que ce principe fut à peu près constamment faussé ; et on trouvera dans l'histoire mille preuves pour certifier que le gouvernement des pharaons fut un pur despotisme ; tandis qu'on n'en pourrait offirir aucune qui le fît considérer comme une monarchie modérée : et Diodore lui-même , avant de se livrer à cette peinture séduisante de la manière de vivre des pharaons, et de parler de la simplicité de leur table,
(i) Rossellini, Monum, delV Eg, e délia JSubia; m. c, lom. III.
463 l'sgyptb phàràoniqub.
réglée par les lois, se donne un démenti en citant les imprécations de ce Tnephactus, père de Boccoris, qui, selon lui , aurait maudit solennellement la mémoire du pharaon qui le premier avait eu recours à Tart de servir une table avec recherche.
Le pharaon avait à^ remplir des devoirs que les lois réglementaires avaient prévus ; mais c*est là le propre de tous les États bien organisés, et à cet égard l'Egypte, par le fond de ses lois, était le modèle des autres nations. Ces devoirs, qui régularisaient l'action de l'administration , pouvaient tracer des règles hygiéniques , mais ne tyrannisaient pas la vie privée du souverain (i). Le pharaon assistait aux sacrifices; et, comme chef suprême de la religion , c'était pour lui une obligation impérieuse , parce que pour lui , comme plus tard pour les empereurs romains , pontifes suprêmes , il était certaines cérémonies qu eux seuls devaient accomplir (2). La victime amenée, le chef du sacerdoce , pontife ou pjrromis , prononçait les prières du rituel^ et invoquait la divinité pour la santé du pharaon et pour son bonheur, tant qu'il gouvernerait selon les lois et la justice \ mais ici la flatterie devenait une nécessité pour les prêtres , forcés de faire , ainsi que le dit Diodore lui-même , T éloge du roi , de parler de sa piété
(i) Dans flnde, les lois de Menou réglaient aussi Theure à laquelle le roi devait offrir ses sacrifices , prendre ses repas, et lui traçaient tous ses devoirs ; mais ces choses- là se trouvent établies partout , e( la loi, dans ce cas, n'est autre chose que l'usage. £n France «ussi» il y avait pour nos anciens rois des heures réglées pour le grand et le petit lever, pour la messe, pour le travail du conseil, pour' les audiences , pour les repas , et une foule d'autres dispositions régulatrices du partage du temps , qui n'étaient que les habitudes de la vie ordinaire. •
(a) Chez les premiers Romains il y avait aussi, dans les céréoio» nies du culte , des fonctions départies au souverain ; ce (|ui fut cause qu'après l'expulsion des rois on dut créer, pour ces cérémonia, un roi des sacrifices.
envers les dieux , de son humanité envers ses peuples , même lorsque le contraire était évident 5 circonstances fâcheuses, qu'ils savaient adoucir alors en rejetant sur son mmistre le blâme de tout le mal qu il faisait , et les écarts auxquels il s'abandonnait dans l'exercice de ses royales attributions.
Ce qu'avance Diodore, qu'il n'était pas permis au roi de rendre un jugement ou de prononcer aucune peine sans se conformer aux lois existantes, lesquelles prévoyaient tous les cas possibles , est encore démenti par l'histoire ; et pour n'en citer qu'un seul exemple, ce n'est pas en se conformant aux lois que le Phéron d'Hérodote fit brûler vives toutes les femmes dont l'urine n'avait pu guérir sa cécité : la législation aurait-elle prévu ce cas ? En Egypte, comme partout, le devoir du monarque, son devoir de conscience, exigeait que toutes ses décisions fussent basées sur la justice, et qu'il donnât, le premier, l'exemple d'une entière soumission aux lois; mais, dans le peu qu'on sait des faits et gestes des pharaons , les transgressions se montrent aussi nombreuses que les faits mêmes. Diodore a parlé de ce qui aurait dû être suivant les lois, et non de ce qui était suivant les volontés du despote.
On ne peut pas déterminer à quelle époque commença et à quelle époque se perdit le titre àe pharaon , donné par les seuls livres saints au chef du gouvernement de l'Egypte, titre qu'aucun monument ne reproduit , qu'aucun auteur profane ne prononce. S'il fallait s'en rapportera Flavius Josèphe, le dernier qui l'aurait porté aurait été le beau-père de Salomon ; et c'est dans les anciennes chroniques de Jérusalem que cet historien dit avoir trouvé ce renseignement, qui, par le silence des monuments et des écrivains des tenops postérieurs, acquiert un haut dfgré de vraisem^ hlance (i). D'après la coïncidence obligée de» premières
(i) P. Josèphe, ^/i/. /W., vin.
464 l'bgyptb phàbàonique.
années de Roboam avec le règne de Scheschak , qui alla piller Jérusalem en la cinquième année du règne de ce prince, le beau-père de Salomon fut Psousennès II, TAmosis de Diodore , détrôné par TEthiopien Schischak : ce serait alors sous la dynastie des Bubastites que ce titre de pharaon aurait été abandonné ; mais, dans tous les cas, qui pourrait nous donner la raison de Tabsence complète et absolue de ce titre sur les monuments de toutes les époques? Nous ne pouvons croire que si le mot pharaon avait appartenu, comme exprimant la dignité souveraine, à la langue égyptienne, il ne se trouvât inscrit dans les tombes royales de la haute où de la basse Egypte. La première fois que ce mot est employé dans la Genèse , c'est à propos de Joseph , et à propos du souverain qui lui abandonna Tadminislration de l'Egypte; mais il faut remarquer que ce souverain était le quatrième roi de la dynastie étrangère des Hyksos : tout porte donc à croire que c est là une expression de la langue même de ces Hyksos, inusitée par conséquent chez les Egyptiens , et que le rédacteur des mémoires de Moïse n'a continué à l'employer que parce qu'il avait vu ce législateur s'en servir, ce qui faisait loi pour lui (i).
Les lois qui réglaient la successibilité au trône ne nous sont pas connues, et c'est là ce qui jette tant d'obscurité dans le changement des dynasties, où, comme nous l'avons dit en son lieu, on voit des fils succédant à leurs
(i) Dans une lettre adressée à M. H. Rossellini par M. le docteur A. Lepsius, et insérée au tome IX des Annales de rinslitut de correspondance archéologique, ce savant fait venir le moi pha/non de la racine re, qui est le nom du soleil {ph-re avec l'article), qu'il considère comme la forme primitive de ce titre royal. Mais s'il en était ainsi, Moïse, qui vivait sous les premiers rois de la dix-hui* tième dynastie, et qui avait été élevé dans les temples, n'aurait pu ignorer cette élymologie, et il ne se serait pas atUché à défigurer c« nom , qu'il écrit P/iar'oh , nyis.
INSTITCTIOIIS. 465
pères commencer une nouvelle dynastie , pendant que des personnages étrangers les uns aux autres, se succédant, continuent cependant la même dynastie. Le trône se montre généralement héréditaire, mais l'hérédité ne paraît pas avoir toujours été suivie dans Tordre de primogéniture. Champollion reconnaît dans le successeur de Sésostris le treizième de ses enfants , fils aîné de sa seconde femme : en faut-il conclure que les douze enfants du premier lit étaient morts? Ce serait un événement possible, mais assurément bien extraordinaire. Il semble plus vraisemblable que ce soit ici un effet de la volonté paternelle ^ libre de choisir son successeur dans le nombre de ses enfants ; et peut-être même faudrait-il voir aussi, en cela, un résultat de l'adresse de la seconde épouse, de cette reine Isis, qui, après avoir fait diviniser son époux, aurait fait décerner la couronne à son propre enfant , au préjudice de ceux du premier lit.
Est-ce à défaut d'enfants mâles que les filles arrivaient au trône? est-ce en l'absence d'héritiers directs que le pschent passait sur la tête du frère ou de la sœur du défunt ? C'est ce qu'on peut supposer, mais que rien ne nous fait connaître historiquement : cette double circonstance suffit seule , néanmoins , pour détruire cette prétendue prééminence attribuée , chez les Egyptiens , aux femmes sur les hommes par certains écrivains.
Dans quelques rares occasions le trône d'Egypte a pu être électif, mais nous ne savons absolument rien des circonstances dans lesquelles ce droit ou ce privilège pouvait être exercé. L'un de ces cas, sans doute, c'était celui de la vacance du trône après la cessation de la domination d'une famille étrangère, comme après l'extinction de la dynastie des Bubastites. Quant aux sujets sur lesquels pouvait porter le choix , il est bien évident , quand même Plutarque ne l'aurait pas dit , que ce ne pouvait être que dans la classe des guerriers ou dans celle des prêtres, seules T. I. 30
466 l'égyptb phàbaoiiique.
admises à faire l'élection. Un auteur du cinquième siècle de notre ère , de peu d'autorité par conséquent pour les temps pharaoniques, nous dit que celte élection, qui se faisait avec beaucoup d'éclat, avait lieu à Thèbes, non loin des rives du Nil, sur une montagne sacrée (i). S'il en avait été ainsi, les Egyptiens n'auraient pas laissé sans un monument sacré, la religion s'unissant si étroitement chez eux à la politique , le lieu destiné à une aussi importante solennité ; mais il n'existe sur les montagnes, aux environs de Thèbes, ni édifice qui rappelle ce souvenir, ni plateau qui eût pu servir à la majesté de cette cérémonie , ni chemin qui eût facilité l'accès de la montagne. Le même écrivain ajoute que les suffrages se doimaient, de la part des gens de guerre, en levant la main , et que la voix des prêtres équivalait à un nombre de ces mains levées plus ou moins grand , suivant l'importance des fonctions sacerdotales et de la position dans la hiérarchie de celui qui le donnait^ nombre qui, dit-il ^ pouvait aller jusqu'à cent. Mais, dans ce cas , la majorité aurait toujours été assurée au candidat du sacerdoce, ce que les militaires n'auraient pas supporté , et ce qui aurait justement amené une collision telle que celle qu'on ^ attribuée à Menés pour abattre cette tyrannie (2).
(i) Synesius, De Pnnidentia,
(a) Si la caste des guerriers était nombreuse , celle des prêtres ne l*étail[>as moins; et la faculté que Synesius accorde à ceux-ci aurait été immense. Reste à savoir si tous les prêtres , généralement , ou , plus exactement, si tout membre de la caste sacerdotale et tout membre de la caste des guerriers était admis à l'élection. Si, comme on le peut supposer, il n'y avait que les prêtres remplissant des fonctions sacrées, et les militaires en activité de service , qui y fussent appelés , dans ce cas le privilège sacerdotal en question se concevrait comme un moyen de balancer les suffrages des militaires, nécessairement plus nombreux que ceux des prêtres, dont le nombre ne pouvait jamais être aassi considérable.
Si les lois avaient réglé toutes les actions des rois d'une manière aussi invariable que le veut Diodore , elles auraient désigné, sans contredit, la classe dans laquelle ces princes auraient dû prendre leurs épouses. Cependant, leur choix était entièrement libre; une étrangère pouvait être appelée à partager le trône aussi bien qu'une Égyptienne, et l'amour^ du pharaon pouvait prendre sa femme dans les familles les plus élevées comme parmi les simples citoyens : une femme de cette dernière condition devint Tépouse du successeur de Sésostris, suivant la chronologie d'Hérodote, quand ce prince, Pheron, eut fait périr la sienne, qu'il regardait comme adultère ; et Amasis prit pour compagne légitime une Cyrénéenne.
Pastoret croit que les filles des pharaons recevaient l'assignation de leur dot sur les revenus de certaines vil-* les, et il en rapporte pour exemple la femme de Salomon obtenant de cette manière la ville de Ghaser; mais cette ville n'était pas égyptienne, c'était une conquête du pharaon dans la terre même de Chanaan , et dont ce prince abandonna le sol en pur don à sa fille, après l'avoir incendiée et en avoir exterminé les habitants : le texte du livre des Rois est précis sur ce fait ; et de toutes les versions de la Bible , la Vulgate seule a fait de l'emplacement d'une ville saccagée et ruinée, une dot pour la femme du grand roi des Hébreux. Il n'en était pas ainsi pour l'apanage et le douaire des femmes des rois ; Athénée parle des revenus d'une ville qu'il nomme Anthylle, qui furent assurés par un de ces princes à sa femme , et Thouthmosis-Mœris donna à la sienne , pour ses parfums et sa toilettC) le produit de la pêche de son célèbre lac, qui rapportait, dit-on, loo talents par jour, ou environ S^Soo francs (i).
Tout nouveau pharaon devait être initié aux mystères
(i) Diodore, I, Sa.
466 L*iGYPTB PHABAOIIIQUB.
de la religion, 8*il n était pas de la caste sacerdotale; et cette circonstance, ayons^nous dit, est une preuve de la souyeraineté que le prince était appelé à exercer sur cette religion, et par conséquent de son autorité théocratique. Son couronnement consistait dans Fonction et dans la prise du pschent, coiffure royale équivalente au diadème. Un passage de la célèbre inscription de la pierre de Rosette laisse supposer que le pschent, après les cérémonies religieuses du couronnement, était déposé dans le temple où la cérémonie avait eu lieu , et qu'on le plaçait sur le tabernacle ou naos sous lequel était Timage du pharaon devenu dieu par son intronisation, entre dix couronnes d'or, symboles de la royauté égyptienne, toutes décorées de figures d'aspics (i). La cérémonie se faisait avec une magnificence extraordinaire; et pour que son avènement
(i) C'était rassemblée générale des prêtres qui décidait qu'une statue serait dressée à Ptolémée Épiphaae, dans le temple de Phtha, et qui déclarait que pour que la chapelle qu'on consacrerait à ce roi pût être distinguée des autres, on poserait au-dessus du naos le pschent du couronnement au milieu, avec les dix couronnes d'or ornées de Vurtus^* àrimîtatîon des couronnes à figures d'aspic qui m. sont sur les autres chapelles; > et ce fut pour en perpétuer le souvenir, qu'on grava ce décret trilingue sur la stèle connue sons le nom de gnerre d« Rosette^ parce qu'elle fut découverte près de cette ville.
Ces dix couronnes ont appelé la critique du savant helléniste M. Letronne, qui a d'abord réformé , comme très-impropre , le nom de couronne, et l'a remplacé par celui de basilics, conforme à l'expression grecque. Cet ornement consistait en un disque placé à la base d'une sorte de fleur composée de trois pétales très-allongés, liés ensemble vers leur extrémité supérieure, et s'épanouissant en ma» uière de fleur de lis au-dessus de la ligature. Voir la figure (page 3x de l'inscription de Rosette, Fragmenta Hist, graxorum) dont le savant helléniste accompagne son explication , pour la rendre plus intelligible : cette figure est un portrait de Sésostris , sur la tête duquel s'élève un triple basiUc,
« Ces basilics, dit M. Letronne, posent toujours sur deux cornes
au trône fôt salué avec joie par ses peuples, le nouveau roi accordait une relaxation des impôts arriérés, et une amnistie des coupables : la pierre de Rosette le dit du moins à regard de Ptolémée Epiphane. Une grande pompe, décrite par CalUxèue, suivant Athénée, se rattache à une solennité de ce genre ; et comme les Ptolémées ne firent guère que copier ce qui se pratiquait sous les pharaons , cette belle fête peut donner une idée de celles qui avaient lieu dans les grandes circonstances politiques (i).
Que penser de ces enfants des premières familles sacerdotales, qui toujours, suivant Diodore, devaient, àTâge de vingt ans, être attachés à la personne du pharaon, pour remplir près de lui les mémesoffices que les esclaves remplissaient près des particuliers (2), ce qui, aux yeux de cet historien , devenait une garantie de la bonne conduite
de bélier placées horizontalement , desquelles pendent, tantôt des croix anséesy tantôt des aspics. Les cornes de bélier qui supportent les ôasilics posent tantôt immédiatement sur la tête, ou, à dire vrai , l'on ne devine guère comment elles pouvaient tenir, tantôt ( comme dans la figure ) sur une base ornée diversement et attachée à la coiffure. » Letronne, Inscript, grecque de Rosette , dans les Fragmenta historié . gra^or, p. 3i, et Recueil des ins. grecq, et latines de l'Eg.t tome I, p. 809.
(i) Voyez, dans Athénée, liv. y, ch. 5, la description de celte fête , dans laquelle cependant l'auteur nous parait s'être plus livré à son imagination qu'à la vérité. II ne s'agirait de rien moins que de près de a5o,ooo kilogrammes de matières d'or et d'argent en vases , meubles et ornements de la salle du banquet , et d'une quantité quintuple peut-être pour la confection des objets qui se portaient à la komasie. Cette exagération , qui nous semble trop évî*dente , nous empêche de donner la description de cette fête; on trouvera la traduction de ce qui est relatif à la procession , dans l'histoire de V Egypte ancienne, par M. Ghampollion-Figeac, p. 64.
(a) « Ils (les rois ) n'étaient pas servis par des esclaves ou par des u hommes nés dans la domesticité, mais par tous les fils defrhnilles « sacerdotales ayant atteint l'âge de vingt ans , et qui devaient le jour
479 l*Agyfcb PHABAONIQUE.
de ces princes. Mais (juel effet pouvaient produire les remontrances de jeunes gens de -vingt ans sur un homme éminent, si les inclinations de cet homme étaient vicieuses? Llibtoire elle-même se charge de répondre. Abraham arrive à peine en Egypte, que, sur la renommée de beauté de Sara, le pharaon fait enlever cette femme pour en faire sa concubine. Quel rôle ont joué les enfants des prêtres dans ce rapt, eux, gardiens de la vertu du roi? Quel obstacle ont-ils pu opposer à cette violence, eux, dont la seule présence devait être une garantie de bonnes mœurs? Pressé par une sordide avarice, Rhampsinite consacre sod règne à pressurer ses sujets et à amasser des trésors ; sept générations de princes, à la suite de ce roi-, ne s'occupent, suivan tle même Diodore, que de leurs seuls plaisirs ; Chéops £adt fermer les temples, proscrit le culte divin et se fait remarquer par sa tyrannie et ses cruautés ; son fils suit son exemple. Phéron , devenu aveugle, fait périr sa femme et grand nombre d'autres , parce que leur urine n'a pu le guérir de sa cécité 5 ce qui est pour lui une preuve complète d'adultère : ce sont les prêtres de Thèbes qui le dirent à Hérodote, d'après leurs annales. Quel empêchement les fils des prêtres ont-ils apporté à tous ces actes de tyrannie ou de mauvaises mœurs ? Les enfants de familles sacerdotales, remplissant des fonctions viles de domesticité dans le palais des rois, auraient nécessairement participé , plus ou moins , aux vices de la servilité !
Nous ne prétendons pas contester le fait du placement
« aux plus illustres d*entre les prêtres. > Diod,, 1, 70. Ce passage laisse, comme on voit , beaucoup de vague. Ces enfants appartenaient-ik aux grandes familles sacerdotales du chef-lieu , ou des trois grands collèges, ou de toute TÉgypte? Dans ce dernier cas , le nombre en aurait été très-grand; car i^v illustres il faut entendre , sans doute, la prééminence des fonctions sacerdotales , ce qui comprend toute la catégorie de la première classe , ou tout au moins des pro* phètes et des hiérogrammates.
IRSTITDTIOMS. 47 1
de certains jeunes gens des principales familles sacerdotales près du pharaon, mais nous considérons ce placement sous un jour plus honorable que celui sous lequel le présente Diodore. La position de ces jeunes prêtres ne prouverait que l'adulation et la bassesse de la caste sacerdo*^ taie , si les devoirs qu'ils avaient à remplir avaient été réellement ceux départis aux esclaves et à la domesticité ; mais, sans nul doute, au lieu d'être soumis à un service avilissant que leur haute naissance repoussait , ces jeunes gens n'étaient que des espèces de pages attachés honorifiquement à la personne du pharaon en tant que chef de la religion, sans être assujettis à rien d'humiliant qui les eût dégradés. Quant au motif que le peu critique historien attribue à la résidence de ces nobles jeunes gens dans le palais des pharaons, il tient uniquement, sans doute, à cette douce et séduisante peinture que l' amour-propre de quelques prêtres des derniers temps, vaniteux comme Chérémon , et voulant faire regarder les anciens maîtres du pays comme plies sous la dépendance de leur caste, s'étaient amusés à lui faire de la vie toute pure et en quelque sorte toute virginale des pharaons, dirigés dans leurs actions par l'influence sacerdotale. Ce ne sont pas des jeunes hommes de vingt ans, quelque sévère qu'ait pu être leur éducation , qui , dans un pays où les passions sont impétueuses, et les images les plus obscènes, les tableaux les plus licencieux sans cesse sous les regards , auraient pu être les modérateurs des inclinations vicieuses du monarque : s'il en avait été ainsi, Hérodote et Platon , qui avaient vécu au milieu des prêtres d'une meilleure époque, n'auraient pas manqué d'en parler avant Diodore.
Possesseurs d'un tiers des terres de TÉgypte (i) , les
(i) Diod.y I»73. Cet historien attribue un tiers des terres au roi, un tiers aux prêtres, et un tiers aux guerriers; d'après cela, le peuple n'aurait rien possédé du sol. Cependant , du temps de Diodore ,
479 L*ÉGYPTB PHABAONIQUR.
pharaons receTaient encore, sur les deux autres tiers, des redevances dont, pendant Tadministration de Joseph , fils de Jacob, le taux avait été ëlevé au cinquième, excepté pour les biens de la classe sacerdotale. Ces revenus royaux devaient être immenses, puisque Mœris abandonne à sa femme, pour sa toilette, le produit du lac qu'il avait créé, lequel produit s'élevait, avons-nous dit, à loo talents par jour, ou à 1,883,000 francs par an. Suivant Gicéron, les revenus de Ptolëmée Aulète étaient de i2,5oo talents, ou 68,75O|O0O francs. Si les pharaons possédaient réellement un tiers des teires, ce que Gicéron attribue à ce prince ne serait qu'une somme assez faible, en comparaison de ce qu'auraient dû recevoir ces rois nationaux du rapport de ces biens immenses, augmenté du cinquième sur le tiers appartenant aux autres classes, sauf les terres sacerdotales. L'une des grandes sources de richesses des pharaons consistait aussi dans le produit des mines d'or et d'argent, et des mines de pierres précieuses, situées aux confins de l'Egypte (i). Le manque de docu-
le peuple pouvait être propriétaire, suivant ses moyens ; et des procès entre corporations de métiers, jugés sous^les Lagides, en sont la preuve. Diodore a été mal informé aussi, quand il a avancé que les rois pouvaient, « saos engloutir sous d'énormes impôts la fortune « des particuliers, • pourvoir à toutes leurs dépenses : l'impôt était très-lourd, puisque, depuis radministration.de Joseph, il s'élevait au cinquième du revenu foncier | il est vrai que Diodore ne parle que de ce qui avait lieu probablement de son temps, époque pour laquelle nous n'avons aucun moyen de contrôle.
(i) Suivant Diodore, le produit annuel des mines d'or et d'argent que faisaient exploiter les pharaons se montait à 3,aoo myriades ou 3a,ooo,ooo de mines, c'est-à-dire à une valeur de s,88o millions, en donnant à la mine la valeur de quatre-vingt-dix francs , suivant les tables de Barthélémy , dans son Voyage d'jFiacharsis, Ces mines d'or et d'argent ont été retrouvées par MM. Linant et Bonomi , non loin d'Ombos. L'exploitation, qui s'en était continuée jusqu'à la fin du dixième siècle de notre ère, fut abandonnée à raison de l'épui-
ments ne permet pas d'établir une évaluation , même approximative , de la totalité des revenus de ces rois, en faisant un bloc des différents produits , directs et indirects ; mais on peut très-bien entrevoir que rien de ce qui a lieu en ce sens , aujourd'hui , dans les Etats les plus opulents de l'Europe, ne peut en approcher ; et c'est en conséquence du luxe effrayant dont tant de richesses entouraient les rois d'Egypte , que Gallixène a pu faire figurer dans la salle des festins l'énorme quantité d'environ deux cent cinquante mille kilogrammes d'or et d'argent en meubles, vases et ornements. Depuis le règne de l'Éthiopien Shabak, les malfaiteurs furent employés à l'exploitation des mines; avant ce prince, c'étaient les hommes de la caste populaire qui devaient y travailler par corvée.
Le système d'exaction des pharaons se montre pleinement dans l'histoire, mais nulle part d'une manière aussi tyran nique que sous l'intendance du patriarche Joseph. Pendant les années de grande abondance, Joseph, au nom du prince , force les possesseurs des terres à livrer à l'Etat, pour être enfermé dans les greniers publics de prévoyance, la plus grande partie du produit de leurs moissons et de leurs autres récoltes (i) , et quand viennent les années désastreuses où la famine ravage le pays, ces mêmes propriétaires, qui oût dû abandonner cette partie du produit de leurs terres à un prix nécessairement avili par la surabondance, sont contraints, pour échapper à une mort affreuse, de racheter ces mêmes produits ait prix de tout ce qu'ils possèdent, et jusqu'au prix de leur liberté. Si l'on objecte que le pharaon sous qui Joseph administra l'Egypte était un des rois hyksos, et, par conséquent, un ennemi du nom égyptien , et que c'est à raison de cette
sèment de ces mines, dont le produit n'était plus en rapport avec les frais.
(i) Genèse , xli , 47 , 48.
474 l'ÉOYPTB PHIBAONIQUB.
haine et de rinimitië des races que les naturels sont traités par lui d'une façon aussi barbare, nous répondrons qu'après l'expulsion des pasteurs les rois nationaux ne réparèrent pas l'horrible violence que l'abus de la force avait hit commettre envers leurs malheureux sujets ; que les terres ainsi enlevées à leurs possesseurs ne leur furent pas rendues, et que la redevance d'un cinquième du rapport, imposée sur ces terres par le pharaon étrange, continua d'être perçue, et fit loi pour toujours (i) ; enfin, que jusqu'à Sésostris et sa feomie, qui en firent des largesses suivant leur plaisir, le fisc fut toujours propriétaire de ces domaines des particuliers acquis sous Apophis. Mais d'ailleurs les rob dont Hérodote nous dépeint les exactions, étaient des princes nationaux : de pareils actes ne sont donc pas l'indice d'un gouvernement sous lequel les vertus soient assises sur le trône, sous l'influence bienfaisante du sacerdoce.
L'insigne de la puissance autocratique était le pschent, coiffure tantôt simple, tantôt double , dont le pharaon se parait dans les cérémonies religieuses. La forme de la partie inférieure de ce bonnet était un cylindre échancré à l'endroit des oreilles , un peu plus large du haut que du bas, et dont la partie supérieure s'allongeait par derrière en se rétrécissant. De la base de cet allongement partait
(i) Et ex eo tempore usque in hune prœsentem diem , in universa terra jEgypti regîbus quintapdrs solvitur^ etfactum est quasi in legem. Gènes, xltii , 36.
' M. Champollion-Figeac donne six rois (dont son frère avait retrouvé les noms) à la dynastie de rois thébains qui régna ou qui vécut en concurrence avec celle des hyksos. Il est bien constant que, pendant la durée de Toccupation de TÉgypte par les étrangers , la famille royale égyptienne se maintint; mais sans domination sur aucune portion du territoire , si ce n'est peut-être les oasis , du moins pendant les quatre premiers rois pasteurs qui occupèrent la vallée en entier : c'est ce que dit ManethoDy et ce que prouve rac(|uisilion de toutes les terres des particuliers par Joseph.
une sorte de crochet tourné en arrière , lequel s'avançait obliquement au-dessus de la tête ; la seconde partie formait un second bonnet allongé en ellipse, avec un rétrécissement s' allongeant encore au sommet, et y formant quelquefois comme une boule. Ces deux pièces, symboles delà haute etde la basse Egypte, étaient, suivant les circonstances, portées réunies, comme dans la figure ci-dessous :
et dans ce cas elles symbolisaient la domination du pharaon sur les deux Égyptes , ou séparément quand la cérénaonie se rapportait à l'une des deux contrées seulement. Des mentonnières fixent quelquefois cette coiffure entière, ou ses parties, et prévue toujours l'aspic au cou gonflé , emblème de la puissance théocratique, s'élance, au-dessus du front ^ de la bordure ou cercle d'or qui en garnit l'ouverture. Quant au sceptre en forme de charrue que Diodore place dans la main des rois, il est probable que cet historien a confondu avec cet instrument d'agriculture la tête de cucupha qui termine le bâton royal, et qu'on voit souvent dans la main des divinités. Dans les cérémonies religieuses, le pharaon porte un riche et large camail qu'on voit aussi au cou des divinités, et auquel Moïse donne le nom à^ephody et une tunique étroite descendant jusqu'aux genoux. Par-dessus cette tunique, on voit une sorte
476 L'iGTPTB PHABAONIQUB.
de tablier fixé autour du corps par une ceinture. Ce tablier, dont l'analogue fieiit quelquefois aussi partie du costume attribué aux diyinités égyptiennes , et dont sont décorés pareillement quelques prêtres, a une forme qui le fait s'avancer en saillie angulaire, et lui fait présenter une pointe aiguë vers laquelle viennent converger les raies qui partent du milieu de l'étoffe : sans doute qu'une carcasse, ou tout autre moyen artificiel, tenait ce tablier ainsi roide et tendu, puisque, dans une des peintures de Louqsor, ud prince représenté à genoux, montre cette pièce de son costume se relevant en l'air avec cette même roideur^ pendant que le reste du vêtement forme des plis qui s'agencent suivant les mouvements du corps (i).
Nous ne connaissons rien qui se rapporte à la minorité des pharaons ; nous devons supposer que les lois atteignaient le régent infidèle. Nous avons l'exemple d'une tutelle exercée à l'égard du fils de la reine Âmensé, Thouthmosis III. Le tuteur de ce prince , Amenemthé , que la reine épousa en secondes noces, après que son premier mari , Thouthmosis II, eut fini ses jours dans la mer Rouge à la poursuite des Hébreux, a son nom partout martelé sur l'édifice d'el Assasif , et partout remplacé par celui de son pupille, dont il avait cherché peut-être à usurper l'autorité (st).
Les pharaons que l'histoire signale comme législateurs furent d'abord Menés, qui, chez tous les historiens, passe pour avoir donné les premières lois écrites; ensuite Sésos-
(i) Cette pièce du costume religieux du pharaon éprouva, à ce qu'il parait, quelque changement sous les rois grecs. Dans les peintures du temple de Denderah, on la voit se lier au corsage de la tunique au lieu de s'attacher par des cordons autour des reins; et an lieu des ornements très-simples qui la décorent chez les pharaons , elle se trouve couverte de riches broderies , montrant l'image du prince victorieux tenant le bout de la corde qui garrotte un groupe de prisonniers , suivant le style des monuments.
(i) Description de V Egypte, A, tom. III, pi. t4, fig. i.
INSTlTOTIOnS. 477
tris, qui s'occupa principalement de Forganisation de F armée et du partage territorial de TÉgypte. Le roi qu'Hérodote nomme Asychisse montre en troisième lieu , et celui-ci aurait introduit quelques innovations dans le rite égyptien, si, comme T avance Diodore, il s'occupa de régler le culte des dieux. Après Asychis, et à une distance chronologique immense, parait Bock-horis, quatrième des législateurs connus, Bock-hor, remarquable par sa prudence et sa finesse, qui affermit l'autorité royale par ses institutions (1)9 et travailla bien mieux dans l'intérêt de ses peuples, en prescrivant les formes précises dans lesquelles devaient être rédigés les contrats entre pardculiers : malheureusement le règne de ce prince ne fut que de six ans. Amasis fut le dernier des rois nationaux de qui l'Egypte reçut des lois : ce prince réglementa l'administration intérieure du pays, et posa les limites des fonctions des gouverneurs des provinces. Ainsi donc, dans le cours de cinquante-sept siècles, écoulés depuis Menés jusqu'à Amasis, la législation n'aurait trouvé en Egypte que cinq organes parmi les rois nationaux ! Il est permis de supposer que de l'ingratitude des temps, qui plonge dans l'oubli les noms des bienfaiteurs des hommes, ces cinq noms seulement ont pu se dégager, à raison de circonstances qui leur furent particulières (2).
Un passage du Deutéronome nous montre que chez les Hébreux , qui avaient vraisemblablement emporté cet usage d'Egypte, les lois étaient promulguées devant le peuple, qui leur promettait obéissance par la formule toute simple d'un « Que ce soit ainsi (3), » du fameux mot Ameriy conservé dans le rituel chrétien comme l'assenti-
(i) Diodore, I, 94*
(a) Diodore nomme un Sosychès qui aurait été aussi législateur de rÉgypte, mais qui, comme son Tnefacius, ne figure point ensuite au nombre des rois qu'il attribue à ce pays.
{^) Deut., XXVII, i5.
478 L BOTPTB PHABAORIQUE.
ment donné par les fidèles aux prières que le prêtre vient d'adresser en leur nom à la Divinité.
Menés donna aux Égyptiens leurs premières lois : il n en pouvait pas être autrement. Auteur de la révolution qui séparait TÉgypte de rÉthiopie, ce prince devait devenir le législateur du peuple nouveau qui venait de se former. Diodore présente Menés comme « un homme de grand « génie, et d'une vie éprouvée entre toutes : » ce ne sont pas en effet des hommes ordinaires que les fondateurs des empires.
Après avoir consolidé sa puissance, Menés s'occupa de la prospérité du nouvel État qu il venait de créer : c'était assurer la sécurité et la stabilité de la nouvelle nation, que de lui donner les institutions sociales desquelles seules pouvait dépendre son bonheur. « Le premier, Menés per- « suada à la multitude , nous dit encore Diodore, d'user c de lois écrites. » Ce passage remarquable fait supposer que les Éthiopiens n étaient encore régis alors que par des lois traditionnelles, que Menés regardait avec raison comme trop susceptibles d'erreurs. Ces lois lurent supposées venir du ciel, et avoir été inspirées par Thoth, qui assurait qu'elles deviendraient pour l'Egypte la source de la plus grande prospérité ; cela devait être encore : nous avons montré Thoth, fils de Savk ou Saturne, et auteur de toute science , de toute invention , comme étant aussi l'écriture divinisée : Thoth devait donc être l'auteur des lois écrites : des Grecs purent bien se tromper sur 1^ double sens allégorique de Vidée fondamentale, comme s'y trompaient sans doute aussi les Égyptiens des classes ignorantes; mais assurément aucun prêtre ne s'y trompa jamais. C'est cette allégorie , qui fit qu'à l'exemple de Menés les l^^ateurs de tous les peuples nouveaux laissèrent croife que les codes qu'ils instituaient venaient aussi du ciel. Diodore cite à cet égard Minos pour les Cretois, Lycurgue pour les Lacédémoniens, Zoroastre pour les Perses , Za-
molais pour les Gètes , et Moïse lui<>inéme pour les Juifs : ajoutons Nu ma, qui recevait ses inspirations de la nymphe Egérie.
Menés apprit aussi aux Egyptiens à honorer les dieux et à leur offrir des sacrifices , c'est-à-dire qu'il institua un code religieux en même temps qu'un code civil : mais, suivant le même Diodore, ce prince aurait terni l'éclat de sa gloire en détournant ses sujets de la sobriété qui leur était habituelle, et les accoutumant aux délices et à un genre de vie plus recherché en matière d'aliments, ce qui, plus tard , aurait valu à ce roi , de la part d'un Tnefactus dont le nom ne se trouve pas sur la liste chronologique de ce même écrivain , des malédictions qui furent transcrites sur les livres sacrés du temple d' Amoun , à Thèbes (x). Si cette anecdote n'est pas apocryphe, comme tout le fait croire , jamais blâme et malédictions n'auraient été moins mérités. Le même écrivain qui rapporte cette histoire nous a dit plus haut quels étaient les changements que Menés avait pu introduire dans le régime de vie delà nation qu'il constituait. Les Éthiopiens établis en Egypte, après n'avoir vécu d'abord que d'herbages et de racines, avaient joint, dit-il, à cette nourriture du poisson que le Nil leur fournissait en abondance. Isis, suivant les uns. Menés suivant les autres , ajoute cet historien (2) , passent pour leur avoir appris a faire du pain avec le lotus : est-ce là précipiter un peuple dans les délices de la table et lui faire perdre sa|sobriété ? ne serait-ce pas amener, au contraire , à un régime de civilisation des hommes qui n'auraient eu qu'un|régime de sauvagerie ? Un tel acte serait un bienfait de la part du législateur d'un peuple naissant, et lui deviendrait un titre de gloire : mais les sciences étaient trop avancées du temps de Menés pour que les Égyptiens eussent
(i) Diodore, 1, 45, * •
(2) Ibidem, 43.
480 l'ÉOYPTB PHAaAONIQUB.
besoin qu'on leur apprit Fart de fabriquer le pain (i). Séparés des Éthiopiens leurs pères, et formant désormais une nation à part, les Égyptiens devaient avoir leur code spécial de lois; et c*est à quoi pourvut le grand homme qui avait consommé Tœuvre delà séparation. Mais les lois qu'il rédigea ne furent pas des lois improvisées : on n'improvise pas toute la législation d'un peuple. Ainsi que les lois données aux Israélites par Moïse ne furent qu'une imitation de celles de l'Egypte , avec les modifications et les changements et augmentations que nécessitait
(i) Suivant ce passage de Diodore de Sicile, les malédictions du prétendu Tnefactus furent insérées dans les livres sacrés ; mais cet historien en parle comme d'un ouï-dire. Suivant Plutarque, ces malédictions furent gravées sur une colonne , dans le temple d'Amoun , et il en parle aussi par ouï-dire. Mais aucun des écrivains plus anciens ne mentionne ce fait , qui a tout l'air d'un conte des temps postérieurs même à la domination grecque. Qu'un pharaon, pressé par la disette de mets recherchés au milieu d'une terre ennemie, ait maudit l'inventeur de la chère délicate, c'est très-possible; mais voilà tout, et cela a pu suffire aux brodeurs anciens d'anecdotes, pour transformer un simple mouvement de dépit en un fait quasi mythologique. Parmi les anciens, il était des écrivains qui acceptaient trop légèrement tout ce qu'on leur disait; et l'habitude de la critique manquant alors à raison de la difficulté que présentait la propagation des manuscrits, les erreurs étaient difficilement relevées : c'est donc à la critique moderne à discuter les faits consignés dans les ouvrages des anciens, et à ne les admettre qu'avec réserve. Qui croirait aujourd'hui que, pour opprimer les Égyptiens, Sésostris avait changé leurs mœurs et imposé aux hommes les travaux des femmes, et aux femmes les travaux des hommes ? C'est pourtant ce qu'avançait Nymphodore, dans ses scholies. Qui croirait aussi que, dans leurs contrats de mariage, les Égyptiens stipulaient que la suprématie dans le ménage appartiendrait aux femmes, et que le mari s'engageait à obéir à celle qu'il épousait, ainsi que le prétend Diodore, x, 37? Ce sont là de niais commentaires de ce qu'a dit Hérodote à propos des femmes des artisans, qui vont vendre les productions de leurs maris pendant que ceux-ci restent au logis pour continuer leur travail. U est vrai qu'Hérodote , dans sa fantaisie d'antithèses , a un peu donné lieu à ces interprétations ridicules.