‹ L'Election de Léopold Ier, d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 16 · I. ELECTION DE l.ÉOPOT.D K · texte numérisé non relu

I. ELECTION DE l.ÉOPOT.D K

du 30 avril, les délégués s'exprimaient en ces termes :

a Nous concevons très bien et l'impatience avec laquelle vous attendez de notre part des nouvelles d'une nature plus positive que les précédentes, et l'inquiétude que doivent exciter dans le public le silence de la tribune et l'incertitude où l'on se trouve sur ce qui se passe ici. Personne plus que nous ne désire que nos démarches obtiennent un prompt résultat, et nous pouvons vous dire avec vérité que nous ne négligeons rien pour y arriver.

a Voici ce qui s'est passé depuis notre dernier rapport :

h Mardi matin, un aide de camp du prince vint nous voir de la part de Son Altesse, et pria en son nom M. Vilain X1III de se rendre chez Talleyrand, avec lequel il paraît qu'Elle avait causé la veille, à un bal chez la reine. Nous saisîmes cette occasion pour faire demander au prince une nouvelle audience, qui nous fut en effet accordée pour le lendemain. MM. de Mérode et Vilain XIIII se présentèrent deux fois chez M. de Talleyrand, mais sans le trouver.

" Notre entrevue avec le prince ne nous a point encore conduits à un résultat définitif. Nous l'avons à différentes reprises, mais en vain, instamment prié de vouloir, sinon nous donner une réponse catégorique, du moins nous autoriser à écrire en Belgique qu'il nous avait fait espérer d'accéder à nos vœux. Sa réponse a constamment été la même. Les limites, les

l'élection DE LÉOPOLD I er .

limites, toujours les limites. Du reste, il a causé avec l'intérêt le plus vif de tout ce qui concerne notre pays, s'est informé d'une foule de particularités, nous a interrogés sur plusieurs individus. Nous lui avons donné toutes les explications qu'il désirait, et, la carte sur la table, nous lui avons fait voir, entre autres, toute l'importance du grand canal du Nord. Nous lui avons lu en partie votre lettre du 22, dont il a entendu plusieurs passages avec plaisir. Il nous a clairement laissé entrevoir qu'il n'éprouverait aucune répugnance à venir parmi nous, dès que nous serions parvenus à vider nos différends. Il craiut toujours qu'il soit bien difficile de faire revenir les puissances de leur protocole du 20 janvier, et nous a dit à cette occasion que, dans l'adhésion que la France y a donnée dernièrement, elle avait même été au delà de ce à quoi on devait s'attendre, de ce à quoi elle était tenue. Il nous a engagés à voir Talleyrand, dont il nous a parlé comme d'un homme qu'il nous importait d'avoir dans nos intérêts, et nous a donné quelques conseils, qui ne laissent aucun doute sur le désir qu'il a de nous voir réussir. Enfin, nous l'avons quitté, plus convaincus que jamais que la perspective de régner sur la Belgique ne lui paraît point à dédaigner, mais que son désir est qu'auparavant nous nous mettions d'accord avec la Conférence.

» Jeudi, personne n'était visible; il y avait réception chez la reine; mais, à la suite des inutiles visites faites chez Talleyrand et chez lord Palmerston, le premier fit dire à MM. de Mérode et Vilain XIIII, qui s'y étaient seuls présentés, qu'il les recevrait le len-

L ELECTION DE LEOTOLD I er .

demain, à une heure, et lord Palmerston nous écrivit qu'il nous attendrait le même jour, à trois heures.

" MM. de Mérode et Vilain XIIII vous rendront compte de leur conférence avec M. de Talleyrand. Nous avons, tous les quatre, dîné chez lui, et nous y avons reçu très bon accueil; mais à table il n'a guère été question de politique, et la conversation n'a rien offert d'assez intéressant pour devoir vous être communiqué.

a L'entrevue avec lord Palmerston a duré trois heures et demie. Il a défendu le protocole du 20 janvier avec chaleur et persévérance, assurant d'abord de la manière la plus formelle que nous ne devions nullement espérer qu'on y apportât le moindre changement, et que si nous ne cédions point de bonne grâce, nous devions nous attendre à y être contraints par la force des armes, bien entendu cependant que les cinq puissances n'agiraient contre nous que pour ce qui regardait la partie hollandaise du Limbourg, y compris Maestricht, et que pour le Luxembourg, c'était une affaire à vider avec la Diète germanique, laquelle Diète, conformément aux traités, était tenue d'aider le roi Guillaume à récupérer son Grand-Duché. Nous avons répété à lord Palmerston tous les arguments à l'aide desquels il est si facile d'établir nos droits sur les pays litigieux, et toujours notre langage a été plein de fermeté. Une chose qui nous a paru digne de remarque, c'est que lord Palmerston insistait beaucoup plus sur la question du Limbourg que sur celle du Luxembourg, cette dernière pouvant, selon lui, se résoudre plus facilement au moyen d'un arran-

gement. Le roi de Hollande, nous a-t-il dit, nous a rendu un véritable service, nous a tirés d'un grand embarras (la Bussie, la Prusse et l' Autriche, surtout), en adhérant au protocole du 20 janvier et en reconnaissant ainsi l'indépendance de la Belgique. Mais, par cela même, c'est devenu pour nous un devoir impérieux de faire exécuter ce protocole en ce qu'il peut avoir d'avantageux à la Hollande, et si, pour récupérer ce qui lui appartient dans le Limbourg, elle réclamait de nous des secours, nous ne pourrions pas les refuser. Notre intérêt est bien que la Belgique soit florissante, mais nous ne pouvons pas, pour son avantage, dépouiller la Hollande, notre ancienne amie, qui serait trop affaiblie si elle perdait Maestricht et Venloo.

» Il est inutile sans doute, Monsieur le Ministre, de vous répéter tous les arguments et les considérations à l'aide desquels nous avons réfuté les prétentions du roi de Hollande; nous croj'ons l'avoir fait de la manière la plus victorieuse ; aussi les mots de : nom sommes les plus forts, sont plus d'une fois sortis de la bouche de notre interlocuteur, mots auxquels il n'y avait rien à répondre, sinon que ce ne serait du moins pas sans avoir essuyé une forte résistance qu'on parviendrait à obtenir de nous ce qu'on exige avec tant d'injustice.

" La conversation s'est alors engagée sur le prince Léopold. Il ne nous a point dissimulé que ce choix satisferait toutes les puissances, et bien particulièrement l'Angleterre ; mais il pensait que le prince ne devait et ne pouvait accepter nos propositions, que

lorsque nos limites auraient été définitivement fixées. Comment voulez-vous, disait-il, que le prince jure de maintenir l'intégrité d'un territoire auquel il doit être convaincu que vous n'avez point droit, et tandis qu'il sait d'avance qu'il ne pourra maintenir cette intégrité; voulez-vous donc qu'il débute par être parjure? Notre réponse fut que nous nous flattions de convaincre pleinement le prince de nos droits, et que, quanta la prétendue impossibilité de maintenir l'intégrité du territoire, la Constitution avait prévu le cas d'une cession partielle; que d'ailleurs à l'impossible nul n'était tenu ; mais qu'il était inutile de penser à obtenir du Congrès qu'il renonçât à la plus petite partie de ce territoire; que, par la suite, les Chambres seraient peut-être plus traitables. Il nous demanda s'il n'y aurait pas moyen de différer le serment ou d'en modifier la formule. Nous répondîmes que nous pensions que la Constitution s'y opposait ; que cependant la chose méritait réflexion. Nous lui demandâmes, à notre tour, s'il ne serait pas bien plus simple, en cas que le prince voulût accepter et ne reculât point devant le serment, que la Conférence ne le reconnût pas d'abord, mais ne s'opposât pas à son acceptation; que le prince vînt parmi nous, et qu'il entamât des négociations avec la Diète et la Hollande ; que cela était dans l'intérêt de tous, voire même de la Hollande, puisque sans cela nos difficultés seraient interminables, les négociations étant pour ainsi dire impossibles, tant que le Cougrès serait souverain. Lord Palmerston répondit que le prince était entièrement libre d'accepter; mais qu'il ne pourrait le

lui conseiller dans l'état actuel des choses, parce que rien ne pouvait garantir que les Chambres dussent en effet être plus conciliantes que le Congrès, et que le prince s'exposerait ainsi, après avoir perdu sa position actuelle, à devoir quitter son trône bien peu de temps après qu'il y serait monté ; que c'était là du reste une chose qui devait s'arranger entre le prince et nous.

« Il est à remarquer que lord Palmerston nous répéta à satiété combien il applaudissait à la nouvelle combinaison, combien il désirait qu'elle réussît, combien cela était dans l'intérêt de toutes les puissances ; que c'est lui qui nous retint si longtemps (nous avons été une heure debout et prêts à nous retirer), nous engageant toujours à tâcher de trouver un expédient qui levât les difficultés ; car, disait-il, si la Belgique tient à son point d'honneur, la Conférence n'en tient pas moins au sien, et ce serait violer ses engagements vis-à-vis le roi de Hollande, que de vous abandonner la partie du Limbourg qu'elle a reconnu lui appartenir.

» A propos du serment, nous avons fait observer à lord Palmerston, que le différer ne servirait à rien, puisque dans aucun cas le prince ne pourrait se dispenser de gouverner et le Luxembourg et le Limbourg tout entier, et que ces provinces continueraient à élire leurs représentants. Il nous répondit qu'à cela il ne trouvait point d'inconvénients, attendu que les Belges étaient provisoirement en possession, et qu'administrer un pays n'était point en accepter définitivement le gouvernement. Il nous parla de la posi-

[/ÉLECTION DE LÉOPOLU 1".

tion où se trouvait le Prince Léopold vis-à-vis du Prince d'Orange, dont il est pour la seconde fois le rival, etc., etc.

» Avant de nous être retirés, lord Palmerston nous témoigna le désir de nous revoir encore ; mais il part aujourd'hui pour Cambridge, où doivent se faire les élections, et ne sera de retour que jeudi ; nous espérons, nous, qu'à cette époque nous ne serons plus ici. Lundi, nous dînons chez lord Grey, et nous allons demander une nouvelle audience au prince ; nous insisterons pour arriver au dénouement.

a Cependant, il nous semble que nous ne pouvons prendre congé du prince sans lui annoncer les intentions du Gouvernement. S'il persiste à insister pour que nos limites soient d'abord fixées, et à ne vouloir accepter qu'après, pensez-vous qu'il faille malgré cela convoquer le Congrès et tenter l'élection? Faudrait-il en parler au prince? Devrions-nous tous quitter Londres, et ne conviendrait-il pas de laisser quelqu'un ici ? Notre départ ne ressemblerait-il pas à une rupture, et ne produirait-il point un mauvais effet? Y aurait-il moyen de différer le serment ou d'en modifier la formule, d'y faire par exemple une restriction pour telle ou telle partie du territoire, et quel est ce moyen?

« Nous vous prions de nous donner à cet égard, le plus tôt possible, quelques instructions. Le grand point serait d'indiquer à la Conférence un moyen de sauver son amour propre et son point d'honneur, et de se justifier vis-à-vis du roi de Hollande : nous pensons que tout le monde désire au^fm^^h^us voir une fin

à nos embarras. Nous vous l'avons dit : toutes les puissances, s'il faut en croire lord Palmerston, applaudissent à nos vues; la France même les approuve, et la Diète germanique verra avec plaisir que ce serait par un prince allemand que le roi Guillaume serait, en cas d'arrangement, remplacé dans le Luxembourg. Ce qui nous donne de l'espoir par-dessus tout, c'est l'intérêt visible mais réservé que le prince Léopold porte au succès de nos démarches. »

Après avoir reçu les premiers rapports des délégués, M. Lebeau leur avait écrit : «... Ne vous découragez pas, de grâce, aux premiers mots. Le calme le plus parfait continue à régner en Belgique. Il tient beaucoup à l'espérance qui est dans tous les esprits. Ce peuple, qu'on calomnie si indignement, est à conduire avec un fil de soie, du moment où on le traite avec franchise et loyauté.... Je suis enchanté que le prince reconnaisse la nécessité politique de prêter le serment sans restriction et d'accepter la Constitution sans réserve; sa popularité sera dès lors immense. » M. Lebeau chargea les commissaires d'insister pour une acceptation immédiate et sans condition.

Le 2 mai, les délégués font connaître à M. Lebeau ce qui s'est passé dans leur quatrième entrevue avec le prince Léopold.

» Depuis le dernier rapport que nous avons eu l'honneur de vous adresser, nos affaires ont encore fait, ce nous semble, un pas bien sensible, et jamais nous n'avons eu plus qu'aujourd'hui l'espoir de voir nos démarches couronnées d'un plein succès ('). Le narré succint que nous allons vous faire, joint aux lettres qui l'accompagnent, vous mettront à même déjuger du véritable état des choses.

» Hier le prince était à la campagne, de manière qu'il nous a été impossible de le voir; il nous a reçus ce matin à onze heures et demie.

« Nous avons présenté avec force et soutenu avec chaleur et persévérance les différentes considérations indiquées dans nos dernières lettres, et toutes celles qu'ont pu nous suggérer les précédentes conférences, et le désir si ardent que nous éprouvons tous de conduire à bonne fin la négociation dont nous sommes chargés.

« Le prince a très bien senti, et il nous l'a repété à plusieurs reprises, que les circonstances nous pressaient fortement et que tout retard devait avoir pour résultat nécessaire de favoriser également le parti français, le parti oraugiste, la trahison, les amourspropres froissés; que si cette incertitude devait se prolonger, force nous serait, pour éviter l'anarchie, de porter les masses à la frontière et de les laisser pénétrer en Hollande. Que c'en était définitivement fini

(') Le mot .1 plein succès » me semble exagéré surtout depuis la conversation de lord Grey.

Signé F. de Méhode.

des Nassau, et que le peuple préférerait au rappel d'un membre de cette famille la réunion à la France, la république, peut-être même le démembrement de la Belgique ; qu'il était de son intérêt d'accepter le trône, lorsque tout n'était pas terminé, puisque sa popularité et son influence en seraient d'autant plus grandes; qu'il y aurait même avantage pour lui à n'être point reconnu d'abord, parce qu'alors il serait impossible de le représenter comme le candidat de la sainte alliance, et que pour nous servir de vos expressions, moins il serait patroné, mieux il serait accueilli ; que les puissances, l'Europe entière, la France surtout et le roi Philippe, qu'il se plaît à appeler son ami, étaient intéressés à son acceptation; que cette acceptation connue en Belgique, et les vœux de l'immense majorité étant ainsi comblés, la fusion des partis s'opérerait sans peine et sans secousses, le calme et l'espérance renaîtraient dans tous les esprits. Le prince a paru entrer dans toutes nos vues, et comprendre surtout très bien l'impossibilité où est le Congrès de céder la plus petite partie du territoire, et par conséquent de reconnaître le protocole du 20 janvier. Il connaît parfaitement la position du pays et tout ce qui s'y passe.

« Pressé par nous, le prince nous a dit : « J'accepii terais avec bien du plaisir; c'est la question du Lim- « bourg qui me retient seule, parce que c'est une question européenne; celle du Luxembourg est une h affaire à traiter avec la Confédération germanique n et le grand-duc, et je crois qu'elle s'arrangera facin lement; mais s'il y avait nécessité absolue de céder « une partie du Limbourg, la responsabilité en tom-

l'élection DE LÉOPOET1 I".

« berait sur moi ; ma position serait bien fâcheuse, et » malheureusement je ne vois pas le moyen d'en finir h autrement. Les difficultés ne m'effraient pas, mais « il faut qu'il y ait possibilité de les résoudre. «

a Nous avons combattu les scrupules et les craintes du prince; nous lui avons fait voir, qu'en gagnant du temps, il était impossible que cela ne finît pas par s'arranger ; qu'il suffirait qu'il fût chez nous, pour que nous ne fussions pas pressés de terminer, et que nous pouvions conserver le statu quo, pendant un temps moral, sans être très gênés ; qu'il n'en était pas de même de la Hollande, qu'elle épuisait toutes ses ressources, et serait bientôt aux abois ; que de guerre lasse, elle nous prierait alors elle-même d'entrer en arrangement; qu'en attendant la France et l'Angleterre pourraient, dans l'intérêt de la paix, et tout en maintenant les principes du protocole, faire des propositions aux deux nations; qu'ainsi tous les intérêts, tous les amours-propres pourraient se concilier.

h Le prince, qui, nous devons le dire, paraissait convaincu de la justesse, de la vérité de tout ce que nous avancions, nous répondit qu'il désirait voir encore le prince de Talleyrand et lord Palmerston ; que ce dernier était si occupé de son élection, qu'il était bien difficile d'avoir une conférence avec lui.

h Nous espérons qu'après avoir vu ces deux ministres, il nous donnera enfin une réponse positive ; malheureusement lord Palmerston ne revient que jeudi ; nous tâcherons jusque là d'utiliser notre temps.

« D'après ce que nous a dit le prince, l'Angleterre,

la France, la Prusse et l'Autriche, marchent très bien d'accord, mais elles rencontrent de l'opposition de la part de la Russie, qui défend vivement les intérêts de la Hollande et de la famille de Nassau. «

Le lendemain, 3 mai, les commissaires écrivaient à M. Lebeau :

a Ce rapport vient servir de complément à celui en date d'hier et vous relatera tout ce que le dîner chez lord Grey et une longue conversation après table avec ce ministre ont pu nous apprendre d'important sur l'issue de nos affaires. Le prince Léopold, le duc de Sussex, frère du roi, et plusieurs ministres assistaient au banquet.

a Le comte de Mérode a eu l'occasion d'entretenir longuement le prince et de revenir sur tous les faits qui doivent décider son acceptation.

» Lord Grey est de nouveau revenu sur l'acceptation du protocole du 20 janvier. Il nous a dit que malheureusement ce protocole était un engagement pris entre les cinq puissances, que le roi Guillaume y avait souscrit sans restriction, qu'en cela celui-ci avait reconnu notre indépendance, point très essentiel surtout aux yeux de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie ; que revenir sur cet acte c'était tout remettre en question ; que si la chose était encore à faire, sans aucun doute, ni l'Angleterre ni la France ne l'établiraient sur ce pied, mais qu'elle était faite et qu'il fallait y souscrire. Du reste, a-t-il ajouté, lord Palmerston revient jeudi soir. On verra à convoquer une confé-

Page 1