L’art de Fontainebleau
On peut juger, par cette scène, de la licence qui régnait au point de vue des relations sexuelles en Italie, au temps de la Renaissance. Les mœurs se trouvaient, au fond identiques en France et en Allemagne, encore que les formes extérieures fussent différentes, conformément au tempérament des peuples. Dans tous les cas la France ne le cède en rien à l’Italie touchant la licence. Les Cent nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI sont un témoignage probant de cette liberté. Elles montrent, notamment, que la Cour était le centre de la vie turbulente et voluptueuse. La Fête de l’Innocence, que l’on célébrait tous les ans le 28 Décembre, se passait ainsi: au matin les femmes entraient brusquement dans les chambres des dormeurs tardifs, les réveillaient avec mainte facétie obscène, et il se passait ce qu’on peut bien imaginer; Marguerite de Navarre affectionnait ce divertissement
Les cérémonies de mariage comportaient, sans exception, des usages d’un érotisme des plus aigus. Si ,,Honor délia ci tadella e salvo? on ne manquait jamais de s’en assurer, même aux noces de hautes et puissantes dames; Brandôme nous le raconte en maint endroit. Il n’y avait pas que le pape Alexandre VI pour protéger le ,,Sport“ consistant à assister aux ébats amoureux de bêtes. A la cour de France on appréciait également ce spectacle. François Ier, dont on disait qu’il maintenait encore quelque décence à la cour, n’avait nulle vergogne à mener les dames d’honneur voir d’amuser les cerfs, dans les parcs royaux. Le langage du temps était plein de brutale sensualité. On appelait toute chose par son nom exact, et l’on prenait même un grand plaisir aux jeux de mots les plus obscènes. Dans sa biographie de Catherine de Médicis Brantôme raconte que les Huguenots possédaient un énorme canon appélé ,,la Reine Mère“. Catherine s’informa de la raison qui les avaient poussés à donner son nom à cette pièce, et l’un de ses courtisans eut l’audace de lui dire: ,, C’est, madame, parce qu’elle a le calibre plus grand et plus gros que les autres11. Et Catherine fut celle qui rit de plus de cette obscénité. Gabrielle d’Estrées, la fameuse amante d’Henri IV dit un jour au Maréchal de Bassompierre : J’ai continuellement un pied à Saint Germain et l’autre à Paris. ,, Alors je voudrais bien être à Nanterre1* fit le galant Maréchal. (Nul n’ignore que Nanterre se trouve juste à mi-chemin entre Paris et Saint-Germain.) Madame de Sévigné s’écriait, au moment de doter sa fille: Comment! Tant d’argent! Pour que Monsieur de Grignon
couche avec ma fille! Pourtant; il couchera encore avec elle demain, et
après demain, et toute l’année... Et, au fond, cinquante mille livres ce n’est pas trop pour un tel ouvrage!!... Il faut observer au surplus que Mademoiselle de Sévigné était loin d’être laide, et pouvait même passer pour piquante. Même en la froide Angleterre régnait le même ton libertin. Henri VI écrivait à Anna Boleyn. ,, Je vous envoie de la viande de cerf, cela vous rappellera mon nom (Charl, harry) j’espère qu’il vous sera encore donné, avec l’aide de Dieu, de jouir de ma propre viande ce que vous souhaitez, je crois, autant que moi!“
La plupart des dames de la haute société ne songeaient nullement à celer la passion que leur inspiraient les images et les chansons érotiques, les conversations licencieuses et toutes les objets d’art érotique, ustensiles de table, tableaux, statues. Brantôme raconte, à ce propos, qu’un prince de la cour de Catherine de Médicis mena un jour la société visiter sa galerie de peinture: parmi les tableaux érotiques s’en trouvait un, au dire de Brantôme, qui était tellement voluptueux qu’il aurait mis le feu aux veines d’un ascète ou d’un ermite. A plus forte raison produisait-il un effet sur l’âme de visiteurs tout séculiers. Même une très noble dame de la cour à sa vue de ce chef-d’œuvre, fut prise d’une telle fureur érotique que ,, comme enragée de cette rage d’amour** elle adressait ces mots à son cavalier:
,, C’est trop demeurer ici: montons en carrosse promptement, et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur; il la faut aller éteindre; c’est trop brûlé."
Et Brantôme ajoute de façon piquante:
„Ut ainsi partit, et alla avec son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre, et que son serviteur lui donna de sa petite burette."
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eu
lu
Supplément à » L’élément érotique dans la caricature * par Edouard Fuchs. Edition C. IV. Stern, Vienne. Impression privée.
Fuchs Ed : L'élément érotique dans la caricature.
60, Beccafumi: Le Parnasse,
6i. Caricature phallique du Pape Jules 11, syphilitique. Attribué à Rabelais.
Oe. Caricature phallique du pape Jules II. Attribué à Rabelais.
Voilà quelques lignes qui mieux que des tomes d’érudition nous édifient sur les mœurs de la Renaissance Française: surabondance de force, hardiesse, désir impérieux de jouissance et de Beauté, telles sont les caractéristiques de cette époque admirable.
C’est dans la Satire que le génie audacieux du XVIe siècle devait trouver son expression la plus complète et la plus propice.
Tandis que l’Art sérieux se trouvait toujours soumis à certaines restrictions, certaines limites, qu’il étendait sans doute peu à peu mais en de ça desquelles il pouvait d’un jour à l’autre, se trouver ramené, la Satire se développait sans contrainte. Et à ces époques de création intellectuelle et artistique, la satire est toujoursdominée par ce besoin, qui lui est inhérent de par sa nature même (comme nous avons eu du reste l’occasion de le montrer), de recourir au grotesque, et de le manier avec outrance. Le Grotesque commence là où le Possible cesse d’exister et où commence l’Impossible; or comme l’Impossible ne connaît point de frontière, toute audace peut se donner ici libre cours. Au temps de la Renaissance, l’art de la caricature, conformément à ces lois de concordance avec l’esprit contemporain, se développa et atteignit pour la seconde fois, son summum. Toutefois, au lieu de se trouver comme dans l’antiquité, tourné vers le culte exclusif de Priape et le lui rendant par les moyens du dessin, il eut pour principal mode d’expression, la
Satire. Cette évolution se trouvait facilitée et même imposée, en quelque sorte, par ce fait que la fantaisie la plus hardie trouvait toujours une expression verbale adéquate, et que le mot peut, dans ces conditions, toujours aller plus loin que le dessin.
Le plus durable des Maîtres du Grotesque sera toujours Rabelais, le Curé de Meudon; Gargantua et Pantagruel resteront comme les monuments éternels de la littérature satirique de la Renaissance.
C’est aussi le plus merveilleux exemple de ce que peut donner la fantaisie littéraire. Jamais la langue ne fut si hardiment maniée, triturée, multipliée. Chez Rabelais elle se répand en mille culbutes, en cabrioles, les mots fusent comme des balles sous les raquettes, tonnent comme une cannonade ou dansent une ronde endiablée. Toutefois il ne faudrait pas prendre cela pour une cacophonie grotesque, sans plan ni dessein: car pour peu qu’on
veuille approfondir cette œuvre touffue et complexe on y découvre le but secret de porter au sublime l’esclaffement satirique, et l’on peut dire que Rabelais y a pleinement atteint avec son Gargantua et son Pantagruel.
Grâce à lui l’audace la plus extrême en littérature a conquis droit de cité dans tout le monde civilisé. Ce sont des pages célèbres que celles où Rabelais veut railler les Parisiennes, si difficiles à rassasier sur le chapitre de la volupté, où Panurge discourt de la vantardise des hommes touchant leurs exploits amoureux.
63. Caricature phallique de François 1er. Attribué à Rabelais.
64. Caricature phallique de François 1er. Attribué à Rabelais.