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au droit d'enquête non limité des Chambres. Je tâchai de le rassurer à cet égard, et il reconnut que l'expérience pourrait démontrer seule les défauts et les remèdes de la Constitution tout entière; d'ailleurs, il fit un grand éloge de l'esprit de modération qui, vu les circonstances, avait présidé à la rédaction de la Constitution.
h Une longue conversation suivit sur tous les objets accoutumés.
» Ici arriva ce que je crois être le véritable but
de cette audience. Le prince me parla de mettre une garnison prussienne à Maestricht, en nous laissant la souveraineté de la ville. Il me dit que la Prusse s'opposait absolument à ce que nous eussions Maestricht; que, de cette manière, on l'apaiserait, mais que la France, d'autre part, paraissait ne pas adopter l'idée de la garnison prussienne. Il me dit qu'il lui semblait que, à cet égard, les craintes de la France étaient exagérées et sans fondement, puisque Maestricht n'était pas une position agressive contre la France, mais purement défensive de la Hollande.
a Dans le courant de la conversation, j'avais demandé au prince qu^ si cette entrevue devait être la dernière que j'aurais avec lui, il voulût bien me dire en quel> termes il désirait que nous exprimassions le résultat de notre mission. Il me répondit: Votre mission est toute confidentielle, d'après la nature même des pouvoirs donnés par le ministère. Il me fit entendre, à cet égard, ce qu'il y avait de délicat dans sa position, puisqu'on ne pouvait pas même lui faire une offre réelle, le Congrès n'ayant
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pas prononcé ; toutefois, il me dit que sa réponse était qu'il accepterait avec plaisir, si tel était le vœu de la majorité et si le pays était constitué de manière à être reconnu par le reste de l'Europe.
» Je n'ai pas besoin, je pense, de vous rendre compte de mes réponses à moi ; elles sont toujours les mêmes, je fais voir que, dans l'état actuel du pays, le Congrès lui-même, s'il le voulait, ne pourrait accepter une cession de territoire ou un changement à la Constitution sans nous faire tomber dans l'anarchie la plus désolante; que nous sommes à la dernière extrémité; que tout pousse à la guerre ; que nous avons un argument pour la guerre qui répond à tous les autres, c'est que mieux vaut nous exposer, fût-ce à succomber après une vigoureuse résistance à la force étrangère, que de nous déshonorer par l'anarchie.
» De chez le prince, je me suis rendu chez Talleyrand. Celui-ci a repris un genre de conversation assez bizarre qu'il avait déjà continué assez longtemps hier au soir avec nous ('). Il consiste : 1» à nous faire force compliments maladroits sur l'influence et la considération dont nous jouissons, dit-il, en Belgique; à nous dire que c'est à nous à convaincre la nation et le Congrès qu'il faut céder quelque chose, que nous le pouvons si nous le voulons, etc., etc. ; 2° à dire que tout est fait, que nous avons le prince, qu'il n'y a plus de difficultés, que tout le monde nous est favorable , qu'il s'agit seulement d'adhérer au principe du protocole, de nommer alors le prince Léo-
') Au dîner chez lord Pulmerston.
L FXECTION DE LÉOFOLD I".
pold qui, selon lui, Talleyrand, est l'homme qui nous convient le mieux et peut nous donner le plus de force, et qu'alors toutes les difficultés, à l'aide du prince, s'arrangeraient le mieux du monde, soit directement avec la Hollande, soit par la médiation des puissances. On pourrait, dit-il, en adhérant au protocole, exprimer le désir qu'on négociât tel échange ou telle indemnité, et le prince, acceptant la couronne, serait engagé d'honneur à accomplir le désir ainsi exprimé par le Congrès. Là-dessus, il m'a dit qu'à Paris, suivant une dépêche qu'il tenait en mains, on était aussi d'avis que nos affaires s'arrangeraient.
h La conversation avec Talleyrand ne m'en a pas appris davantage. Je crois qu'il voulait me faire causer et ne pas se déboutonner quant à l'affaire de la garnison prussienne, dont je pense bien qu'il doit s'être agi depuis peu entre eux. Il m'a retenu longtemps, malgré le prince Esterhazy qui l'attendait depuis une demi-heure dans l'antichambre, s'est informé du jour de mon départ et m'a engagé à dîner dimanche avec les collègues (').
(') Talleyrand écrivait à Sébastiani, le 12 mai : « La députation belge vient de s'augmenter d'un membre. Je pense que la présence de M. Devaux à Londres n'avancera pas les affaires ; mais du moins il aura recueilli de la bouche même du prince Léopold des conseils qui pourront peutêtre produire un peu plus d'effet à Bruxelles, surtout quand on y connaîtra bien le système auquel le prince est invariablement arrêté. » Mémoires du généiul Belliard, t. 11, p. 60.
^'élection DE LÉOPOLD I er .
» Lord Palmerston, que j'ai vu ensuite pendant une heure et demie, est revenu à l'idée qu'il m'avait exprimé hier que le Luxembourg- pourrait s'échanger contre une indemnité en argent et une partie du Limbourg qui rattacherait Maestricht à la Hollande. Ceci, m'a-t-il dit, ne nécessiterait pas un changement à votre Constitution, car vous auriez toujours une province de Limbourg, mais elle serait plus petite. Ensuite il a de nouveau insisté sur ce que Maestricht ne nous appartenait pas, que c'était bien peu de chose pour compromettre le tout, etc. Discussion ensuite sur les objets accoutumés : suites de la guerre, impossibilité d'accepter le protocole, conseils de convertir le Congrès à leur opinion, etc. L'entretien a fini comme tous les autres : — Vous laissez échapper un moment unique, vous nous forcez à la guerre pour nous sauver de l'anarchie. — La guerre vous sera funeste, n'ayez pas pour un si mince intérêt l'imprudence d'attirer toutes les armées de l'Europe chez vous, car uous sommes tous d'accord.
n Voilà où j'en suis. Vous voyez qu'on cherche des moyens, et je crois que le prince y est pour beaucoup; au moins en voilà déjà deux qui nous viennent par son canal.
« Je retarderai mon départ jusqu'à dimanche, afin de pouvoir voir ici tous ceux qui peuvent être utiles. Nous comptons partir dimanche soir. »
Le même jour (13 mai), lord Palmerston écrivait au vicomte Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris. Il lui faisait connaître
l'entretien qu'il avait eu avec M.Devaux et ses instances pour amener la soumission des Belges au protocole du 20 janvier. « Le prince Léopold, disait-il, ne veut pas accepter jusqu'à ce que les Belges aient adhéré à l'acte de séparation, et, de leur côté, ils disent qu'ils ne peuvent accéder à cet acte dans l'état présent de leur pays, ni jusqu'à ce qu'ils aient un souverain, des Chambres et un gouvernement régulier... Léopold a bien raison, je crois, de ne pas accepter jusqu'à ce qu'il sache ce qu'on lui offre. S'il agissait autrement, il serait comme don Miguel, que personne ne reconnaît. En fait, les Belges lui offrent non pas un trône, mais plutôt une querelle avec toute l'Europe et une complète incertitude de la terminer jamais f 1 ). »
Ce fut également le 18 mai que lord Ponsonby, commissaire de la Conférence à Bruxelles, partit pour Londres, où il arriva dans la nuit, du 15. Le 17, lord Palmerston écrit au vicomte Granville : « Lord Ponsonby rapporte que le Congrès va être informé des résultats de la mission accomplie à Londres par la députation belge. Si l'Assemblée trouve que des difficultés insurmontables empêchent le prince
Life oflord Palmerston, t. Il, p. 77.
Léopold d'accepter éventuellement la couronne avant qu'un arrangement territorial soit intervenu, le désappointement qui résultera de cette nouvelle aura probablement, deux résultats désastreux : le renouvellement des hostilités avec la Hollande et un changement de gouvernement à Bruxelles. Il dit que, en cas de reprise des hostilités, les Belges seront rejoints par un grand nombre de volontaires étrangers et seront probablement commandés par des généraux étrangers ; que les troupes hollandaises, si elles ne sont pas appuyées, ne pourront tenir tête à leurs ennemis, et que la Conférence doit considérer les conséquences d'une intervention de troupes étrangères dans le conflit; qu'un des premiers actes d'hostilité sera une attaque contre la citadelle d'Anvers, et que, en ce cas, le général Chassé bombardera de nouveau la ville La Conférence, ayant donné sa plus sérieuse attention à ces importantes considérations, a décidé que lord Ponsonby repartira immédiatement, et, en réponse à ses communications verbales, il a reçu des instructions également verbales pour sa direction. Il doit faire comprendre aux Belges que, jusque maintenant, il n'y a pas eu de refus formel de la part du prince Léopold, attendu qu'il n'y a pas encore eu d'offre réelle
i.'ei.ection DE LÉOPOLD I er .
de leur part. Les députés qui sont venus ici étaient seulement chargés de sonder les intentions du prince et n'étaient pas autorisés à faire des propositions. 11 doit représenter que plusieurs des difficultés qui, à présent, embarrassent le choix d'un souverain ou qui empêchent l'offre de la couronne d'être acceptée, pourront être aplanies; que la Conférence, désireuse de faire disparaître ces difficultés autant que cela dépend d'elle, veut ouvrir immédiatement des négociations avec le roi des Pays-Bas, pour s'assurer s'il ne serait pas possible d'obtenir pour les Belges la possession du Luxembourg, moyennant une juste compensation. Enfin, lord Ponsonby doit rappeler aux Belges que s'ils violent les conditions attachées à leur indépendance, les puissances alliées seront forcées de défendre contre eux le territoire néerlandais ('). »
De son côté, M. Lebeau écrivait à lord Ponsonby : « ... Les députés commencent à arriver pour la séance d'ouverture, toujours fixée à demain. J'ignore si M. Devaux, que j'attends ce soir, nous aportera de bonnes nouvelles. S'il en était autrement, je crains que le parti des exa-
(') Voir Papers relative to the affaivs of Belgium, \" p., p. 155.
gérés ne nous donne bien du mal... Je suis dans une position assez embarrassante; le parti français fait adroitement circuler le bruit delà nonacceptation du prince, ou tout au moins d'hésitations puériles, aboutissant à une acceptation sous des conditions inadmissibles. Si je ne détruis pas ces mensonges, le Congrès est capable de demander la guerre immédiate. »
Sur la demande du ministre des affaires étrangères, le Congrès se forma le 21 mai en comité général ou secret. M. Lebeau donna communication des renseignements recueillis à Londres sur les dispositions favorables du prince de Saxe-Cobourg et l'influence heureuse que son élection pourrait exercer sur les déterminations ultérieures de la Conférence.
Le 21, M. Lebeau écritde nouveau à lord Ponsonby : « Je forme des vœux bien sincères pour que cette lettre ne vous trouve plus à Londres, où il paraît qu'on se plaît à jouer le sort de mon pays et celui de la paix générale. L'annonce de votre retour avait répandu partout l'espérance, et voilà qu'un nouveau délai, contraire aux promesses que votre seigneurie m'avait autorisé à faire, vient réveiller l'inquiétude des vrais Belges et relever la tête au parti démagogique. La guerre est son cri, parce qu'elle est sa der-
nière ressource; et comment puis-je le combattre lorsqu'il m'oppose mes promesses démenties par l'événement?... La prétention de tout régler à l'avance serait fort sage si nous n'étions pas au bout de notre patience et de notre puissance. Encore quelques retards, et nous allons tomber dans l'anarchie. J'entends craquer l'édifice. 11 ne faut rien moins que le support vigoureux, de l'élection pour l'empêcher de crouler. Mais quel effet magique produirait l'élection ! Entre la veille et le lendemain, il y aurait dix années. »
Déjà M. Van Praet avait écrit (20 mai) à M. Lebeau : « ... Lord Ponsonby vous aura mandé qu'il avait eu plusieurs entrevues avec le roi et avec le prince, une entre autres avec ce dernier de deux heures. Hier soir, il me disait encore qu'il serait parti ce matin, mais que le roi l'avait fait demander. — Ce n'est que maintenant que le départ précipité de M. de Brouckere a ici son contre-coup et fait qu'on croit peu à l'acceptation du prince. Du reste, j'ai vu les hausses et les baisses suivre toujours ainsi à huit jours d'intervalle celles de Bruxelles. »
Lord Ponsonby indiqua lui-même les causes qui avaient empêché son retour immédiat à Bruxelles. « Je viens, écrivit-il à M. Lebeau,
d'avoir, à l'instant, une longue conversation avec lord Palmerston, et il a été décidé que je devais différer mon départ de quarante-huit heures, afin d'avoir des communications avec M. le baron van Zuylen, l'ambassadeur hollandais, qui est attendu à Londres ce soir. On pense qu'une entrevue avec lui peut contribuer beaucoup à accélérer tel arrangement qu'il sera de l'intérêt de toutes les parties de conclure, et on gagnera ainsi un temps infini. Le baron arrive, je crois, avec des pouvoirs très amples; et comme il est un des hommes qui jouissent de la plus haute confiance auprès du roi, il sera, lui, en état de faire plus ici, en un jour, qu'on ne pourrait faire par correspondance en un mois.
» Vous ne verrez, j'en suis sûr, dans ce délai apparent, que la preuve évidente des soins sérieux et de la sincérité avec lesquels nous travaillons ici; et j'ose me flatter que j'ai assez de droits à votre confiance pour obtenir de vous toute croyance, quand je viens vous assurer que je regarde cette mesure comme extrêmement favorable à la cause que nous avons tous en vue. Je me fie au bon sens des Belges, pour qu'ils résistent à toute tentation à' impatience, par laquelle leur propre cause ne peut que perdre beaucoup, en lui ôtant
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toute apparence de raison aux yeux du monde.
« Je ne pense pas que le retard apporté à mon voyage puisse excéder le terme que je viens de fixer; mais si j'y mettais vingt-quatre heures de plus, ce serait là bien certainement l'extrême limite.
« S'il est possible, achevons ce grand ouvrage ! Sauvons la Belgique, si nous le pouvons, de la dévastation et d'une ruine définitive...! »
De son côté, M. de ïalleyrand mandait au général Belliard : « Lord Ponsonby s'est empressé de voirie prince Léopoldet l'a fortement engagé à céder aux instances des Belges ; mais ce prince s'est strictement renfermé dans les réponses qu'il a faites, à diverses reprises, aux députés qui sont venus dernièrement à Londres ('). »
En effet, le prince Léopold gardait la plus grande réserve. Il ne voulait rien faire pour hâter et assurer son élection. Le 22 mai, il écrivait à lord Palmerston :
« Marlborough-House, 22 mai 1831.
« Mon cher Palmerston, désireux comme je
Mémoires du général Belliard, t. Il, p. 126.
suis et que je dois être, que, dans l'état présent des affaires, aucune promesse de ma part ne puisse être faite par lord Ponsonby aux Belges, je viens vous prier de communiquer à lord Grey le résumé de notre conversation d'aujourd'hui. En l'absence d'une réponse décisive du roi de Hollande, en ce qui concerne le Luxembourg, je ne puis remuer d'un pouce de la position que j'ai prise dès le commencement. »
Lord Ponsonby était de retour à Bruxelles le 26 mai au soir. La veille, quatre-vingt-quinze députés avaient proposé le prince Léopold de Saxe-Cobourg pour roi des Belges.
M. Lebeau jugea utile de demander à lord Ponsonby son opinion officieuse sur l'opportunité d'une élection immédiate. Le commissaire de la Conférence répondit le 27 :
« Vous me demandez mon opinion comme particulier et non officielle sur l'élection immédiate du prince Léopold et, en celte qualité, je ne me refuserai pas à vous dire que ce projet me paraît offrir une perspective d'avantages pour le pays dans la situation embarrassée et dangereuse où il se trouve. — Vous aurez la bonté de vous rappeler qu'en donnant cette réponse, je ne parle que comme particulier , et je ne prends pas sur moi la
moindre responsabilité des effets d'une telle mesure. »
Lord Ponsonby était porteur d'un nouveau protocole, qui avait été arrêté par la Conférence de Londres le 21 mai. Jugeant que cet acte aurait pour effet de surexciter les esprits, il résolut de ne pas le notifier au Gouvernement belge et de le remplacer par une lettre, qui était également adressée au Ministre des Affaires étrangères. Dans cette missive, lord Ponsonby faisait connaître les intentions favorables de la Conférence relativement au Luxembourg, mais aussi les dangers qui menaceraient la Belgique si elle persistait dans sa résistance. « L'hésitation qu'a montrée S. A. R. le prince Léopold dans les réponses qu'il a faites à MM. les députés, qui sondaient son opinion relativement à la souveraineté de la Belgique, montre assez, disait lord Ponsonby, la nature désintéressée des principes de Son Altesse Royale, et prouve qu'il ne voudrait point accepter une couronne qui lui serait offerte, s'il ne pouvait la porter avec honneur pour la Belgique et pour lui-même. Cependant le prince est convaincu aujourd'hui, à son entière satisfaction, qu'il est suffisamment fondé à attendre avec confiance l'exécution équitable et prompte des mesures par lesquelles la Con-
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férence aidera à l'arrangement satisfaisant des affaires du Luxembourg ; et le prince est disposé à prendre sur lui, comme souverain, le complément de cette affaire... »
M. Lebeau lut à la tribune du Congrès la lettre du commissaire de la Conférence, et cette communication, mal comprise, fut interrompue par les murmures d'une fraction de l'Assemblée. Une proposition, due à l'initiative de M. Nothomb, opéra sur ces entrefaites une heureuse diversion. Cette proposition avait pour but : 1° de déclarer non avenue l'élection du chef de l'État, si son acceptation était subordonnée à la cession du Luxembourg et d'une partie du Limbourg; 2° d'autoriser le Gouvernement à proposer à la Conférence de Londres et au roi Guillaume de terminer, au moyen de sacrifices pécuniaires à charge de la Belgique, toutes les contestations territoriales et à faire des offres formelles dans ce sens.
Le 2 juin, après de vives discussions, le Congrès décida l'élection immédiate du chef de l'État et autorisa le Gouvernement à ouvrir des négociations pour terminer toutes les questions territoriales au moyen de sacrifices pécuniaires.
Le 4 juin, le prince Léopold de Saxe-Cobourg
L ELECTION DE LÉOPOLD I er .
était nommé roi des Belges à la majorité de 152 voix sur 196 votants.
Que se passait-il à Londres ?
Le 27 mai, M. Van Praet écrivait à M. Lebeau : « ... Le prince Léopold m'a reçu ce matin à une heure et demie. J'ai commencé par lui parler de l'état du pays, de ce qui se passait à Anvers, à Namur, à Liège, de l'embarras où se trouvait le Gouvernement, de l'impossibilité où était le Régent de faire exécuter ses ordres à Anvers. J'ai demandé ensuite au prince s'il croyait que l'arrivée de lord Ponsonby à Bruxelles aurait une grande influence... Nous sommes arrivés à parler de l'élection préalable et du conseil donné par lord Ponsonby à cet égard, sous l'approbation de son gouvernement. Le prince m'a paru n'en rien savoir et fort étonné de ce que je lui disais. — « Ce serait, dit-il, une chose bien fâcheuse, si on allait procéder à l'élection avant d'avoir fixé une base de séparation. Je ne conçois pas comment lord Ponsonby a pu conseiller une pareille chose... — - Je suppose, ai-je dit, qu'une élection ait lieu, comme peut-être elle aura lieu, préalablement à toute adhésion, à toute fixation de bases de séparation. Votre Altesse nous a dit et répété qu'elle ne pourrait accepter. Mais consentirait-elle dans ce cas à
l'élection de léopoi.d i«.
continuer de prendre en main les négociations, à faire en cela une chose qui serait très éloignée d'un refus, à se faire alors comme à présent notre avocat près de la Conférence? Ce serait montrer que, même après une élection faite sous des conditions qui ne conviennent pas à Votre Altesse, elle conserve les mêmes bonnes dispositions. Ce serait, je crois, à défaut de meilleur, un moyen de donner courage au gouvernement et de calmer le pays. » — Le prince a répondu d'abord peu de chose. Il insistait toujours sur la succession de ces deux choses, adhésion et élection, sur la nécessité d'une ouverture du Congrès pour le Limbourg. — « .Mais, ai-je dit, c'est une chose à laquelle personne n'osera toucher. . » Le prince m'a paru pendant toute la conversation contrarié de l'idée d'une élection immédiate. Enfin il m'a dit : « Voyons, dans quel sens voulez-vous rédiger votre dépêche? » — J'ai répété : « Votre Altesse consentira-t-elle, dans le cas où l'élection aurait lieu immédiatement, et, après que le résultat lui en sera connu, à continuer d'agir près de la Conférence en faveur de la Belgique, d'être son avocat, etc. — « Eh bien! oui. Je ne vois pas d'inconvénient. Mais recommandez que cela ne s'imprime pas. » J'ai promis que j'en écrirais confidentiellement,
mais le prince a bien dû sentir que ses paroles ne pouvaient avoir aucun effet, si les ministres les gardaient in petto et qu'elles étaient destinées à donner de la confiance au Congrès. Je suis donc autorisé par lui à vous les communiquer de cette manière. — Ce n'est pas tout ce que nous désirons assurément. Cependant le prince continuera ainsi, après l'élection préalable, à regarder la Belgique comme un pays où il a un intérêt. II fera ses fonctions de futur souverain et on le verra en perspective... »
Le 30 mai, M. Van Praet ajoutait : « Il est cinq heures et demie. Je viens de passer près de deux heures chez le prince.
« Le prince ne m'a rien dit aujourd'hui qui puisse faire supposer que l'élection préalable lui déplaise. Je lui ai fait remarquer que l'autorisation qu'il m'avait donnée l'autre jour emportait presque un consentement à ce que l'élection se fît. Il n'a rien dit, n'a cherché à se rétracter en aucune manière. J'ai ajouté en termes bien formels que notre impression, à nous, était qu'il ne désirait pas que nous donnassions une adhésion aux bases de séparation, et il a eu l'air d'en convenir.
.. Je puis donc seulement vous communiquer mes opinions particulières. S'il fallait vous pré-
dire quelle sera la réponse du prince lorsque le Congrès lui fera connaître officiellement le décret d'élection, je croirais qu'elle sera à peu près dans ce sens-ci : « Messieurs, j'accepte, mais « voici comment j'entends accepter : Je veux « terminer les négociations ici avant de me << rendre en Belgique et avant de prêter le serti ment. » Vous savez combien une prédiction est un acte de courage. Ne prenez la mienne que pour ce qu'elle vaut. »
Le 6 juin, lord Grey transmettait au secrétaire de Guillaume IV une lettre de lord Ponsonby, apportée, disait-il, par un M. White.
« Ce gentleman, ajoutait-il, réside depuis quelque temps en Belgique et semble bien connaître le pays. Il confirme, de la manière la plus complète, tout ce que lord Ponsonby a dit, et appuie beaucoup l'opinion que nous n'avons plus d'autre alternative que d'acquiescer à l'élection du prince Léopold, ou de voir la Belgique immédiatement réunie à la France. Je n'ai pas besoin de vous signaler toutes les difficultés qui naîtront de l'une ou de l'autre de ces alternatives. » Le lendemain, Guillaume IV, très-laconique cette fois, dictait pour lord Grey la réponse suivante : « Le roi partage les sentiments de Votre Seigneurie sur les difti-
L ELECTION DE LÉOl'OLD I".
cultes qui s'attachent à la question belge f 1 ) ». Le roi d'Angleterre avait raison : les difficultés étaient presque inextricables. Le ministère belge, sous les auspices du prince Léopold, essaya néanmoins de trancher le nœud gordien. Le prince ne pouvait et ne voulait accepter la couronne que moyennant un arrangement avec l'Europe, sur la question territoriale ( 2 ). D'autre part, les Belges refusaient obstinément d'adhé-
(') Correspondance of the laie earl Grey, etc., t. I er , pp. 288 et 295.
(*) M. Devaux , qui était retourné à Londres avec M. Nothomb, pour négocier cet arrangement, écrivait à M. Lebeau, le 19 juin : « ... J'ai parlé au prince dans le sens de votre lettre que nous avons reçue ce matin, c'està-dire de l'acceptation pure et simple. Après qu'il s'est si souvent et si positivement expliqué à cet égard, il est difficile de revenir encore sur le même sujet. Il en parle comme de chose jugée depuis longtemps. Cependant, comme nous lui demandions si la Conférence ne craignait pas son acceptation pure et simple, — je crois, au contraire, dit-il, qu'elle la désirerait assez ; elle en serait quitte pour ne pas me reconnaître; elle se débarrasserait sur moi des difficultés d'aujourd'hui et croirait en finir plus facilement avec un roi qu'avec un Congrès. Mais c'est précisément moi qui ne veux pas me charger de ce qu'il y aurait d'odieux et d'impopulaire dans ces arrangements, s'ils étaient faits par un roi venu d'un pays étranger... »