PB0LB60MÈNES
nationalité. Perdue dans la nuit de cette époque première d'ignorance où la mémoire des hommes était Tunique gardienne des événements historiques, où ces traditions populaires, s'aUérant de père en fils, n'étaient plus, après quelques générations, qu'un informe canevas sur lequel l'attrait pour tout ce qui est prodigieux se complaisait à broder de circonstances surhumaines les faits les plus sim-. pies et les plus naturels , ces origines se liaient à certains personnages qui , au berceau de tous les peuples , se montrent comme participant de la nature divine, et se rencontrent dans leur mythologie. A l'exemple des autres peuples, ou plutôt , en exemple eux-mêmes à tous , les Égyptiens aussi prétendaient que leur gouvernement émanait des dieux, qui avaient d'abord tenu personnellement le sceptre de leur petit empire ; et comme chez eux tout devait sortir des limites ordinaires , la période pendant laquelle les immortels auraient régné sur leur étroit pays n'aurait pas été de n^oins de 36,525 ans.
Il était dans lès destinées de l'Egypte de sortir toujours des règles communes, d'être, en toutes choses, placée hors de la ligne des autres nations qui ont paru sur le globe. Pendant que les laborieux travaux des critiques modernes s'efforçaient de réduire à ses véritables limites l'antiquité arbitraire que s'attribuaient les peuples les plus célèbres de l'histoire , l'Egypte recevait de ces mêmes critiques une antiquité encore plus excessive que celle à laquelle elle la portait elle-même dans ses allégories. Le sol de FEgypte est un. présent du Nil : les prêtres du pays , qui étaient les savants de la nation, l'avaient dit depuis bien des siècles. Mais ce fait, que la Grèce et Rome avaient admis comme une vérité démontrée , quelques modernes l'avaient contesté, parce qu'il ne s'accommodait pas à leurs idées toutes systématiques. Le doute à cet égard était devenu général, quand nos Français, allant cueillir sur les rives du Nil la double palme de la victoire et de la science,
12 l'boypte phâbaoniqub«
déchirèrent enfin le voile qui couvrait cette mystérieuse Egypte, et jetèrent du même coup les fondements de sa régénération : le récit des prêtres à Hérodote se trouvant alors replacé dans toute son évidence, on put entrevoii* le berceau'^de Fhistoire d'Egypte avec celui de la formation du sol de sa, vallée. Pour arriver de la manière la moins incertaine possible à l'origine de cette histoire du peuple égyptien, il importe donc de remonter d'abord à l'origine même du sol qui le porta.
Le sol de l'Egypte est un terrain d'alluvion périodiquement déposé par le Nil , dans ses débordements annuels. La somme de limon ainsi surajoutée tous les ans à chaque partie de la vallée par l'inondation étant trop faible pour être appréciée , on a pris pour unité des valeurs de l'exhaussement la quantité accumulée dans l'intervalle de cent ans. C'est par une suite d'expériences et d'observations exactes , que des savants de l'expédition d'Egypte parvinrent à établir les calculs qui leur donnèrent la quantité de cette unité de l'exhaussement séculaire. M. Girard, qui se livra spécialement à ce travail ^ porte cette quantité à o"i32 à la hauteur d'Éléphantine, c'est-à-dire à l'entrée du Nil dans la vallée d'Egypte, et à o"iao à la hauteur du Kaire, c'est-à-dire^ à la sortie de ce fleuve de la même vallée. La moyenne entre ces deux sommes ei^trêmes est de 0^126, qui deviennent , dans le système de ce savant, l'unité de l'échelle pour mesurer l'exhaussement. M. de Rosière, auteur d'un bien précieux travail sur la constitution physique de l'Egypte, porte plus haut l'unité de cette échelle; il la trouve de 78 et de 68 lignes aux deux points extrêmes, somme moyenne ^3 lignes, ou o"i64 , par siècle (i).
(i) Descript, de VÉgyptepar les savants de la commission; lUsi. nai., tome IL
PBOLiGOHÈNBS. IS
Pour apprécier, diaprés ces bases, le temps qu a dû mettre la masse du sol compacte à parvenir au point où il se trouve de nos jours, il serait indispensable de connaître au juste et de comparer son épaisseur réelfe sur un très-grand nombre de points différents dans toute l'étendue de r Egypte ; mais c'est ce qu il est impossible de déterminer. Néanmoins, avec les éléments qu'on possède, on peut encore arriver à une approximation qui ne saurait s'éloigner beaucoup de la réalité. En effet, dans les différentes sondes qu'on a faites en quelques parties, le terrain meuble s'est toujours montré sur une masse de sable pur qui ne saurait provenir du fleuve; ce sable est identique avec celui qui, à droite et à gauche des terrains que couvre l'inondation , forme le désert, et constitue ainsi le sol naturel de la vallée (i). La couche de limon déposée par le Nil sur ce fond de sable s'épaissit à mesure qu'on se rapproche de ce fleuve , et cela se conçoit : le courant, qui tient le limon en suspension , roule en même temps du sable et du gravier. Le gravier, plus lourd , ne dépasse pas la ligne du courant; le limon, le plus l^er des trois corps,. est porté partout où l'eau peut arriver; enfin le sable, plus pesant que le limon et moins que le gravier, se dépose sur les parties les plus voisines du courant qui Tentraîne, suivant qu'il est plus ou moins gros; le plus fin lui-même ne peut être emporté en grande quantité à une certaine distance sur les côtés. Il résulte' de là que, contrairement à ce qui se présente dans les vallées qui ne sont pas d'alluvion, dans une coupe de la vallée d'Egypte, le sol offre l'aspect d'une ligné convexe , au centre de laquelle est l'enfoncement qui constitue le lit du Nil. Un puits de sonde creusé au delà des limites des terrains cultivables, et par conséquent dans un endroit où le sol n'a jamais pu
(i) DescripL de l'Egypte; of*sen*at, sur h vallée d'Egypte, par M, Girard f section II,
14 L^ÉGYPTB PHABÀONIQUE.
rien recevoir du Nil, a prouvé que le sable sur lequel repose le limon, c'est-à-dire , le sol du désert, repose lui-même isur une couche d'autre sable mêlé de gravier et de cailloux roulés, lesquels couvrent immédiatement la roche calcaire qui, en s' élevant des deux côtés, forme les chaînes lîbyque et arabique (i). Le dépôt de ces matières a donc précédé celui du limon , et leur transport a dû devancer l'établissement du régime du Nil .
Mais à quelle époque rapporter l'événement qui donna ainsi naissance au pays égyptien? L'ignorance où nous isommes à l'égard de l'épaisseur moyenne de la couche de dépôts qui forme le sol alluvionnaire de l'Egypte , empêche de remonter, siècle par siècle, jusqu'à celui où l'on pourrait trouver la date du commencement de ces dépôts; il faut donc essayer d'y arriver d'une manière moins directe.
Le Nil n'a pas toujours coulé dans la vallée d'Egypte : c'est une vérité démontrée. A une époque inconnue, le fond de cette vallée reçut ces couches alternantes de sable micacé , de marne , de sable quartzeux , sur des cailloux roulés, qu'on a trouvées couvrant la masse calcaire, et qu'on a reconnues de même nature que les couches de sable qui forment le sol naturel du désert. Ce n'est donc que lorsque ces bases du sol alluvionnaire, dont la présence est due à d'autres causes qu'à celles qui procurèrent les
(i) Voici Tordre de superposition des matières qui forment le sol naturel du désert :
Sable et gravier a"» 084
Sablejaune mélangé d'argile, formant une couche compacte a, 435
Marne blanchâtre o, 216
Sable jaune pur et sans liaison o, 576
Marne blanchâtre o, 216
Sable et gravier mêlé de cailloux roulés i, 190
(Descript, de V Egypte; hist. nat,, tome II.)
PBOLÊGOMÈNES. 15
alluvions furent établies siir le berceau de roche calcaire, que lèà eauX troubles descendant de rÉthîople commencèrent à les couvrir de leur limon. Cette masse de limon successivement déposée augmente de puissance (ilous venons de le voir) à mesure qu'on s'éloigne des bords du fleuve. M. Girard l'a trouvée d'un peu plus de deux mètreis près des rives du Nil, à la haiJiteur du Syout, et d'environ six mètres à la distance d'une demi-lieue ; à Quésné cette couche était d'un peu plus d'un mètre seulement à S7 mètres de distance du Nil, et d'un peu plus du double à 507 mètres plus loin; à Thèbes, une fouille poussée au pied des remblais sur lesquels s'élevait la ville antique à donné à la couche limoneuse une épaisseur de six mètres, sans savoir encore de combien elle s'enfonce de plus au-dessoUs de ces remblais ; enfin , à Esné , la différence d'épaisseur de la couche générale est peu sensible, et sa puissance est le plus considérable : cette puissance s'est trouvée de plus de six mètres d'épaisseur, aussi bien à 76 mètres du Nil qu'à 2,476 mètres plus loin, sur la rive gauche ; sur la rive droite on a traversé une masse de 7"33o de limon , sans atteindre la couche de sable : Vapparition de l'eau infiltrée empêcha de pénétrer plus profondément dans les puits.
Nous n'avons pas plus à rechercher les causes de cette augmentation d'épaisseur du limon à Esné, que celle de sa diminution à Quêsné. Arrêtons à cette épaisseur de 7 mètres 33 centimètres, qui est la plus considérable qu'on ait trouvée; et comme l'eau se montrant à cette profondeur n'a pas permis de s'assurer de combien le limon s'enfonçait encore au-dessous de cette masse, ajoutons 67 centimètres, et supposons que son épaisseur totale soit de huit mètres. De plus, comme les dépôts sont beaucoup plus considérables dans la haute Egypte qu'au voisinnage du Delta, où la différence en moins est d'un douzième, considérons ces huit mètres comme représentant à peu
16 l'^ypte phâbaoniqus.
près répaisseur de la couche au Delta, et par conséquent comme le minimum de la masse de terrain dépose (i). Si nous divisons ces huit mètres de limon par 1 20 millimètres, qui sont la quantité de Texhaussement séculaire à la hauteur du Kaire, nous trouvons qu'en 1800, année où ont été faites les observations, soixante-six siècles et deux tiers s*étaient écoulés depuis le moment où le Nil avait commencé à déposer dans la vallée un sol susceptible de culture. Si, au lieu de nous servir de l'échelle d'exhaussement de M. Girard, nous employons celle de M. Rosière, le nombre des siècles écoulés ne sera que de cinquantedeux et un quart environ. Dans le premier cas, en retranchant de 6663, les 1800 ans écoulés de notre ère, nous aurions, pour l'époque où le Nil aurait dû commencer ses dépôts, l'an 4863 avant J. G.; et dans le second cas, ce commencement de la formation du sol se rapporterait à environ l'an 343o. Quel que soit de ces deux nombres celui qu'on choisisse, qu'on l'augmente encore de quelques siècles, si l'on veut, pour diminuer les chances d'erreur, c'en est toujours assez pour démontrer, dès ce moment^ la nullité de ces systèmes qui donneraient à l'Egypte une antiquité excessive ; car l'Egypte n'a pu être habitée que lorsque son sol a produit de quoi nourrir ses habitants.
Puisque le sol de l'Egypte n'a pas toujours existé ,**qu'il est un présent du Nil , que ce sol a eu un commencement, et que, d'après cette vérité fondamentale bien établie, on peut, par approximation , arriver jusqu'à ce com-
(i) Il faut ne pas perdre de vue que le limon repose sur du sable étranger au charriage du Nil, et qu'on a considéré comme formant le fond de la vallée d'Egypte aussi bien que le sol du désert. En portant à huit mètres d'épaisseur le minimum de la couche totale des dépôts limoneux , nous croyons faire, à l'incertitude de Tépaisseur réelle , la concession la plus large possible. Nous parlerons plus loin des fouilles du Delta.
PBOLBOOM^NBS. 1 7
mencement | à quoi faa^il en attribuer la cause ? quelles circonstances ont pu déterminer le Nil à prendre cette route pour la première fois | à y transporter les terres dé* layées de l'Ethiopie | pour les déposer sur le sable primitif qui faisait le fond du berceau des chaînes libyque et arabique, et en chasser la mer, qui remplissait en partie cette yallée? On ne peut s*empécher de ^reconnaître que cet établissement du Nil dans la yallée d*Égypte est dû à Tune des causes qui ont tant de fois bouleversé notre pla-* nète. Nous ne pouvons arriver à une complète solution de ce problème qu'en faisant une très-courte excursion dans le domaine de la géologie. Sans entrer dans des développements étrangers à notre sujet, nous nous bornerons à rappeler les principes généraux, afin de rendre plus sensibles les conséquences que nous aurons à déduire.
Un fait bien démontré aujourd'hui , c'est que notre planète fut d'abord une masse ignée de métaux et de métalloïdes à l'état de fusion ; et sa forme renflée vers l'équateur et aplatie vers les pôles atteste la grande fluidité de cette fusion. Le refroidissement progressif de cette masse commençant par la circonférence , il se forma cette croûte solide que l'on nomme terrain granitoïde. Quand ce refroidissement fut assez avancé pour permettre à Teau, répandue en grande abondance à l'état de vapeur autour de cette masse incandescente, de se condenser et de se ba* lancer autour de son centre de gravité, un océan primitif universel couvrit la circonférence entière du globe, ainsi que le témoignent les débris marins, qui se trouvent seuls dans les terrains de transition , entre les terrains primitifs etlesterrainssecondaires. Alors, parles dépouilles des êtres appelés à vivre et à se reproduire au sein de ces mers si brûlantes , une nouvelle croûte s'ajouta à celle qu'avait for*, mée l'oxyde des métalloïdes en fusion ; laquelle croûte, s'épaissbsant sans cesse dans sa parde inférieure par les progrès lents, mais continuels, du refroidissement, dimi- T. I. . 3
16 L^iGYPTB FIlÀRAÔNfQUE.
nuait en proportion la chaleur primitlire de la (âtùonfê* rence. Les gaz élastiques , qui jusque-là avaient pu s'é> chapper librement à travers la croiHte encore molle et flexible , ne pouvant plus se faire jour après le dureissc* ment de cette croAte, déterminèrent les premières explosions volcaniques; et cette enveloppe solidifiée , soulevée sur le passage de ces gaz intérieurs , fut entraînée à une hauteur plus ou moins considérable avant de se crever pour donner issue à ces fluides élastiques^ dont l'explosion poussa ainsi en Tair les premières montagnes. La même cause continuant d'agir, d'autres éruptions soulevèrent encore cette ddïible croûte ; de secondes chaînes se for^ mèrent , et celles-ci furent calcaires quand la couche dd dépôt ne se creva pas dans te soulèvement; granitiques quand cette couche , trop amincie par les circonstances du soulèvement , dut se laisser traverser par ht couche qui la poussait.
A l'époque où l'enveloppe du globe n'avait pas encore acquis l'épaisseur à laqudle elle parvint depuis, époque où la chaleur excessive qui la pénétrait en rayonnant était encore extrême à la circonférence , et où les eaux qui l'entouraient étaient à une température très-élevée, les soulèvements se faisaient avec peu d'efforts, attendu que cette même enveloppe était encore douée d'une certaine flexibilité; mais plus tard, quand l'épaisseur et la dureté delà croûte opposèrent plus de résistance , les métaux, à Tétat liquide, comprimés par la surface refroidie et contractée, et Surtout les gaz , portés par leur légèreté à la circonférence de la masse ignée du centre du globe, durent parcourir, avant de trouver à se faire une issue , une partie de la surface concave de cette croûte qu'ils fracassaient dans le sens de leur trajet, et alors d'horribles tremblements de terre, déterminés par ces ébranlements mêmes, entent lieu; et ces secousses effroyables causèrent ces grands désastres qui se manifestèrent à la circonférence de la planète pendant ces
prMDÎères époques du monde; tel est le sentiment des géologues.
La masse ignée diminuant de volume à mesure que le refroidissement s'étendait phis profondément sous la croûte, et ne se trouvant plus avec celle-ci, après l'échappement des gaz, dans le même rapport qu'auparavant, cette croûte devait, pour s'accommoder à cette diminution centrale, se contracter et se rider i sa surface; et cette circonstance produisît, à l'extérieur du globe, des élévations qui formèrent de nouvelles chaînes de montagnes parallèles entre elles, ainsi que l'a si heurtusement démontré M. Elie de Beaumont , bouleversant par lemr apparition celles qui existaient déjà sur' les points de la circonférence planétaire soumise à leur action. L'histoire du globe atteste phtsieurs de ces grandes révolutions par l'effet desquelles de vastes continents s'abîmaient au fond des mers, pendant que d'autres continents, non moins vastes, sortaient de l'Océan; que des lacs immenses, des mers méditerranées se formaient]; que des chaînes de nouvelles montagnes étaient soulevées au milieu de terrains depuis longtemps sortis des eaux. C'est à Tune de ces révolutions que les chaînes libyque et arabique durent leur origine , préparant ainsi un basnn que le Nil devait ensuite parcourir.
Quand Solon, voulant Ceiire expliquer les prêtres d'Héliopolis sur les événements les plus anciens qui fussent parvenus à leur connaissance,^ leur citait le déluge de Deuealion, le plus &gé de ces prêtres lui répondit que les Grecs étaient toujours jeunes, parce qu'ils ignoraient les événe* ments même qui les intéressaient le plus : et à ce propos il parla des désastres causés par les conflagrations ignées et par les cataclysmes (i). Ces mots sont remarquables, en
(x) PlatOy in Timœo. Le récit da déluge, suivant les Jainas, parle aussi d*une période de la grande incandescence et des pluies de feu, qui pré-
20 Vboyptb phàbaohique,
ce qu'ils expriment la double action des éruptions volca* niques et des inondations diluviales, dont les unes sont la cause, et les autres Teffet. Quant aux inondations , Thistoire écrite signale effectivement, ataut le déluge de Deucalion, un déluge d*Ogygès, un déluge d*Yao, un déluge de Xjsutrus, un déluge de Noé, Nous savons que la submersion de r Atlantide , que la rupture du détroit de Gibraltar, que la formation des mers méditerranées , sont dues à des catastrophes produites par des explosions volcaniques et des soulèvements de montagnes ; et le simple aspect d*une mappemonde suffit pour montrer que des désastres semblables, après avoir précipité les eaux de FOcéan dans la Propontide , dansVHellespont, dans le Pont- Euxin , dans le golfe de Bothnie , dans la mer Caspienne , dans la mer Rouge, dans toutes les mers intérieures de r Europe, de TAsie, de l'Amérique, les y avaient entourées de barrières infranchissables d*abord , mais que d'autres commotions vinrent briser ensuite, en faisant communiquer ensemble quelques-unes de ces mers par d'étroites ruptures. Bien des savants ont réuni en un seul plusieurs de ces cataclysmes ; d'autres en ont vu autant qu'il y a de noms sous lesquels on les a distingués.
Il serait bien impossible de constater d'une manière précise et mathématique si chacun de ces événements désastreux a eu lieu à une époque différente, ou si plusieurs sont survenus dans le même temps ; et surtout s'il y a identité entre la grande inondation dont la tradition de tous les peuples a conservé le souvenir, et celle qui n'a couvert qu'une partie des terres de la Chine, sous le règne de l'empereur Yao, comme le pense M. de Fortia d'Urban (i). On peut cependant acquérir sur ces faits un
céda le cataclysme. (Manuscrits orientaux de la collection Makensie.) Voyez le journal /'/n^ft'/tf/, novembre x838, p. xa5, (0 Mém, pour servir à Vhist, du globe terrestre ^ tome VIII.
FB0LÉG0MBNE8. 2 1
degré de certitude assez précis , par la comparaison des époques auxquelles on les place, et de tout ce qui s'y rapporte : c*est ce qu'il importe de chercher pour découvrir les commencements du sol égyptien , et pour déterminer à quelles circonstances se rattachent les événements qui, en faisant affluer les eaux troubles du Nil dans le golfe qu elles devaient convertir en un terrain fertile, contribuèrent à changer en une presqu'île l'île primitive d'Afrique.
La dernière des grandes inondations dont l'histoire bsse mention sous le nom général de déluge, c'est celle qui couvrit une partie de la Thessalie sous le règne de Gécrops, ou vers l'époque de ce prince : les différentes dates plus ou moins rapprochées auxquelles la placent les chronologistes ne la font pas sortir du seizième siècle avant notre ère. Le déluge d'Ogygès, qui l'avait précédé, et dont TAttique fut le théâtre, est placé aussi, parle plus grand nombre des critiques , dans le courant du dix-huitième siècle : ni l'un ni l'autre de ces désastres n'a donc rapport avec l'origine du sol égyptien. Le premier cataclysme qu'on rencontre ensuite en remontant l'échelle des temps, c'est cette grande inondation de la Chine qui eut lieu pendant le règne d' Yao , et que le Tchou-King fait survenir en Tan 2397 ^^^^^ notre ère. Dans cette inondation, les eaux des deux principaux fleuves de la Chine , dont les embouchures sont assez voisines, se réunirent, et couvrirent d*une vaste mer une grande étendue de cet antique empire.
La manière dont cette inondation , que le savant M. de Fortia croit identique avec le déluge de Noé , est rapportée dans le Tchou-King, est très-laconique. « La soixante « et unième année du règne d' Yao , il y eut une inonda- « tion si grande et si générale dans tout l'empire, que les « eaux du Hoang-ho (le fleuve Jaune) se mêlèrent avec celles • du Ho-ai-ho et du Kiang ( le fleuve Bleu), et ruinèrent « toutes les campagnes , dont elles ne firent plus qu'une
2D L'BOYI^Tii PUABAOHIQUB.
• vaste mer. Elles paraisj»aient vouloir s'ëleyer aU'dessuf « des montagnes. » Voilà le récit de ïévinemeat^ dont le complémeat se trouve dans le discours que T auteur fait tenir à Tempereur Yao , en présence de tous les grands de sa cour : a Les eaux des rivières, répandues de toutes parts, « causent, dit ce prince, une étrange désolation parmi La « peuple, et semblent n'avoir plus de bornes ; elles envi* « ronaent les montagnes, de tous côtés, et^s'élèvent au-de»» « sus des collines avec tant de furie , qu'on dirait qu'elles a vont monter jusqu'au ciel. Le peuple est réduit i la deiw « nière misère ; les dtioses les plus nécessaires à la vie lui « manquent ; il se plaint, il gémit, il est au désespoir (i). »
Ce tableau du déluge d'Yao n'offre aucun trait de ressemblance avec ce qui arriva dans la grande catastrophe du globe. Cette inondation fut effrayante sans doute , mais elle ne saurait être comparée à celle dont nous parle Moïse : ici la mort atteint tous les êtres, tout succombe, hommes et animaux ; en Chine, le peuple manque seules ment des choses nécessaires à la vie; il gémit, il est au désespoir, mais il n'est pas entièrement submergé ; et le prince délibère sur les secours à porter à ceux qui n'ont pas péri sous les eaux. Quoique l'inondation couvrit, nous dit-on, les collines, elle ne dut pas cependant se répan* dre sur la surface entière du pays, puisque l'empereur, dont la résidence se trouvait dans l'une des provinces victimes des eaux , ne quitta pas sa résidence.
La cause de cette grande inondation est attribuée, par le savant que nous avons nommé, à une marée extraordinaire venue de l'ouest, et qui aurait eu elle-jnème pour cause le passage trop rapproché d'une comète. Cette ac«> tion des comètes sur les planètes, contestée par M. Arago (a), aurait été, dans tous les cas , étrangère au désastre
(i) msioire de la Chine t Irad. du père du Mailla, tome I. (a) Annuaiie du Bureau des longitudes , année i83a.
de la Chine. Uae marée extraordinaire n eût produit quune inondation instantanée, et les eaux dont elle aurait couvert cette partie du grand empire pendant le flux se seraient, au reflux, retirées d'elles-mêmes des lieux qu'el» les auraient attdnts, hormis les bas-fonds; mais, dans tout état de cause, laissant aux fleuves la liberté de reprendre leur cours après son recul, il n'aurait pu résulter, de cette irruption du la mer dans ces bas-fonds, que des lacs, que les fleuves auraient traversés en roulant vers leur embou* chure. Et si Ton admet que c^te marée extraordinaire charriât une masse de sables telle que le lit des fleuves s'en trouvant obstrué, leurs eaux n'auraient pu reprendre leur cours, il faut reconnaître aussi que l'empereur Yao n'a* vait, dans ce cas, qu'à faire creuser de nouveau leur lit i travers ces sables, sans être obligé de couper des montagnes pour rétablir la pente naturelle* Mais les travaux exécutés par Pe-Koen et par Yu se firent tous dans les montagnes ; il fallut d'abord rechercher les sources des deux fleuves et des rivières qui y affluent, couper ensuite une partie de la montagne de Loang*men, et élargir les passages entre les deux chaînes. A ces caractères on ne saurait mé* connaître le résultat d'une perturbation dans le système physique de cette portion de l'Asie. Par l'effet des trem* blements de terre, on voit^des soulèvements ou des affaissements de terrain avoir lieu, des lacs se former, et par conséquent des inondations couvrir les pays. Tout porte à croire qu'un événement semblable, survenu en Chine dans la soixante-unième année du règne d'Yao, causa cette célèbre inondation qui, s' étendant sur les terrains parcouru par deux des plus grands fleuves de l'Asie » dut noyer >iBe très'^grande surface de pays. MM. deKlaproth, Abel Aernusat, de Humboldt, nous ont fait connaître que l'Asie centrale présente une vaste région volcanique : ce n'est pas ^p hasarder alors que de supposer que c'est à ce vaste
24 l'boyptb phàhàorique.
foyer qu*il faut attribuer la cause de rébranlement qui se propagea sous le sol de la Chine, et qui produisit, dans r antique province de Ki-Tcheou, les désastres qui imposèrent vingt-trois années de travaux pour creuser de nouveaux lits aux fleuves , élever des digues énormes et exécuter des ouvrages immenses , afin de débarrasser les terres submergées des eaux qui les couvraient , et rendre les fleuves à leur cours primitif. Un événement célèbre dans Thistoire sacrée, survenu , du temps d'Abraham , dans la Palestine, et presque sous le même parallèle, offre ici une correspondance qui , quelle que soit la distance qui sépare les deux pays , pourrait faire croire qu il se liait à la secousse géologique qui détermina ce cataclysme partiel. La Genèse parle de l'embrasement spontané d*un terrain sous lequel se trouvaient en abondance des matières bitumineuses , embrasement dont les suites furent l'affaissement de toute la Pentapole du Jourdain, et l'apparition ou plutôt l'extension d'un lac dont les eaux laissent surnager des matières semblables « celles qui avaient favorisé l'embrasement (x). L!incertitude de la chronologie de ces temps si prodigieusement reculés ne permet pas d'établir par des calculs la coïncidence de ces deux grands accidents géologiques , mais on en peut considérer comme très-probable la corrélation : dans tous les cas , il est bien démontré que r inondation d'Yao n'a rien de commun avec 4e déluge de Noé et la submersion de l'Atlantide.
Lldentité de Noé et de Xysuthrus ou Sisutrus est trop
(i) Il est reconnu aujourd*hui que le Jourdain n'a jamais pu s'écou- 1er dans la mer Rouge ; et M. Letronne a démontré la vérité de ce fait dans plusieurs articles du Journal des Savants.^Un lac absorbant cette rivière existait donc déjà sur ce point lors de raffaissemeut qui fit disparaître les cinq villes, et la cause de cet affaissement, agissant sur un terrain déjà miné, n*a fait que donner une plus grande étendue au bassin.
PBOtiOOMkNSS. 25
bien établie (t) , pour qu'il s* élève aucun doute sur celle du déluge survenu sous ces personnages.
Les causes des déluges de Deucalion ou de Gécrops , d'Ogygès, d*Yaoy furent partielles et en quelque sorte locales ; et le résultat en fut borné à une superficie presque in* sensible du globe : les effets du déluge de Noé , beaucoup plus étendus, annoncent que les causes en furent aussi plus générales. La question de la non-universalité du déluge, dans l'acception habituelle de ce mot, n en est plus une depuis longtemps pour la science, et pour toute personne qui s'étudie à pénétrer les mystères de la nature. Une grande partie du globe fut soumise à l'action dévastatrice des eaux de l'Océan lancées hors de leurs barrières , se précipitant sur les terres , renversant tout dans leur furie, et efiaçant du sol les villes , les monuments et les populations.
Pour se rendre raison des causes probables qui ont produit cet effrayant bouleversement, il faut se rappeler que c'est au soulèvement de la cro&te du globe que les montagnes doivent leur origine , et que le soulèvement des chaînes parallèles n'est plus que le produit des rides de cette croûte, forcée de diminuer l'étendue de sa circonférence, en proportion de la diminution de diamètre que la masse ignée qui en feit le noyau éprouve par l'effet du refroidissement. La formation de ces rides est toujours accompagnée d'explosions volcaniques, causant des ébranlements d'autant plus considérables que la quantité des gaz accumulés est plus grande , et de tremblements de terre avec dislocation d'une partie de la croûte , d'où peuvent résulter des af&issements de terrains plus ou moins étendus.
La théorie des soulèvements successifs, par M. Élie de Beaumont, place en dernière ligne l'apparition delà lon«
(i) Eoseb., Chronk, ex codiee Uaieano. Chron. Canon, lib. prior,
gue chaîne des Andes , dans le nouveau monde; et il n est pas douteux pour nous que c est aux phénomènes de cette apparition qu'on doit attribuer les effets du déluge {%); c est la dislocation produite par cette immense convulsion du globe , qui creusa l'effroyable gouffre dans lequel s*abî« mèrent de vastes portions du monde antédiluvien. Mais la séparation de TEurope et de l'Afrique se rapporte à une révolution plus ancienne. Le témoignage* des prêtres égyp»* liens fait foi que l'Atlantide était située aux environs du détroit d'Hercule ; et^ s'il faut en croire Platon, des flottes de ces peuples auraient même traversé ce passage peu de temps avant la submersion de leur pays, dans une expédition contre des peuples de la Méditerranée.
L'affaissement de l'Atlantide pe fut pas le seul phénomène de ce genre qui accompagna le soulèvement des Andes; un autre continent non moins étendu a dû s'écrou^ ler, à la même époque , au côté opposé de la contrée qui voyait s'élever la nouvelle chaîne de montagnes : c'est celui dont une partie des îles de TOcéanie est considérée comme
(i) Voici comment s'exprime M. Élie de Beaumont : « L'apparition d'une chaîne de montagnes qui, à en juger par quelques-uns des résultats géologiques, a produit dans les contrées voisines des effets si yiolents, a pu, au contraire, n'influer sur des contrées très-lointaines que par Vagitaiimi queUe a causée dans Us eaux\de la mer, et par un dérangement plus ou moins grand dans leur niveau ; événement comparable à V inondation subite et passa-' gère dont on retrouve l'indication à une date presque uniforme dans les archives de tous les peuples. Si cet événement historique n'était autre chose que la dernière des révolutions de la surface du globe f on serait naturellement conduit à demander quelle est la chaîne des montagnes dont l'apparition remonte à la mémo date; e!t peut-être serait-ce le cas de remarquer que le système des Andes, dont les soupiraux volcaniques sont encore généralement en activité, forme le trait le plus étendu, le plus tranché, et, pour ainsi dire, le moins effacé de la configuration extérieure actuelle du globe terrestre* (Élie 4e beaumont ^ daps le Mt^uel de géologie de Delabrèche et de Brochant de Fiiliers, p. 660.)
FILOtéGOIlàillt. 37
nou3 eu offrant encore des débris (i). Tout tend à prouver le synchronisme de cette double ruine des deux inunenses régions latérales au soulèvement , et s' abîmant à la fois d« chaque côté des nouvelles rides qui se formaient à la sur* face du globe : les rapports de construction et de forme entre les monuments de l'Asie et ceux découverts en différentes parties de TAmérique, surtout à Palenqué et i Gusco; ridentité des instruments de musique ou de^ ustensiles et petits meubles des différentes fonctions de la vie domestique, conservés au musée de Mexico et dans les collections des particuliers, avec ceux de la Chine et d'autres parties de l'ancien monde; Torigine asiatique des peuples de cet autre hémisphère, si complètement démontrée d'ailleurs par M. de Uumboldt, ne laissent plus douter qu'une grande région continentale, disparue sous les eaux, ait jadis servi à établir des communications entre l'ancien et le nouveau monde du côté de l'Asie. Cette vérité, nul* lement contestée aujourd'hui , ne laisse plus douter aussi que l'afiaissement qu'a éprouvé ce continent , à l'ouest de l'Amérique, ne soit dû à la dislocation produite par les efforts qui, soulevant dans cette partie la puissante masse des Andes, précipitait au fond de l'Océan, au côté op« posé, l'autre continent qui confinait avec l'Europe et
(i) Le seotimenl qui fait des lies de TOcéanie les débris d'un continent affaissé, est combattu aujourd'hui par des naturalistes qui Dévoient dans ces iles que des produits animaux. Il est bien certain , il est incontestable qu'une foule des ties de ces archipels n*ont d'autres fondements que les coraux qui s'élèTenl jusqu'à la surface delà mer; mais il en est d'autres, celles surtout qui sont traversées par des volcans, qui ne peuvent reconnaître cette base. Il est cer« tain aussi que quelques-unes des îles de corail et de madrépores existaient déjà à l'époque où a eu lieu le soulèvement des Andes, et l'affaissement des terrains qui se trouvaient aux deux côtés du soulèvement : celles-ci se distinguent des autres par l'élévation da la base corallique à plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer.
23 L*ji0YPTB FHABAOIIIQUS.
r Afrique; elle montre encore d*une manière incontestable^ selon nous | que ces immenses calamités furent contemporaines. Les eaux de toutes les mers, horriblement agitées par les violentes secouses de la terre en travail , et poussées hors de leur lit par cette sorte d*intumescence qu'éprouvait le fond des mers , lequel , dans tout Thémisphère soumis à Faction des nombreux volcans qui le travaillaient, s* élevait, et déversait ainsi ses eaux sur les continents, s'étaient élancées, furieuses, sur les plaines et sur les montagnes, portant partout avec elles la dévastation et la mort. Rappelées dans leurs gouffres, elles se précipitent avec violence les unes sur les autres , s'entrechoquant de tout le poids de leurs masses, et laissent à sec les mers intérieures; mais, repoussées de nouveau , elles réagissent sur les terres , qu'elles envahissent encore, pour les abandonner et y revenir, jusqu'à ce que, par la cessation de cette crise géologique, l'équilibre se rétablisse enfin entre ces masses liquides, et que, par l'écroulement des deux continents latéraux, leurs flots puissent s'engouffrer dans les abîmes qui venaient de s'ouvrir. Fruit de cet effroyable enfantement, la plus longue chaîne des montagnes du globe se montre alors , toute traversée parles flammes des volcans qui l'avaient soulevée.
L'horrible marée qui constitue le déluge consomma la ruine des deux tiers du globe en un jour et une nuit , au dire de Platon. Moïse, qui treize siècles avant ce sage avait puisé aux mêmes sources que ceux qui l'instruisaient, donne aux pluies une durée de quarante jours ; à la présence des eaux sur les terres les plus élevées, une durée de cinquante jours; et à l'inhabitabilité des lieux frappés par la catastrophe, un intervalle d'un peu plus de cinq mois (i). Moïse comprend évidemment dans cette période tout le temps que le soulèvement de la chaîne des Andes dut
(i) Genèse, VU, is; VUI, 5-ia.
mettre à se compléter. Oa conçoit que Fëbranlement que cette crise géologique dut imprimer à toute la planète, ait eu pour conséquence inévitable de produire des pluies qui purent durer quarante jours^ et que de formidables marées se soient fait sentir longtemps encore. Quant à Tinhabitabilité des terres pendant cinq mois, cette circonstance a pu être locale, et dépendre de la nature des contrées sur lesquelles l'Océan avait jeté des masses d'eau lentes à s'écouler. La narration si poétique de Moïse est du reste, sur ces faits, très-digne de méditation* En peignant la rentrée deseaux dans leurs abîmes, cet écrivain ne se borne pas à dire simplement, comme dans la Yulgate : « Et les « eaux allaient en décroissant; » les expressions très-pittoresques dont il se sert dessinent, au contraire, un mouvement de flux et de reflux qui se maintint jusqu'au dernier moment : « Et les eaux furent du mouvement d'aller « en avant et de se retirer en elles-mêmes jusqu'au dixième «renouvellement lunaire (i). » Il est bien certain que cette succession de phénomènes ne pouvait pas se concentrer dans le court intervalle que lui assigne Platon. Les anciens ignoraient la cause réelle et immédiate du cataclysme qui avait « ouvert les sources de l'abîme et rompu « les cataractes du ciel ; » ils en attribuèrent les résultats aux pluies et aux tempêtes : Moïse et Platon sont d'accord sur ce point.
Les prêtres égyptiens ne parlèrent à Solon que de l'affaissement de l'Atlantide ; ils passèrent sous silence celui du continent Océanien : c'est du moins ce qu'on induit ordinairement des écrits de Platon. Mais qui nous garantira la parfaite sincérité de Platon ? qui nous répondra du moins qu'il ait bien retenu tout ce que , dans sa tendre enfance , il avait entendu rapporter à un vieillard ? qui nous assurera que les souvenirs de ce vieillard aient été bien
(i) Fabre d'Oiivet, Cosmogonie de MoUê, traduclion littérale.
fd l'egypte pràbaonique.
fidèles? Celui-ci était àgë de quatre-vingt-dix ans quand il racontait ces ëvénements à Platon, qui n'en avait que dix; et ce vieillard (Gritias) tenait ce fait de Solon , qui était déjà très-vieux lui-même quand il le lui racontait : serait-il étonnant qu'après le double ricochet de ce récit de deux Tieillards sur un enfant de dix ans, il ait pu y avoir quelque oubli, ou quelque confusion dans Tensemble des faits? L'A^ lantide égalait en étendue (ayaient dit les prêtres égyptiens) Y Afrique et l'Asie réunies ( i ) : dans ce bloc ils compre» naient sans doute aussi l'Europe , exprimant par là que la partie engloutie égalait en grandeur la partie qui avait ré«sisté. Ces prêtres n'auraient eu cependant aucune idée de la superficie des continents connus à leur époque, s'ils leur avaient comparé réellement l'tle que l'on suppose avoir existé jadis à la sortie delà Méditerranée, et dont la submersion rendit pendant longtemps , dit^il, innavigables les environs du détroit , circonstances bien remarquables de son récit. Mais la comparaison devient plus exacte , facile même, si l'on entend avec ces prêtres que TAtlantide l^étendait des environs de l'Europe et de l'Afrique aux environs de l'Inde. Après avoir parlé d'un immense affaissement survenu dans le monde antédiluvien, les prêtres d* Héliopolis purent en venir à ce qui touchait plus partieulièrement la partie de ce continent submergé dont l'his^ toire intéressait davantage le philosophe grec, en raison des prodiges de valeur des prétendus Athéniens de l'époque antédiluvienne, c'est-à-dire des peuples qui, avant la Catastrophe, habitaient les mêmes contrées que les Grecs, et que par amour-propre ces derniers considéraient comnte leurs ancêtres : c'est là sans doute ce que la mémoire du vieillard, ou celle du jeune enfant qui l'écoutait, avaient pu confondre, si même (ce qui serait encore plus vraî^ temblable) tout ce qui tient à cette partie du récit n'est pas
(i)Plato,ii»7>mflw.
notiêôMiRBs. âl
Qtie fable greeqae encadrée dans les notions acquises sur la submersion de TAtlantide (i).
En examinant la direction de la chaîne des Andes , on est forcé de reconnmtre que si le soulèvement de ces montagnes a pu , comme il serait difficile de le nier » faire crou* 1er les terres qui étaient à sa partie orientale, et qui s'é^ tendaient jusqu'aux Açores et aux Canaries, à ce qu'on suppose, et ainsi que semble l'indiquer la direction sud-est et nord-ouest de la côte de l'Amérique méridionale depuis le cap Hom jusqu'au cap Saint-Roch, et la direction sud* ouest et nord-est de la côte de l'Amérique septentrionale, depuis la Terre-Guillaume à la droite du détroit de Davis et de la baye de BafBn, jusqu'à la pointe du Labrador et Textrémité sud-est de l'île de Terre-Neuve, et former ainsi, par cet afiaissement , le golfe du Mexique et l'océan Atlan<^ tique a^ec le golfe de Saint-Laurent , cette même cause a dà produire, au côté opposé, nécessairement^ inévitable* ment et du même coup^ l'affaissement de cette autre por* tion continentale qui s'étendait à la partie occidentale de eettendéme chaîne; af&issement qui, de ce côté, a laissé encore moins de terres qu'à la partie orientale, et où d'immenses arrachements, et entre autres celui de la Calî^ fomie, se font remarquer. On voit, en contemplant ces pays sur un planisphère , que la principale action de la puissance soulevante a existé vers la partie moyenne de la ehaîne, au-dessus de l'isthme de Panama, où cette puis«* sance n'a presque rien laissé à droite ni à gauche , des terres que venait de disloquer l'apparition delà chaîne la plus longue des montagnes du globe; et on reconnaît que
(i) Les anciens, n'ayant pu aToir connaissance de rAmérique , da<* reat supposer, raisonnablement, que toute la région atlantiquei dont ce continent faisait partie, avait été engloutie en entier. En effet, il n'existait plus pour eux, par l'affaissement des deux côtés de ce vaste continent, de communication avec ce qui en restait; et leurs trop faibles vaisseaux ne pouvaient s'écarter beaucoup de la vue des côtes : à leurs yeux, tout avait dkparu au fond des eaux.
82 L*BGYPTB PHÂfiAOlflQUE.
Taxe principal de la dislocation a dû être une ligne tendue des volcans des îles de»la NouTelle-Galédonie et des Amis, aux volcans des Açores, des Canaries et de l'Italie, passant entre les nombreux volcans du Mexique et de la terre ferme. Ce point établi , on est amené à établir aussi que c'est à la convulsion du globe qui causa cette immense ruine j que sont dues les circonstances qui déterminèrent la formation progressive d* un sol nouveau entre les chaînes des montagnes libyques et arabiques^ de quelque époque que date leur soulèvement ; et ces circonstances ne sauraient être que celles de l'abaissement du niveau des mers, conséquence forcée de la disparition des continents , qui j en déplaçant leurs eaux, tenaient ce même niveau à une hauteur beaucoup supérieure. Cet abaissement, avoué par tous les géologues, et dont on a cherché les causes ailleurs, se trouve donc Teffet tout naturel de l'entrée des eaux dans les gouffres qui venaient de s'ouvrir par la suppression des obstacles qui les forçaient de s'étendre sur une plus grande surface des terres aujourd'hui existantes du globe. C'est donc ce même abaissement qui , en laissant à découvert les vastes bas-fonds de F Afrique , donna naissance aux déserts de Sahara, et prépara la séparation de la mer Rouge et de la mer Méditerranée; qui^ découvrant aussi les sables de la Libye et de l'Arabie, détermina la formation du sol égyptien au milieu de toutes ces mers mises à sec (i). Une tradition conservée chez les peuples
(i) On ne peut pas savoir de quelle quantité le niveau de la Méditerranée a pu descendre dans cet abaissement général [des mers. L'auteur d'un opuscule sur la géologie des terrains guarienaires , M. Reboul f Ta supposé de 5o mètres , en se fondant sur une observation faite en Sardaigne par M. le chevalier Albert de la Marmora; mais ce savant géologue est bien éloigné de tirer lui-même une pareille conséquence de ce fait. Voici, à cet égard , un passage d'une lettre qu'il m'a fait Thonneur de m'adresser, en réponse à une par laquelle je lui demandais quelle était son opinion sur ce point.
« M. Reboul n'a pas bien compris l'article de mon mémoire du « Journal de Géologie (tome III, page Sog). J*ai dit : Apres avoir ob«
PfiOLBOOMàNES, 33
de la Libye portait, «uivant Strabon , quune partie de la région d'Âmmon et d'autres portions de TAfrique avaient été anciennement sous les eaux : cette tradition place donc ce fait dans la période historique , laquelle remonte , sans contradiction y à l'époque antédiluvienne. Il n'en est pas de même de la tradition des Samothraces , savoir, qu'avant
« serve près de Cagliari, à 5o mètres au-dessus du niveau de la mer, < un dépôt assez régulier de coquilles subfossiles mêlées à des dé- « bris de poterie. Mais ces coquilles oe sont point dans les bancs de « grès, mais au-dessus de la roche tertiaire et sous la terre végé- « taie. Ce n'est qu*à quelque distance de la mer que ce dépôt
* prend une certaine consistance, et qu'il passe ensuite à un grès « bien caractérisé, avec les mêmes coquilles, et en bancs. Ces bancs « sont disloqués en plusieurs endroits. — Je ne pense pas, et je n'ai «jamais pensé, que le phénomène des poteries et des coquilles ■ subfossiles des environs de Cagliari pût s'expliquer autrement que « par un soulèvement. Vous voyez que je suis parfaitement d ac- « cord avec vous; car je ne puis croire à un abaissement de cin* «quaote mètres de la mer Méditerranée, depuis l'apparition de « l'homme sur la terre. Un soulèvement explique les choses d'autant « plus naturellement, que les volcans de cette époque se trouvent en « Sardaigne, et que la colline de Cagliari est dans la direction des « soulèvements volcaniques de la Sardaigne méridionale. •
Un fait récent a donné une nouvelle autorité à cette supposition du savant piémontais. Dans le tremblement de terre' ressenti au 6hili le 20 février i835, « l'île de Santa-Maria, qui est située au fond « de la baie de la Conception , et qui a environ sept milles de large « sur deux de long, est restée, après le tremblement de terre, élc- « vée de dix pieds environ de plus qu'elle ne l'était auparavant ; et le
• fond de la mer aux environs de l'île avait été également soulevé. » Pncès-^verbal de la Soc. géoi. de Londres; remarque de M, Jrago^ dans la séance de CJcadémie des sciences, du. i5 février i836.
M. de Yerninac de Saint-Maur, qui commandâAt le navire chargé du ti^ansport de Tobélisque de Louqsor, établit, par ses observations et ses calculs, qu'une marée de 4^ pieds couvrirait le sol du Kaire. {Voyage de Louqsor^ p. ai 3.) Si l'on supprime les vingt-quatre pieds de limon qui exhaussent le sol de l'Egypte, on verra que la mer, élevée à cette hauteur de 4^ pieds, a pu s'avancer dans le golfe formé par les deux chaînes de montagnes, jusqu'au point où la pente du T. I. 3
24 L^ÉGYPtB J^nABAOUlQUE.
le déluge dont les autres nations avaient conservé le sou-^ venir , k un déluge beaucoup plus considérable avait eti « lieu par la rupture des terres dan^ les environs des îles « Cyanées, rupture qui d'abord forma le Bosphore, et en- « suite fit refluer les flots dans THeUeSpont. Jusque-là, * ajoute Diodore^ lePont*Euxin n'avait formé qu*uti grand
terrai oie lui permettrai t» par la suppression égnleibént sur o«tte pente de la même masse de limon qui l'exhausse. On pourrait dood, d'après ces observations , évaluer à nde quarantaine de pieds rabaissement qu'éprouva la Méditerranée à cette époque. tJoe antre dbser* yalion semble prouver que l'abaissement de l'Océan fut dé 8 à to mètres. Henri Sait, dans son voyage en Abyssinie, remarqua que dans la baie d'Ampbyla il existe des lies composées de coralioes^ de madrépores» d'échinites, et d'une grande diversité de coquilles ^ dont l'élévation est quelquefois de trente pieds au-dessus de la mer ; particularité» dit-il, qui rend difficile à expliquer la maïkière dont •lies se sont formées. « L'hypothèse de M. Dalrymplei ajoute Sait» sur la formation des îles de corail , passe généralement pour ^aote^ et elle parait très^^juste ponr celles qui ne sont pas élevées de plus d'un ou deux pieds au-dessus du niteau de la mer; car dès l'instant où une branche de corail atteint à la surface de Teàu ^ les oiseaux y accourent, et y déposent des coquilles, des os, et d'autres débris de leurs aliments^ qui> avec le temps ^ fournissent à la végétation, et qui peuvent s'accrOUre continnellement^ jusqu'à ce que le tout devienne une masse Compacte, Mais cela ne résout pas la difficulté au sujet des iles que je décris, et sur lesquelles on trouve de grands morceaux de madrépores disposés en Couches régulières à vingt pieds au-dessus de la ligne de la haute marée. On ne peut, à mon avis, y assigner d'autre cause que la retraite de la nier depuis que le dépôt s'est formé. • H» Sait., Foy. m ^bjssinit, ch. IV.
Sait a raison. La théorie de M. Dalrymple n'est iiullement appltcable à la formation des lies de corail excédant de vingt à trente pieds le niveau des hautes marées ; niais la cause qui a élevé ces iles si fort au-dessus des eaux n'est pas Une retraite de la mer; c'est l'abaissement de son niveau , cet abaissement qui ne saurait s'expliquer d'une manière tout à la fois plus simple, plus naturelle et plus vraisemblable que par l'affaissement des deux immenses portions du continent qui en tenaient les eaux à un niveau beaucoup supérieur.
^ROLiGOHÈN£S. 35
* te; mais it s'ëtait tellement grossi, avec le temps, par
* tes fleuves qui s*y versent, que, ne pouvant plus contenir « la niasse des eaux surabondantes, il avait fini par s'ouvrir
* un passage pour se précipiter dans FHellespont. Lors de « cette irruption , la mer, en inondant^une étendue consi- « dérable du continent d'Asie , couvrit une assez grande
* partie des plaines de la Samothrace. * Cette tradition semble bâtie sur la probabilité de Tévénement, démontrée par la disposition des lieux ; mais^ dans aucun cas , elle ne saurait indiquer un événement dont les Samothraces , pas plus que les habitants des autres îles de la Grèce , auraient pu être les témoins. L'inspection de l'état physique de cette partie de notre hémisphère semble proclamer hautement que ce ne^t pas à l'accumulation des eaux apportées dans la mer Noire par les fleuves qui s'y jettent, qu est due la rupture du Bosphore et celle de l'Hellespont ; mai^ que ce fut le soulèvement du Caucase qui détermina cet événement. Ce soulèvement du Caucase , que la savante théorie de M, Élie de Beaumont rattache à celui dès Alpes orientales, du Balkan et de l'Hymalaya, en séparant la mer Noire de là mer Caspienne, adùjeterune énorme masse d'eau dans le bassin de la Méditerranée, à laquelle la me^ Noire est supérieure ^ et c'est cette masse d'eau exubérante, dont le choc, secondé sans contredit par là disloca^tion produite parles tremblements déterre qui durent ac-» compagnerle soulèvement, brisa les barrières des colonne^ d'Hercule, comme avaient été brisées à une époque antérieure les barrières des Cyanées et celles de l'Hellespont. Concevrait-on en effet que la tupture de ces bouches n'eût pas précédé celle du détroit, si le Danube , le Dnieper , lé Don et les autres fleuves se déchargeaient alors comme dé nos jours, dans cette mer intérieure?
Un grand problème géologique, c'est celui de iiei ti'oncd d'arbres pétrifiés qu'on trouve au pied des montagnes , dans les déserts près de Suèz ^ et surtout dans la vallée du
a 6 LBGYPTfi PHABAONIQUE.
Bahar-bela-ma, et dont quelques-uns, dans cette dernière partie I ont conservé leur position verticale* Si, comme nous le supposons et comme tout porte à le croire , c'est à rabaissement des eaux quest due Tapparition au-dessus de leur niveau des grands déserts de la Libye et de laPalestine, comment se fait-il que des arbres existassent sur des terrains alors recouverts par la mer? Il est probable, dit M. de Rosière, qui a écrit, dans la Description de TÉgypte, le mémoire si remarquableet si savant sur la constitution physique de ce pays, que ces arbres sont préexistants à Tarrivée des cailloux qui les ont entourés à la place même où ils croissaient , lesquels cailloux , très-arrondis, paraissent avoir subi un long transport (i). Ces arbres, dont les uns ont été reconnus pour appartenir aux genres palmier et seyâl ou acacia des déserts, et d'autres sont soupçonnés être des aloès et des sycomorres , existaient donc avant que les vastes courants qui ont roulé ces pierres les eussent entraînées des montagnes, lointaines , pour les éparpiller dans les différentes vallées que forment les chaînes libyque et arabique, où plusieursjse sont agglomérées et agglutinées en collines de poudingue , de vingt à trente mètres d'élévation. Mais auquel des nombreux bouleversements qu'a subis notre planète sont dus ces terribles courants? Ici, il y aurait trop de témérité à hasarder même une conjecture* La seule opinion qu'il soit permis d'émettre , parce qu elle est vraisemblable, c'est que, à l'époque où eut lieu l'abaissement des mers , un affaissement avait déjà précipité, au fond de cette mer qui couvrait les immenses plaines désertes de l'Afrique et de l'Asie Mineure, les terrains propices à la végétation sur lesquels croissaient ces arbres, analogues à ceux qui vivent encore sous cette latitude ; ce qui prouve, contradictoirement à bien des théories , que la température n'a pas changé. M. de Rosière regarde comme nuUe-
(i) Descrip, fiel* Egypte; hist, nat.f iomeH,
PBOLBOOMBNBS. 87
ment vraisemblable la production de ces arbres, devenus fossiles j dans les déserts de F Egypte postérieurement à la formation des collines de poudingue ; ils existaient donc avant le cataclysme, quel qu'il soit, dont les courants charrièrent ces énormes masses de cailloux dont sont formées ces mêmes collines dans la vallée de Tégarement, ou qui préparèrent les fondements d'un sol nouveau dans le berceau de la vallée du Nil. 1/ affaissement qui avait fait disparaître déjà de la surface de la Libye les terrains sur lesquels croissaient les arbres dont il s'agit, dut être de même nature que ceux qui ont précipité à d'inégales profondeurs dans la terre les forêts qui constituent aujourd'hui les houillères. Le même M. de Rosière remarque un rapport entre la cristallisation des arbres agatisés des déserts de l'Egypte , sur lesquels il n'y a que la partie extérieure intacte et bien conservée, qui laisse distinguer Vorganisation végétale, pendant que l'intérieur ne forme qu'une masse pierreuse , et la carbonisation des arbres des houillères de l'Europe, dont plusieurs aussi ont été trouvés dans la même rectitude qu'ils avaient quand le terrain qui les portait se trouvait à la surface de la terre , et chez lesquels il n'y a pareillement que la circonférence qui soit convertie en houille, l'intérieur ne présentant pas de différence avec les couches au milieu desquelles ces fossiles sont placés.
su.
En parlant de l'épaisseur de la couche végétale qui compose le sol de la vallée d'Egypte et du Delta , nous avons supposé que la somme de cette épaisseur, dans la basse Egypte, était un peu plus du maximum de l'épaisseur qu'on est parvenu à constater dans la haute Egypte, où les dépôts sont plus considérables qu'à l'extrémité du cours du Nil , et où la couche doit être , par conséquent , beaucoup plus forte. Les huit mètres d'épaisseur que nou3
99 l'eGYFTB PftAKAOJilQUE.
lui avoDS attribués, divisés par o'^tao, représentant la quantité dont le ^ol égyptien s'exhausse toys les cent ans Si la hauteur di:^ Kaire, suivant les observations de M. Gi-r l*ard, rprigine de ce sqI serait remontée à environ 670Q ans au moment où furent faites les obs^ervations, ou seu^ lement à 53oo çins, en appliquant à cette même épaisseur réchelle de l'exhaussement calculée par M. de Rosière. Hetranchant de ces sommes 1800 pour la date des ohaeiv» yations, ce serait vers Fan 4900 avant J* G. ,- d'une part , pu l'année SSgoy d'autre part, que le Nil aurait établi son r^giine dans 1$^ yallée d'Egypte.
De tous les écrits dçs anciens, le seul qui contienne una chronologie remontant 9u delà du déluge, c'est celui de Mpïse. S'il fallait s'en rapporter rigoureusement aux nom-i bres qu'exprime U Vulgate, il n'y aurait entre le grand cataclysme auquel le passage du Nil dans la vallée d'Egypte doit sa naissance, et le commencement de notre ère, qu'un intervalle de 9^349 s^ns; mais telle est l'obscurité qui pèse sur cette chronologie, d'ailleurs fort incomplète, que, de tpi^s ceMX qui s'eA sont occupés, il est rare de trouver d'accord dei^x écrivains. Ainsi, la Bible de Yence fait l'inter-i yalle du déluge |^ J. G. | de aSoj ans; le texte samaritaip de la Genèse porte ce même intervalle à 3o44 ans; les Septante rélèvent ^ ^Ssto; et dom Galmet le fait monter à 3738 ans (i).
Parmi les savants modernes qui se sont livrés à l'étude de rhîstoire du globe , plusieurs, tels que Deluc, Cuvier, ]3uck1qnd> Omalius, ne répugnent pas au ternie général auqi^el h Genèse place l'époque du déluge. h& chiffre donné par le Samaritain } ceux des Septante et de dom r4a1meli se trouveraient donc à peu près d'accord avec le rommepcement du sol égyptien mesuré à l'échelle de l'ex-» liaussemeut de M. de Rosière. Mais si nous consultons la
(r/) Dictioim, (k la Biàie, ai| mot ^^«.
chronologie des Pharaons, extraite par Hanethon des do"> curoents des temples, et la seule qui puisse servir de chro«» nomètre pour l'histoire d'Egypte, la concordance cesse, et nous sommes forcés de reporter plus haut T époque de la treizième révolution du globe, d'aprèsle système de M. Élie de Beaumont. Les listes de Manethon attribuaient à la durée ^tale de la monarchie égyptienne un laps de 5o34 ans, a partir de Menés jusqu'à la fuite de Nectanebo II, dernier roi national, chassé parles Perses l'an 34? avant h C. Cette période porte donc la fondation de cette monarchie à l'année S38if Voilà plus de seize siècles à ajouter au chiffre de doo^ Calmet, qui est celui qui élève le plus haut l'intervalle entrai le déluge et notre ère vulgaire. Mais la monarchie égyptiejine n'a pas été fondée immédiatement après le déluge : il a fallu que le sol eût acquis déjà une certaine épaisseur, pour que des colons vinssent le mettre en culture; il a fallu un certain laps de temps pour que les tribus établies dans cette vallée parvinssent à Tétat de prospérité qui pouvait leur faire désirer de se séparer de la métropole en se donnant un roi. Si nous supposons que le régime du lïil a pu s'établir vers Vannée 6000 avant J. CL , ily aura eu environ six siècles d'écoulés avant que l'Egypte se soit détachée de sa métropole ; et dans cet intervalle pins de sept décimètres ou environ 26 pouces de limon auraient pu se déposer sur les sables primitifs , d«n$ ]a ba^e Egypte (i). C'était bien plus qu'il n'en fallait
(i) SaivaDt Platon, les prêtres égyptiens comptaient neuf mille ans i^Q^re la submersion de l'Atlantide et l'époque de Solon ; mais on ne peut pas prendre au sérieux les chiffres de ces prêtres, qui sont toujours symboliques et mystérieux. Ce nombre rond de 9000 n'est qu'un cycle dea$ années primitives de 36o jours (36o x 3^=9000), qui probablement avait une tout autre expression dans la science mystérieuse des nombres. Si ce chiffre avait désigné un nombre réel, M oiie, élève de ces prêtres , n'eut pas manqué d'en donner un pro* portionnel pour son époque ; au lieu que les nombres qu'il emploie.
40 l'bgyptb phabaontque.
pour rendre le terrain très-productif, pour que de nom* breux habitants vinssent s'établir ou se fussent établis déjà dans la vallée , qu'ils y eussent fondé des villes , et qu ils se trouvassent en état de former un peuple à part, et de constituer une nouvelle monarchie.
Si l'origine du sol de TÉgypte remonte vers Tan 6000 , le Nil avait pu déposer déjà, disons-nous, une masse de sept décimètres de limon vers Memphis; mais la quantité déposée dans la partie supérieure de la vallée sera bien plus considérable , indépendamment du douzième en plus dont les dépôts s'augmentent dans cette partie , si Ion considère qu'aux premiers siècles l'inondation devait entraîner une masse de terre délayée beaucoup plus forte qu'elle n'a pu le faire ensuite, quand des parties de montagnes ont été inévitablement épuisées de leur terre végétale par ces dépouillements périodiques continués pendant plus de cinquante siècles. Il est donc bien certain que si l'échelle d'exhaussement donnée par M. Girard peut indiquer avec une certaine fidélité la somme que cet exhaussement a acquise, en remontant jusqu'à une quarantaine de siècles à partir de notre époque, elle doit cesser d'être exacte pour les temps antérieurs ; et que la quantité de limon , quelle qu'elle soit , qui se trouve au-dessous des buttes factices sur lesquelles on avait bâti les villes les plus anciennes , peut avoir mis beaucoup moins de temps à se former que ne semblerait l'indiquer cette mesure de l'exhaussement séculaire. Les prêtres dirent à Hérodote que du temps de
mystérieux eux-mêmes / réduiraient ce même intervalle à moins de deux mille ans. Mais ce qui montre mieux encore que ces chiffres ne doivent pas être pris au sérieux , c'est que, en parlant de Timmuabilité de la musique et des arts du dessin , le même Platon dit que si on compare les figures faites il y a dix mille ans avec celles qui ne datent que de deux jours, on ne trouve entre elles aucune différence. On aurait donc fait des figures en Egypte avant que le sol existât !
PBOLBGOM BNBS. 4 1
Menés toute FEgypte , à Feicceptibii du nome Thébaïque, n'était encore qu'un marais, et qu'on ne voyait rien des terres qui sont au-dessous de ce nome ; mais ceci ne doit pas être pris rigoureusement, car les faits le démentent. Ces marais , en effet , n'étaient pas tellement impraticables, tellement imprégnés d'eau , qu'une très-grande partie au moins n'en pût être mise en culture; et la preuve en est dans la fondation de Memphis , que le même Hérodote attribue, d'après ces prêtres, à Menés lui-même (i). Homère, de son coté, met une journée de navigation entre l'fle de Pbaros et la terre d'Egypte; et supposant que ce poète compte le chemin en ligne droite du nord au sud, on a conclu de ce passage qu'à l'époque delà guerre de Troie le Delta n'existait point encore. Mais quatorze siècles avant Homère, une famille de Xoïs avait régné sur le Delta , et cette ville de Xoïs se trouvait à trente lieues au nord de Memphis. La ville de Buto (2), située près de la mer, servit de retraite à Horus recherché par Typhon ; ce qui donne à cette ville une existence antérieure à l'origine de ce mythe. Il est donc bien certain que du temps d'Homère le Delta était aussi étendu qu'il l'est aujourd'hui, he chantre de l'Iliade, en plaçant le rivage de l'Egypte à une journée de navigation de l'île de Pharos , n'a eu en vue, comme le suppose avec tant de raison un savant membre de l'Institut du Kaire (3), que le point de l'Egypte où l'on pouvait prendre terre. C'est donc vers Tune des bouches du Nil
(i) Hérodote, II, 99.
(a) ChampoIlioD le jeune, d'accord avec Larcher, pense que d' Anville, et, d'après lui , le colonel Jacotîn sur la grande carte d'Egypte, ont placé Buto trop loin de la mer. Il nous semble qu'on doit trouver l'antique Bato dans le village arabe de BelUnti et dans les ruines situées près de ce village. M. Jacotin a placé à Beltim l'antique Parallus, qui était ville épiscopale au Y* siècle, et dont la vraie situation n'est pas connue.
(3) Saint-GeniS;^/i/fy. érjUxand,, dans la Description de V Egypte, A, tome n.
4% l'ÉGYPT£ PHARàOKiQUE.
que doit tendre la ligne à tirer de Vile de Pharoa » et conséquemment dans la direction de T ouest à Vest , et non dam eelle du nord au midi. Le Heu da RacoUs^ qu Alexandre choisit pour y bâtir la ville qui porta son Dom , n'était qu'une plage sans sûreté avant que, pour l'établissement même de son port, on eût joint par une digue l'île de Pha<» ros au continent 9 ce qui forma le double port d'Alexandrie. RacQtis était d'ailleurs trop éloigné du Nil « seule voie de communication avec l'intérieur de TÉgyptei pourqu^Je poète pùl y faire aborder Ménélas.
La formation du Delta n'est pas le produit des seuls dé-» pots du Nil : les sablas qui en font la base sont identique^ avec ceux des déserts de Libye et d'Arabie , et comme eux furent nécessairement mis à découvert par l'abaissement des eaux du globe , dont nous avons parlé plua b^ut. Cet abaissement , qui suivit et fut la conséquence forcée de l'afSiissement de l' Atlantide et de l'Océanie, disposa ainsi ^ fond de mer mis à sec , et qui se trouvait à l'issue de la yallée que formaient les deux chaînes de montagnes , are-» oevoir les limons du Nil qui vinrent y créer des marais* Ce fleuve, qui, si le grand cataclysme n'a rien ch$mgé à la disposition des terrains qu'il parcourt depuis ses sources, pouvait avoir , avant eet abaissement de la mer Méditeiv ranée, son embouchure vers le milieu de la vallée, d'oo il avait dû , par les mêmes causes subsistantes aujourd'hui, jeter déjà des parties de limon sur les sables du golfe res« serré entre les deux chaînes de montagnes , descendit alors librement dans toute la vallée qui venait de s'ouvrir à son cours , encaissé d' abord entre les deux chaînes , abandonné ensuite à lui-même, et s' étendant en éventail sur les sableil se prolongeant devant son embouchure, pendant que ceux de ces sables qui étaient adroite et à gauche, au delà des limites que ces eaux pouvaient atteindre, et sur lesquels ne se formait par conséquent aqcun dépôt limoneux , voués à une éternelle stérilité, ne devaient recevoir d'angaienta*'
lion que des autres sables transportés par les trombes e| les tourbillons de vent.
. Le même abaissement des eaux du globe avait amené, sinon la séparation de la mer Rouge et de la mer Méditer* ranée , du moins la disposition à cette séparation , en ne laissant sur l'isthme qu'une couche d'eau très-légère sans doute , et que T amoncellement des sables refoulés par les grandes marées du golfe Arabique devait bientôt annuler. Une tradition mentionnée par Aristote faisait une seule et même mer de la Méditerranée , de la mer Rouge, et de Fei-* pace occupé par le Delta (i) : les premiers postdiluvieas ent donc vu encore l'Afrique à l'état d'ile ; mais cet état ne dut pas être de longue durée. Les marées extraprdi* naires si fréquentes dans la mer Rouge , et qui ont pu l'être bien davantage aux temps les plus rapprochés du cataclysme, durent en peu de siècles former une barre (a) qui empêcha la mer de continuer à se porter daus la direction de la Méditerranée et du Delta, sur lequel le Nil jetait toujours du limon qui en élevait insensiblement le fond. Sous ui| climat aussi brûlant, la prompte évaporation des eaux, de-r venues stagnantes dans tous les enfoncements, eutbientâl entouré d'immenses déserts le sol nouveau qu'élevaient incessamment les dépôts du fleuve , sur la ligne de sos cours. Après cette interruption de communication entre l^s deux mers, un barrage put facilement s' établir* au midi des laps amers; et le dessèchement, plus tardif , de lapcof* fonde vallée de Sabab-Biar plaça au milieu des sables d'abord l'antique ville d'Avaris, puis celle que les Grecs onf
(i) Aristote, Méiéov,, {, 14.
(a) Le nivellement exécuté par (es ÎDgénieurs des ponts el chaussées de rexpédition française en Egypte a démontré que la différence de hauteui* entre cette barre el le niveau des hautes eaux de la mer Rouge, s'élève, au nord des lacs amers, jusqu'à a™ 378®. Voyez Appendice au mém, sur les anc. limites delà mer Rouge; Descript* de rÉg.j B. M'9 terne I.
44 l'bGYPTB PHABAOniQUE.
aoinmée Héroopolis, successivement assises à rexlrémité du golfe Arabique comme aujourd'hui Suez j en attendant que d'autres atterrissements rejettent à son tour cette dernière ville au milieu des déserts.
La base sablonneuse du Delta , identique , nous le ré* pétonsy avec le reste des déserts qui s'étendent à 1* orient et à l'occident, et qui aurait fait partie elle-même de ces déserts sans la circonstance des alluvions du Nil , se troutant ainsi placée dans une condition toute particulière, fut bientôt couverte d'une couche de limon qui, en interrompant la continuité de ces champs de mort, forma de vastes marais dans les parties les plus basses , surtout lorsque Menés eut comblé, comme le dit Hérodote, le coude que ce fleuve faisait à une certaine distance au-dessus de Memphis. Cette opération, qui avait pour objet de forcer la plus grande partie des eaux troubles de se porter du midi au nord, au lieu de suivre la direction du sud-est au nord-ouest, fit affluer dans ces marais une quantité plus considérable de limon et en accéléra le dessèchement par l'exhaussement du fond, sans doute au moyen de barrages qui y forçaient les dépôts. Une branche du Nil suivait déjà vraisemblablement cette direction du midi au nord; et Menés ne fit que l'augmenter en y jetant la branche principale , et en élevant de fortes digues qui barrassent à jamais le passage occidental , vers lequel on a toujours reconnu que le fleuve tendait à se porter.
Les digues de Menés, qu'on entretenait avec le plus grand soin du temps d'Hérodote, dans l'intérêt de la ville de MemphU , et dont on ne trouve plus de traces depuis que les dépôts limoneux ont dû les placer à près de trois mètres sous terre , s'élevaient à une centaine de stades au midi de Memphis. Le stade d'Hérodote étant degg^y^^ ou environ cent mètres , cette distance fixe leur situation vers le village de Dahchour, et c'est là effectivement que vient aboutir la vallée déserte du Bahar-bela-ma ou du Fleuve
PROtSOOHBNES. 46
sans eau, dans laquelle il est bien reconnu qu'a dû couler le NU (i).
Le pays que les inondations périodiques du fleuve avaient conquis sur l'ancien golfe du fond méridional de la Méditerranée avait re«u le nom de Ckemi ou Ckimij mot exprimant la couleur noire du limon qui en forme le sol cultiTable; de ce nom découla celui de Remanchimi , donné aux hommes qui le mirent en culture , nom qui, suivant ChampoUion, signifie les hommes de Chimi ou de la terre noire (2). Outre ce nom appellatif, la vallée reçut encore celui de Mesr ou Misr^ et de JUitzraïm ou les deux Misr, sous lequel la désigne plus spécialement la Genèse, nom qui s'est toujours conservé chez les Orientaux : c'est de ce nom que les Grecs avaient tiré leur Mesré et leur Mestrœa. Quant au nom HAygypioSy il n'appartint d'abord qu'au Nil, et fut ensuite, par extension, attribué au pays même, selon l'usage de l'antiquité. Suivant un autre usage des anciens , qui était de dériver le nom des lieux de celui d'un des rois du pays, les Grecs voulurent trouver un roi MgyptuSy qui aurait donné son nom à son royaume.
La vallée du Nil, tout exceptionnellei se trouve sous l'influence de deux éléments, dont l'un tend toujours à vivifier, l'autre à détruire sans cesse. Tandis que le fleuve , grossi par les pluies des deux Nubies , vient tous les ans répandre sur les terres qu'il peut humecter son limon fertilisant et ses fécondantes eaux, les sables, poussés du désert par
(i) Voyez la belle carte d'Egypte, dans le grand ouvrage sur ce pays.
(a) ChampoUion , V Egypte sous les Pharaons ^ tome L Ce nom répood à celui de Kora melampodon, donné par les Grecs aux Égyptiens. Remanchimi est formé de Rem , abréviation de roumi^ homme; de fif signe du génitif; et de chimi, nom du lieu. (Ibidem.)
46 l'jbgvptb phabaonique.
le vent de la mort, s'efforcent d'empiéter sans relâche sur le domaine arraché à la stérilité , et de frapper d'une aridité nouvelle le sol que les bienfaits du Nil savaient rendu producteur : de là, la lutte incessante entre les deux princi-* pes contraires^ les combats perpétuels entre Osiris et Typhon. Le Nil, comme le palmier de ses rives, dont la longue tige ne voit aucune pousse entre les racines et les rameaux, n'est qu'un long ruban d'eau qui, dans un cours de près de cinq cents lieues, ne reçoit aucun afOuent, et dont l'origine est encore un problème sans solution. Quelques efforts qu'aient faits pour pénétrer jusqu'à sed sources les anciens, qui avaient bien plus de relations que nous avec l'Afrique centrale, bien plus de facilité pour 86 mettre en rapport avec ses peuplades ; à quelques ten^ tatives que se soient livrés les modernes pour éclairer le mystère dont la nature semble s'être fait un plaisii^ d'envelopper le berceau de ce fleuve pompeux , nous en som* mes réduits, au dix-neuvième siècle, à supposer, comme oti le supposait il y a trois mille ans, qu'il vient du pied de la chaîne des monts Qamry, ou de la Lune, entre le sisLième et le septième degrés de latitude sud. Les Ethiopiens de Méroé ignoraient eux-mêmes, s'ilfauten croire Diodore, où étaient véritablement ses sources; et le nom d!AstapuSy c'est-à-dire, eau venant des ténèbres, qu'ils lui donnaient, était la preuve qu'ils n'avaient jamais vu les lieux où ces sources sont situées (i). Peut-être est-il permis de soupçonner que Tobjet de tant d'expéditions faites par les Pharaons les plus anciens dans la Nubie et l'Abyssinie, n'avait été que la recherche de ces sources, d'un si haut in* térêt pour l'Egypte (2).
(i) DiodorCy 5, 87.
(s) Le Nil étant l'âme de TÉgypte, les Pharaons ont dô inettre dans tous les temps un grand intérêt à dominer en Ethiopie, afin d*empécher que les maîtres de la partie supérieure du cours de ce fleuve ne tentassent quelque déviation au préjudice de la partie infé-
raoïiieoHàivBB. 47
Si les prêtres du temps de Solon n'étaient plus que Fombre de leurs deranciers, parce que les sciences ont toujours été en dégénérant en Egypte depuis la plus haute Hntiquité , ainsi que nous le montrera l'histoire des insu^ ttttionft, ceux de Ces prêtres qui vivaient deux siècles plus tard devaient ôtre tombés dans un état d'ignorance relative d'autant plus grande, que les calamités occasionnées par la double invasion des Perses les séparaient des temps où la monarchie égyptienne existait encore avec ses archir» Tes intactes et ses savantes traditions. Aussi, rien de com-» parable, nous dirions presque à l'ineptie des réponses faites à ceux qui interrogeaient ces prêtres au sujet des sourccfl et des crues du Nil. A Hécatée, ils disent que ce fleuve vient de l'Océan , qui coule tout autour de la terre habitable (i), et Diodore répète cette même réponse; à Hérodote, qui les questionne sur ce même sujet, les prêtres èes trois grands collèges, se tenant dans une prudente ré^
rièure. Nôtift eta connaissons la possibilité par trois exemples modei^aes. En 788, Lalibala, roi d'Abyssinie , entreprit de jeter le Nil dans les déserta, eu détournant son cours; Ludolf, dans sa Nom^eUt histoire d'Abyssinie ou d'Ethiopie , dit « qu'Ëlmocin, dans l'histoire « des Sarrasins, rapporte que, dans l'année 1089, Mustansir, prince- ■ d*Egypte, envoya avec de riches présents Michel, patriarche des « jacobites , en ambassade auprès du roi des Abyssins pour le prier * de. ne pas arrêter le cours du Nil, qui laissait à sec les champs « d*Égypte , ce qui causait un tort considérable aux Égyptiens. ». Savary, dans ses lettres sur TÉgypte, cite un autre fait survenu sous le kalifat d'Aboul-Qasem , en l'an 1106. La rupture de la digue qu'avait fait construire ce prince pour affamer l'Egypte en détournaUt ce fleuve, procura une crue de trois coudées en Un jour. Oif iait aussi que le fameux Albuquerque, vice-roi des Indes pour le rdi de Portugal, avait eu le dessein de détourner le Nil, afin d'enlever aux Turcs, maîtres de l'Egypte» les richesses que ce fleuve y jette dans ses débordements.
(t) Apollon. Rhod., I, V, aSg. Ce qui se rapporte à l'Océan pourt*ait bien avoir pour origine le nom , mal compris, d^Okeanc que portait le Nil, ainsi qu'on va le voir.
48 l'ÉOYPTB PHAaiOlflQUB.
serve, S* abstiennent de répondre; un seul^rhiërogramoiate du temple de Sais, veut donner une raison , et cette raison paraît si pitoyable à Hérodote, qu ilavoue qu'il crut que c était une plaisanterie. Les sources du Mil , lui dit-il, sortaient des deux montagnes Crophi et Mophij situées entre Sienne et Élépbaatine. Une allégorie prenait-elle ici la place de la vérité? On pourrait le soupçonner; mais pourquoi cette allégorie nomme-t-elle deux montagnes qui devaient être bien connues en Egypte , et qui donnaient un si violent démenti à Tassertion I Cette] allégorie , si c'en était une , ne pouvait donc être d'une origine bien ancienne; car les prêtres de l'époque savante avaient grand soin, en cachant la vérité sous les traits d'une fable , de donner à cette fable les couleurs d'une autre vérité. Au dire d'Aristide l'historien , l'opinion émise par le prêtre de Sais au-* rait été véritablement le sentiment des Égyptiens du temps où il vivait, c'est-à-dire, des Égyptiens du deuxième siècle avant notce ère; ce quineparak pourtant guère croyable, si ce n'est de la part du peuple qui, sous l'empire des Perses comme sous celui des Lagides, pouvait bien ignorer, à l'extrémité septentrionale de l'Egypte, la géographie de l'extrémité méridionale de ce même pays.
Le Nil porta différents noms, tous tirés de ses qualités. Dans les livres saints on le trouve sous les noms de Nehr et de Jary qui signifient proprement le fleuve ; sous celui de Schioury que Walton rend par Niger^ de la couleur du limon qu'il dépose ; enfin sous ctXmàeNehhly d'où paraît venu le mot Nil, qu'on ne peut rendre que par torrent : quant au nom de Gihhonj donné à l'un des quatre fleuves d'Éden , et qu'on a cru appartenir au Nil , la distance entre ces contrées interdit ce rapprochement, outre qu'il est très-douteux que le nom d'aucun de ces quatre fleuves appartienne réellement à la terre , et que le passage de la Genèse qui s'y rapporte ne soit pas un mystère cosmogonique, derrière un épais voile allégorique. Les Grecs
PBOiiGOMànss. 49
connurent atusi le Nil sous différents noms. Plutarque dit qu'il porta d'abord celui de MeUis ou noir, qui n'est que la traduction du mot Schiour; Diodore veut que son nom le plus ancien ait été Okéané^ mot que notre célèbre Champollion écrirait Oukaméy et qu'il interprétait également par noir, ce qui l'identifie arec le Schiour et le Mêlas. Ce même fleuve porta encore le nom de Actes ^ (pli signifie aigle , à cause de la rapidité de son cours (i) , c^ qui semble être l'interprétation du mot Nehhl; il eut celui SiAigyptoSy que Champollion démontre être une corruption grecque du mot égyptien Chimi^ lequel, signifiant de couleur noire, le rend identique encore avec Schiour; enfin , dans certains livres indiens qui parlent de TEgypte, on trouve ce même fleuve sous le nom de Cali^ qui signifie pareillement le noir (2).
Entré en Egypte à travers les roches des cataractes, sous le tropique du Cancer, le Nil court, resserré entre les deuxchaînes des montagnes libyques et arabiques, jusqu'au delà du mont Mokatam, où il se divisait autrefois en trois branches principales, l'une à droite, la branche Pélusiaque; la seconde au milieu, la branche Sebennitique ; la troisième à gauche, la branche Canopique, qu' Aristote regardait comme la seule naturelle, les autres étant dues , selon lui, au travail des hommes; la pente naturelle du terrain vers le nord-ouest (3), l'inclinaison de cette bran-
Ci) Fuyez h mémoire de M. Marcel sur le Mekyas de Pile de Roudah ; Iktc, de rÉg,f E, M., tome II.
(3) JsiéOic Researckes,
(3) La chaîne arabique , dont la plus grande élévation est de six à septcenis mètres, versThèbes, s'abaisse en remontant et en descendant le pays : à Syenne , elle n'offre plus que desimples collines, et aoKaireelle n'a que 1 65 à 168 mètres. Elle se relève encore au delà des cataractes. Il en est à peu près de même pour la chaîne libyque ; mais les montagnes qui bordent la mer Rouge, près de Suez, ont une baateur presque double : de l'autre côté du Nil c'est le contraire* T. I. 4
50 l'égyme Î^ÈARAOWIQUB.
che ters cette même partie, sa direction oblique fifejqtie parallèle à celle du Baliar-bela-mas et de la met Rouge, sont très-favorables h ce sentiment. La main des homthes subdivisa encore ces trois principales branches eti six autres, qui formèrent, de Test à l'ouest, les bouches Pélusîaque, Tânitique, Btendésienne, Phathmëtique, Pineptime, Sebennitîque, Bolbitine, ou Ganopique, Plus tard , les travaux exécutés par Sésostris firent communiquer entre elles ces différentes branches par des canaux de dessèchement qui assainirent le pays, en achevant de donner à l'agriculture la partie des marais encore isxistante dans l'intérieur du Delta , niarais que rendait encore inculte le reste des eaux laissées par les inondations. Après avoir ainsi partagé le Delta en une infinité de petiteii îles, le Nil allait se jeter dans la mer par ses sept bouches , réduites aujourd'hui à deux.
Les crues qui occasionnent les inondations Sont dues aux pluies torrentielles qui tombent tous les an^ pendant cinq mois dans la 2one torride, mais qui ne commencent à faire gonfler le Nil que trois mois après , sans qu'oti sache quelle est la cause de ce retard si extraordinaire (i) : tout est mystère dans l'Egypte. Ces crues, encaissées dans la Thébaïde par les deux chaînes de montagnes , s'élèvent, dans cette parde , de onze à treize mètres au-dessus des basses eaux; elles montent à la hauteur d'un peu pluâ de huit mètres au Kaire, où l'ouverture de la vallée est beaucoup plus large ; elles n'excèdent pas celle d'uu mètre quatre-vingts centimètres à l'extrémité du Delta ^ de* vaut Rosette etDamiette, où ces eaux s'extravasent sur un terrain plat et uni (i).
Ainsi y double pente du terrain du sud au nord, de lest à l'ouest. Rosière, Consi, phys, de VEgypie,
(i) Ibidem,
(a) Lepère, Mém. sur h JV//, dans la Desc, de VÉg.y état mod.y tome III.
FBOLliGOliillBS. Ut
D*après ce que les prêtres dirent à Hérodote, du temps de Mœris une crue de huit <^udées suffisait pour couvrir les terres cultivables au-dessous de Memphis , tandis qu'à répoque où voyageait cet historien il en fallait seize pour avoir l'abondance; suivant Strabon, à l'ëpoque d'Auguste j quatorze coudées effectives assuraient une bonne récolte. En 1799 ) la crue ne s* étant élevée qu'à douze coudées arabes et quinze doigts effectifs (ce qui donna seize coudées deux doigts au Méldas de Tîle de Roudah, ou six mètres huit cent dix-sept millimètres) y elle fut considérée comme mauvaise , mais pas assez cependant pour que le payement du miry ne lût pas obligatoire. Les quatorze coudées d'Auguste, à o^i^y l'une , longueur réelle de la coudée nilométrique des Egyptiens, d'après le nilomètre antique de la ville d'Éléphantine, font j^iyS. La différence en plus de 56 centimètres que présente cette quantité sur celle à laquelle la crue s'éleva en 1799, devait donc assurer réellement une bonne récolte du temps d'Auguste. Qunnt aux seize coudées dont parle Hérodote, elles ne pouvaient pas être efifectives, puisqu'il y avait eu exhaussement du sol depuis l'époque de Mœris : ces seize coudées équivalent donc aux quatorze d'Auguste, et les deux de différence donnent la mesure de la quantité de limon dont le sol s'était couvert dans l'intervalle de Mœris à Hérodote. Cet historien ajoute que de son temps il n'y avait pas encore neuf cents ans que Mctris était mort. Cette assertion^ sans être vraie au fond, puisque Manethon fait cet intervalle de plus de douze cents ans (x), parait conséquente du moins avec l'exhaussement du sol tel que l'appréciaient les prêtres. En effet, les deux coudées dont le sol s'était élevé font i'"o54, qui, à réchelle de l'exhaussement de o'^xao pour la hauteur duKaire , et par conséquent de Memphis , donnent 8 ^ ,
(i) Voyez ci«après la chronologie.
69 L*i&YPrB PHÀBÂOKIQUB.
OU environ 880 ans. Mais la crue de huit coudées, présentée comme suffisante du temps de Moeris pour procurer l'abondance, renferme quelque chose que les prêtres n'ont pas complètement expliqué, ou qu'Hérodote n'a pas bien compris. Il a toujours fallu le même volume d'eau pour produire le même effet; et si du temps d'Hérodote, du temps d'Auguste et de nos jours la crue doit, au Kaire, s'élever au-dessus de 6"*8i7 pour donner une récolte qui mette le pays à Tabri de la disette, on peut assurer qu'elle devait monter forcément, à Memphis, à la même hauteur du temps de Moeris, et qu'à aucune époque une crue de 4""2i6 seulement, représentant les huit coudées égyptiennes, n'a pu produire ce qu'elle est incapable de faire aujourd'hui ; ou bien il faudrait supposer qu'il y eut entre les deux époques un très-grand changement dans la longueur de la coudée, ce qui n'est pas probable, et que dans leur narration les prêtres n'auraient pas tenu compte de cette différence de longueur. En 1 199, la crue du Nil ne fut que de douze coudées arabes et vingtun doigts, au nilomètre de Roudah, ce qui, à raison de l'exhaussement relatif, devait donner neuf coudées et demie effectives, ou S'^iSo : l'eau ne put surmonter les berges du fleuve et l'inondation n'eut pas lieu. Abd-AUatif , témoin de l'horrible famine qui s'ensuivit, en fait le récit le plus effirayant, jusque-là que cet écrivain vit des malheureux des deux sexes forcés de dévorer des indivi* dus qu'on assassinait tout exprès (i). S'il était vrai que huit coudées eussent pu suffire du temps de Mœris , la conséquence d'un tel fait serait que l'exhaussement du fond du Nil ne serait pas en proportion avec Texhaus^ment de ses berges, contrairement à ce que l'expérience de tant de siècles a démontré; et nous devrions alors répé-
(i) Abd-AUatif , Relation de l'Egypte , Ti^ductîon de M. Silveslre de Sacy, livre II , eliap. 2,
noiiooiiiNis, 53
ter avec Hérodote, qui raisonnait trè^-conséquemment, en se fondant sur Finsuffisance de renseignements qull ayait reçus des prêtres , ou sur le malentendu de sa part, qu'un moment viendrait où , les eaux ne pouvant plus atteindre le sol, rÉgjpte serait condamnée à mourir de faim(i).
Menés avait donné à FEgypte un canton nouveau: c'était le Fayoum ou Phiorriy dont le sol ne demandait que le bienfait des inondations pour devenir le meilleur grenier du royaume.
Circonscrit par une branche de la chsufte libyque, le Fajoum, que le Nil laissait à sa gauche, était séparé de la vallée que parcouraient les eaux par un rameau des montagnes qu'il fallait codper dans un de ses abaissements, afin de donner passage à ces mêmes eaux. Sous les Pha-^ raoDs, on ne reculait devant aucuns travaux pour vaincre la nature , quels qu'ils pussent être (2) : la montagne fut
(i) Hérodote, II , i3.
(3) Les gigantesques travaux entrepris sur le Nil par le célèbre* pacha d'Egypte , Mehemet-Ali, placent ce prince au rang des sou» veraios qui ont agi avec le plus de puissance sur ce fleuve. L'œuvre deTillnstre vieillard tend à renouveler pour le Delta celle de Mœris / c'est-à-dîre de procurer un arrosage constant à la basse Egypte. Ce* qae Mœris voulait obtenir par rétablissement du lac de Fayoum f Mehemet-Ali l'obtiendra par l'établissement d'un barrage à traven le Ni!. Pour arriver à ce résultat, il faut rétablir ou oavrir deux nouvelles branches dans le Delta , en pratiquant des barrages destinés à tendre les eaux conjointement avec les digues et les réservoirs des anciennes branches. L'arche principale du pont-écluse restera toujours ouverte, pour laisser couler l'eau nécessaire à la navigation des branches du fleuve. Des digues, sur lesquelles seront élevés des déversoirs, couperont les lits actuels ; et sur ces digues passeront les communications publiques d'Alexandrie avec le Kaire et Suez. Telle est l'analyse de ce vaste projet , que nous trouvons dans les Mémoires de M. le duc de Raguse (tome III). Ce n'est pas tout : l'illustre régé*» nérateur de l'Egypte, en se livrant à ces travaux, a encore la haute pensée de rétablir l'œuvre poursuivie par tant de Pharaons, et réa-
54 L*BGYrCB PaABAONIQUB.
coupée à £l-lahoum| une déviation fut faite à une bran** che du Nil» en face de cette coupure ; un canal de près de quatre cents mètrea de largeur parcourut le Fayouoi parsûlèleœent à la chaîne libyque, pour pouvoir fournir la quantité d*eau nécessaire à l'inondation de ce bassin ; et le nouveau territoire conquis sur le désert devint (ce qu*il est encore» malgré les sables qui en ont envahi une certaine étendue ) la contrée la plus productive de l'Egypte.
Usée par les Ptolémées, celle de rouvrir une oommunicatioD pur eau avec la mer Rouge , çt de mettre à exécution la haute conception du héros de nos temps modernes. Nous croyons devoir transcrire ici , à ce sujet, quelques lignes d'une lettre de M. le docteur Labat, dont les journaux ont donné connaissance.
« L'idée première du barrage que Mehemet-Àlt veut établir au
• sommet du Delta appartient à Napoléon, qui avait l'intention de % fonder sur ce point important la ville capitale de l'Egypte. Cette « ville aurait commandé par son admirable position le cours oriental « et occidental du fleuve. A ce projet si remarquable, et qui semblait m si riche d'avenir, Napoléon en rattachait un autre plus grand en- « core. Il avait jugé, ainsi que l'a compris Mehemet-Ali, qu'en éle-
• vaut le niveau du fleuve de huit mètres , il obtenait une pente auf- » santé pour alimenter constamment un canal de communication m avec la mer Rouge. Tout fut de sa patt comme une inspiration du «> génie, que le cours des événements politiques ne lui permit pas
• de suivre. Mais fiujourd'hui que l'Egypte est en paix , Mehemet- « AU recueille ce legs glorieux, et veut, par cette dernière oeuvre i « donner à son règne une illustration durable. »
En s'occupant de l'Egypte inférieure, Mebemet-AU ne néglige pas la partie supérieure du cours du Nil : quatre cent mille ouvriers emplovés à des travaux d'endiguement rappellent les belles époques de la vieille Egypte, où les Pharaons les plus renommés faisaient exécu» ter ces ouvrages qui ont recommandé leur mémoire à la postérité. Ajoutons maintenant, à la gloire de notre France , qu'il était réservé à Tua de ses enfants de seconder les hautes pensées du régénérateur de l'Egypte: c'est M. Linant, ingénieur français^ qui est chargé de la réalisation de ces magnifiques projets, qui doivent placer le nom de l'admirable vieillard à côté de celui des Pharaons de cette dix-hut* tième dynastie, qui fut la plus illustre des beaux siècles de VÉgypte antique.
Pendant vingt siècles le Fayoum demeura ce que Vayait fait Menés. Un Pharaon de laXVIII^ dynastie conçut ridée d* établir dans cette province un réservoir colossal capable de conserver une partie des eaux, pour être en* siiite facilement employée à Tarrosage des terres de la basse Egypte, dans les intervalles des inondations : Mœris mena à fin cette grande entreprise. Ce prince fit creuser, entre le labyrinthe et le fond du bassin du Fayoum^ où se trouvait sans doute un bas-fond marécageux, un lac dont le circuit est évalué par Hérodote à 36,ooo stades, ou 355, 55 1"*, ou 80 Ueues de a5 au degré. La largeur de ces canaux, qui ne $ont pas un ouvrage moins considérable que rétablisse* mentdn réservoir lui-même, va, en quelques endroits, jusque 4oo mètres; et leur profondeur était proportionnée à cette largeur. Une coupe de celui de ces canaux qui longe le revers de la montagne , celui qui paraît appartenir aux travaux de Menés, a présenté jusqu'à sept mètres de limon de dépôt.
Les deuY principes naturels de création et de destruction qui se disputent l'Egypte travaillent sans relâche à changer la nature du sol de ce pays. Pendant que l'élément vivificateur cherche à étendre de plus en plus ses bienfaits en portant sur les graviers du pied des montagnes son limon fécondant , son adversaire, l'élément aride , s'efforce d'accroître son domaine, en recouvrant de sables mortifères de vastes terrains déjà fertilisés. Les vents tourbillonnant sur les masses sablonneuses des déserts les soulèvent, les poussent, les rapprochent, et finissent par leur faire parcourir lentement mais sûrement, de proche en proche et de tpurmcnte en tourmente , des distances immenses, étouffant sous leur brûlant fardeau les hommes, les animaux, les plantes, tout ce qui tient à la nature vivante et animée. Les gigantesques ouvrages dont TEgypte est encore couverte attestent la puissance des Pharaons, autant que la patience et la servitude de leurs sujets; mais
56 l'ÉQTPTB PHÀBÀONIQUB.
ces mains pour qui c'était un jeu d'élever des montagnes factices , de transporter au loin les plus énormes rochers , ne pouvaient rien contre 1* atome qui dans sa force inerte , bravant tous les efforts , rampant sur le sol, et, dans sa marche lente mais toujours progressive , ne s' avançant qu appuyé des bancs successifs qui s'étendent à l'infini , surmonte toutes les barrières, comble tous les canaux, franchit toutes les murailles, et engloutit toutes les constructions qu'on veut lui opposer. M. Jomard a vu des val* lées fermées par des murailles de briques pour arrêter les sables, qui les ont dépassées; M. Gaillaud a trouvé dans la Nubie inférieure les restes d'une longue muraille construite dans la même intention , mais avec aussi peu de succès (i) ; M. Gau parle d'un village nubien récemment abandonné par ses habitants, parce que le vent avait accumulé les sables jusqu'au haut des maisons, qu'ik remplissaient. Des villes étaient bâties dans toutes les gorges pour faire obstacle à ces empiétements; ces villes ne montrent aujourd'hui que des ruines au milieu de ces mêmes sables qu'elles n ont pu arrêter ; en certains endroits de la Nubie , les sables ont même opposé aux inondations une digue qu'elles ne peuvent plus surmonter (2). Les ensablements, les plages, les dunes des parties de l'Egypte qui ont pu recevoir autrefois les bénéfices de l'inondation, ont été estimés s'élever à plus de soixante huit-lieues carrées de terre jadis en culture ; le Delta a perdu, par les envahissements de la mer, qui a formé dans l'intérieur des terres des lacs inconnus aux anciens, une superficie qui, en 1800, était évaluée à plus de la moitié de ce qu'il avait d'arable sous les Pharaons, et que le colonel Jacotin portait à deux cent quatre-vingts lieues carrées, ce qui fait que, dans l'opinion de ce savant géographe, l'Egypte aurait perdu depuis
(i) Gaillaud, Voyage a Méroé, tome I, p. 337.
(3) Gau , Voyage dans la Nubie, explication de la pL IX.
PBOliGOMtalSS. 57
l'antiquité, par les envahissements de la mer ou Tempiétement des sables, 474 Heues carrées de terrain culti* vable (i).
(i) Mém. du col, JacoHn^ dans la Descr, de rÉg*,état mod.y tomeL La question très-importante de renvabissement des sables a été très-soigneusement examinée par le savant voyageur anglais sir J. Garner Wiikinson, qui trouve qu'on a singulièrement exagéré les dommages attribués à cette cause. Suivant lui, les terrains gagnés sur les limites du désert par les progrès des inondations, et par conséquent des alluvions nouvelles, contre-balancent les pertes que peuvent occasionner les progrès des sables. Il est incontestable en effet que l'inondation exbaussant constamment le sol doit se porter toujours plus loin au delà de ses limites, et étendre ainsi celles des terres végétales vers les parties où le désert s'élève par un léger talus. Supposons que a représente le niveau de la plaine sous les Romains, et que b soit Fexbaussement acquis par ce niveau depuis cette époque; il est bien évident que, dans cet intervalle, l'agriculture a dû gagner un espace de terrain formé par le limon déposé de c kd sur les sables primitifs du désert.
« Je suis loin d'affirmer, dit en se résumant le savant anglai», « qu'il n'y a pas d'empiétement des sables : mes arguments tendent « seulement à démontrer qu'en prenant en considération l'avance* • ment relatif des sables (beaucoup moins considérable qu'on ne l'a « supposé) et des dépots alluvionnaires, la balance est grandement « en faveur de ce dernier; et le résultat est que, quelque dommage « partiel que les sables aient pu porter sur certains points , l'exten- « sion du limon s'accroît incessamment, et que le nombre de milles « carrés du sol arable inondé est beaucoup plus grand maintenant « qu'il ne l'a été en aucun temps antérieur. » Cette dernière conclusion peut être contestée par la différence de la population entre les temps présents et les temps anciens : nous en parlerons dans le chapitre sur la géograpbie. (Manners and customs oj the ancient Egyp* tians, tomeiy, p. ii5 etseq.)
Moniagiie, Fopd de sabte formant le désert.
49 l'bgyptb p|[A|14oii;qub.
. A. laTue de ces pertes du Delta, on doit $e demaqder ce que sont devenues les sources de l'antique atterrissement. Si le Delta, depuis sa base au fond des eaux, comme on l'a supposé jusqu'ici, jusqu'à son sol cultivable était un don du Nil ; si les sables et le limon charriés par le fleuve ont pu jadis combler la mer , dessécher les étangs qui s'y trouvaient dans la plus haute antiquité, élever le sol des villes et enfouir les restes des monuments pharaoniques , pourquoi ce même Nil, qui n'a jamais discontinué d'entraîner des sables et de la vase, n étead-il plus ses conquêtes sur la mer ? La réponse à cette question , nous l'a-^ vons faite déjà : le Delta est un présent du Nil : oui, quant à son sol cultivable; non, quant à sa base* Il est un présent du Nil, parce qi|e ce fleuve a déposé ses propres sables et son limon sur les vastes bancs de sable préei^i$* tants qui en constituent les fondations. Ces bancs , dont l'origine est commune avec celle des autres bancs formant les déserts environnants , ont donné aux dépôts fluviatiles la faculté de se fixer sur toute leur surface. Le Nil n'a plus fait des conquêtes depuis la très-haute antiquité, parce que cette base fixe manque à ses dépôts, et que les sables que son courant entraine jusqu'à la mer ne sont pas capables d'en fonder une nouvelle, ou de prolonger celle qui existe. A partir du point où commence la plage, le talus du banc fondamental ne peut plus permettre au fond de s'élever , parce que ces mêmes sables que le Nil charrie jusque-là, en trèspetite quantité nécessairement parce que leur poids les précipite dans toute l'étendue du cours du fleuve par une longue parabole , y sont soumis à l'action des courants et des contre-courants qui longent la côte, et qui les dispersent. Les lacs considérables qui sont dans la partie du Delta s'avançant dans la mer entre les branches Tanitiqi^e et Ganopique , saillie formée bien moins peut-être par les dépôts du Nil, qui seraient insuffisants, que par les sables que le courant de la mer Rouge, dans là direction de la-
PJIO|.MailBliB#. H
quelle se trouve le Delta, répandait à la sortie du sinus Heroopolites, courant dont l'encaissement entre des montagnes très*rapprochées depuis la pointe du Sinaï devait augmenter la rapidité (i); ces lacs, disons-nous, qui tous existent dans la partie saillante de la plage au delà d'une ligne tirée de Péluse à Taposiris, attestent que le terrain ne présente plus, au nord de cette ligne , la même solidité que celle dont il est ta possession au midi de cette même ligne ; car il est très-probable que les lacs modernes sont le produit du tassement quis'opère dans les sables de la base, sous le poids des dépôts dans cette partie saillante; et on peut supposer la même origine aux lacs antiques. L'affiiissement résultant de ces tassements, dont les violents tremblements de terre au^uels 1* Egypte fut exposée à
(i) U faut remarquer que la direction de la mer Rouge y dont le niveau est, comme on sait^ d'une trentainede pieds plus élevé que celu^ de la Méditerranée, étant sud-est et nord-ouest, le Delta se trouve placé exactement sur cette même ligne, et par conséquent sur le passage du courant'de cette mer, quand elle venait tomber dans la Mé* diterranée. Le coarant du golfe ou sinus Heroopolites s*écbappant avec force, au débouquement du Mokatam , devait nécessairement éparpiller ses sables en manière d'éventail, dans la direction de son cours; et il devait en résulter cette avance dans la mer. Il faut remarquer encore que quoique à la distance d'une journée de navigation, suivant Hérodote , ce qu'on évalue à dix myriamètres environ , on trouva un fond de vase à la profondeur de onze orgyes , ou une vingtaine de mètres, il ne s'ensuit pas que l'inclinaison du talus formé par l'extrémité du Delta soit uniforme dans toute cette étendue; car s'il en était ainsi , cette inclinaison ne donnant qu'une pente de deux millimètres par mètre, la plus petite barque ne pourrait ap» procber*la côte à une distance moindre de i5o mètres; et le moindre bâtiment de guerre ou de commerce d'un tirant d'eau de trois mètres serait forcé de s'en tenir à deux myriamètres, ou plus de trois lieues marines de distance, afin de ne pas s'échouer. Ûr, cela n'est pas; on trouve plus de six mètres ou trois brasses d'eau à moins d'une lieue de la cote. On peut donc établir en fait que le talus du Delta est assez abrupte, ce qui cause les tassements, et que le fond se rdève un peu à une certaine distance de U c6le.
60 L'foTPTB FHABAOMIQUB.
toutes les époques (i) peuvent aussi être la cause première, explique seule Tétat stationnaire du Delta depuis au moins quatre mille ans, et, par suite, les envahissements de la mer. Le lac Sirbonis , le lac Maréotis , le lac Buticuê ou Bourlos, sont aujourd'hui ce qu'ils étaient dansFantiquité ; la ville de Péluse n*est pas plus reculée dans les terres qu'elle ne Tétait du temps de Strabon, qui la met à plus de vingt stades de la mer. Or, sur la grande carte d'Egypte, ses ruines se voient à trois mille mètres du rivage le plus voisin : ces 3ooo mètres , à i58 mètres 33 centimètres le stade d'Hipparque et d*Ératosthène, font en effet vingtun stades; enfin, nous avons vu déjà que Tensemble du Delta n'a pas plus d'étendue de nos jours qu'il n'en avait du temps de la guerre de Troie.
Guvier a cependant répété , d'après Dolomieu , que les villes de Rosette et de Damiette, bâties il y a mille ans sur le bord de la mer, en sont éloignées aujourd'hui de deux lieues, par l'avancement du Delta; mais cette assertion manque de vérité. Ni Rosette ni Damiette ne sont des établis-» sements modernes : Rosette a succédé à BolbiUne, etDa«miette est l'antique ville égyptienne de Tamiatti (2) ; et l'une et l'autre sont à la même distance du rivage où elles furent fondées. A environ deux lieues au nord de Damiette, au-dessous du village arabe d*Esbet-el-Borg, il existe, sur l'une et l'autre rive de la branche du fleuve , des ruines, dont celles de la rive droite sont assez considérables , et qui prouvent incontestablement que le Delta ne s'est pas avancé depuis, non pas mille ans, mais quatre mille (3).
(i) Manethon noas a conservé le souvenir d*ane de ces commotions, qui , sous le règne du premier Pharaon de la deuxième, dynas» tie» creusa un vaste abime près de Bubastis. Voyez aussi, dans Abd* AUatif, livre II, chap. 3, la description d'un formidable tremblement de terre dont il fut témoin.
(a) Champol., V Egypte sous les Pharaons.
(3) M. de Yerninac de Saint*Maur, dans son Fcyage de Louqsor^ dit,
PB0LÉ60MBNES. 61
Quelle sûreté auraient pu offrir aux navires des ports situés sur une plage basse et sablonneuse? Pour mettre ces navires à T abri , ces ports auraient dû recevoir de Tart des môles et d'autres constructions protectrices : dans ce cas, on devrait en trouver les restes , car ces constructions auraient tenu du style gigantesque des Égyptiens. A.lexan-» drie seule a pu devenir un port maritime, par la jonction du continent à Tile de Pharos. Si Rosette | si Damiette avaient pu, en mille ans, être repoussées si loiu de la mer, comment Péluse n aurait-elle pas bougé de place? comment Buto, Canope et tant d'autres ruines de villes pharaoniques seraient-elles encore si près de la mer?
Des fouilles, poussées dans cette partie de VÉgypte à la profondeur de quatorze à quinze mètres, n ont traversé que des couches de limon entremêlées de couches de sa-* ble quartzeux, semblable à celui que charrie le Nil ; et sur cette observation , on a conclu qu* il a fallu onze mille ans pour former cette épaisseur de quinze mètres de dépôt.
page 6S, qu*au nord deRosetle le terrain sW étendu déplus d'un mille dans la mer^ depuis le débarquement de l'armée française. Si le Delta s'est allongé d'un mille en 4o ans, ce n'est plus mille ans qu'il aurait fallu pour repousser Rosette dans l'intérieur des terres : 340 aos auraient suffi. La théorie qu'expose M. de VerninaG pour expliquer ce fait serait très-bonne pour les fleuves ordinaires; mais elle n'est nullement applicable au Nil , qui , limpide aux basses eaux^ ne cbarrie son sable et son limon qu'aux crues; et alors, se répandant sur toute l'Égyple, il les dépose un peu partout. Les mouvements combinés des courants de la mer et du cours du Nil , les remuements que produisent dans les dunes et les sables de la côte les furieux coups de vent du nord-ouest, si fréquents sur ces parages, amènent souvent des changements dans ces dunes, déterminent des allongements de la rive droite de l'embouchure, en suppriment d'existantes, comme par exemple celle qui , sous le nom ^ Agnu-Ce^ ras, se trouvait à la droite de la bouche Bolbitine du temps de Strabon , et bouleversent les Boghas; mais tout cela n'est que local, et ne produit rien sur l'ensemble de la côte.
6S L*^GYPTB PHARikOIflQUB.
Gombinantensuite cette épaisseur avec le progrès horizontal du Delta , d'après son prétendu avancement de deux lieues en mille ans, on en est venu à supposer qu'il n'avait pas fallu moins de trente-cinq mille ans pour repousser la mer à la distance de sept journées de navigation, d'après le dire mal compris d'Hérodote (i). Nous l'avons démontré déjà : le Delta n'a rien gagné en étendue. Mais , d'ailleurs, on ne peut fonder aucun calcul d'exhaussement sur cette base de quinze mètres de terrain reconnue dans le Delta; cette observation, qui appartient à M. de Rosière , est trop vague. Le but du savant minéralogiste, en la faisant , dans son important travail sur la constitution physique de l'Egypte , n'était pas de faire connaître la nature des terrains traversés dans la fouille dont il parle, mais bien de constater, en opposition au sentiment de Dolomieu avant d'avoir fait le voyage d'Egypte, qu'il nese trouvait au Delta aucune roche calcaire , non-seulement au-dessus du sol, mais encore au-dessous, jusqu'à une certaine profondeur (a). Quand M. de Rosière dit que les
(i) Reboul, Géologie des terrains quartenairts,
(i) Voici les paroles de M. de Rosière :
• Loin que le rocher qui supporte le sol d'atterrissement élève
• ses sommets jusqu'au jour, il n'a été mis à découvert dans aucune « des excavations faites jusqu'ici. Des fouillesde quatorze à quinze mè-
• très n'ont traversé que des couches de terre végétale entremêlées de
• couches de sable quartzeux semblable à celui que charrie le Nil. • {^Desc, de l*Ég,y H. N,f tome II.) On ne pourrait jamais d'ailleurs s*ea rapporter aux appréciations d'Hérodote , relativement à l'avancement des terres dans la mer par les dépôts du Nil. Cet historien compte sept journées de navigation depuis la mer jusqu'à la hauteur du lac Mœris. On évalue à lo myriamètres chaque journée de navigation. C'est donc une distance de 70 myriamètres, en remontant le Nil. Suivant lui, si le Nil, changeant son cours, venait à se porter dans le golfe Arabique, auquel il donne de longueur 40 journées de navigation , il ne lui faudrait pas dix mille ans pour le combler. 40 journées de navigation , à 10 myriamètres Tune, font 400 myriamè-
pBotiôoMÈiiÈS. et
couches tràtersées sont de limon entremêlées de sable, cette manière dé s'exprimer, identique avec celle qa*il a employée précédemment en parlant du sol de la Tallée, où nous savons comment se comportent les couches , et où il explique l'alternance de ces mêmes couches par des déplacements successif du lit du Nil, ne doit pas être prise à la rigueur, comme si Tobjet de la fouille avait été uniquement de reconnaître la nature du terrain, et qu'on eût tenu un compte exact des alternances et de la nature de chacune de ces couches. Il est vraisemblable qu'au Delta comme dansla taliée, à une certaine profondeur on n'a plus trouvé que du limon mélangé de sable, mais non une succession de couches alternantes jusqu'à la profondeur de quinze mètres* Les infiltrations de la mer, qui ont dû inonder les fouilles à quelques mètres au-dessous du sol , ont empêché de yérifier, avec une exactitude que rien ne commandait , quelle était la position réelle des sables et du limon dans ce puits (i). Ces fouilles auraient pu descendre plus pro* fondément encore sans rencontrer peut-être la roche, puisque le berceau de la vallée manquant brusquement au-dessous du Kaire, la position de la base calcaire et son inclinaison sont encore inconnues. C'est sur cette base fondamentale de roche formant talus, que la mer Rouge atait déposé les sables que le Nil a couverts d'alluvions. Il
tifvs; diaprés ce calcul, le comblement aurait lieu a raison de aS nyriamètres par siècle ; il aurait donc fallu moins de trois siècles pour combler l'espace compris entre le lac Mœris et la mer.
(i) Pour admettre que le Nil eût pu fonder le Delta à plus de quinze mètres de profondeur, il faudrait admettre aussi qu'en cet endroit il existait, dansla continuité de la côte , un ravin de toute la profondeur qu'on voudrait donner aux fondations faîtes par le Nil, ce qui ne saurait être; et que ce ravin aurait pu se maintenir creux entre les sables des déserts de droite et de gauche, malgré les eaux de la mer qui Tauraient rempli, et malgré le mouvement aes sables ébranlés de deux côtés par les vents, les courants et les con- ^***coûraUts.
64 L^iOYPTB PHÀBAOHIQUB.
est vraisemblable que c'est ce talus , plus ou gsoins rapide aux limites mêmes du banc, joint à faction incessante des courants sous*marins et à l'action fortuite des tremblements de terre , qui rend peu solide la station , dans cette partie du banc , des limons que les inondations y déposent, et qui, en provoquant l'abaissement de certaines parties de ce banc, y forment les étangs qui bordent toute la côte. Les eaux qui s'y rendent sans cesse s'opposent à leur dessèchement, en y versant une quantité d'eau égale à celle qui se dissipe par l'évaporation. Ces mêmes lacs ne peuvent pas être comblés par les dépôts du Nil, parce que ce fleuve se comporte à leur égard comme à l'égard de son propre lit, dont il exhausse le fond en proportion de ce qu'il exhausse la plaine. Aucun barrage ne forçant le dépôt des eaux troubles j l'eau doit s'y maintenir constamment au même niveau et dans la même quantité.
Terminons cette première partie de nos prolégomènes par une réflexion. On ne peut pas juger rigoureusement l'âge de TÉgypte par l'épaisseur de son sol végétal , car cet âge pourrait bien être moindre encore (et nous le pensons) que ne semble le démontrer cette épaisseur. Si, comme le dit Hérodote et comme l'ont constaté les navigateurs modernes, en jetant la sonde à la distance d'une journée de navigation de la côte, on ne retire (et cela est parfaitement vrai) que de la vase analogue à celle qui constitue le sol de l'Egypte , il faut penser qu'avant le dei>nier abaissement de la Méditerranée ce fleuve devait en user, à l'égard du golfe qui s'ouvrait entre les deux chaînes, de la même manière qu'il le fait à l'égard de la mer actuelle; c'est-à-dire, qu'il y entraînait aussi du limon. Supposons qu'un nouvel abaissement de la Méditerranée ayant lieu de nos jours, vint mettre à découvert une partie de ce limon charrié depuis huit mille ans à cette distance d'une journée de navigation, on ne serait pas plus fondé , dans quinze ou vingt siècles d'ici , à calculer Vàge
PBOLBOOMiNES. 65
réel de ce nouveau sol par l'épaisseur que la couche de limon présenterait alors, que nous ne pouvons Tétre à le faire nous-mêmes pour le sol plus anciennement laissé à découvert par la mer, et qui se trouve dans les mêmes conditions, puisque les dépôts ont pu s*y faire longtemps avant que le Nil ne fût en position d'établir son cours dans le golfe devenu vallée.