ECLAIRAGE PUBLIC
Un soir de décembre i 844, par un brouillard épais, les personnes qui passaient sur la place de la Concorde à Paris étaient étonnées d'y voir clair, quoique les becs de gaz fussent invisibles à quelques pas : une lumière très-intense traversait l'atmosphère et allait éclairer jusqu'aux recoins les plus reculés de celte vaste place. Ce-
tait un foyer électrique, situé vers le. milieu de la place et à une certaine hauteur au-dessus du soi, qui envoyait ces rayons ; une forte pile alimentait le foyer, et, pen dant toute la soirée, il brilla presque sans variations. Cette expérience fut faite par M. Deleuil, habile constructeur d'instruments de physique.
Depuis cette époque, les essais se sont multipliés sous bien des formes. Du haut du pont Neuf on a projeté la lumière sur la Seine; une sorte de phare, établi au sommet de Tare de triomphe de TEtoile, éclaira les nombreuses avenues qui y mènent ; on a vu de semblables expériences au Palais-Royal et à la porte Saint- Martin. Chaque fois qu'un régulateur nouveau était inventé. Fauteur demandait et obtenait Tautorisation de l'essayer publiquement.
Tous ces essais ont plus ou moins réussi. Ce n'est pas la manière de disperser les rayons, ce n'est pas Tintensité lumineuse, ce n est même plus l'appareil qui fait défaut : l'inconvénient est que toute cette grande lumière ne part que d'un point ; la clarté est immense autour de ce point unique, mais à quelque distance l'obscurité s'épaissit. Multiplier le nombre de becs, c'est augmenter considérablement la dépense et l'embarras, et il n'y a pas à y songer. De plus la nuance de cette lumière est triste, les objets se teignent d une couleur livide et blafarde, due à Tapparence bleuâtre des rayons, et il n'y a même pas à désirer que cett^ pâle lueur remplace les becs de gaz qui égayent et font vivre les boulevards jusqu'au milieu de la nuit. Ce n'est pas tout encore, et il faut signaler un dernier inconvénient de la lumière électrique : elle ne conserve pas aux objets
leurs formes vraie§; les ombres et les parties éclairées, nettement séparées, ne se fondent pas les unes dans les autres par des nuancés intermédiaires, et l'œil croit ne voir partout qu'une série de plans, comme il ne voit qu'une succession de teintes plates. Cet effet provient encore de ce que le foyer lumineux, étant un; point unique, ne donne aucune pénombre aux objets éclairés.
Mais si Téclairage public par Télectricité ne parait guère praticable, on peut remployer avec succès sur une vaste étendue dans des circonstances particulières. Dans les fêtes publiques, le 15 août par exemple, l'illumination de la place de la Concorde et des Champs-Elysées s* est faite une fois par Télectricité. L'obélisque de Louqsor était entourée d'une estrade gracieuse formée de fleurs et de lumières ; quelques lampes électriques, placées sur cette estrade, lançaient au loin leurs jets scintillants. Yis-à-vis, Tare de TËtoile se détachait flamboyant, et d'immenses ceintures de feu réunissaient ces deux foyers.
II y a quelques années, à Versailles, on voulut donner une soirée splendide ; on fêtait un roi d'Espagne. Les appartements ruisselaient d'or et de richesses ; le parc était illuminé par des guirlandes suspendues au milieu des bosquets ; la lumière électrique rehaussait le tout et éclairait la grande avenue du tapis vert. Chaque arbre semblait en feu, chaque salon brillait sous l'éclat des lustres et des glaces. Les grandes eaux jouaient et mêlaient leur fracas monotone aux fanfares des nombreuses musiques cachées dans les charmilles. C'était féerique, rien n'y manquait. J'imagine que depuis les
imeuses fêles du 18 juillet 1668, le château de Verailles n'avait jamais été si resplendissant. Cette nuit a té le triomphe de la lumière électrique.