Henri Goltzius : Amour vénal
elle ne saurait évidemment appliquer d’autre épithète que ,, éhontée”. Toute l’œuvre caricaturale de la Renaissance réclame la même liberté de vues.
La caricature contemporaine aussi porte, partout, l’empreinte profonde et éclatante des passions violentes qui vibrent dans cette atmosphère surchauffée et parmi ces caractères tendus. L’audace en tout, passait les dernières bornes. On ne craignait rien et l’on ne connaissait pas de frein. Le triomphe de la sensualité se manifestait à chaque pas. Ce n’était pas sous des espèces symboliques et sous des formes discrètement voilées, mais ouvertement, publiquement, que la chanson de la volupté faisait vibrer les cordes du luth d’amour (fig. 51). Car tel est notre plaisir! La vie se révélait toute entière en sensualité, et c’est pourquoi la sensualité donnait leton et le rythme dans la Caricature; en tous cas elle y fournissait les principaux accords.
La Renaissance s’est adressée à l’Antiquité parce qu’elle y trouvait une forme de pensée qui s’appliquait merveilleusement à l’esprit du temps nouveau. On peut dire que la culture des anciens et celle de la Renaissance se correspondaient et reposaient l’une et l’autre sur une même base: nous avons nommé le commerce. L’histoire chez les historiens non expérimentaux à confondu à tort ce phénomène avec celui qui plus tard devait engendrer la Révolution Française, avec un ,, retour vers l’antiquité”; elle a considéré cette superposition érudite plus que fondamentalement idéologique comme l’édifice principal. La Renaissance avait besoin de formes neuves, elle en trouvait dans l’antiquité, qu’elle pouvait s’assimiler et renouveler, oubliées depuis si longtemps qu’elles apparaissaient neuves. C’est pourquoi, dans la mesure de ses forces, elle a remué la poussière accumulée sur les débris du Monde Antique, et elle a fait sien ce qu’elle a découvert. Le rire satirique imita l’art sérieux. De même que ce dernier se pénétrait anxieusement et avec amour du génie splendide du temps des dieux, l’esprit satirique de la Renaissance faisait de copieux emprunts au rire des anciens. On honora de nouveau, sous la Renaissance, le Dieu Priape et son culte retrouva de fervents adeptes. Si sa statue ne fut plus élevée sur les places publiques et au centre des carrefours, on lui sacrifiait cependant ouvertement et librement, et des dithyrambes et des chants retentissaient partout à sa louange. L’on ne se contentait pas de mots et de musiques; tous les arts ,, objectifs” donnaient! 11 n’y avait point, pour un culte de ce genre, de mine plus riche en éléments rituels, si l’on peut dire, que les ruines d’un légendaire passé. On se saissisait de tout ce qu’on trouvait, on en acceptait la forme classique, ou l’on en coulait l’essence dans un monde nouveau. L’audacieux ,, Triomphe de Priape” de l’excellent artiste Francesco Salviati (voir le supplément) est un exem- ’ pie parfait de cette dérivation de l’antique. Ce cortège formait, le sujet d’une pierre gravée trouvée dans quelque ville morte; la Renaissance en fit une grande gravure, peut-être un tableau, qui ne nous a pas été conservé. Et quelle différence fondamentale, pourtant, entre les conceptions de l’un et de l’autre temps. Dans l'harmonie classique, les dessins d’Agostino Carrachi sont également d’un einspiration classique. Si Salviati nous fait assister à un tourbillonnant triomphe, Caracchi, avec le ,, Sondeur” (fig. 57) éveille un rire large, et c’est le plus fin des badinages érotiques, que son dessin intitulé ,, Vénus avec le petit satyre” (fig. 58). Ces exemples sont choisis entre mille et dénotent la méthode permanente de cette adaptation de l’esprit antique à la mentalité nouvelle.