Consoles de pierres. Château de Blois
réunion dansante bien avant dans la nuit. On finit par danser en pleine obscurité, ayant éteint les chandelles. Alors ce fut un jeu peu ordinaire, entre les couples. On s’était bien arrangé pour fermer toutes les portes. Et bien que personne n’ait épargné personne, il n’y en a pas eu un seul pour se plaindre, sauf un noble homme, à qui, à son sens, était arrivée une aventure bien maussade, car, dans son impatience craignant qu’on ne se hâtât d’apporter les lumières, il s’écria: ,, Chers amis, ne vous hâtez pas; encore une tournée, ça ne compte pas pour moi, j’ai attrapé ma sœur!“ Je ne sais pas la compagne qui lui échut ensuite. En tous cas, ils ne se hâtèrent pas et lui laissèrent tout le temps.
Dans le courant du même chapitre le consciencieux chroniqueur cite encore divers autres exemples des débauches monastiques. Dans ses ,,XV Plaintes*1 le Nurembergeois Hans Rosenpliit raconte:
,,Les femmes du peuple et de bourgeoisie se plaignent que leur pâturage est devenu trop maigre, car les filles de joie et aussi les servantes le leur broutent continuellement... Elles se plaignent aussi des nonnes, qui font tant les mijaurées."
Les filles de joie se plaignent de l’impure concurrence des nonnes sur le marché de l’amour. Et ces récriminations semblent se justifier par ce fait que l’Administration autorisa les ,,professionelles“ à des représailles. Geiler de Kaisersberg n’assombrit donc pas, de parti pris, son tableau lorsque dans un ,, Recueil de miettes'1 paru en 1517, il déclare ,,je ne sais pas ce qui valait mieux de mettre sa fille au couvent ou au bordel
11 est vrai qu’au couvent, si elle est putain, elle se trouve, tout de même
considérée, comme une sainte femme “ Toutes ces citations nous renseignent
très exactement sur les mœurs générales du moyen-âge. Les usages des bourgeois et des paysans, en cette époque grossière de la civilisation, ne pouvaient que témoigner de la même brutalité, de cette même absence de tout raffinement sensuel.
Ce sont les réjouissances populaires, qui, à toutes les époques, présentent le tableau le plus fidèle de ce que sont les usages et de ce que vaut le moralité du temps. Pendant tout le moyen-âge, ce fut la danse qui fut le divertissement le plus en honneur dans les fêtes. Le dernier mot de l’élégance, le chic suprême consistait à soulever sa danseuse le plus haut possible, et à la faire tournoyer avec la plus extrême brutalité. C’est à dire qu’il fallait que ses jupes, lorsqu’elle retombait à terre s’envolâssent par dessus sa tête. Comme les femmes ne portaient aucun vêtement de dessous, le but de cette stratégie chorégraphique se devine facilement;
il s’agissait avant tout se présenter la femme indécemment dénudée aux yeux des spectateurs. Et il faut bien se dire qu’on cherchait là de découvrir à tous les yeux jusqu’aux appâts les plus cachés du corps féminin. Il ne s’agissait pas de montrer que telle gaillarde avait des chevilles minces et des mollets arrondis; c’était chose indifférente au moyen-âge, où une absolue impudeur sexuelle semble avoir régné, que d’apercevoir sans aucun voile le sein et les jambes d’une femme. Geiler de Kaisersberg en témoigne, lorsqu’il dit: ,,Les hommes Soulèvent très haut leurs com- Miniature d’après un manuscrit du moyen-âge.
pagnes, afin qu’on puisse voir ce que
vous savez bien“. Cette tendance érotique s’est du reste perpétuée jusqu’à nos jours dans certaines provinces bavaroises. Le divertissement (on ne saurait appeler cela proprement une danse) qui montre le plus clairement ce but constant, retrousser au plus haut sa danseuse, s’appelait la ,, Bourrade" et il n’en était pas de plus populaire. Une tapisserie exécutée au XIVe siècle, et qui se trouve actuellement au Musée Germanique de Nuremberg, présente une image qui reproduit, à nos yeux, cette facétie médiévale. Elle consistait, pour bien dire, en une sorte de tournoi comique entre les deux sexes. Le jeu consistait en ceci: la femme s’assied à califourchon sur le dos d’un homme à genou. Son partenaire se tient debout devant elle. Tous les deux lèvent une jambe à l’aide de laquelle il cherchent réciproquement à se faire choir. La tâche de l’homme consiste à faire perdre l’équilibre à la femme, de telle façon qu’elle s’écroule en arrière. Il est vainqueur s’il y parvient, et les approbations des spectateurs sont d’autant plus chaleureuses que les jupes se sont rétroussées plus complètement, et que les appâts intimes de la femme sont restés plus longtemps exposés aux regards. Certe la femme mettait tout son amour-propre à ne point laisser triompher l’homme sans lui offrir la plus acharnée des résistances; cependant, il apparait comme bien certain que celles que le Seigneur avait formées ,,un peu gentiment" ne trouvaient pas trop de déplaisir, après avoir, bien entendu, lutté avec la dernière énergie, à leur défaite galante, qui révélait au public les diverses beautés de leurs dessous, s’il est permis de s’exprimer ainsi; il s’ensuit que filles et femmes ,, culbutaient" à qui mieux mieux, et que les hommes, qui avaient quelque réputation dans ce genre d’exercice, étaient des partenaires extrêmement recherchés. Ce ne sont point là de vains commentaires du reste, car le maître ouvrir qui tissa la tapisserie du Musée Germanique, a mis, dans la bouche d’une de ces héroïnes, le propos suivant: ,, J’aimerais bien te faire tomber, mais je préférais encore être tombée moi-même". Geiler de Kaisersberg, que nous avons déjà cité, dit, en un autre endroit de ses mémoires:
,,0n trouve de ces gars, qui dansent avec tant de savoir et d’adresse, qu’ils vous enlèvent femmes et filles si haut qu’on leur voit, devant et derrière, jusqu’aux cuisses, sans parler de leurs jolies jambettes... Et il en est de même qui ont la réputation de vous les lancer en l’air; filles et femmes adorent qu’on leur voie ce que vous savez bien . .
Ajoutons que, parmi les femmes, on ne se plaignait pas non plus, lorsque l’une d’elle avait réussi à faire choir son
adversaire; car la curiosité lub-
rique de leur sexe y trouvait également son compte, cela résulte de diverses ordonnances de police qui nous
ont été conservées, qui invitent les hommes de ne point danser si indécemment
qu’on voie leurs parties honteuses, et qui, en particulier, leur interdisent de se livrer à ce jeu ,,tout nus“!
Ne passons pas ici sous silence les Fêtes des Fous ou de l’Ane, qui, au fond, n’étaient que des transpositions des Saturnales Antiques. Leur caractère était exclusivement érotique? Les déguisements pendant ces réjouissances, affectaient la plus grande impudeur, le Phallus y jouait son rôle.
Ces ,,gestes“ érotiques formaient également le sujet primordial des écrits qu’on mettait au jour à l’occasion de ces réjouissances populaires ou pour en conter les péripéties plus ou moins exceptionelles. Les œuvres littéraires de cet ordre qui nous renseignent le plus éloquemment sur les mœurs publiques de l’époque sont les nombreuses farces de Mardis-Gras ou de Carnaval, dont l’origine remonte à l’origine du moyen-âge, et qui se sont perpétuées, on peut dire, presque jusqu’à nos jours.
Leur sujet était toujours poussé à la crudité extrême; on y traitait volontiers de la technique de l’Amour, des capacités vénériennes de l’homme et de la femme, de ses organes génitaux, des qualités physiques que la femme est en droit d’exiger chez son époux, etc.... En un mot tout l’esprit de ces pièces consiste en obscénités du plus fort calibre. Il n’est pas sans intérêt d’observer que le poète les place, indifféremment, dans la bouche des hommes et des femmes.
La pièce suivante, où une femme se plaint au juge d’un amant trop insolent, est typique:
Cher Seigneur, veuillez écouter ma requête, j’ai chez moi un jeune gars, des plus sots, qui, quatre semaines durant à couché près de moi, et cependant il ne s’est jamais soucié de me fustiger avec la baguette d'Adam. Je ne peux pourtant pas endurer qu’il se refuse ainsi à user de moi. Et pendant la nuit, au lit, j’avais beau dire: ,,Je n’ai pourtant pas tant baffré aujourd’hui; j’ai encore faim et je voudrais bien encore manger une saucisse à barbe." Et l’imbécile ne voulait pas comprendre. Il mit bien la main à l’ouvrage et mai (il a nous deux tant plaisir que je le pressai sur ma poitrine et le baisottai sur les joues, et puis je lui pinçai U derrière et je dis: ,, Je ne te laisserai pas dormir, que tu ne m’aies châtié avec la verge d’Adam." M j’essayai de l’exciter par des choses lubriques, et je n’arrivai pas à le mettre en train, ni à ce qu’il se dé-
ridât à me chevaucher, et à apprendre comment on lutte avec les femmes."
Le jeu intitulé ,, Comment l’épouse accuse son mari devant le tribunal" traite de l’époux infidèle, qui néglige sa femme, pour cultiver d’autres jardins:
La femme se plaint:
,, Monsieur le juge, veuillez entendre la plainte que je fais sur le sujet de la conduite de mon homme; il me prive de ma ration de nuit, et pourtant j’en ai besoin; car, lorsque je vais me coucher, je souffre tant de ne pas avoir mon repos du soir, que je ne trouve aucun repos. Et il va porter ma portion à d’autres femmes. Veuillez donc rendre contre lui un jugement qui me venge de la conduite de cet homme qui va besogner d’autres femmes dehors, quand il a ce qu’il faut chez lui . . .“
A la suite de cette plainte le juge demande son avis à chacun de ses dix assesseurs et l’un après l’autre opine du bonnet, d’ailleurs sans aucun ambage.
C’est ainsi, par exemple, que le deuxième échevin déclare:
,,Je juge ainsi: celui qui laisse dépérir sa femme et qui ne veut pas battre sa gerbe, et qui va la battre en une grange étrangère, et qui ne veut pas en faire profiter sa femme, et ne lui apporte que des épis de rebut, et qui la laisse manquer de subsistance, je le condamne à manger dix ans de la terre. Et sa peine ne sera pas moins longue que cela."
Si, dans cette farce il est question du mari coupable de négliger ses devoirs conjugaux, une autre, traite dans les termes les plus explicites, des peines à appliquer à un homme qui se montre trop ardent au déduit:
La plaignante dit:
,, Monsieur le juge, écoutez moi, pauvre femme que je suis! j’avais un fin corps de femme. Ma jeunesse et ma fierté ont sombré; cela vient de ce qu’il faut que, chaque nuit, je me livre à un homme dix huit fois, et je ne puis endurer plus longtemps ce régime. Alors que toutes les autres femmes ont leur repos de nuit, moi je ne trouve pas une minute de tranquilité, et, sans cesse, il me tiraille de droite et de gauche. Et j’ai beau me débattre, il n’a jamais fini de me besogner. C’est trop pour la malheureuse femme que je suis!"
Le remède qu’a cet état de choses, proposent les douzes arbitres, sont des plus drastiques; citons en un.
>»Je juge ainsi, selon mon esprit: qu’on lui attache un poids, par devant, â son instrument, qu’il s’habitue â le voir pendre, et qu’il continue cet essai pendant un an..."
Mais la plaignante retire sa requête, lorsque son mari propose de se dédomager ailleurs; et
Plutôt que je veuille endurer, que tu me glisse entre les mains...
elle préférait encore être chevauchée deux fois plus souvent c’est à dire trente-six.
Citons encore ce passage, amusant et caractéristique, tiré du Mardi-Gras de la Meunière. Quelqu’un, au début, tient le discours suivant: