‹ L'Égypte, son avenir agricole et financier; notes et documents sur laChapitre 36 sur 38 · RÉCAPITULATION ET CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION ET CONCLUSIONS

Nous venons de démontrer avec la plus grande évidence que, pour produire avec abondance, TÉgypte avait besoin d'une sage et judicieuse répartition des eaux de son unique fleuve, le Nil ;

Que les meilleures terres du pays se distinguaient bien plus par leur situation topograptiique que par la qualité spéciale des couches ; on en trouve la preuve dans chaque localité par la différence du prix de location. Ainsi, une terre qui peut recevoir naturellement l'eau du fleuve, d'un canal ou d'une rigole, et qui permet*ensuite l'écoulement naturel de l'eau d'infiltration par des rigoles de drainage, sera louée jusqu'à 10 livres le feddan; tandis que celle qui 'est privée de tout ou partie de ces dispositions, surtout de celle de l'écoulement, n'atteint guère que 1 ou 2 livres au plus.

C'est donc à augmenter la surface de ces terrains que le gouvernement doit appliquer tous ses eff'orts. Le meilleur et même le seul moyen efficace est sans contredit celui de diviser le Nil en une grande quantité de biefs, au moyen de barrages-écluses. Nous en avons projeté cinq dans le Delta, y compris la réparation et mise en état de celui de Saïdieh et un à Siout ; mais il est certain que le gouvernement s'empressera de projeter l'exécution de

beaucoup d'autres, jusqu'à les échelonner de â8 en 25 kilolomètres au plus, lorsqu'il verra par l'expérience le bienfait si immédiat et si peu coûteux de TefTet produit par les seules retenues que nous recommandons de faire dès maintenant.

On divisera également les grands et les petits canaux en biefs successifs au moyen d'ouvrages fixes, maçonnés et composés d'une écluse avec pertuis, après avoir préalablement, pour chacun d'eux, adopté le régime de leur plan d'eau, la pente de leur plafond et le profil régulier de leurs cuvettes respectives, conformément d'ailleurs au type si judicieusement établi et appliqué au grand canal Ismaïlieh.

Il est incontestable que l'effet produit par la construction des barrages projetés, avec l'adjonction de la régularisation des seuls canaux existant et la construction ou la mise en état de quelques rigoles de drainage, on arriverait immédiatement à arroser et drainer naturellement une quantité considérable de terrains qui, aujourd'hui, sont obligés de recourir à la chadouf, aux sakiehs ou machines à vapeur, pour leur irrigation ou le drainage ; dès lors, le nombre des bonnes terres que nous signalions au début de cet article serait considérablement accru.

Augmenter le nombre des terrains qui, d'une location de une à deux livres le feddan, peuvent prétendre à une location de 8 à 10 livres, c'est augmenter la fortune publique et incidemment les revenus généraux du pays, qui seraient triplés et quadruplés même avant l'achèvement complet du programme que nous avons décrit, et dont nous allons ci-après résumer la dépense :

l"* Mise en état des deux barrages de Saïdieh évaluée à la somme de 8.000.000 fr.

â'^ConstructiondeB barrages nouveaux,

A reporter, . . 8.000.000 fr.

Report. . , 8.000.000 fr.

dont un à Siout et les 4 autres dans le Delta.

Ces barrages nouveaux ne se constituent absolument que de Tindispensable radier et d'une écluse qui, seule de tout l'ouvrage, émerge au-dessus de Teau et enfin d'un appareil de retenue mobile.

Ils peuvent être exécutés au moyen de pieux-palplanehes pour 7,000,000 chacun et pour 8,400,000 au moyen des caissons.

Nous prendrons ce demîmrciiiSre maximum, soit pour les 5 barrages la aosuBe de 4!i.000.000 »

Et AU TOTAL. . SO.000.000 fr.

Ce chiffre de 80,000,000 représentera au taux de 5 p. 100 un intérêt de. . . . 2.500.000 fr.

L'entretien de chacun des ouvrages, ainsi que les frais do manipulation et gardiennage, n'exigeront pendant longtemps que la somme minima de 50,000 francs au plus, soït 80,000x7= 380.000 »

Total. . 2.850.000 fr.

Le coût de ces ouvrages si utiles se réduirait donc à la modeste somme annuelle de 380,000 francs pour l'entretien et la manœuvre, nonobstant, bien entendu, les 2,400,000 pour l'annuité de l'intérêt, des sommes engagées. Mais comme l'Egypte entreraitalors dans une ère nouvelle de prospérité, elle peut prétendre à ce que son crédit lui permette d'emprunter à ce taux de 8 p. 100, en y comprenant l'amor-

COlNGLLSiOiNS. 223

tissement du capital ; il en résulterait ainsi qu'en 50 ans au plus cette dette serait éteinte et que le pays serait en possession complète de ces instruments qui seraient alors en aussi bon état que lors de leur achèvement. Il n'y aurait donc plus à porter au budget qu'une somme de 350 à 400,000 francs, tandis que, avec l'hypothèse des pompes, qui n'exige il est vrai que 25 à 30,000,000 dès maintenant au lieu de 40,000,000 (1), il y a obligation perpétuelle de porter au budget annuel une somme qui dépasse 10,000,000 do francs pour une élévation théorique de 19,000,000 de mètres cubes d'eau.

L'économie do l'emploi des barrages par rapport à l'emploi des pompes est donc à nouveau bien démontrée, en outre des avantages si précieux que nous avons déjà énumérés, tels que :

V Débit supérieur plus régulier et plus certain pendant les étiages sur tout le parcours du fleuve ;

â"" Augmentation considérable des facilités ^onv la navigation.

3° Edification avec les matériaux du pays et suppression de rimpôt si lourd de l'achat du combustible au dehars; . .

4° Et enfin, perpétuité dans la durée de l'œuvre, avec surcroît d'une libre disposition de forces motrices à pouvoir répartir dans tout le pays sur chacune des rives du fleuve et des canaux écluses, force telle que, dans la plupart des cas, elle pourrait alimenter des canaux à grande section pour l'irrigation des terrains élevés, car elle représente plusieurs milliers de chevaux de 75 kilogrammètres.

Maintenant, si nous examinons le temps nécessaire à l'exécution complète des barrages et des grands canaux

(1) Nous ne comprenons pas ici le barrage de Siout.

à rectifier, Ton peut prévoir que, disposant des moyens perfectionnés du jour, un barrage ne nécessitera pas plus de temps qu'il en faudrait pour ériger des installations de pompes avec leur abri et leur raccordement aux canaux, et qu'un délai de 18 mois à 2 ans nous paraît suffisant pour chacun des ouvrages.

Par extension, et comme suite du présent exposé, nous récapitulerons ici, par ordre d'importance et d'opportunité, l'ensemble des travaux à faire et que nous avons déjà décrits; nous en donnons ci-après le coût approximatif.

1* Mise en état de la prise d'eau de Kasr-el-Nil et achèvement complet du canal Ismaïlieh au type, dans sa traversée du Caire ainsi que dans la partio rocheuse de Zawamel, travail estimé environ à. . . . 2.000.000 fr.

S"" Disjonction de la branche de Choubrah à l'Abasceb, avec prolongation dans l'ancien canal Zafranieh ou dans une direction spéciale, pour alimenter la province de l'Est de 3,000,000 de mètres cubes d'eau supplémentaires; travail estimé environ à 8.000.000 »

3*" Achèvement du canal Ibraïmieh dans tout son parcours, travail qui, exécuté en connexité avec le barrage de Siout, assurera à la Daïra un revenu triple ainsi qu'aux cultures particulières de cette région, qui s'étendent sur un million de feddans environ ; travail estimé au chiffre de 24.800.000 »

4' Achèvement du canal raïa de Béhéra, qui permettrait la suppression des pompes

A reporter. . . 31 . 800 . 000 fr.

Report. . . 31.800.000 fr.

établies au Katatbé et donnerait, ainsi que nous Tavons démontré, avec un plan d'eau plus élevé, 8,000,000 de mètres cubes au lieu de 2,800,000 ; travail estimé. 12.000.000 »

8° Rectification et amélioration par biefs écluses du canal Katatbé, du Nil à Damanhour au Mahmoudieh, pour le mettre à même de recevoir Les 8,000,000 de mètres cubes que lui apporterait le raïa de Béhéra, afin qu'il puisse satisfaire non seulement à l'arrosage de cette riche région qu'il traverse, mais aussi pour satisfaire pendant l'éliage à l'alimentation entière du canal Mahmoudieh, dont il doublerait le débit tout en lui donnant également un plan d'eau supérieur à celui qu'il reçoit péniblement des pompes de l'Atfeh, dont la suppression pourrait alors s'effectuer tout en assurant aux riverains du Mahmoudieh une plus grande quantité d'eau, et à Alexandrie une eau plus abo7idante et plus saine^ et cela pour une somme relativement modique que nous estimons s'élever environ à. . 8.000.000 »

6*" Exécution immédiate du canal de dérivation le Tewfickieh d'Ismaïlia à Port- Saïd, estimé environ 28 à 30,000,000; mais ce travail pouvant être avantageusement concédé à la Société civile qui en a fait l'étude et qu'a constituée M. F. de

A reporter, . . 81.500.000 fr.

2i6 DES IRRIGATIONS EN EGYPTE.

Report, . . 51.800.000 fr.

LeiMps, nous ne porterons ici ce travail qtte comme mémoire Mémoire.

7** A cette nomenclature, qui est basée âur des évaluations que nous considérons comme assez exactes, nous ajouterons une somme doublé, soit 48 à 80,000,000^ pour parfaire les rectifications, améliorations et créations nouvelles de canaux et rigoles, pour les mettre à même de recevoir le nouveau contingent d'eau qu'ils seraient désormais appelés à débiter, soit pour Firrigation, soit pour le drainage, ci. 48.000.000 »

Somme d'autre part afférente aux barrages, ci, . . 48.000.000 »

Total de la dépense à prévoir. . . . 144.800.000 fr.

Ainsi donc, en portant même le total de la dépense à prévoir pour toute l'Egypte au chiffre de 180,000,000 de francs, on resterait encore dans une limite suffisante pour parer à tous les besoins du programme qui s'impose dès maintenant pour assurer au pays, non pas une complète irrigation comme il sera possible et facile de le faire plus tard, car l'ambition des édiles du gouvernement devra toujours avoir pour objectif l'application de ces méniorâbles paroles de Bonaparte, lors de son séjour en Egypte. Il déclarait que « s'il en avait le temps^ il voudrait faire « exécuter de tels travaux, pour qu'il fût possible ensuite « que pas une goutte d'eau du Nil ne s'écoulât à la mer « avant d'avoir passé sur les terres pour les irriguer et les « fertiliser », parce que, disait-il, dans son langage imagé, « chaque mètre cube d'eair du Nil qui s'écoule à la mer, « c'est un talari perdu ».

Cette expression est évidemment employée au figuré ; mais, pour les personnes qui connaissent le pays, elle doit servir de base pour atteindre dans la limite du possible les moyens d'y parvenir, parce que le jour où Ton s'en rapprochera le plus, la culture sera arrivée à sa plus haute puissance et le pays entier à sa plus grande richesse foncière.

Les 150 millions que nous prévoyons ne permettront certainement pas d'obtenir immédiatement tout le résultat possible, mais ils seront la semence qui donnera Tassurance d'y pai^venir dans un laps de temps relativement court, s'ils sont rapidement employés à cette seule destination.

Nous conseillerons donc de répartir cette dépense en sept annuités au plus qui représenteraient environ 20 millions de francs en dehors du budget ordinaire de l'entretien qui s'élève lui-même à 600,000 livres ou 18 à 16 millions de francs environ.

Il y a loin, comme on le voit, de ce chiffre de (20 — 16) 36 millions en y comprenant l'entretien, aux prescriptions citées par Amrou-ben-el-Ass dans sa lettre au khalife Omar, lorsqu'il disait « qu'il était de bonne économie d'affecter a le 1/3 des revenus aux canaux et travaux publics, ce qui, sur un budget qui dépasse 200 millions, donnerait le chiffre de 66 millions soit moitié plus que celui indiqué comme devant être adopté pendant sept années seulement; mais ce chiffre de 36 millions serait certainement suffisant pour améliorer progressivement la situation générale, assainir les villages, créer des chemins et des routes et, en un mot, améliorer l'hygiène des habitants , de telle sorte que, le bien-être régnant, le nombre en augmente rapidement à la satisfaction générale. Par ses nouvelles et abondantes recettes, le gouvernement aurait certainement la possibilité d'éteindre les dettes de l'État, capital etintérêts, «n moins de 25 ans ; elles pourraient l'être même avant,

si nous prenions pour base la conclusion du premier rapport, eité page 32 et qui, rédigé cependant par de sages et intelligents Égyptiens, il y a 43 ans ! prévoyait déjà, à cette époque où tout était meilleur marché qu'aujourd'hui, que Texécution du seul barrage de Saïdieh augmenterait les revenus généraux de TÉgypte de plus de cent millions de francs.

On voit donc, dans tous les cas, qu'il n'y a aucun doute à avoir sur le résultat merveilleux que procurera au pays Texécution de ces travaux dont les indigènes encaisseront le montant,sous forme de salaire et de ventes de matériaux, nonobstant le numéraire à provenir de l'élargissement du canal de Suez que la Compagnie doit effectuer bientôt et dont le montant est à peu près éga], s'il n'est supérieur, au chiffre do 180 millions. Il est donc à peu près certain que le 1/3 au moins de cette somme resterait dans le pays.

C'est donc en définitive un capital d'environ 280 millions effectifs de numéraire importé qui serait réparti parmi les indigènes et accroîtrait d'autant le stock métallique du pays.

Le gouvernement appréciera s'il lui convient d'entrer dans cette voie large. S'il ne consultait que les intérêts généraux, il le ferait certainement sans hésiter, mais nous savons aussi qu'il lui faut assurer tous les services de l'État et qu'après les dures épreuves que le pays a subies et supportées avec tant de résignation, il a dû forcément déranger l'équilibre du budget et obérer momentanément ses finances, surtout à cause de la rébellion du Soudan qui dure encore, mais dont, il faut l'espérer, on verra bientôt la fin.

Il y a aujourd'hui, en dehors de la dette consolidée en 1880, une nouvelle dette flottante qui atteint environ 200,000,000 de francs. Pour tout autre pays moins bien partagé, ce serait relativement écrasant; mais pour rÉgypte, dont les ressources ont tant d'élasticité, cette

dette nouvelle n'a rien d'excessif, et nous sommes convaincu que, si le gouvernement donnait l'assurance et la promesse formelle qu'il entreprendrait sans délai le programme des travaux dont nous avons esquissé les grandes lignes, non seulement il trouverait les 180,000,000 à affecter à ces travaux, mais les 200,000,000 dont il a besoin immédiatement pour amortir sa dette flottante.

Toutefois, comme pour la réalisation de cette hypothèse, il faut avoir la foi robuste que nous avons par la connaissance profonde de ce merveilleux pays, et que cette foi peut ne pas être partagée par ceux qui .ignorent tout ce que ce pays est capable de produire par une prompte et intelligente répartition des eaux (1), nous donnerons ciaprès une combinaison qui nous est toute personnelle, et dont le résultat serait d'assurer au gouvernement les ressources dont il a besoin. C'est l'intervention nouvelle du canal de Suez, qui trancherait à lui seul le nœud de la situation, non seulement à l'avantage de la Compagnie, mais encore à l'avantage des créanciers de l'Egypte et du prestige du gouvernement anglais.

Cette combinaison peut paraître paradoxale, mais elle repose sur des bases si vraies et si puissantes, que son adoption nous a paru s'imposer à l'esprit pour la faire adopter. La première base est, il est vrai, tout simplement morale; mais, comme on le verra, elle a bien sa valeur; l'autre, au contraire, est toute d'intérêt et sera acceptée certainement par tous les intéressés.

L'examen attentif et rétrospectif des faits nous amène à reconnaître que le gouvernement égyptien est la cause

(1) Pour corroborer ce dire, nous rappelons l'effet produit sur !es finances de rÉtat par la présence pendant quelques années des éminents contrôleurs MM. de Blignières et Baring, qui, à leur entrée aux affaires, ont trouvé la dette à 26 £. et Tout vue s'élever au pair, sans pour cela avoir fait aucun travail nouveau d'irrigation (ils n'en ont. pas eu le temps, mais rien que par la confiance qu'inspireraient les mesures d'ordre qu'ils avaient su prendre.

initiale de la gloire comme de la fortune de la Compagnie dans le percement et rachëvement du canal ; et si l'œuvre a été menée à bien par les soins diligents, le génie et la persévérance du grand Français Ferdinand de Lesseps, il ne faut pas oublier la part immense qui revient au grand Saïd, bravant l'opposition systématique et menaçante de la puissante Angleterre, ainsi que les prophéties sinistres des envieux et jaloux, petits esprits il est vrai, mais qui n'en étaient pas moins redoutables en ce sens qu'ils cherchaient à insinuer au vice-roi l'idée que, le canal achevé, c'était l'Egypte ouverte à l'invasion de la première puissance européenne venue. Quelle fermeté et quelle force de volonté n'a-t-il pas fallu à ce souverain oriental pour faire bon marché non seulement du mauvais vouloir des Anglais et de ses faux amis, mais aussi pout se mettre en opposition avec le sultan, son suzerain, et soutenir avec constance l'œuvre de son ami de Lesseps I Il ne voyait dans l'exécution du canal qu'une grande oeuvre humanitaire et civilisatrice qui, en rapprochant les peuples, servirait leurs intérêts et enrichirait son pays^ tout en lui assurant dans le monde entier une gloire impérissable.

C'est en se plaçant à ce point de vue si élevé qu'il a fait bon marché de tous les obstacles et remontrances, et donné librement la conœssion du canal; il a même fait plus : il a soutenu la Compagnie de ses deniers en souscrivant à lui seul la moitié des actions, permettant ainsi financièrement l'exécution de cette œuvre immortelle qu'il avait fait sienne dès les avant-projets et qu'il n'a cessé de soutenir pendant son règne, en l'aidant en outre de l'appoint, si appréciable au début, des contingents militaires, dont le labeur de la première heure a affirmé la possibilité matérielle de l'œuvre.

La Compagnie, par le fait, a donc, de cette assistance et

de cette coopération de la nation, contracté vis-à-vis d'elle une éternelle reconnaissance.

Dès lors, le gouvernement ég}'ptien ayant assisté la Compagnie de toute la protection qu'il était en son pouvoir de lui douner lorsque le pays était dans la plénitude de ses immenses ressources et de sa liberté d'action, Ift Compagnie ne doit-elle pas aujourd'hui lui venir en aide^ surtout quand ses malheurs réitérés l'ont mis dans la nécessité de céder à vil prix tous les avantages que l'illustre Saïd avait entrevus pour son pays dans l'avenir du canal de Suez. Il est regrettable que ces avantages soient perdus et qu'il n'existe plus entre la nation et la Compagnie du canal aucun lien d'intérêt.

Aussi pensons-nous que la Compagnie ferait non seulement acte de reconnaissance, mais un acte de haute convenance politique en associant à nouveau le gouvernement égyptien à sa prospérité.

Cette nouvelle participation toute spontanée de la part de la Compagnie assurerait certainement à l'Egypte son relèvement, en lui permettant de contracter un emprunt auquel elle affecterait momentanément comme gage la part qui lui serait ainsi constituée.

Pour le côté matériel, le raisonnement qui va suivre <iémontrera facilement les nombreux motifs qui militent en faveur de son adoption.

Le commerce a fait entendre des plaintes tellement acerbes contre les prétendues lenteurs du passage au travers de l'isthme que la Compagnie s'en est émue et a décidé spontanément de procéder au plus tôt au doubleinent de largeur du canal, quoiqu'elle se soit toujours empressée d'étudier et d'exécuter depuis l'exploitation de continuelles améliorations.

Il ne faut pas oublier que la Compagnie ne possède le canal qu'à titre temporaire et d'usufruit pour un laps de temps relativement court et que, par conséquent, en droit, elle n'est nullement tenue d'augmenter l'importance de la valeur du gage qu'elle détient; la limitation des terrains que le gouvernement égyptien lui a imposée en 1866 a approuvé et sanctionné les dimensions du canal selon le type qu'il a encore aujourd'hui.

Cependant, l'intérêt tout spécial et politique surtout qui s'attache au canal de Suez met la Compagnie dans une situation toute particulière et l'oblige à prendre en considération presque autant les intérêts du monde entier que les siens propres, et c'est ce mode d'interprétation mal compris et mal défini qui a motivé et motive encore entre le comité de la Compagnie et une grande partie des actionnaires un dissentiment d'opinion qui a été jusqu'à une opposition très accentuée^ malgré toute la déférence et la confiance que les intéressés professent et ont toujours montrées envers l'illustre président de la Compagnie.

La Compagnie doit donc se préoccuper de l'élargissement du canal et se préoccuper en outre de l'alimentation d'eau de Port-Saïd dont la population croît chaque année ; il y a urgence reconnue depuis longtemps de construire la dérivation du canal d'eau douce projetée depuis 18B6 d'Ismaïlia à Port-Saïd.

Le gage qu'elle détient va ainsi augmenter considérablement de valeur. Or, n'est-il pas rationnel que le gouvernement, en reconnaissance de ces avantages apportés à sa propriété, ne considère le canal maritime comme réellement et complètement achevé que le jour où les nouveaux travaux projetés seraient eux-mêmes achevés.

Le programme d'exécution en. fait porter la durée à six années.

Le gouvernement égyptien reculerait la date de la durée

de la concession de la Compagnie, en la reportant de 1968 à 1992.

Il délivrerait en outre à M. F. de Lesseps Tautorisation d'exécuter le canal Tewfickioh, en même temps qu'il donnerait la concession des terrains demandés depuis trois ans.

Tous ces avantages motiveraient certainement à eux seuls le principe du nouveau retour du gouvernement égyptien à la participation des bénéfices de la Compagnie, en dehors de ceux exposés au début de cette narration; car il y a un réel avantage d'avoir à nouveau le gouvernement égjrptien intéressé à l'exploitation.

Il conviendra dès lors de partir du sage principe établi au programme de Londres par M. de Lesseps, qui délimite d'abord et pour toujours' le quantum de 20 p. 100 comme acquis avant tout aux actions. C'est à partir du surplus seul, que le gouvernement serait admis à participer au partage. Quant au quantum à lui réserver, le Conseil d'administration appréciera.

Mais nous sommes convaincu que le trafic ira grandissant chaque année et que la base de 600,000 tonnes adoptée par l'union des actionnaires dans un tableau publié dernièrement est et sera réalisée. En conséquence, si Ton accordait un quart ou un cinquième au gouvernement sur ce dividende spécial, la part du gouvernement représenterait une forte base qui, d'année en année s'accroissant, permettrait dès maintenant au gouvernement égyptien de gager l'emprunt nécessaire pour exécuter les travaux publics que nous avons indiqués et qui lui assureraient indubitablement le merveilleux résultat de doubler et tripler les revenus de l'État en moins de 5 ans ^et lui permettraient alors l'extinction rapide de toutes ses dettes. Le pays aurait ainsi dans un délai très rapproché la libre disposition de sa nouvelle participation dans les revenus de la Compagnie.

Quant à sa dette flottante, pour laquelle le gouvernement anglais semble si fort embarrassé jusqu^au point d'assembler une conférence européenne, il nous semble au contraire qu*il lui serait très facile d'y faire face sans difficulté et sans qu'il lui en coûte un centime, si nous nous reportons, bien entendu, à l'origine des titres dont nous allons parler.

Nous avons vu que la dette flottante atteignait 300 millions de francs, dont la moitié se constitue des indemnités allouées aux sinistrés d'Alexandrie par suite de la rébellion d'Arabi.

Or, l'Angleterre, qui possède à elle seule comme gouvernement la moitié du capital du canal de Suez, soit 176,000 actions appelées dans dix ans à participer au dividende, touchera de ce chef un revenu annuel dépassant 20 millions de francs et qui a converti la somme de 100 millions environ que lui ont coûté ces 176,000 actions en titres 3 p. 100 de sa dette nationale sur lesquels le gouvernement égyptien lui verse annuellement un intérêt de 5 p. 100 sur ce même capital.

Ne pourrait-elle donc pas avec avantage étendre la mesure généreuse qu'on lui prête de soulager le budget égyptien en faisant désormais l'abandon gracieux de la différence des 3 à 8 p. 100 et appliquer par conséquent à l'extinction de la dette flottante actuelle les 20 à 28 millions dont elle disposet'a d ici peu lorsqu'elle participera aux dividendes de la Compagnie f soit en détachant dès maintenant les coupons comme ta fait le gouvernement égyptien avec la Compagnie (1), soit par tout autre mode.

Un pareil engagement de la part de l'Angleterre serait un acte de grandeur et de haute politique qui lui conquerrait les sympathies de tout le monde et lui permettrait de

(1) Ces titres sont connus sous la désignation de délégation.

CONCLUSIONS, r 285

mai^cher hardiment et sans entraves dans la voie libératrice qu'elle a entreprise..

' L'abandon de cette immense ressourcé pourrait n'^fre que conditionnel et à titre de prêt momentané, dont le rem-r boursement serait certainement et relativement, prochain par l'assurance que nous avons dans l'avenir prospère et rapide que procurerait l'exécution des travaux projetés,

Nous pouvons donc dire avec raison que les moyens que nous proposons seraient à eux seuls capables de faire face aux exigences de la dette actuelle de l'Egypte $a/fis qu'il soit besoin ni utile de recourir à changer la loi de liquidation ni décréter de nouveaux impôts.

. Il serait en outre loisible à l'Angleterre d'augmenter la somme à emprunlei*, « en dehors de la majoration des inté-rets à cumuler pendant 10 ans qui restent à courir jusqu'à ce que le gage des coupons touche leurs revenus », en y ajoutant un supplément suffisant pour assurer les service^ du budget et prévoir une somme totale de 300 millions, au lieu de 300 millions.

Ces 200 millions, nous l'avons vu, sont constitués pour moitié de l'indemnité à verser aux mains des sinistrés d'Alexandrie; il est donc rationnel d'admettre que les ayants droit, mis en possession de leur capital, s'empresseront de réédifier leurs immeubles détruits, ce qui donnera à nouveau la vie à Alexandrie, si éprouvée, et par cela même apportera un nouveau contingent de travaux productifs pour les indigènes qui y contribueront.

Il y aurait donc ainsi plus de 400 millions de francs en espèces métalliques importés et dépensés dans le pays en moins de 6 années, tant par le gouvernement égyptien , les particuliers, que par la Compagnie de Suez.

Tout ce numéraire ayant pour origine et pour base le canal de Suez!

C'est donc le canal de Suez qui peut encore sauver le

pays et contribuer à relever la situation si malheureuse dans laquelle se trouvent ses finances.

N*y a-t-il pas là de quoi être fier pour la Compagnie de Suez, si abhorrée et conspuée jadis, d*entrevoir aujourd'hui la possibilité certaine de régénérer ce pays si intéressant, en l'aidant à rétablir sa prospérité et à ramener le calme et l'apaisement dans les esprits, de telle sorte que TAngleterre 501/ amenée petit à petit à rendre aux autorités légitimes du pays leur liberté d'action.

Ce sera une grande gloire et un grand honneur pour la Compagnie et principalement aussi pour le gouvernement anglais de contribuer à la réalisation de ce bienfait.

Ainsi le canal de Suez, loin d'avoir contribué à ruiner l'Egypte comme certains esprits étroits Font écrit et le pensent peut-être encore, redeviendrait pour le pays ce qu'il aurait toujours été sans l'abandon prématuré des intérêts qui l'unissaient à la Compagnie, le facteur et Fauteur de son relèvement et peut-être de sa liberté et de son indépendance.

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