DES PHARES
Chaque soir, les côtes françaises s'illuminent et se ceignent d'un cordon de feu ; les navires qui passent au large se guident sur ces signaux, connaissent leur position exacte et peuvent suivre une route certaine. Aucun pays de l'Europe, ni du monde, ne peut rivaliser avec la France pour la régularité de ce service ; aucun ne présente un système de phares aussi complet et aussi parfait que le nôtre.
Les phares français sont classés en quatre catégories; ceux du premier ordre, espacés d'au moins 14 lieues marines, indiquent les parages, et guident les vaisseaux qui ne s'approchent pas des côtes ; ceux du deuxième et troisième ordre indiquent les écueils,
ss baies, les rades foraines ; enfin les derniers sont lacés aux emboucliures des fleuves et à l'entrée des H>rts. Chacun des phares échelonnés sur les côtes se lîstingue par une série de signaux particuliers , de (ortc que le navire qui pa^sc au large, apercevant les signaux, reconnaît immédiatement le phare et es'.ime Ba véritable position. Ces signaux sont de plusieurs sortes.
Les phares à feux fixes rayonnent to:it autour d'yeux, envoient leur lumière dans toutes les directions, et toujours avec la même intensité. On avait css.iyé, il y a qucl(|ues années, d'en colorer la lumière au moins par instants, afin d'avoir un plus grand nombre de signaux; i/yaurait eu des phares à feux rouges ou verts, ou bien (les phares se colorant en rouge ou en vert de minute en minute : mais ces systèmes n'étaient pas certains, à Cause des impuretés de Tair qui peuvent changer entièrement les couleurs vues de loin.
Les phares à éclipses sont les plus communs. La lumière, émanée du foyer, se concentre en huit rayons uniques, et Ton fait tourner ces rayons autour de l'horizon. Un navire voit d'abord une vive lumière, puis le feu s'éteint; bienlôt après le phare s'illumine encore pour s'éteindre aussitôt. La vitesse avec laquelle ces feux se succèdent forme le signe distinctif du phare.
On utilise enfin encore les phares à feux variés, qui tiennent à la fois des deux précédents. L'horizon tout entier est éclairé; par intervalles apparaît seulement un éclat brillant, un surcroît de lumière, après lequel la lumière redevient ce qu'elle était auparavant; de la succession de ces éclats on a fait des signaux distinctifs.
Jusque vers le commencement de ce siècle, on s\ servi, pour envoyer la lumière, de miroirs courbes, fléchissant les rayons dans une direction particulière ces miroirs tournaient d*un mouvement uniform Un éminent physicien français, Fresnel, un de ce auxquels la science moderne doit le plus , suW stitua aux miroirs courbes les lentilles à échelons» formes pnr une séiie de cercles concentriques en. verre bombé, et qui possèdent la propriété de con^ centrer tous les rayons dans une même direction. Ces lentilles sont d^une construction délicate, mais elles] rendent d'immenses services aux services des phares;] grâce à elles, la portée est beaucoup plus considérable que celle des miroirs, et la lumière en est plus nette et plus constante. Au-dessus du foyer est disposé un chapeau conique, formé de prismes en verre qui renvoient, eux aussi, la lumière dans la même direction que la lentille.
Dans les phares à éclipses, la lentille est formée par un tambour octogonal, dont chaque face est une lentille à échelons, telle que celle qui \ient d*ètre décrite, surmontée de son chapeau de prismes. Cette lanterne tourne autour du centre, et la direction dans laquelle la lumière est envoyée tourne avec le tambour : ainsi se forment les éclipses et les éclats. Si le tambour fait un tour par minute, le phare présente huit éclats et huit éclipses dans une minute ; c'est là son signal distinctit. Si le tambour ne tourne pas, la lentille se présente sous la forme d'un véritable cylindre, et le phare est à feux fixes.
Longtemps on s'est servi çouv éclalcer les çliares de
tables feux, et la source lumineuse était un Teu tie its qu'on entretenait soignensemenl. Vers i 700, un int français remplaça ces feux jiar Jes lampes à
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le, et depuis lors ces dernières ont clé grandement feclionnées. Aujourd'hui on se sert de lampes à ble courant d'air : l'huile est poussée à la mèche par petite pompe mue par un mouvement d'horlogerie, 'excès retomhe dans un vase qui est ainsi toujours n. Dès que t'huile n'arrive plus en excès à la mèche,
le irase se vide, et par suile de cet allégement de poidi il fait sonner une clochette d'appel. Au-dessus de h mèche est une cheminée en verre avec des rallongea pour régler le tirage. Une instruction détaillée cnseign< aux gardiens les soins et la direction des feux.
La mèche de la lampe est formée, diaprés les études d'Arago cl de Fresnel, par 4 mèches cylindriques concentriques : ce sont les feux les plus lumineux. On obtient ainsi un éclat maximum de 4,000 becs Carcel ordinaires, c'est-à-dire une lumière équivalente à celle de 24,000 bougies. Par la disposition de la mèche, cette immense lumière est concentrée au foyer de la lentille.
Un phare ordinaire de premier ordre a une portée de 30 à 40 kilomètres, avec Tintensité indiquée ; il consomme 750 grammes dhuile par heure, et xoûte annuellement 8,000 francs d'entretien. Il est desservi par trois gardiens qui font le quart. Le prix des appareils accessoires, sans y comprendre la lanterne dont le prix est variable, est de 30,000 francs.
On a essayé, il y a plusieurs années, la lumière électrique pour les phares, et l'on a fait une comparaison sérieuse entre les anciens et les nouveaux systèmes. Au Havre, il existe deux phares situés au cap de la Hève ; distants dc^ 100 mètres l'un de l'autre; ils indiquent l'entrée du port et Tembouchure de la Seine. On les a reconstruits dernièrement, et c'est à cette occasion que furent faites les comparaisons dont je parle. L'appareil lumineux dans le phare électrique de la Hève est renfermé dans la lanterne supérieure, au-dessus de la chambre du quart ; au bas de la tour sont placées les
machines magnéto-éleclriques et les machines à vapeur qui les desservent.
Un rapport très-détaillé et très-intéressant a été fait, à cette occasion, par M. Léonce Reynaud, directeur de l'administration des phares. La substitution de la lumière électrique à la lumière produite par l'huile de colza est indifférente au point de vue de la portée, mais est d*un grand avantage sous le rapport de l'intensité. Ainsi une lampe à huile, dont l'intensité était de 23 becs Carcel, c'est-à-dire 184 bougies, serait remplacée dans une lanterne de même force par une lampe électrique de i 25 becs ou i ,000 bougies. Seulement la portée n'en est pas augmentée sensiblement.
11 faut remarquer cependant que l'intensité étant plus grande, la lumière traversera plus facilement les couches atmosphériques chargées de brumes et de brouillards. De plus, la prudence exige qu'on ait au moins deux machines magnéto-éleclriques, ainsi qu'un double de tous les appareils nécessaires au service des phares ordinaires ou électriques.
Aussi le rapporteur ajoute-t-il que, lorsque le temps sera brumeux, on aurait la facilité d'atteler les deux machines à la même lampe, et de doubler ainsi l'intensité lumineuse. Ce procédé n'aurait pas giand inconvénient au premier abord, puisque les systèmes distinctifs des phares consistent non point dans leur portée mais dans la durée de leurs éclipses. On peut se demander si les gardiens sauraient toujours juger sûrement de Turgencc qu'il y aurait à augmenter l'intensité.
M. L. Reynaud signale un autre avantage qui n'est pas à dédaigner. Dans les tempfe brumeux, on pourra em-
ployer les machines à Tapeur à mettre eh jeu de puissants instruments sonores, et substituer alors les signaux acoustiques aux signaux lumineux. Depuis quelque temps, il est vrai, on s'occupe de cette substitution, nécessaire pendant le brouillard ; on a même pu remarquer, à l'Exposition anglaise, une trompette particulière nouvellement inventée et adoptée déjà dans quelques phares. On avait recours, il y a quelques années, à des cloches que Ton battait à certains moments, systèmes peu avantageux à cause de la faible portée de leur son. Il faut reconnaître que la régularité des phares électriques est loin d*être égale à celle des phares actuels. Un charbon peut casser au milieu de la nuit, et il faut un long temps pour en remettre un autre ; la position du point lumineux n'est pas absolument fixe ; Tare voltaïque étant très-court, la divergence de la lumière est très-faible, et, par suite, l'épaisseur du rayon est aussi très-petite; enfin, les appareils d'optique actuels, tels que lanternes, lentilles, etc., ne peuvent pas servir à cause même de cette faible longueur de Tare.
Aussi ne paraît-il pas que les phares actuels doivent être transformés en phares électriques ; parmi ceux que l'on construira dorénavant, tous du moms ne le seront pas d'après le nouveau système. IKy a d'ailleurs des motifs d'économie, soit au sujet des frais d'achat des appareils d'optique, soit relativement au prix de la lumière : dans un phare électrique de 125 becs Carcel, comme celui de la Hève, le bec revient par heure à 2 centimes, en y comprenant les frais d'entretien de la machine et l'amortissement du prix d'achat; avec l'huile de colza, le bec revient à 8 centimes. D'autre
lart, les frais accessoires sont augmentés ; les gardiens les phares ne sont plus capables de réparer seuls les machines et d^aviser à un cas urgent. Quant au prix encore élevé des machines magnéto-électriques, on ne peut rien trouver d^analogue dans les phares à l'huile. La lumière électrique, ou plutôt Tétincelle d'induction, a été appliquée, pour la première fois, en Angleterre, à l'éclairage des balises. On appelle ainsi des flotteurs particuliers, ayant la forme d'un bateau ou d'un tonneau, et destinés à signaler la présence d'écueils ou de bas-fonds. 11 arrive, en effet, que, dans la mer, enèire deux phares voisins se trouvent des parages dan> gereux pour la navigation ; on ne peut y établir des phares; ils seraient trop rapprochés de ceux qui existent déjà ; on place alors des balises, des flotteurs ancrés sur ces écueils, et leur présence signale le danger. Pendant le jour, ces balises sont toujours visibles, mais pendant la nuit elles restent obscures. On emploie divers moyens pour signaler ces appareils. Les uns portent à leur partie supérieure un miroir qui reflète les feux des phares voisins ; d'aptres sont munis d'un système acoustique, et l'agitation de la mer est mise à profit pour faire parler ces instruments sonores ; d'autres enfin portent deux conducteurs d'électricité, et l'étincelle jaillissant entre ces conducteurs rend la balise visible ; un câble, posé au fond de la mer, et partant d'une maisonnette située sur le rivage, porte le courant électrique jusqu'aux conducteurs situés sur la balise.