‹ L'élément érotique dans la caricature; un document à l'histoire des meurs [sic] publiquesChapitre 52 sur 109 · Sur le chemin du marché · texte numérisé non relu

Sur le chemin du marché

Gravure anonyme d'après Fragonard (?).

et il n’est pas besoin d’autre prétexte à Baudoin, pour peindre, sous les couleurs les plus aguichantes, un vice écoeurant. Ce sujet fut tout particulièrement apprécié par les libertins du XVIII- siècle; et cela se comprend, car c’est lever jusqu’aux derniers voiles de la pudeur et de l’intimité.

Il est rare de ne pas rencontrer, dans le répertoire érotique de cette époque si dépravée, des sujets scatologiques, mais l’art du temps savait aussi faire servir ce genre de plaisanterie pour le plus piquant de l’érotisme et de la volupté sexuelle. Un exemple typique d’œuvres de ce genre nous est fourni par le dessin de Delorme ,, Nécessité n’a pas de loi“ véritable régal pour les connaisseurs. Cette ,, Nécessité" nous est dépeinte avec un art parfait, une grâce consommée et même celui qui n’a pas le sens de ces choses là, est obligé d’en sourir. Du reste, un observateur attentif verra sans peine qu’il s’agit là de plus que d’une gauloiserie: le contraste entre l’expression de ce visage d’enfant, qui porte une attention naïve

à l’œuvre où elle est occupée, et les formes déjà épanouies de son corps Il y

a là un raffinement pervers et des plus piquants.

Le point le plus significatif de ces documents, en est naturellement le caractère et le degré de vulgarisation. Et, pour ce qui concerne l’histoire des mœurs, leur importance est fonction même de leur publicité. Il est un fait certain, c’est que des centaines de tableaux érotiques, l’emportant encore en hardiesse sur ceux-ci, ont été peints, par tous les grands et surtout par tous les petits maîtres de l’époque, afin de décorer des maisons de plaisir. Nous avons du reste eu l’occasion d’en voir des séries dans des collections privées, de la France ou de l’Etranger, et tous les grands artistes du temps s’y trouvaient représentés: Boucher, Fragonard, Lancret etc. Comme nous l’avons déjà conté, Boucher, sur l’invitation de Madame de Pompadour avait peint tout une série de tableaux de ce genre pour Louis XV. Nous en donnons ici deux spécimens, que les amateurs qui ont eu la chance de pouvoir admirer, en l’original, tout le cycle de ces œuvres, déclarent des ,, Bouchers" authentiques (voir fig. 11 et 99). Toutefois, si, dans toutes les ,, petites maisons" du XVIIIe siècle, on pouvait trouver à foison les œuvres érotiques les plus audacieuses, ce qui intéresse le plus une histoire de mœurs, ce sont les œuvres qui furent créés pour servir de modèles au graveur, par les soins duquel elles seraient répandues, à milliers d’exemplaires, dans la masse du public, et ne demeureraient plus seulement le bien artistique d’un cercle restreint d’élus.

Si, néanmoins, les plus hardies de ces œuvres sont été gardées secrètes, si les images les plus audacieusement érotiques sont demeurées à l’abri du burin vulgarisateur, on a cependant donné tout le raffinement désirable aux images destinées à la publicité. En première ligne, il y a lieu de faire cette distinction des gravures ,, avant la lettre" ou ,, après la lettre". Donnons là-dessus quelques explications techniques aux non initiés.

L’art rococo montre presque invariablement la femme en des postures ultragalantes, la belle est impudiquement vautrée sur son lit, ou le vent soulève à des hauteurs immodestes ses dessous intimes, ou bien elle se laisse caresser par un galant, en un mot on s’efforçait de la peindre aux instants les plus chauds de son intimité. Toutefois, par un dernier reste de pudeur, une suprême obéissance à la decence, on s’arrange généralement pour que le ,, hasard" veille sur ceci, que le charme le plus caché de la femme, ce qu’on appelle communément le ,, bijou" et que du reste on désigne encore d’une foule d’autres noms tous très tendres, demeure caché par quelqu’obstacle propice, un bout de ruban, un pan de robe, un coin tle chemise, un coussin qui se trouve là à point etc. etc. C’était la seule concession accordée, l’image qui devenait par là encore plus lascive, pouvait être mise sous tous les yeux. Au surplus il faut dire que la composition d’images de ce genre, était conçue de la sorte que tout l’intérêt se concentrât sur ce point caché; le regard s’y trouvait attiré et se heurtait à un voile qui n’était qu’une amorce à la sensualité. Du reste ceci n’est vrai que pour les œuvres destinées à la masse, au vulgaire. Le libertin ne se laissait pas traiter de la sorte, ses sens

Page 1