Au bordel
Gravure satirique du temps de la Régence.
héritiers légitimes. Une pareille morale sociale ne pouvait se terminer que par un plongeon général dans le libertinage absolu. Et telle fut en effet la conséquence de l’Absolutisme.
La destination des lits n’est point tant de favoriser le sommeil, mais d’offrir aux ébats de la volupté un autel moelleux et commode.
Dans l’ouvrage érotique intitulé ,, Vénus en rut“ on décrit de la façon suivante une chambre ornée de glaces et destinée aux jeux de l’amour:
,,Ce joli réduit, plus grand qu’un boudoir ordinaire, est entouré d’un lit à la turque qui laisse entre lui et le mur une distance d’un pied; ce mur est couvert de glaces galamment peintes, en quelques endroits; cet intervalle est pratiqué afin qu’on puisse tourner autour et former des groupes. Le matelas de ce lit, peu élevé, était de satin puce. Il y avait au milieu de la pièce, une sorte de toilette, basse aussi, pour ne pas borner le coup d’œil des acteurs; sur cet autel de la sensualité étaient les parfums les plus agréables."
Les chambres des appartements du temps n’étaient point grandes et claires; mais au contraire pratiquées en petits réduits, avec mille recoins dissimulés, et dont de lourds rideaux masquaient les fenêtres; les jardins étaient pleins d’allées flexueuses, de bosquets épais et dissimulés; dans chaque recoin se trouvait un banc, dissimulé aux regards; à chaque instant à tous, il était loisible au milieu d’une partie de campagne, de filer à l’anglaise, de s’isoler dans une retraite soustraite à tous les regards indiscrets, et de s’y livrer soit aux douceurs d’un tendre entretien amoureux, soit à des jeux plus efficaces.
La ,, technique de l’amour“, s’il est permis de s’exprimer ainsi, était aussi tout autre, du temps de l’Absolutisme. Ce qui faisait la force interne de la Renaissance, c’était qu’on trouvait une jouissance normale dans l’acte lui-même; des tableaux de Giulio Romano, de Carrachi, etc... en font foi. Des êtres humains, tout nus, s’étreignaient, en ce temps-là, à la bonne franquette; ce qu’on prisait dans les embrassements c’était la force; une femme souvent se laissait séduire par un homme pour ce seul motif qu’il avait le renom d’un Hercule. Avec la fin de la Renaissance, li raffinement entra dans les mœurs. On interpréta autrement les impulsions de la nature, la simplicité primordiale se changea en complication et ce fut dans la seule complication qu’on finit par trouver de la jouissance. C’est pourquoi, dans le tableau du XVI H'-' siècle, ce ne sont plus des couples nus qui s’enlacent, mais bien
Les Lte
Dessiné par Ramberg en 1800. «
Supplément il > L’élément érotique dans la caricature « par Edouard Fuchs.
;ttes.
ibinet des gravures à Berlin.
Edition C. W. Stem, Vienne. Impression privée.
d’élégants cavaliers avec des dames en jolis atours, les uns se contentant de se déculotter juste ce qu’il faut et les autres se retroussant avec plus ou moins de grâce. La culture raffinée impliquait mille détours, suscitait mille obstacles voulus, sur la route qui mène vers le but à atteindre. Et chacun de ces obstacles n’était considéré que comme un piment de plus. Le corset devint la cuirasse des seins, qu’en même temps il sertissait de la manière la plus piquante, pour les regards lascifs et le corset même, par sa pointe inférieure semblait désigner l’endroit suggestif.
Au temps du Rococo on détailla l’amour. Ce qui, normalement, ne doit durer qu’une minute, fut prolongé, artificiellement, une heure, des heures, un jour entier. La prise de la citadelle se décomposait en divers empiètements successifs, et l’investissement de chaque bastion était un prétexte de joie érotique.
L’amour, de passion, se faisait jeu et divertissement. Car la passion saisit tout l’homme, et lui permet de ne rêver que d’une chose, de ne voir qu’une personne, supprimant à ses yeux tout le reste du monde, tandis que l’essence même d’un jeu est la variété. En outre, un jeu ne tire pas à conséquence; on peut jouer avec l’un et avec l’autre, on peut avoir des douzaines et des centaines de partenaires, et plusieurs à la fois. Dans les sociétés des tous les temps et de tous les pays, il y a eu des femmes pour lesquelles le vrai, le grand amour, est toujours resté lettre morte, pour lesquelles l’amour ne fut jamais qu’une sorte d’élan de sensualité, et qui ne se croyaient crées et mises au monde qu’à seule fin de se faire conter fleurette par des hommes; de même il y a toujours eu des hommes qui ne cherchèrent jamais dans une femme autre chose qu’un instrument de volupté, et qui se sentent persuadés que toute femme qu’ils rencontre est destinée exclusivement à satisfaire leur désir. Mais tout est une question de fréquence, de chiffres; quelques cas isolés ne constituent pas une épidémie, or, au XVIIIe siècle, ces conceptions-là n’étaient pas exceptionnelles, mais au contraire formaient le fond des comportements sociaux. On ne trouvait rien de plus ridicule que la fidélité conjugale:
Le jour que Jean se maria,
Et qu’il eut, dans la nuit, fait rage, Sa femme, au matin, me pria Du reste de son pucelage.
Je la foutis de grand courage,
Trois fois, savourant ses beaux yeux, Puis me dit, d’un air gracieux:
Ami, ce que je viens de faire,
N’est que pour savoir, quel vaut mieux Le mariage ou l’adultère.
Fuchs Ed.: L’élément érotique dans la caricature.