OUVRAGES D'ART
Ils sont de deux sortes : 1*" ceux spéciaux au canal luimême, et 2** ceux pour l'arrosage des bassins de.culture et pour l'alimentation des garages du canal maritime.
Ouvrages d'art spédanz au canal Tewfickieh.
V Prise d'eau à Forigine du canal Isniaïlieh.
Cet ouvrage sera maçonné avec chaux du Teil; la pile
CANAL TEWFICKIEH. 203
du milieu et les deux culées seront munies de rainures pour poutrelles mobiles. Pont en fer au-dessus pour le chemin de halage du grand canal Ismiulieh, perrés maçonnés avec radier de béton pour l'ensemble de 1 mètre d'épaisseur.
2* Un pont en fer fixe pour le passage du chemin de fer du Caire à Suez ; piles et culées en maçonnerie avec radier, comme à l'ouvrage précédent, y compris changement provisoire des voies ferrées actuelles; terrassements pour icelles et ragréement.
3** Un ouvrage maçonné idem, ventelles mobiles en fer avec treuil, pour la première retenue au kilomètre 32.
4** Un ouvrage identique pour la deuxième retenue au kilomètre 36, sauf quelques modifications pour les terrassements.
5* Un ouvrage semblable pour retenue éventuelle au kilomètre 60.
6° Un ouvrage idem pour la troisième retenue à Port- Saïd, avec pont en fer pour le chemin du quai Eugénie.
7"" Trois maisons d'habitation pour les gardiens.
Ouvrages d'art spéciaux aux cultures et À l'alimentation.
Ces ouvrages, ainsi que nous l'avons indiqué dans le cours du présent rapport (Art. 5), étant le corollaire obligé des travaux à faire pour le défrichement et la mise en culture, feront l'objet d'une description ultérieure.
Nous n'avons pas cru devoir entrer ici dans le détail du prix de revient, puisqu'il peut varier considérablement suivant l'hypothèse adoptée; mais on peut voir toutefois que, quelle que soit celle adoptée, l'ensemble de la dépense ne sera pas sensiblement élevé (28,000,000 environ), et qu'il sera en outre notablement atténué en ce sens qu'il y a lieu
d'admettre Téventualité où le gouvernement égyptien adopterait d'idée de relier Port-Saïd au réseau de TÉtat. Nous Tavons déjà prévue dans le présent rapport en signalant que la berge Est avait sa banquette portée à 8 mètres, tandis que la berge Ouest n'en avait que 8; c'est donc un surcroit de dépenses que la Société s'imposerait dès maintenant et dont il y a lieu de tenir compte.
Quelle serait donc l'indemnité que la Société serait en droit de réclamer pour céder au gouvernement l'usage de la berge Est?
Eu égard d'abord à la difficulté toute spéciale d'élever des digues au travers des lacs Menzaleh et considérant que, tout récemment, une commission de notables de Port-Saïd évaluait à 140,000 francs le kilomètre (prix minimum de l!Europe) pour la voie ferrée qu'ils projetaient par Damiette en longeant les bords de la mer, où les terrassements sont presque nuls, il y aurait lieu, dans le cas qui nous occupe, d'élever au quadruple le chiffre ci-dessus ; mais, dans l'intérêt général que vous considérez toujours et avant tout, ainsi que dans le but de conciliation avec le gouvernement et malgré qu'il soit tenu moralement et effectivement luimême de contribuer à donner l'eau douce ainsi qu'à relier à ses voies ferrées une ville égyptienne, qui a, comme les autres, le droit de compter sur sa sympathie et sa bienveillance, « d'autant mieux qu'elle donne par sa douane un revenu assez notable au budget de l'État », nous vous proposerons donc de n'évaluer qu'à 100,000 francs par kilomètre le chiffre unitaire à réclamer à titre d'indemnité au gouvernement.
Alimentation du eanal Tewfickieh.
Nous avons vu déjà que le grand canal Ismaïlieh, dans l'état où il se trouve aujourd'hui, alimenterait facilement
CANAL TEWFICKIEH. 20o
la nouvelle branche de dérivation projetée par Port-Saïd; dès lors, il y suffirait encore bien mieux s'il était achevé au type dans tout son parcours et qu'il fût ensuite entretenu * régulièrement; car, en dehors des apports qui se sont produits depuis sa mise en eau vers Sériakos, Bulbeis et Gawarneh, il y a vers Zawamelle une partie encaissée dans le massif rocheux du plateau qui n'a jamais été mise . au type : aussi y a-t-il grande opportunité à ce que cette situation cesse pour rendre le débit plus régulier.
A cet effet, nous croyons qu'il y aurait double intérêt à ce que la Société elle-même du canal Tewfickieh fût chargée du soin d'achever ce canal, et de l'entretenir ensuite au moyen d'un accord avec le gouvernement; ce dernier y gagnerait toute tranquillité et l'isthme toute sécurité. C'est dans l'expectative d'être préparés à ce but que nous venons de procéder au relevé du canal Ismaïlieh, d'Ismaïlia au Caire, afin de reconnaître son état réel d'entretien à ce jour.
La réparation de la prise d'eau de Kasr-el-Nil, le curage du bief dans la traversée du Caire et la mise au type du canal entier, la disjonction des deux branches de Choubrah et de Kasr-el-Nil à l' Abasceh, la prolongation de la branche de Choubrah dans les canaux de la province, ou sa prolongation par une nouvelle branche spéciale, etc., pourraient être effectués dans la période des deux ans et demi que nous avons prévus pour l'ouverture de la première section du Tewfickieh ainsi que pour sa mise en eau.
A cette époque, le canal Ismaïlieh^ serait rendu à sa première destination de n'alimenter à peu près que la province de l'Isthme, à laquelle il suffirait largement, et la province de l'Est y aurait gagné un contingent d'eau considérable.
Le type du canal projeté, le Tewfickieh, a été adopté' en conformité de celui de la branche de Suez; son débit
théorique représente environ 600,000°"^ par 34 heures aux hautes eaux et 380,000 environ aux basses eaux.
Malgré ce contingent relativement faible, nous avons l'espérance d'arroser au delà de 48,000 feddans que nous avons pu déterminer dans les huit bassins de culture que nous avons déjà énoncés, parce que nous avons, en outre, espérance de pouvoir utiliser pendant les hautes eaux, avec le contingent fourni par le canal Tewfickieh, une certaine quantité d'eau de la branche Pélusiaque près de Tel-el- Daphné au moyen d'une retenue et d'un siphon, au lieu de laisser perdre cette eau inutilement dans les lacs Mènzaleh, comme cela se passe aujourd'hui.
Nous conduirions une partie de cette eau dans la vaste plaine qui sera obtenue par le dessèchement déjà indiqué entre le canal projeté et le canal ;maritime de Kantara à Port-Saïd, pour servir à dessaler par inondation et ensuite pour irriguer les plantations d'arbres en forêt dont nous parlerons plus loin.
Des sondages pratiqués sur cette plaine, qui est recouverte par l'eau du lac aux époques des crues du Nil, nous ont permis de reconnaître que jusqu'à plusieurs mètres de profondeur le terrain n'était constitué que de terres provenant des apports du Nil, et très compactes, car nous avons pu descendre les sondages jusqu'à 1",80 sans que l'eau d'infiltration ne devienne une gêne aux ouvriers. Il y a " donc lieu d'en déduire que des arbres trouveront dans ce sol vierge une abondance d'azote et de matières organiques suffisante à lejir prompt développement.
Nota. — Le dessèchement de cette partie aujourd'hui en communication avec le lac Menzaleh, quoique peu profonde, abonde en poisson; la compagnie devra prendre alors une importante mesure hygiénique en faisant à temps enlever le poisson qui sera emprisonné dans cet espace
CANAL TEWFICKIEH. 207
après la constitution des digues du canal et que Tévapora* tion mettra vite à sec. Nous évaluons la quantité de poissons ainsi captés à 1,000,000 de kilogrammes environ ; on peut à cet effet envisager qu'il en résultera probablement une recette effective assez importante pour la Société.
Aperçu approximatif des revenus probables.
Ils se constituent de 3 catégories distinctes :
1** La location des terres de cultures ;
2® L'exploitation du gypse ;
3** La culture des arbres en forêt.
D'après l'examen du plan topographique, il y a lieu d'admettre que nous rencontrerons les dispositions, si recherchées on Egypte, d'un arrosage naturel, ainsi que celle's non moins précieuses de l'évacuation naturelle des eaux de drainage après l'arrosage.
L'altitude du sol des divers bassins de culture nous en a démontré la possibilité ; c'est ainsi, d'ailleurs, que les bassins ont été délimités et classés suivant la nature du terrain rencontré ; aussi avons-nous le ferme espoir d'obtenir un excellent résultat, d'autant plus que les terres dont il s'agit sont comprises dans les limites de la fameuse vallée de Gesserij dont les historiens ont tant vanté la prodigieuse fertilité.
D'après]^divers renseignements puisés à Bir-Abou-Ballah ainsi qu'à Tel-el-Kébir, nous avons reconnu qu'il y avait certaines parties dont la location annuelle atteignait jusqu'à 6 livres égyptiennes le feddan, sans descendre jamais au-dessous d'une livre pour les terrains de médiocre qualité; or le domaine de l'Ouady est' administré par les wafs qui n'ont pas la réputation d'être bien exigeants.
A Bir-Abou-Ballah même, où le sol est devenu maréca-
gcux depuis 7 à 8 ans,il y a encore cette année, malgré cette mauvaise disposition, des sous-localions de terre à 4 livres le feddan. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir en Egypte, dans les conditions exposées ci-dessus, des locations atteindre jusqu'à 10 livres le feddan.
Pour ce qui nous concerne, je rappellerai que, lors de la période des études, nous avons eu des propositions, toutes spontanées, de la part de chefs bédouins et pour certaines régions du canal projeté à raison de 8 livres le feddan ; or, il est évident que ces terrains-là en vaudraient davantage, je ne cite le fait que pour faire remarquer que non seulement les terrains à mettre en culture seront fertilisables et fertiles, mais que l'immigration des cultivateurs ne peut laisser aucun doute pour un rapide peuplement par l'élément bédouin principalement qui, de nomade et épars aujourd'hui depuis Ghaza jusqu'en Syrie, viendrait s'établir et demeurer sédentaire et constituerait en même temps pour rÉgypte une augmentation de population active, laborieuse et économe qui donnerait au gouvernement un revenu notable tout en augmentant la fortune publique du pays.
Malgré les chiffres indiqués ci-dessus, nous sommes d'avis qu'il convient, afin de ne pas avoir de mécomptes ultérieurement et surtout pour les premières années, de ne prendre pour base que les prix les plus modestes et évaluer ainsi le rendement probable :
10,000 feddans à 3 livres.
1 livre 1/2.
1 napoléon.
soit 2 napoléons en moyenne le feddan, et nous avons
CANAL TEWFICKIEH. 209
VU que la moyenne des locations de rOuady atteignait 3 napoléons et demi (280 PT). Le chiffre ci-dessus est donc susceptible d'augmenter en moyenne de 100 PT par feddan au minimum. Car, on ne saurait assez le répéter, ces terrains doivent être classés parmi les meilleurs d'Egypte, d'autant plus qu'en dehors de la disposition de fertilité du sol, de la- facilité d'irrigation et d'écoulement des eaux, il y a pour l'exportation des produits cette particularité qui a le plus grand prix : c'est que, placés près de la plus grande voie maritime, ils s'expédieront sans frais appréciables.
En outre de cette source principale de revenus, il y a aussi celle non moins appréciable également et qui commencera de suite à donner des résultats dès la première année des travaux : l'exploitation du banc de gypse dont l'importance est considérable.
Les calculs auxquels nous nous sommes livré nous ont démontré que le banc seul actuellement constaté et reconnu dontla surface affleure le sol,représente environ 40,000,000 de mètres cubes, c'est, d'après l'analyse qui a été faite une quantité effective de 31,000,000 de mètres cubes de plâtre pur ou 38,000,000 de tonnes I
Le plâtre du pays qui est exploité au Caire est peu abondant et de mauvaise qualité ; il se vend 28 francs la tonne , et le plâtre d'Europe, qui a un grand débouché pour les travaux soignés, atteint jusqu'à 80 francs la tonne.
D'après nos renseignements, la fabrication actuelle atteindrait environ 800 tonnes par jour en Egypte avec les moyens imparfaits que l'on possède.
Il est évident que si le plâtre du pays était de meilleure qualité et qu'il coûtât moins cher, son emploi serait beaucoup plus fréquent et recommandé. Il y a donc là un débouché facile de ce produit, d'autant plus que, contrairement aux autres plâtres du pays, l'analyse de celui dont nous entrevoyons l'exploitation a constaté que le chlorure
de sodium ne s'y trouvait qu'en quantité infinitésimale. (Nous avons en outre fait des expériences en le faisant cuire et gâcher, et les échantillons ainsi obtenus nous ont donné les meilleurs résultats.)
, Une exploitation faite en grand, avec les moyens perfectionnés du jour et conduite avec intelligence, offrirait de grandes ressources et serait fructueuse, car le plâtre de Paris qui est exploité en galeries à grands frais et grevé en outre des frais d'octroi, se vend couramment 20 francs la tonne et laisse forcément un-bénéfice au fabricant d'au moins 20 p. 100.
A priori, on peut donc espérer réaliser au minimum 8 à 10 francs par tonne, tout en le vendant pur et meilleur marché que celui (exploité au Caire, où, malgré le prix de 28 francs la tonne auquel on le livre, il est encore, au su de tout le monde, mélangé d'un quart de sable.
En outre de son emploi pour les constructions, son usage s'adapterait très bien à l'agriculture à laquelle son utilisation rendrait les plus grands services.
Chacun sait l'expérience fameuse de Franklin, qui, pour convaincre ses concitoyens de l'efficacité de cet amendement, traça largement sur l'herbe d'une prairie, avec du plâtre répandu, ces mots « Ceci a été plâtré » ; si bien que la récolte étant venue à maturité, les mots tracés avec le plâtre se manifestaient par une si riche végétation que tou le monde en fut émerveillé.
L'action du plâtre s'exerce avec grand avantage sur un grand nombre de plantes, principalement la luiserne (ou bersime), les pois, les fèves, les haricots, les lentilles, le lin, etc., et en général sur toutes les plantes légumineuses.
Voici, à ce sujet, comment s'expliquait dernièrement un chimiste agronome, président d'un comice agricole, M.Bidault, dans la gazette l'Agriculteur français^ sur le sulfate de chaux, vulgairement dit le plâtre.
CANAL TEWFICKIEH. 2H
« Le plâtre est le plus soluble, il donne aux plantes là « chaux sous la forme la plus assimilable, avec Tavan- « tage de ne pas volatiliser Tazote des autres matières « d'engrais; sur les sols argilo-siliceux, il favorise la mise « en liberté de l'ammoniaque et force l'argile à céder les « éléments de fertilité happés et absorbés par elle, il est « en outre par son acide un stimulant sur la végétation. »
Son emploi doit s'effectuer lorsque la plante a déjà acquis un certain développement, il se jette à la volée après une pluie ou de grand matin, pendant que la rosée est encore sur les feuilles, afin que son effet ait toute son action.
Il en faut en général 4 à 800 kilos par hectare ou 280 kilos par feddan. On voit que son emploi en agriculture serait susceptible d'un grand développement, tout en rendant au pays un immense service.
Les bestiaux font défaut en Egypte, et c'est grand dommage ; chacun s'en est ému. Or faciliter la culture des plantes fourragères, c'est encourager l'élevage et, par l'élevage, recréer cette nouvelle source de force et de richesse à la fois si féconde partout et qui s'appliquerait avec d'autant plus de certitude de succès en Egypte, qu'elle se combinerait avec les mesures générales d'hygiène qu'il est si opportun d'appliquer dans les villages, surtout pour éviter le retour de ce terrible fléau, l'épizootie.
Dans ce même but de venir en aide à l'agriculture, nous ajouterons également ici un autre passage de l'étude déjà citée, ayant trait aux phosphates de chaux dont le pays possède quantité de riches dépôts naturels et qu'on laisse malheureusement depuis longtemps exporter.
Voici comment s'exprime M. Bidault :
« Qu'est-ce que le phosphate de chaux ?
« Vous avez entendu parler du phosphore, vous le voyez
ai2 DES IRRIGATIONS EN EGYPTE.
« au bout d'une allumette, c'est un poison violent que Ton « retire des os des animaux et d'autres corps.
« Le phosphore existe dans tout ce qui se boit et se « mange, et s'il n'empoisonne pas, c'est que sa noire « malice a été corrigée. Comment? le voici : on brûle du « phosphore comme vous brûlez une allumette.
« Les blanches et épaisses fumées qui se dégagent si a désagréablement, se résolvent par l'humidité en un « liquide nommé acide phosphorique aussi dangereux que « le phosphore d'où il provient, cet acide phosphorique (( incapable de brûler et capable de ronger les chaînes, « devient en s'associant à la chaux un produit bienfaisant, « une bonne poussière blanche, un phosphate de chaux.
« Les os sont la partie du phosphore associé à la « chaux. .
« Puisqu'il y a du phosphate dans tout, c'est donc un « élément indispensable, et tout arbre, toute plante doit « le trouver dans le sol pour prospérer, comme aussi tout « animal pour former sa charpente osseuse, doit le trouver u dans le lait, dans la farine, le foin, les pâturages qui « l'empruntent au sol; aussi peut-on dire avec raison que « si dans certains pays les animaux ont un faible développe- « ment et sont de petite taille^ c'est que le terrain est pauvre « en phosphate de chaux. »
Cette déduction que tire de ce fait le savant agronome nous a vivement frappé et nous a amené à nous demander si pour l'Egypte (où les races animales indigènes sont si petites et relativement peu rustiques et où les races européennes importées s'étiolent si rapidement), il n'y aurait pas vraisemblance d'adaptation de cette doctrine comme cause principale du motif qui influe sur le dépérissement des espèces en Egypte.
C'est un problème fort délicat dont la solution pleine
CANAL TEWFICKIEH. 2^3
d'intérêt et d'actualité s'impose comme un devoir à l'attention des hommes spéciaux et soucieux de rintérèt du pays, car si des expériences et des observations qui seront faites corroboraient l'affirmation de ce phénomène, cette découverte aurait incontestablement d'heureuses conséquences par l'emploi plus fréquent de cet élément régénérateur dont l'Egypte possède certainement de considérables dépôts, soit par les énormes carrières de la haute Egypte, soit aussi par les carrières de fossiles qui peuvent se rencontrer en assez grande quantité dans la chaîne du Mokatam, où nous-mème avons rencontré quantité d'ammonites fossiles d'une grosseur prodigieuse, lors de notre exploitation de la carrière de El-Douaia près du Caire, pour la construction des ouvrages d'art du canal Ismaïlieh.
Ces phosphates fossiles seraient facilement broyés au moyen des établissements hydrauliques dont nous avons parlé et que l'on disposerait en quantité par la création des barrages, de même que ces barrages permettraient de répandre plus régulièrement les eaux du Nil par inonda* tion sur les terrains du Delta, au grand avantage non seulement des terres, puisque nous venons de voir que l'acide phosphorique est non seulement nécessaire à la culture, mais qu'il est indispensable, et que nous avons vu au tableau du docteur Letheley sur l'analyse de l'eau du Nil, cité à la page 69, que cette eau contient une notable quantité d'acide phosphorique.
En admettant que pour la première année nous n'exploitions que sur une moyenne de 200 tonnes par jour nous aurions une source do revenus de plusieurs centaines de mille francs.
Création d'une forêt.
Dans la partie qui sera asséchée entre le canal projeté et le canal maritime, où, comme nous l'avons déjà fait remarquer dans le présent rapport, le terrain est d'excellente qualité, l'on pourrait créer une forêt en y plantant des arbres d'une essence spéciale, tels que le filaô, l'eucalyptus, etc., lesquels poussent très bien sur les bords de la mer et dans les marais salins comme à l'île Maurice et à l'île de la Réunion. On peut ainsi espérer recouvrir 25 à 30,000 feddaïis susceptibles de recevoir la culture des arbres, sans aucun frais de défrichage, le terrain étant une plaine unie dans toute son étendue et d'une altitude qui varie de 0",80 à 1 mètre au-dessus du niveau de la mer.
Or, l'espace moyen que nécessite l'intervalle d'un arbre à l'autre étant d'environ 4 mètres carrés, y compris les chemins, il y aurait donc environ 1,000 pieds d'arbres par feddan .
A Ismaïlia, nous avons vu des filaô, des eucalyptus et des leyback plantés il y a dix ans dans un terrain des plus itigrats (puisque c'était dans le sable même), qui avaient atteint la grosseur des plus gros poteaux télégraphiques et une hauteur double; si nous prenons pour exemple ces résultats et que nous cherchions à estimer la valeur d'un pied d'arbre de cette dimension, sans rechercher ce qu'il vaudrait non seulement comme usage de poteaux pour télégraphes (ces derniers se vendent en Egypte régulièremîent 8 et 9 francs l'un), ni même comme bois de charpente ou charronnage, usages auxquels ils pourraient être employés et utilisés vu la qualité excellente de ces bois, mais en admettant seulement leur emploi comme bois à brûler ou pour faire du charbon, et en ne comptant que 10 arbres pour un stère ot Ip stère à raison de 28 francs, au
CANAL TEWFICKIEH. 215
lieu de 60 et 80 francs que valent couramment les bois similaires, chaque pied d'arbre représenterait encore 2 fr. 80 au lieu de 8 et 9 francs.
Nous devons faire remarquer ici que nous ne pouvons faire les plantations qu'après l'assèchement complet du périmètre de terrain à convertir en forêt, mais Tévaporation de l'eau peut commencer à partir de l'achèvement du corroi argileux de la digue Est, par laquelle on peut commencer les berges. Kt, d'après ce que nous avons énoncé, on peut espérer avoir terminé le dragage du corroi Est la deuxième année et voir par conséquent l'assèchement se produire dans les deux années qui suivront.
Le filaô est exploitable dès qu'il a accompli son évolution d'adulte, à l'âge de 10 ans : la forêt pourrait donc être mise en coupe réglée à partir de la quatorzième année, soit huit ans après l'achèvement des travaux.
Malgré cette longue période d'attente, nous allons voir que la Société en serait grandement récompensée, car nous avons vu qu'il pouvait être planté 1,000 arbres sur chaque feddan, et que nous avions l'espoir de convertir 30,000 feddans en forêt sur cette vaste plaine d'un seul tenant ; c'est donc 30,000-1-1,000 = 30,000,000 de pieds d'arbres au minimum que la Société posséderait.
Admettons même un tiers de non-valeurs, nous aurons certainement, la quatorzième ou la quinzième année, vingt millions de pieds d'arbres propres à la charpente et au charronnage, ce qui représenterait un capital foncier d'une centaine de millions. Toutefois, pour rester dans les termes modestes que nous avons adoptés dans cette évaluatioil, nous admettrons seulement le chiffre du bois de chauffage, soit 25 francs le stère ou 2 fr. 50 par pied d'arbre, déduction faite de tous frais de culture et administration. C'est donc encore une représentation de cinquante millions de francs (qu'aurait acquise la nouvelle propriété foncière do la Société,
216 DES IRRIliATIONS EN EGYPTE.
nonobstant Faugmentation normale d'une exploitation annuelle et régulière du dixième sur 3,000 feddans à la fois.
Chaque coupe aurait ainsi une valeur supérieure qui augmenterait chaque année jusqu'à la dernière, qui donnerait alors à l'exploitation des arbres de âO ans, après quoi les rotations deviendraient normales et égales chaque année, si la Société conservait l'exploitation en forêt; mais chacun a pu se convaincre combien le filaô amende le terrain, ainsi d'ailleurs que le font les terrains plantés en bois. Il y aurait donc à la suite de chaque coupe annuelle une décision à prendre soit pour continuer l'exploitation en forêt, soit au contraire pour cultiver en rizpendant un certain nombre d'années, car la culture en rizières donnerait également une large rémunération dans cette localité, parce que les produits seraient certainement préférables à ceux de Damiette qui ont cependant la réputation d'être supérieurs à ceux de toute l'Egypte.
Il n'y aurait au sujet de l'eau aucune crainte d'en manquer, puisque nous avons démontré que le canal Ismaïlieh pourrait arroser jusqu'à 250,000 feddans.
De toute façon, cette exploitation, soit en forêt, soit en terrains de culture, produirait un revenu très rémunérateur et fort considérable.
Cette perspective de boisement d'une surface aussi importante amènerait certainement une amélioration dans l'hydrologie de cette contrée et profiterait incontestablement dans une notable proportion à l'assainissement des parages ainsi qu'à l'hygiène générale de l'isthme et de Port-Saïd en particulier.
L'exposé sincère et loyal qui vient d'être donné démontre surabondamment que la Société peut avec confiance exécuter le canal projeté; car, indépendamment d'une œuvre de civilisation et de progrès autant qu'huma-
CANAL TEWFICKIEH. 2ti7
nitaire, le produit de rexploitation donnera au capital engagé l'assurance d'être rétribué avec munificence.
Veuillez agréer, etc.
Signé :
PAPONOT.
Le Caire, le 26 février 1882.
A la suite de ce rapport, M. F. de Lesseps, qui était obligé de rentrer à Paris où il était attendu, et désirant, avant son départ d'Egypte, voir commencer les travaux d'exécution, ne doutant pas de l'acquiescement de sa proposition par le gouvernement, nous avait ordonné de commencer les travaux; mais les événements politiques d'alors ne permirent pas d'y donner suite. Seul l'approvisionnement du matériel a été fait à la tête du canal, au moyen de celui que nous possédions à Rhamsës et que nous avons à cet effet transporté à Ismaïlia.
Dans le même temps et dans l'intérêt de la science, nous avons également transporté et érigé sur une place d'Ismaïlia de belles stèles et statues monolithes que nous avions découvertes à Rhamsès, lors de Texécution des travaux du canal Ismaïlieh.
Ainsi qu'on le voit, l'étude du canal Tewfickieh est non seulement achevée, mais elle a été faite avec une telle précision qu'il a été possible d'envisager toute l'efficacité qu'elle aurait si elle était mise à exécution.
Il appartient donc aujourd'hui au gouvernement de statuer à cet effet. Le rapport que nous venons de reproduire indique suffisamment les avantages qu'il y aurait à tous égards à exécuter ce travail en le confiant à la Société qui déjà a contribué par sa hardiesse et sa confiance au résultat que nous venons de faire connaître.
La nouvelle province de Flsthme de Suez est appelée, dans un avenir relativement peu éloigné, à devenir une des parties de TÉgypte la plus florissante , et, quoi qu'on puisse faire, ce résultat est forcément indiqué suivant cet axiome familier à l'illustre fondateur du canal : le mouvement attire le mouvement.
Or, si cette maxime peut s'appliquer ici-bas, c'est bien au canal de Suez, nouveau détroit où passent les navires de toutes les nations, c'est-à-dire tout le commerce entier résultant des échanges des 600 millions d'Asiatiques avec les 400 millions d*Européens. A quel point du globe peut-on rencontrer semblable mouvement?
La mer Rouge elle-même, si déserte il y a vingt ans à peine, commence à avoir un cabotage, et nous verrons d'ici peu l'intérieur de l'Afrique, l'Abyssinie, les Gallas et autres, peuplades riveraines ouvrir leurs territoires immenses au commerce; le Nil lui-même fournirait depuis longtemps déjà un large tribut de trafic à Ismaïlia, si des idées étroites n'en avaient momentanément entravé l'essor; mais là où est le bon marché, le commerce reprend ses droits (1).
Le gouvernement doit donc s'intéresser vivement à l'avenir de sa province de l'Isthme qui a d'ailleurs tout autant que les autres provinces, droit à ses sympathies, et faciliter tout ce qui doit contribuer à son développement. Ce serait même répondre au désir de Son Altesse le khédive que d'accroître le bien-être des habitants de l'isthme; puisqu'à sa visite au canal, il y a deux ans, elle avait reconnu la nécessité urgente du canal Tewfickieh.
(1) Nous sommes heureux de nous rencontrer ici en communauté d*idée avec M. le colonel Moncrief qui, dans sa brochure de Tannée dernière, s*émeutdu peu de mouvement du canal Ismailieh et demande rabaissement des tarifs actuels sur la navigation.
CANAL TEWFICKIEH. 219
Quant à la crainte de manquer d'eau pour Talimentation de la nouvelle branche de dérivation, nous en avons démontré péremptoirement Finanité, même si Tétat actuel d'alimentation restait tel qu'il est; mais il n'en sera pas ainsi, puisque la disjonction des deux prises d'eau de Kasr-el-Nil et de Choubrah s'impose de plus en plus, et qu'alors, le barrage actuel de Saïdieh étant mis en bon état, l'élévation de l'eau à la prise de Choubrah ainsi qu'à Kasr-el-Nil sera toujours constante pendant l'étiage et le débit des deux prises d'eau pendant cette époque ne descendra jamais au-dessous de 2,800,000"^ pour chacune des branches, c'est-à-dire 8,000,000 au lieu de 1,100,000 comme il est aujourd'hui.